10/11/2010

Marches de la pyramide

_00076_v.jpgOn ne peut pas atteindre directement la dixième marche de la pyramide: il faut en passer par celles qui précèdent. Celui qui vit dans un village, même situé en Orient, fera toujours bien, selon moi, de s'intéresser au sage antique sous la lumière duquel la communauté locale s'est placée, quelle que soit la religion à laquelle il a été intégré.

Le véritable universalisme, je pense, ne saute pas les étapes: il accorde toute son attention à l'âme des choses qui l'entourent, et ne se projette pas fictivement dans un lieu réputé plus élevé en soi, mais prend appui sur la vie réelle, les expériences effectuées au cours de la vie physique, et puis seulement il s'élève, pour peu à peu quitter, sereinement, ce lieu dans son expression extérieure et en gravir les échelons intérieurs - pour gagner le sommet de la montagne où se trouve le pays des fées et le port duquel l'âme s'élancera vers les rivages divins, grâce à la nef que les anges du Ciel voudront bien acheminer jusque-là - si cette âme l'a mérité! Ce mérite dépend de l'attitude qu'elle peut avoir initialement - dépend du respect qu'elle a eu pour chaque étape, et pour chaque Esprit qui gardait chaque porte menant à l'étape suivante. Or - il faut y prendre garde -, lorsqu'on commence le chemin, ou plutôt, dès qu'on sort d'une étape donnée, on michel_Piero.jpgse trouve face à un péril - un gouffre où logent des monstres qui peuvent en sortir, en surgir, mais qui reste surveillé par une sorte de guerrier céleste. Toujours, il faut gagner le droit d'emprunter le pont, semblable d'abord à une ligne de lumière sans solidité, mais qui peu à peu se pave d'or.

Cela peut signifier que pour peupler spirituellement un lieu, il faut s'initier à son histoire, sa littérature - sa culture propre. Si on a une activité mystique, il faut se relier au saint patron de la paroisse - et s'il s'agit d'une autre religion que la catholique, à la figure qui rayonne localement, fût-elle purement philosophique et apparemment en marge des religions officielles. Il faut se relier aux esprits protecteurs du lieu, je crois.

Naturellement, il ne s'agit pas d'en rester là. L'Esprit apparaît sous une forme hiérarchisée. On aurait du mal à prétendre qu'une divinité tutélaire locale est un des douze grands Dieux, pour ainsi dire. L'on doit rester conscient, je pense, que partout des saints locaux existent, mais qu'ils se relient certainement à un grand saint qui les dirige tous: en quelque sorte, tous les lieux se relient au soleil qui les éclaire avec équité.

Pareillement, sur le plan politique, une commune se relie à une région, cette région à une nation, cette nation à une fédération de nations, et ainsi de suite. Finalement, on en arrive à l'humanité tout entière, et, au-delà, comme disait Teilhard de Chardin, à l'Univers, avec ses trois règnes - animal, végétal, minéral.

miniature_les_sept%20cieux.jpgCe qui demeure difficile est de se relier, depuis un lieu précis, à un autre lieu précis: de se sentir de Paris, par exemple, quand on est à Annecy. Le lien est alors un peu fictif, à mon avis. Parfois, sans doute, on peut vouloir, par une sorte d'orgueil, imposer le culte du saint protecteur du lieu qu'on habite à tout un empire; si on en a les moyens politiques, on peut faire illusion, à cet égard. Mais je crois que les statues du saint qu'on multiplierait ainsi resteraient inopérantes: la ferveur n'y serait pas: le reflet, dans l'âme, en demeurerait dans l'intellect.

La seule synthèse possible n'est pas celle qui rend énorme une divinité locale parmi d'autres, mais celle qui se lie à une divinité qui est au-dessus des divinités locales - et est déjà énorme au départ. Les Romains de l'époque impériale faisaient vénérer le grand Pan, qui s'exprimait dans les appétits de tous; mais il faut que les pensées humaines puissent trouver leur épanouissement propre. Pan ne s'adressait pas assez à ce que François de Sales nommait la cime de l'esprit. Saint Paul, en proclamant que Jésus était - désormais - au-dessus de tous les anges, et que les pensées du Christ pouvaient remplir l'âme humaine, estimait avoir trouvé une divinité plus appropriée.

27/10/2010

Saint Michel et le mont Blanc

archangemichel21.jpgDans son roman Quatrevingt-Treize, Victor Hugo reprend la légende de saint Michel et le Dragon, en s'appuyant sur son application au Mont-Saint-Michel, car le prêtre qui a provoqué l'érection d'un monastère en ces lieux avait eu une vision de l'Ange, et l'on a ensuite raconté que celui-ci y avait justement vaincu le Démon, dont il reste un rocher. L'un des personnages du roman de Hugo dit que le héros Gauvain, chevalier de la Révolution, reflète saint Michel dans sa lutte contre le Vendéen cruel et bestial qui n'est autre que son grand-oncle, Lantenac, celui-ci reflétant par conséquent le Dragon. Le précepteur de Gauvain, un patriote, a d'ailleurs une vision de son protégé devenu soudain semblable à un ange - écrasant du pied les ténèbres, cuirassé de lumière, avec une lueur de météore au front, ouvrant les grandes ailes idéales de la justice, de la raison et du progrès, et une épée à la main.

Le marquis de Lantenac incarne l'ancien monde, fait de barbarie - de la loi du plus fort.

Lisant ces pages inspirées et qui font de ce roman une épopée au sens antique du terme, je me suis souvenu qu'il était fréquent que saint Michel fût lié aux avant-postes humains au sein de la nature farouche et hostile: il vainc la Bête, la domine, permettant à la Civilisation de s'implanter et d'enfoncer un coin dans le règne de la nature, qui est hostile, et gouvernée par le Dragon, par le prince de ce monde - Lucifer! Cela existe également à Chamonix, voué à saint Michel. Ce fut certainement dans la pensée des fondateurs de la paroisse que l'archange avait par eux, ou à leur prière, écrasé en ces lieuxMB acc.jpg le démon de la nature farouche, autorisant ainsi les hommes à s'installer et à fonder des villages, lesquels étaient liés à la Civilisation, bénie par Dieu et protégée par les anges. Au-delà - pour parler comme Hugo - est l'ombre des monstres!

Le château qui garde l'entrée de l'entrée de Chamonix, et dont on dit qu'il fut bâti par le comte de Genève, fut aussi voué à saint Michel...

L'archange écrasa-t-il le dragon au sommet du mont-Blanc - où Hugo dit, dans un vers de La Légende des siècles, que l'archange, précisément, aiguise son glaive? La glace est-elle le sang figé du diable? Les montagnes mêmes sont-elles ce qui reste des géants affreux des premiers temps du monde? Géants vaincus par les Ases - les Immortels du Ciel -, selon les anciens Scandinaves?

Dans la mythologie antique, on avait la même vision du monde: les géants avaient créé les montagnes en les entassant pour conquérir le royaume des dieux, et Jupiter les avait foudroyés! Or, la foudre, dans le christianisme, n'est rien d'autre que la lance, ou le glaive, de l'archange saint Michel. Les montagnes étaient demeurées comme l'antre des géants rebelles aux dieux - ou même le cadavre des Titans qui furent les ennemis des Dieux, au lieu de se soumettre à leur volonté juste!

Shelley fait au fond du mont Blanc un usurpateur de la puissance divine, puisque, quoique sur Terre, il a à ses yeux les vertus d'un dieu! Son ami Byron plaçait Ahriman au cœur de la Jungfrau, et faisait de ce démon perse le prince de la Terre. Or, à Ahriman, Shelley liait les glaciers. Ils sont sa morve, pour ainsi dire: son sang s'écoulant sans cesse! MB acs.jpgPour Shelley, ils étaient destinés à tout envahir.

Mais l'archange Michel veille, naturellement: son combat se répète inlassablement. (Même si Shelley n'y croit pas!) Il a dû créer le royaume de féerie qu'on a aussi placé sur le véritable sommet du mont Blanc, au-delà du sommet visible et accessible par les membres de chair et de sang. C'était pour garder le monstre enfermé dans cette geôle qu'est la montagne! Ou pour combattre les démons de second ordre, ses serviteurs. En tout cas, une reine des fées fut dite trôner à la cime du mont Blanc - reflet de l'ange à l'armure d'or dans les nappes brumeuses de la Terre, ou dans la sphère de la Lune, du moins. J'entends la sphère d'influence qu'elle a dans l'air même, et qui fait comme une brume d'argent, ou qui crée le bleu du ciel!

(Les photographies présentes au-dessus sont de mon camarade Stéphane Littoz-Baritel, et sont extraites de notre livre De Bonneville au mont Blanc, paru aux éditions Le Tour l'année dernière; la première représente les Ruines du manoir Saint-Michel, la seconde, un Clair de lune sur le massif du mont Blanc.)

12/10/2010

Connaissance des cieux, progrès de l'âme

Râ.jpgDans Le Livre des Morts de l'ancienne Égypte, on trouve, dans l'incantation CI, les paroles suivantes:
En vérité, ô Râ! si tu prospères, je prospère, moi aussi!
Ô Râ, en vertu de ton nom magique: Râ!
Lorsque tu dévoiles les Mystères des Mondes de l'Au-delà

Pour initier les cœurs des dieux, tes serviteurs,
Révèle ces secrets à mon Cœur,
Car en vérité, si tu prospères, je prospère, moi aussi!

Paroles mystérieuses, apparemment. Le récitant en tout cas en appelle à la grâce de Râ pour qu'il éclaire, par le biais de son âme, de son cœur, les mystères de l'univers et du monde des dieux: il attend de lui des révélations. Thème présent dans l'Imitation de Jésus-Christ, au sein de laquelle le Christ dit à son adepte que s'il place son cœur en lui, les secrets divins lui seront révélés!
Jeanne Guyon allait dans le même sens: quoiqu'elle rejetât le désir de la connaissance pour elle-même, elle disait que dès que son âme avait été en communion parfaite avec Dieu, des révélations lui étaient venues. Or, ensuite, naturellement, elles aident: elles soutiennent l'effort de l'âme. Elles la peuplent de vérités qui lui tissent comme un réseau corporel ferme, quoique purement psychique.
Le paradoxe est dans le rejet de la curiosité: il s'agit, par la connaissance, d'élever son âme, et d'un autre côté, la véritable connaissance, celle des mystères divins, vient parce que l'âme s'est efforcée de s'élever. C'est une sorte de cercle vertueux. Mais qui commence par le désir fondamental ascension_of_jesus.jpgde faire évoluer son âme dans le bon sens, celui qui rend digne de fréquenter les dieux, ou de devenir le compagnon de Râ.
La difficulté demeure, si on relit le passage ci-dessus cité du Livre des Morts, de saisir en quoi la prospérité du récitant, de l'être humain s'initiant aux mystères divins et élevant son âme, est liée à celle de ce dieu, Râ.
Si la prospérité de Râ entraîne celle de l'âme humaine, il faut considérer que de contempler les progrès du soleil dans le ciel crée les conditions du progrès intérieur. On se mêle alors, dans les lointains cosmiques, à ce cheminement, et on sent un dieu effleurer la conscience, pénétrer l'âme. On s'élève dans les cieux et on chemine à travers les figures du zodiaque, c'est-à-dire les douze heures du jour, de concert avec Râ, et on se purifie. Cela rappelle Mme Guyon.
Mais on peut encore comprendre les choses autrement. Les progrès de l'âme humaine glorifient Râ, le font prospérer aussi. L'acquisition de la connaissance des choses divines donne tout son éclat mystique au soleil, en créant l'image du soleil mystique. La création trouve son accomplissement par l'élévation de l'homme.
Le mystère en est profond!