04/07/2010

L'Esprit de la paroisse

François de Sales 2.jpgFrançois de Sales conseillait aux dames qui rêvaient qu'il fût leur directeur de conscience et qui habitaient loin d'Annecy de ne pas se détourner de leur directeur naturel, lié à leur paroisse propre - de pratiquer, par conséquent, la religion là où elle était. De fait, la vie spirituelle - et, je crois, culturelle - doit s'insérer dans la vie normale, et donc dans le lieu où l'on vit.

Il n'existe pas de lieu, sur Terre, où la vie spirituelle soit parfaitement pure: toujours, elle arrive, au sein d'un lieu précis, prismée - colorée d'une façon spécifique, par l'âme de ce lieu.

Inversement, nul endroit n'est privé complètement de la vie de l'Esprit. Que celle-ci arrive blanche ou jaune, dans les lieux les plus aérés, les plus lumineux, ou bleue, ou mauve, dans les lieux les plus épais, les plus liés à la Terre, elle a toujours sa force, sinon, la Terre même s'effriterait. Or, quelle que soit la trace qu'on décèle, de la vie de l'Esprit, on peut la remonter vers sa source obscure. Toute couleur de l'âme se relie à ce qui l'inspire, au sein des cieux.

Statue archange.jpgSans doute, étudier la matière, en soi, ne permet pas de s'élever: la science n'est pas forcément la base d'une vie spirituelle active. Il faut forcément sentir un lieu de l'intérieur. Se relier à son ange propre, pour se relier ensuite à la divinité que cet ange montre en la voilant: car il est diaphane, mais en atténuant la lumière, il y crée justement une couleur - rendant visible la lumière même.

En réalité, il en va de même des courants religieux, qui sont bien plus liés aux lieux où ils ont pris leur source qu'on ne veut bien l'admettre. J'irai jusqu'à dire qu'il en va de même des courants philosophiques en général. Or, à cet égard, on a le devoir, je crois, de ne pas se fermer à ce qui émane d'un lieu qu'on découvre, qui ne porte pas la même âme, si je puis dire, que celui dont on vient.

Celui, par exemple, celui qui se sent républicain ne doit se retirer intérieurement de ce qui se manifeste au sein d'un village savoyard clairement dominé par le catholicisme, et qui, comme le mien, contient à son entrée une statue de saint François de Sales, et en son centre, Consolation061.jpgau-dessus de la fontaine publique, une autre de la sainte Vierge. J'ai un oncle qui, adepte de Sartre et habitant Paris, a ressenti une forme de rejet, en arrivant dans ce village que j'habite: il m'en a fait part.

Mais je crois qu'il ne faut pas laisser ce sentiment dominer, en soi. Si l'on croit, comme Voltaire et Rousseau, à un être suprême vivant, éternel et universel - si même on donne simplement au troisième terme, l'universel, une valeur objective -, on se dit qu'il a forcément créé des formes particulières, selon les lieux et les temps, et qu'aucune n'est définitive ni aboutie. Henry Corbin, reprenant la tradition ismaélienne, dit à cet égard que si le Verbe est éternel en soi, le Livre n'en est que la traduction particularisée: car la tradition ismaélienne met en avant la vie de l'Esprit en soi, et non ce qui en a été rendu accessible à l'entendement.

En d'autres termes, si moi, je serais absurde de rejeter la culture républicaine qui en réalité vient de Paris, il serait également absurde qu'un fier Parisien comme est mon oncle soit durablement choqué Voltaire-statue.jpgpar l'esprit de mon village lié profondément à saint François de Sales, parce qu'il lui a appartenu en propre: il en a été le prince. C'est mon sentiment.

Car si on ôte à ce village savoyard ses figures tutélaires, on ne les remplace pas réellement par les figures tutélaires de la République: Voltaire et Rousseau, disons. Ce n'est pas si automatique qu'on croit; la République ne s'impose pas d'elle-même. Il lui faut le concours des hommes. Il faut, sans doute, des gens qui la diffusent, culturellement parlant; mais il faut aussi que les gens l'acceptent, et cela ne se fait pas parce qu'on l'a décidé. Ce qu'on diffuse, de fait, doit aussi être à la hauteur. Il ne suffit pas d'arriver muni d'un titre d'État pour s'insérer dans les cœurs. Or, si on agit de façon coercitive, ce ne sera pas la culture de la République, qui remplacera celle de l'évêché de Genève, mais une sorte de vide profond. Le respect de l'âme des lieux et de la façon dont les siècles et l'histoire l'ont exprimée, y compris sous ses formes religieuses diverses, doit forcément être présent.

24/06/2010

Comment se métamorphoser en serpent

apopis.jpgLa quatre-vingt-septième incantation du Livre des Morts de l'ancienne Égypte évoque l'acquisition du pouvoir du serpent, qui est celui de renouveler indéfiniment sa peau. Elle présente cette faculté comme liée à la Terre, à laquelle l'âme humaine reste indéfiniment fidèle: elle ne la quitte pas totalement pour rejoindre un Ciel pour ainsi dire sans substance terrestre en lui. Le récitant dit qu'il meurt le Soir, renaît le Matin, mais à travers des jours qui durent mille ans, selon les rythmes millénaires des temps, comme l'a traduit Grégoire Kolpaktchy.

L'homme reste lié à la Terre, et pourtant, sa vie y dure indéfiniment, selon un rythme qui fait osciller l'ombre et la lumière, le jour et la nuit: le thème du Serpent montre, je crois, qu'il s'agit d'un cycle d'incarnations dont on ne voit pas particulièrement la fin.

De fait, même s'il y avait progrès, serait-on tenté de dire, la Terre serait rendue toujours plus belle par l'œuvre humaine. thot.jpgCe n'est pas dans l'incantation du Serpent, mais ailleurs, on trouve l'idée que l'homme est amené à vivre sur une terre toujours plus divine, s'il se tourne du côté du Bien.

Le symbole du Serpent ramène également à Mercure, ou Hermès, qui est assimilé à Thot par les Grecs, bien que le Serpent soit lié à Seth, Thot à la Lune, et Mercure, naturellement, à la planète Mercure. Mais il faut remarquer que dans le mythe d'Hermès, le serpent est lié à la guérison, c'est-à-dire au renouvellement sain du corps malade, au remplacement de la partie abîmée par une partie saine, sans pour autant que s'instaure une solution de continuité: ce n'est pas seulement au Ciel que le corps est guéri, ou même, ce n'est pas tant au Ciel que sur la Terre, qu'il l'est, de façon dynamique et souple, sans rupture nette, sans faille radicale dans l'enchaînement des temps.

Mercure est volontiers lié, également, à la digestion, à l'absorption et à la dissolution des aliments physiques dans une sorte de pâte liquide dont le corps tire continuellement sa forme, puisque cette forme demeure identique, ou à peu près, mais avec une substance toujours nouvelle. 

osiris.gifLa digestion est aussi le moyen d'un enfantement de soi-même, pour ainsi dire: et le serpent semble effectivement s'engendrer soi-même, corporellement - en tout cas pour un certain temps -, lorsqu'il renouvelle sa peau.

Le récitant de l'ancienne Égypte peut naturellement se transformer en beaucoup d'autres choses que le Serpent: il doit aussi, par exemple, se transformer en hirondelle, comme dans la quatre-vingt-sixième incantation, et alors, il prend bien son envol, se rend au cœur du Ciel, pour ainsi dire, pour se mêler aux Esprits de Lumière, devenir l'un d'eux, et entrer sous l'arche d'Osiris. Le péché est alors vaincu, Seth ligoté - principalement par Horus, le dieu faucon, auquel s'assimile aussi le récitant.

apopis1.gifCependant, l'instant d'après, il doit acquérir les qualités du serpent, qui ne se fond jamais dans la lumière, mais reste éternellement lié à l'élément terrestre. C'est comme une oscillation. Il ne s'agit pas de se perdre dans l'éclat pur des cieux, de se laisser griser.

Ces incantations du Livre des Morts de l'ancienne Égypte sont assez fabuleuses et mystérieuses, quoi qu'il en soit. Ce qu'on peut dire, c'est que l'incantation permettant de devenir hirondelle est plus longue, plus foisonnante, que celle permettant de devenir serpent; mais est-elle absolument plus importante, est-elle d'une importance radicalement plus grande, on ne sait pas.

09/06/2010

Mariages mystiques

Vesta en déesse grecque.jpgLe débat sur le mariage des prêtres suggère publiquement qu'il est impossible de se passer de vie sexuelle, en ce monde: c'est ce qu'on laisse entendre. On sait que saint Paul affirmait le contraire, et que la tradition de l'union mystique est l'affirmation que l'affection pour les êtres divins peut suppléer entièrement à l'amour humain.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la tradition n'en est pas propre seulement au christianisme. Chez les anciens Romains, la déesse Vesta avait des prêtresses vierges. Or, cela signifie que l'âme de la Cité, qui était Vesta même, devait accaparer tous les élans affectifs de ses prêtresses: celles-ci étaient mariées d'une façon exclusive à l'esprit de Rome!

Ainsi seulement le dieu protecteur de la Cité pouvait-il aimer à son tour Rome et la combler de ses bienfaits engendrés par son union avec ces vierges...

bernin_extase_560.jpgLes Romains, néanmoins, pensaient plus difficile et même peut-être moins honorable la chasteté complète chez les hommes que chez les femmes: la tradition s'en est perpétuée. Eh bien, à cet égard, les chrétiens, on peut le dire, ont établi le principe de l'égalité des sexes! Pour saint Paul, en tout cas, l'homme aussi peut se donner entièrement à Dieu sur le plan affectif, et la tradition des moines et des prêtres chastes est ainsi née, après avoir mûri quelques siècles dans les âmes: car on ne peut pas dire que saint Paul obligeait les prêtres au célibat; il disait seulement que le célibat était la situation idéale de l'homme saint.

Peut-être est-ce une forme d'orgueil qui a contraint tous les prêtres catholiques à l'abstinence complète: la volonté d'afficher qu'ils pratiquaient l'union mystique, qu'ils parvenaient à la pratiquer pleinement, même quand ce n'était pas le cas.

Certains esprits ont fait remarquer que si la virginité était universellement répandue, il n'y aurait plus de génération nouvelle, et donc plus d'humanité. dionysos_s.jpgDes âmes pratiques attachées au dogme traditionnel ont répliqué que de toute manière, il était impossible que l'ensemble de l'humanité accède au célibat. Mais c'était la porte ouverte au doute: la pensée intime de saint Paul n'était certainement pas celle-ci.

L'union mystique était susceptible, dans l'esprit des premiers chrétiens, de créer des êtres. Lesquels n'étaient pas forcément incarnés - mais sans en exister moins. Le dieu qui s'unit à une mortelle était susceptible de créer un être qui acquerrait peu à peu un corps spirituel, un corps glorieux, et serait ainsi placé parmi les dieux: Héraclès et Dionysos étaient bien dans ce cas. Un mortel pouvait engendrer un être d'emblée céleste en s'unissant à une Immortelle. Lancelot par exemple s'unit à une fée, qui donne naissance à Galaad, susceptible de vivre à la fois dans le royaume de féerie et dans celui des hommes; Galaad cheze Burne-Jones.jpgmais quand il vit parmi les hommes, précisément, il n'a nul besoin de connaître charnellement des femmes, et peut ainsi, sans obstacle majeur, goûter au Graal et gagner la Jérusalem céleste.

Saint Paul parlait d'un mystère dont il ne pouvait livrer le fond, à propos de la chasteté du fidèle. Et le fait est que les chrétiens ne croyaient pas que le monde dût rester matériel indéfiniment, que les générations dussent toujours continuer: ils pensaient qu'elles devaient Fécondation des âmes.jpgse spiritualiser et entrer dans un monde transcendé, sublimé - et que les hommes, sans rien perdre de leur humanité, devraient eux-mêmes devenir pareils à des anges et, ensuite, s'engendrer à leur tour d'une façon purement spirituelle.

En quelque sorte, en parlant, en disant des mots d'amour, on fait naître des germes, ou des œufs de lumière dont il sort des êtres nouveaux! Ainsi s'explique du moins l'union d'amour divin qui eut lieu entre saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d'Avila, par exemple.

Car l'union pouvait se faire en Dieu avec les autres hommes, également: Jeanne Guyon en parle. Il fallait seulement que ces hommes fussent saisis en leur âme, leur esprit, ce par quoi ils étaient des germes d'anges - ce par quoi ils touchaient à Dieu.