09/06/2010

Mariages mystiques

Vesta en déesse grecque.jpgLe débat sur le mariage des prêtres suggère publiquement qu'il est impossible de se passer de vie sexuelle, en ce monde: c'est ce qu'on laisse entendre. On sait que saint Paul affirmait le contraire, et que la tradition de l'union mystique est l'affirmation que l'affection pour les êtres divins peut suppléer entièrement à l'amour humain.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la tradition n'en est pas propre seulement au christianisme. Chez les anciens Romains, la déesse Vesta avait des prêtresses vierges. Or, cela signifie que l'âme de la Cité, qui était Vesta même, devait accaparer tous les élans affectifs de ses prêtresses: celles-ci étaient mariées d'une façon exclusive à l'esprit de Rome!

Ainsi seulement le dieu protecteur de la Cité pouvait-il aimer à son tour Rome et la combler de ses bienfaits engendrés par son union avec ces vierges...

bernin_extase_560.jpgLes Romains, néanmoins, pensaient plus difficile et même peut-être moins honorable la chasteté complète chez les hommes que chez les femmes: la tradition s'en est perpétuée. Eh bien, à cet égard, les chrétiens, on peut le dire, ont établi le principe de l'égalité des sexes! Pour saint Paul, en tout cas, l'homme aussi peut se donner entièrement à Dieu sur le plan affectif, et la tradition des moines et des prêtres chastes est ainsi née, après avoir mûri quelques siècles dans les âmes: car on ne peut pas dire que saint Paul obligeait les prêtres au célibat; il disait seulement que le célibat était la situation idéale de l'homme saint.

Peut-être est-ce une forme d'orgueil qui a contraint tous les prêtres catholiques à l'abstinence complète: la volonté d'afficher qu'ils pratiquaient l'union mystique, qu'ils parvenaient à la pratiquer pleinement, même quand ce n'était pas le cas.

Certains esprits ont fait remarquer que si la virginité était universellement répandue, il n'y aurait plus de génération nouvelle, et donc plus d'humanité. dionysos_s.jpgDes âmes pratiques attachées au dogme traditionnel ont répliqué que de toute manière, il était impossible que l'ensemble de l'humanité accède au célibat. Mais c'était la porte ouverte au doute: la pensée intime de saint Paul n'était certainement pas celle-ci.

L'union mystique était susceptible, dans l'esprit des premiers chrétiens, de créer des êtres. Lesquels n'étaient pas forcément incarnés - mais sans en exister moins. Le dieu qui s'unit à une mortelle était susceptible de créer un être qui acquerrait peu à peu un corps spirituel, un corps glorieux, et serait ainsi placé parmi les dieux: Héraclès et Dionysos étaient bien dans ce cas. Un mortel pouvait engendrer un être d'emblée céleste en s'unissant à une Immortelle. Lancelot par exemple s'unit à une fée, qui donne naissance à Galaad, susceptible de vivre à la fois dans le royaume de féerie et dans celui des hommes; Galaad cheze Burne-Jones.jpgmais quand il vit parmi les hommes, précisément, il n'a nul besoin de connaître charnellement des femmes, et peut ainsi, sans obstacle majeur, goûter au Graal et gagner la Jérusalem céleste.

Saint Paul parlait d'un mystère dont il ne pouvait livrer le fond, à propos de la chasteté du fidèle. Et le fait est que les chrétiens ne croyaient pas que le monde dût rester matériel indéfiniment, que les générations dussent toujours continuer: ils pensaient qu'elles devaient Fécondation des âmes.jpgse spiritualiser et entrer dans un monde transcendé, sublimé - et que les hommes, sans rien perdre de leur humanité, devraient eux-mêmes devenir pareils à des anges et, ensuite, s'engendrer à leur tour d'une façon purement spirituelle.

En quelque sorte, en parlant, en disant des mots d'amour, on fait naître des germes, ou des œufs de lumière dont il sort des êtres nouveaux! Ainsi s'explique du moins l'union d'amour divin qui eut lieu entre saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d'Avila, par exemple.

Car l'union pouvait se faire en Dieu avec les autres hommes, également: Jeanne Guyon en parle. Il fallait seulement que ces hommes fussent saisis en leur âme, leur esprit, ce par quoi ils étaient des germes d'anges - ce par quoi ils touchaient à Dieu.

30/03/2010

Victor Hugo et le Doute

Philosophiquement, Victor Hugo ne fut pas un épicurien: Voltaire, par exemple, lui paraissait douteux. Dans ses écrits, il ne prônait que la vertu, ou le pardon.

Dans sa vie privée, il fut moins ferme, si l’on veut, et si on veut aussi, son style exalté, rempli de protubérances et d’éclats, ou d’incendies, voire de sensualité réprimée, d’images ensorcelantes par leur beauté ou leur coloris,Tara 5.jpg et d’un amour pour la nature qui en faisait aussi un panthéiste, ce style, dis-je, attestait de son tempérament de feu, de son peu de capacité à s’apaiser intérieurement - à se régler, dirait-on.

Il a également confessé ses doutes intérieurs, témoignant de ses tribulations intimes, de son instabilité intérieure. Les modernes, de ces doutes, pourraient le louer, mais le doute était un péché, dans les temps anciens. Il l’est même dans le bouddhisme, par exemple tibétain: car j’ai lu un jour un beau traité de Bokar Rimpoché sur la déesse verte Tara, ange de compassion et de bienveillance - tant morale que matérielle -, et il s’avère qu’en récitant l'un des magnifiques mantrams qui lui sont consacrés, on voit justement, selon maître Bokar, son âme être guérie du doute, en soi un mal. Hugo du reste admet que le doute est une maladie de l’âme, un démon, un méchant spectre, comme il l'écrivit dans les Chants du crépuscule :
Roche du diable.jpgJe vous dirai qu’en moi je porte un ennemi,
Le doute, qui m’emmène errer dans le bois sombre,
Spectre myope et sourd, qui, fait de jour et d’ombre,
Montre et cache à la fois toute chose à demi!

Je vous dirai qu’en moi j’interroge à toute heure
Un instinct qui bégaye, en mes sens prisonnier,
Près du besoin de croire un désir de nier,
Et l’esprit qui ricane auprès du cœur qui pleure!

Il faut croire que le christianisme que Hugo avait à disposition ne permettait pas la guérison complète, n’était à cet égard pas décisif: la prière, qu’il avait longtemps pratiquée, ne suffisait pas à son âme tourmentée. Ce qui lui manqua peut-être, c’est la méditation telle qu’on la pratique en Orient, mais Hugo le pressentait-il? Il rejeta l’hindouisme, comme si précisément il craignait de voir perdre le feu de son tempérament, son imagination grandiose, qui devait certainement, en privé, le mener vers la curiosité, à l’égard des Triomphe de l'Amour.jpgfemmes.

Une imagination entièrement saisie par les figures mythologiques, évanescentes, du bouddhisme, lesquelles peuvent justement purifier l’imagination en l’orientant vers un merveilleux plein de sainteté et chaste, lui faisait peur, peut-être. Il eût été en dehors de la vie, et il ne l’eût pas supporté. Il y avait aussi chez lui l’amour de la gloire en ce monde même, l’admiration pour Napoléon qui demeurait - et l’illusion que tout serait sauvé, y compris ce qui était vil et bas. Il espérait au moins autant le paradis sur Terre que dans le Ciel, pour ainsi dire. Il restait partagé. De toute façon, ce fut un homme passionnant.

18/03/2010

Victor Hugo et le dieu Éros

eros.jpgOn raconte souvent les histoires salaces qui entourent la vie privée de Victor Hugo, pour qui à cet égard les difficultés ont commencé quand sa femme n’a plus voulu remplir son devoir conjugal. Sa vie durant, il hésita entre l’aspiration à une pure lumière détachée de la chair, et la force de celle-ci, qui s’emparait de son esprit, et influait sur ses actions.

Il condamna le principe de la littérature érotique et les écrits, en particulier, du marquis de Sade, ne voulant pas donner aux voluptés charnelles un attrait moral qui eût résonné dans l’esprit du public, mais certains de ses textes n’en témoignent pas moins de ses tribulations intimes, comme le montre un poème des Contemplations qui date de 1855, plus de vingt ans après la défection, au lit, de sa femme:
Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,
Que de fois nous devons vous attrister, archanges;
larmes_prado_st_jean.jpgC’est vraiment une chose amère de songer
Qu’en ce monde où l’esprit n’est qu’un morne étranger,
Où la volupté rit, jeune, et si décrépite!
Où dans les lits profonds l’aile d’en bas palpite,
Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,
On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair
A l’heure où l’on s’enivre aux lèvres d’une femme,
De ce qu’on croit l’amour, de ce qu’on prend pour l’âme,
Sang du cœur, vin des sens âcre et délicieux,
On fait rougir là-haut quelque passant des cieux!

Hugo avait des remords de sa vie privée irrégulière, voire dissolue, et il ne s’agissait pas, pour lui, de jeter un quelconque anathème, mais bien, indirectement, de se confesser, et de méditer sur lui-même.

Il haïssait les anathèmes religieux, parce qu’ils n’avaient pas de compassion pour les faiblesses humaines. On se souvient à cet égard de ses plaidoyers en faveur des prostituées, ou même, contre la peine de mort. Car Claude Gueux, qu’il défendit, avait tué un gardien de prison qui l’avait persécuté notamment en le privant de l’amitié en réalité très rapprochée d’un autre détenu.

Hugo, semble-t-il, n’entrevoyait pas de possibilité de résister efficacement à l’appel de la chair. Il parla dans le même sens des couvents deBonnat_Hugo001z.jpg femmes. Dans Les Chants du crépuscule, en 1835, alors qu’il venait de rencontrer Juliette Drouet, il fait part encore de ses peines intimes en comparant l’âme d’un voyageur à celle d’une cloche d’airain d’église que les impies ont couverte de blasphèmes et d’inscriptions salaces: l’âme de ce voyageur a été infectée par des passants qui cette fois ne sont pas des cieux, mais de la rue, et qui ont distillé le venin des passions, ont cherché à placer, pour accéder à l’amour, devant les yeux du voyageur, le chemin des sens.

Cependant, comme à la fin des Contemplations, dans un second mouvement, il évoque, ici, l’harmonie finale, le chant universel au sein duquel toute chose sera mise dans le sein de Dieu, si l’on peut dire: tout, transfiguré, se mêlera dans la lumière d’un hymne grandiose, pur, serein, où toute souillure s’estompera - sera effacée. Car l’enfer devra s’arrêter, dans un monde où Dieu triomphera complètement. Les démons seront dissipés par la lumière, consumés par le feu: ils n’existeront donc plus!

Hugo, de fait, se disait et se voulait rempli d’espérance, avant tout. Il regardait non l’anathème divin - un jugement éventuellement sévère -, mais le pardon, et la rédemption, grâce à sa foi en l’avenir, en Dieu, au-delà des lois humaines, des dogmes. Au demeurant, saint Paul aussi faisait prévaloir la foi sur la loi. Mais ici, Hugo fait davantage penser à Pierre Teilhard de Chardin, qui fit du Progrès une mystique.