25/06/2011

Dionysos à Delphes

Moreau%20Gustave%20-%20Apollon%20vainqueur%20du%20Serpent%20Python.jpgA Delphes, j'ai entendu raconter que l'empereur Julien, l'Apostat, voulant restaurer l'ancienne religion, était venu consulter de nouveau l'Oracle; car cela ne se faisait plus: on n'y prêtait plus foi, les prêtres en ayant trop fait commerce et les empereurs l'ayant orienté vers leurs intérêts propres. 

A la prière de Julien, l'Oracle s'est exprimé; il a déclaré que la source parlante s'était tarie - que l'eau ne dirait plus rien. Car l'Oracle était lié à une rivière; ses ondes invisibles apportaient ses paroles à la Pythie.

Dans l'élément de l'eau, on considérait qu'il existait une force magique, qui, en quelque sorte, remontait le courant, et s'enracinait dans le ciel, se liant à la lumière, à Apollon. Les flèches de celui-ci peuvent être aussi considérées comme ses membres, des doigts ou des mains se détachant de son corps, ou ne tenant à lui que par un fil brillant, le sillon laissé derrière lui par le trait divin. Montait vers elles le sang fumant de Python, qui avait été tué par le même Apollon: les effluves en étaient immatériels; ils étaient dans le pur éther. Mais la rivière qui coulait physiquement en cet endroit était la matérialisation de même sang: ce qu'il en restait, ce qui en était assez lourd pour être perçu des hommes.

Les vapeurs qui soulevaient l'âme de la Pythie n'étaient peut-être que la brume montant constamment de toute rivière: les Anciens y décelaient une force. Les esprits de l'eau montent à la rencontre des esprits de l'air, lesquels apportent aux mortels la clarté des cieux. Nulle émanation de gaz, nulle nuée artificiellement formée par les prêtres: seulement les vapeurs de l'eau. Et dans leur rencontre avec les rayons du soleil, un éclair, le tonnerre - et des mots: une mystérieuse parole. Car pour devenir sacrée, la matière a besoin d'extraordinaire;pergamon_altar_giganten_fisch.gif mais l'esprit a des formes extérieures anodines. Pour les anciens Germains, les Ases, Odin en tête, avaient abattu les Géants, et formé la Terre de leurs corps; quant à leur sang, il s'écoula en rivières, et continue à le faire. Les Titans, face aux dieux de l'Olympe, et Python, face à Apollon, ne furent-ils pas dans le même cas? Mais il y avait une qualité, dans la rivière de Delphes, qui n'existait pas ailleurs; le mont Parnasse était lui-même plein de force et de beauté.

Cependant, le déclin de l'oracle de Delphes avait déjà été, du temps de César, signalé par le poète Catulle, qui disait que les Immortels s'étaient éloignés du lieu, repoussés par l'odeur des crimes des hommes:

Saepe uagus Liber Parnasi uertice summo
Thyiadas effusis euantis crinibus egit,
Cum Delphi tota certatim ex urbe ruentes
Acciperent laeti diuum fumantibus aris.
(...)
Sed postquam tellus scelere est imputa nefando,
Iustitiamque hommes cupida de mente fugarunt,
(...)
Omnia fanda nefanda malo permixta furore
Iustificam nobis mentem auertere deorum.
Quare nec talis dignantur uisere coetus,
Nec se contingi patiuntur lumine claro.

(Souvent Liber errant sur le sommet du mont Parnasse
Conduisit les Thyades qui, les cheveux épars, poussaient le cri d'hommage au dieu,
Alors que tout Delphes à l'envi se ruait hors des murailles
Pour accueillir joyeusement le dieu par des autels fumants.
Mais après que la Terre eut été souillée par le crime néfaste,
Et que tous eurent fait fuir la justice de leur âme par leurs passions,
Toutes ces horreurs d'une folie perverse qui mélange
Le mal et le bien détournèrent de nous les dieux justes.
Voilà pourquoi ils ne daignent plus visiter les assemblées,
Ni ne nous permettent plus d'être frappés par la lumière de leur jour.)

Andrea_Mantegna_043.jpgCatulle affirme que les Immortels rendaient visite fréquemment aux hommes, mais que les crimes de la Terre les ont révulsés; ils demeuraient constamment dans le ciel, laissant l'humanité se débrouiller seule, avec son intelligence propre, au lieu de faire rayonner sur elle leur sagesse sublime!

Il me paraît bien grandiose d'imaginer l'immortel Dionysos et ses nymphes divines parcourir en dansant et en chantant les pentes du mont Parnasse puis venir à la rencontre des citoyens de Delphes qui en leur honneur faisaient fumer leurs autels! Alors, les dieux et les hommes se côtoyaient; le monde était jeune, pur - beau. Les êtres spirituels étaient visibles: on les percevait aisément, et leurs paroles s'entendaient avec netteté. Il suffisait de les attirer par l'odeur des prières et des sacrifices, l'esprit brillant et coloré des animaux qu'on immolait; car en s'échappant des corps, les âmes jettent de la lumière, et les couleurs chatoyantes qui se mêlent à ce rayonnement semblent venir de joyaux, de gemmes vivantes et palpitantes!

Mais l'époque historique avait déjà, du temps de Catulle, remplacé l'époque mythologique.

15/05/2011

Union d’amour avec Maat (Livre des Morts)

maat_lg.jpgDans le Livre des Morts des anciens Égyptiens, l'incantation CXLIX, dite des Quatorze Iats, le disciple des dieux passe d'une demeure céleste à l'autre et, dans la quatrième, qui est formée de deux hautes montagnes, il est amené à s'écrier:
Voici que j'arrête ma navigation, ô Maat,
Devant ta clôture fortifiée;
Je regarde de tous les côtés et cherche vers toi une
entrée.
Je trouve l'entrée et je m'unis à toi, moi, Mâle puissant...
En vérité, je suis digne d'orner ta tête, ô déesse,
Car ma puissance grandit de jour en jour...
La déesse Maat était celle de la Vérité et de la Justice: elle présidait à la pesée des âmes, après la mort, et sur sa tête étaient une plume d'autruche qu'elle mettait dans la balance sous les yeux d'Osiris. Elle était ailée, et on la peignait dans les cercueils, car elle donnait le souffle de la vie, par ses ailes, lesquelles accueillaient le défunt dans le royaume divin.

On remarquera que le disciple, ici, s'unit à la déesse d'une façon assez imagée pour sembler être charnelle; l'idée qu'il se fait de sa relation avec Maat intègre ses membres. Cependant, l'incantation ne s'appesantit évidemment pas sur cet aspect, l'union étant en réalité ressentie, et non physiquement vécue, et le disciple, mob76_1165997117.jpgensuite, doit s'assimiler à la plume qui orne la tête de la déesse, et, par conséquent, se mêler à ses ailes. Mais il est probable que le disciple vivait cette relation de façon assez forte pour atténuer, dans sa vie terrestre, ses désirs charnels. Il n'est dit nulle part, certes, que l'objectif soit celui-ci; ce n'était d'ailleurs pas forcément le cas: le but était réellement de vivre une union intime avec la déesse de la Vérité et de la Justice. L'effet concret, néanmoins, demeurait celui de se détacher des êtres terrestres lorsqu'il s'agissait d'assouvir des désirs: on estimait que l'être céleste les comblait plus sûrement et plus profondément. Cette déesse de la Vérité et de la Justice devait être tendrement aimée.

Si l'on compare cela avec les anciens Grecs et le cheminement d'Ulysse tel qu'Homère le présente, on remarque que l'union charnelle n'a lieu qu'avec des déesses liées à la nature terrestre, Calypso ou Circé; avec Athéna, qui vient du Ciel, il n'est pas question de telles relations: elle est vierge, et l'union, avec elle, se situe sur un plan intellectuel seulement. Il se soumet à ses directives; l'amour reste dans la sphère morale. Cela l'amène à retrouver la joie du lit ancien, c'est-à-dire l'union avec l'épouse, qui est une simple mortelle. Il existe donc une séparation claire de ce qui existe sur le plan spirituel, qui est intellectualisé, et ce qui existe sur le plan corporel, qui est moralisé. Le rembrandts-pallas-athena.jpgcaractère intermédiaire que représentent Circé et Calypso est, au fond, rejeté: il est une forme de confusion. On saisit ce que peut avoir de moderne la position d'Ulysse, face à ce que représente le Livre des Morts. Comme si Maat, en quelque sorte, était, d'elle-même, devenue trop terrestre, et qu'il avait fallu la métamorphoser pour en faire une vierge - Athéna. Dès lors, cependant, le désir était regardé comme répondant à une loi de la nature, et devant être assouvi par le mariage: l'amour au sens corporel devenait une nécessité mécanique, pour ainsi dire.

Le culte de la sainte Vierge apparaît comme une tentative de retourner, à partir d'Athéna, vers l'ancienne Égypte - vers Maat. Car le christianisme occidental a cherché à établir avec la Vierge du Ciel une relation d'amour suffisante pour apaiser les désirs charnels, et donc permettre le célibat, chez les moines. Dans le culte de Shiva, le monachisme oriental tend également, du reste, à cette union intime, à cette fusion de soi dans la Déesse. Ce qui néanmoins rapproche Marie de Maat est le lien explicite avec l'idée de Justice. Celle-ci, en Occident, a d'ordinaire les traits d'Athéna: elle est froide, armée. Mais la Vierge Marie est souvent moins noble: on l'assimile volontiers à une femme mortelle, ayant existé historiquement; Maat est plus grandiose.

La Justice et la Vérité doivent bien sûr pouvoir se mêler, en dernière instance, à l'amour au sens le plus profond: doit inonder la sphère du sentiment. En rester à cet égard à l'intellect ne peut pas satisfaire: la beauté de la femme qu'on aime doit être mêlée à ces nobles concepts.

01/04/2011

Voir son Ange et mourir

angel-to-manoah.jpgLe livre des Juges, dans l'Ancien Testament, contient un fascinant récit: celui de la conception de Samson, héros d'Israël. Un homme mystérieux, à l'aspect jeune, annonce sa naissance à ses parents, qui se pensent trop vieux pour avoir un enfant. Il s'agit d'un Ange: bientôt, il s'élève dans le ciel en se plaçant dans la flamme du sacrifice: Tulit itaque Manue haedum de capris, et libamenta, et posuit super petram, offerens Domino, qui facit mirabilia; ipse autem et uxor ejus intuebantur. Cumque ascenderet flamma altaris in caelum, angelus Domini pariter in flamma ascendit. Le chamanisme dit que l'âme des bêtes immolées retourne dans le pays des esprits: l'Ange l'y accompagne.

Le couple, frappé de stupeur, aussitôt se prosterne: Quod cum vidissent Manue et uxor ejus, proni ceciderunt in terram, et ultra eis non apparuit angelus Domini. Puis Manué, le mari, prenant conscience qu'ils ont vu, à travers cet Ange, Dieu même, annonce à sa femme qu'ils vont mourir: Statimque intellexit Manue angelum Domini esse, et dixit ad uxorem suam: Morte moriemur, quia vidimus Deum. Mais l'épouse, elle, saisit que la vision de l'Ange n'entraîne pas forcément la mort: dans cette merveille, rien n'est advenu de sacrilège: l'Ange ayant accepté le sacrifice et leur ayant annoncé les choses à venir, comment Dieu tutshrine9.jpgpourrait-il vouloir leur mort? Cui respondit mulier: Si Dominus nos vellet occidere, de manibus nostris holocaustum et libamenta non suscepisset, nec ostendisset nobis haec omnia, neque ea quae sunt ventura dixisset. Dieu peut se rendre sensible par un Ange descendu en son nom jusqu'à Terre, et se montrer à l'œil de l'Homme, s'il veut, dans le cours de l'Histoire, agir d'une façon particulière en faveur de son Peuple; ainsi naît un prodige. Le monde des esprits qui se manifeste ne signifie pas nécessairement l'anéantissement: l'Ange ne vient pas seulement quand l'heure de mourir est arrivée, comme on le pensait d'ordinaire, mais aussi quand la Vie surgit inopinément - quand elle éclate alors que l'ordre naturel s'orientait vers le dépérissement.

Il devient donc possible de représenter les êtres spirituels qui prononcent la Parole divine. Les Chérubins du temple de Jérusalem et ceux de l'Arche d'Alliance étaient le soutien visible de la Divinité. Les premiers étaient grands et emplissaient tout le temple: leurs ailes étendues se touchaient: l'Arche était au-dessous d'eux, et le Nom de Dieu était dans le Temple, lui-même: sa pensée luisait devant les Chérubins; elle se reflétait en eux.

athenavarvakeion.jpgLes conceptions les plus élevées des anciens Grecs étaient-elles semblables? Les figures de Zeus à Olympie, d'Athéna à Athènes, emplissaient pareillement tout le temple, portant le Logos, le Verbe divin. Les prophètes voyaient les Chérubins, lorsque Dieu suscitait en eux une vision; Phidias, l'auteur de la statue de Zeus à Olympie, était réputé avoir vu le dieu directement, l'avoir eu pour modèle.

Les mystères de la perception du monde divin sont plus profonds que souvent on l'imagine. On ne peut nier, néanmoins, que chez les anciens Grecs, les conceptions étaient à cet égard contradictoires, confuses; chez les Hébreux, elles étaient plus claires, limpides. Mais lorsqu'on lit les Néoplatoniciens, si aimés de saint Augustin, il est probable qu'on voit mises par écrit justement les conceptions les plus élevées des anciens Grecs, conservées jusque-là dans le secret des mystères. Philon d'Alexandrie, qui était juif mais nourri de cette école platonicienne, affirmait que les vérités de la Bible rejoignaient en réalité les conceptions les plus élevées des Grecs, et pensait pouvoir elles aussi les méditer de manière philosophique. Cependant, la Loi de Moïse avait été clairement mise par écrit, tandis que la pensée des Grecs restait diffuse, diluée dans la Philosophie et la Mythologie.