26/07/2011

Henry Corbin et le monde imaginal

buongoverno_il_potere.jpgLe rationalisme occidental a certainement libéré la pensée des affections traditionnelles, notamment religieuses, mais il a aussi creusé une sorte de gouffre entre le monde des concepts, d'une part, et les perceptions sensibles, d'autre part. On l'a illusoirement comblé par le matérialisme - et le postulat que les concepts se rapportent toujours, peu ou prou, à du sensible -, mais en Orient, notamment dans la tradition islamique, Henry Corbin a estimé que l'on avait su conserver et même développer une voie qui, au lieu de nier le gouffre qui sépare les idées pures des perceptions physiques, le remplit d'un monde d'images vivantes qui se déploient en mythologies, ou dans ce qu'il nomme une hiérohistoire, ou encore en épopées mystiques personnelles: et il appelle tout cela monde imaginal. En son sein, les concepts se tissent en réalités accessibles à l'entendement en se mêlant aux représentations du sensible d'une façon qui fait converger l'ensemble vers le monde de l'idée pure - parce que l'image aussi signe de ce qui est au-delà d'elle-même. Les fables que faisait Platon pour illustrer ses pensées ont été formalisées et soudées en un monde second, étant comme des dilutions d'idées vraies dans l'éther, que l'esprit humain saisit par l'expérience intérieure. Il ne s'agit pas de monde fictif au sens traditionnel et occidental du terme, mais d'un monde intermédiaire qui donne forme à l'univers pris globalement - dans lequel, pourrait-on dire, les allégories disposeraient d'une vie propre.

Henry Corbin l'exprima, par exemple, de la façon suivante (le Javânmard dont il parle est, dans la Perse antique, un chevalier toujours jeune,Muhammad_face.gifimmortel ou buvant continuellement à la fontaine de Jouvence mystique; il est aussi l'Ami de Dieu dont il sera question ensuite) : Il y a le mode et le monde de l'existence sensible, physique, et il y a le mode et le monde de l'existence intelligible. Entre les deux, et c'est capital, il y a ce monde dont nous avons perdu la trace en Occident, ce monde intermédiaire qu'il m'a fallu appeler le monde imaginal pour le différencier de l'imaginaire. A l'irréalité de l'imaginaire se substitue la réalité plénière de l'imaginal, mundus imaginalis ('âlam al-mithâl). C'est le "huitième climat", le monde des visions (celles d'un Swedenborg) et des résurrections, où toute chair est caro spiritualis. C'est l'enjeu et le lieu du combat des javânmardân. (...) Ce qu'il y a de plus déplorable peut-être dans notre philosophie occidentale depuis Descartes, c'est que nous soyons restés frappés d'impuissance devant le dilemme de la res extensa et de la res cogitans, et que ayons ainsi perdu le sens du métaphysique concret, du monde où sont écrits les secrets des mondes et des intermondes, perpétuellement présents. Si le philosophe de la philosophie prophétique y a accès en compagnie du prophète, c'est parce que chez lui la faculté intellective et la faculté imaginative sont en communication par le même intellect saint, le même intellectus sanctus. Alors l'expérience théosophique du philosophe ne s'exprime pas seulement en doctrine théorique. La doctrine devient événement de l'âme, événement réel. Le théosophe devient le javânmard, le chevalier de l'épopée mystique, et avec lui la métaphysique se transforme en épopée mystique. Cette façon de concevoir et de représenter le monde intelligible est précisément la façon dont il se construit au sein du monde, dit plus loin Corbin. On pourrait dire qu'en créant l'image de l'idéal, l'homme le bâtit - en livre au moins les germes, pour l'avenir.

la-jerusalem-celeste_1250002574.jpgOr, Tolkien, l'auteur du Seigneur des anneaux, concevait la chose de cette manière, lorsqu'il disait qu'imaginer les êtres divins et leur donner forme, en créant des mythologies, revenaient à préparer l'avenir de l'âme en édifiant des cités intérieures. De fait, ce n'est pas mécaniquement que la parousie se met en place: loin d'être pure nécessité venue d'en haut, elle advient par le biais de l'être humain, et dans son cœur; Dieu, de ce point de vue, apparaît aussi comme l'aboutissement de l'action humaine, car, dit Corbin, les "Amis de Dieu" sont les yeux par lesquels Dieu regarde, c'est-à-dire "concerne" encore le monde. La force de Dieu descend dans le monde visible par l'intermédiaire des mondes qui déplient la pensée pure en images mystiques, et qui sont le résultat du travail humain - l'art. La métamorphose du monde et de ses habitants s'opère par le moyen de ces images dont le noyau est une idée vraie. Le poète devient créateur, et les rayons du soleil brilleront désormais au travers de ses inventions - si du moins il les agrée - comme à travers des vitraux, projetant leurs couleurs et leurs formes sur le sol et dans l'air. Mystère insondable! Et que vit au premier chef l'artiste, bien sûr.

25/06/2011

Dionysos à Delphes

Moreau%20Gustave%20-%20Apollon%20vainqueur%20du%20Serpent%20Python.jpgA Delphes, j'ai entendu raconter que l'empereur Julien, l'Apostat, voulant restaurer l'ancienne religion, était venu consulter de nouveau l'Oracle; car cela ne se faisait plus: on n'y prêtait plus foi, les prêtres en ayant trop fait commerce et les empereurs l'ayant orienté vers leurs intérêts propres. 

A la prière de Julien, l'Oracle s'est exprimé; il a déclaré que la source parlante s'était tarie - que l'eau ne dirait plus rien. Car l'Oracle était lié à une rivière; ses ondes invisibles apportaient ses paroles à la Pythie.

Dans l'élément de l'eau, on considérait qu'il existait une force magique, qui, en quelque sorte, remontait le courant, et s'enracinait dans le ciel, se liant à la lumière, à Apollon. Les flèches de celui-ci peuvent être aussi considérées comme ses membres, des doigts ou des mains se détachant de son corps, ou ne tenant à lui que par un fil brillant, le sillon laissé derrière lui par le trait divin. Montait vers elles le sang fumant de Python, qui avait été tué par le même Apollon: les effluves en étaient immatériels; ils étaient dans le pur éther. Mais la rivière qui coulait physiquement en cet endroit était la matérialisation de même sang: ce qu'il en restait, ce qui en était assez lourd pour être perçu des hommes.

Les vapeurs qui soulevaient l'âme de la Pythie n'étaient peut-être que la brume montant constamment de toute rivière: les Anciens y décelaient une force. Les esprits de l'eau montent à la rencontre des esprits de l'air, lesquels apportent aux mortels la clarté des cieux. Nulle émanation de gaz, nulle nuée artificiellement formée par les prêtres: seulement les vapeurs de l'eau. Et dans leur rencontre avec les rayons du soleil, un éclair, le tonnerre - et des mots: une mystérieuse parole. Car pour devenir sacrée, la matière a besoin d'extraordinaire;pergamon_altar_giganten_fisch.gif mais l'esprit a des formes extérieures anodines. Pour les anciens Germains, les Ases, Odin en tête, avaient abattu les Géants, et formé la Terre de leurs corps; quant à leur sang, il s'écoula en rivières, et continue à le faire. Les Titans, face aux dieux de l'Olympe, et Python, face à Apollon, ne furent-ils pas dans le même cas? Mais il y avait une qualité, dans la rivière de Delphes, qui n'existait pas ailleurs; le mont Parnasse était lui-même plein de force et de beauté.

Cependant, le déclin de l'oracle de Delphes avait déjà été, du temps de César, signalé par le poète Catulle, qui disait que les Immortels s'étaient éloignés du lieu, repoussés par l'odeur des crimes des hommes:

Saepe uagus Liber Parnasi uertice summo
Thyiadas effusis euantis crinibus egit,
Cum Delphi tota certatim ex urbe ruentes
Acciperent laeti diuum fumantibus aris.
(...)
Sed postquam tellus scelere est imputa nefando,
Iustitiamque hommes cupida de mente fugarunt,
(...)
Omnia fanda nefanda malo permixta furore
Iustificam nobis mentem auertere deorum.
Quare nec talis dignantur uisere coetus,
Nec se contingi patiuntur lumine claro.

(Souvent Liber errant sur le sommet du mont Parnasse
Conduisit les Thyades qui, les cheveux épars, poussaient le cri d'hommage au dieu,
Alors que tout Delphes à l'envi se ruait hors des murailles
Pour accueillir joyeusement le dieu par des autels fumants.
Mais après que la Terre eut été souillée par le crime néfaste,
Et que tous eurent fait fuir la justice de leur âme par leurs passions,
Toutes ces horreurs d'une folie perverse qui mélange
Le mal et le bien détournèrent de nous les dieux justes.
Voilà pourquoi ils ne daignent plus visiter les assemblées,
Ni ne nous permettent plus d'être frappés par la lumière de leur jour.)

Andrea_Mantegna_043.jpgCatulle affirme que les Immortels rendaient visite fréquemment aux hommes, mais que les crimes de la Terre les ont révulsés; ils demeuraient constamment dans le ciel, laissant l'humanité se débrouiller seule, avec son intelligence propre, au lieu de faire rayonner sur elle leur sagesse sublime!

Il me paraît bien grandiose d'imaginer l'immortel Dionysos et ses nymphes divines parcourir en dansant et en chantant les pentes du mont Parnasse puis venir à la rencontre des citoyens de Delphes qui en leur honneur faisaient fumer leurs autels! Alors, les dieux et les hommes se côtoyaient; le monde était jeune, pur - beau. Les êtres spirituels étaient visibles: on les percevait aisément, et leurs paroles s'entendaient avec netteté. Il suffisait de les attirer par l'odeur des prières et des sacrifices, l'esprit brillant et coloré des animaux qu'on immolait; car en s'échappant des corps, les âmes jettent de la lumière, et les couleurs chatoyantes qui se mêlent à ce rayonnement semblent venir de joyaux, de gemmes vivantes et palpitantes!

Mais l'époque historique avait déjà, du temps de Catulle, remplacé l'époque mythologique.

15/05/2011

Union d’amour avec Maat (Livre des Morts)

maat_lg.jpgDans le Livre des Morts des anciens Égyptiens, l'incantation CXLIX, dite des Quatorze Iats, le disciple des dieux passe d'une demeure céleste à l'autre et, dans la quatrième, qui est formée de deux hautes montagnes, il est amené à s'écrier:
Voici que j'arrête ma navigation, ô Maat,
Devant ta clôture fortifiée;
Je regarde de tous les côtés et cherche vers toi une
entrée.
Je trouve l'entrée et je m'unis à toi, moi, Mâle puissant...
En vérité, je suis digne d'orner ta tête, ô déesse,
Car ma puissance grandit de jour en jour...
La déesse Maat était celle de la Vérité et de la Justice: elle présidait à la pesée des âmes, après la mort, et sur sa tête étaient une plume d'autruche qu'elle mettait dans la balance sous les yeux d'Osiris. Elle était ailée, et on la peignait dans les cercueils, car elle donnait le souffle de la vie, par ses ailes, lesquelles accueillaient le défunt dans le royaume divin.

On remarquera que le disciple, ici, s'unit à la déesse d'une façon assez imagée pour sembler être charnelle; l'idée qu'il se fait de sa relation avec Maat intègre ses membres. Cependant, l'incantation ne s'appesantit évidemment pas sur cet aspect, l'union étant en réalité ressentie, et non physiquement vécue, et le disciple, mob76_1165997117.jpgensuite, doit s'assimiler à la plume qui orne la tête de la déesse, et, par conséquent, se mêler à ses ailes. Mais il est probable que le disciple vivait cette relation de façon assez forte pour atténuer, dans sa vie terrestre, ses désirs charnels. Il n'est dit nulle part, certes, que l'objectif soit celui-ci; ce n'était d'ailleurs pas forcément le cas: le but était réellement de vivre une union intime avec la déesse de la Vérité et de la Justice. L'effet concret, néanmoins, demeurait celui de se détacher des êtres terrestres lorsqu'il s'agissait d'assouvir des désirs: on estimait que l'être céleste les comblait plus sûrement et plus profondément. Cette déesse de la Vérité et de la Justice devait être tendrement aimée.

Si l'on compare cela avec les anciens Grecs et le cheminement d'Ulysse tel qu'Homère le présente, on remarque que l'union charnelle n'a lieu qu'avec des déesses liées à la nature terrestre, Calypso ou Circé; avec Athéna, qui vient du Ciel, il n'est pas question de telles relations: elle est vierge, et l'union, avec elle, se situe sur un plan intellectuel seulement. Il se soumet à ses directives; l'amour reste dans la sphère morale. Cela l'amène à retrouver la joie du lit ancien, c'est-à-dire l'union avec l'épouse, qui est une simple mortelle. Il existe donc une séparation claire de ce qui existe sur le plan spirituel, qui est intellectualisé, et ce qui existe sur le plan corporel, qui est moralisé. Le rembrandts-pallas-athena.jpgcaractère intermédiaire que représentent Circé et Calypso est, au fond, rejeté: il est une forme de confusion. On saisit ce que peut avoir de moderne la position d'Ulysse, face à ce que représente le Livre des Morts. Comme si Maat, en quelque sorte, était, d'elle-même, devenue trop terrestre, et qu'il avait fallu la métamorphoser pour en faire une vierge - Athéna. Dès lors, cependant, le désir était regardé comme répondant à une loi de la nature, et devant être assouvi par le mariage: l'amour au sens corporel devenait une nécessité mécanique, pour ainsi dire.

Le culte de la sainte Vierge apparaît comme une tentative de retourner, à partir d'Athéna, vers l'ancienne Égypte - vers Maat. Car le christianisme occidental a cherché à établir avec la Vierge du Ciel une relation d'amour suffisante pour apaiser les désirs charnels, et donc permettre le célibat, chez les moines. Dans le culte de Shiva, le monachisme oriental tend également, du reste, à cette union intime, à cette fusion de soi dans la Déesse. Ce qui néanmoins rapproche Marie de Maat est le lien explicite avec l'idée de Justice. Celle-ci, en Occident, a d'ordinaire les traits d'Athéna: elle est froide, armée. Mais la Vierge Marie est souvent moins noble: on l'assimile volontiers à une femme mortelle, ayant existé historiquement; Maat est plus grandiose.

La Justice et la Vérité doivent bien sûr pouvoir se mêler, en dernière instance, à l'amour au sens le plus profond: doit inonder la sphère du sentiment. En rester à cet égard à l'intellect ne peut pas satisfaire: la beauté de la femme qu'on aime doit être mêlée à ces nobles concepts.