15/05/2011

Union d’amour avec Maat (Livre des Morts)

maat_lg.jpgDans le Livre des Morts des anciens Égyptiens, l'incantation CXLIX, dite des Quatorze Iats, le disciple des dieux passe d'une demeure céleste à l'autre et, dans la quatrième, qui est formée de deux hautes montagnes, il est amené à s'écrier:
Voici que j'arrête ma navigation, ô Maat,
Devant ta clôture fortifiée;
Je regarde de tous les côtés et cherche vers toi une
entrée.
Je trouve l'entrée et je m'unis à toi, moi, Mâle puissant...
En vérité, je suis digne d'orner ta tête, ô déesse,
Car ma puissance grandit de jour en jour...
La déesse Maat était celle de la Vérité et de la Justice: elle présidait à la pesée des âmes, après la mort, et sur sa tête étaient une plume d'autruche qu'elle mettait dans la balance sous les yeux d'Osiris. Elle était ailée, et on la peignait dans les cercueils, car elle donnait le souffle de la vie, par ses ailes, lesquelles accueillaient le défunt dans le royaume divin.

On remarquera que le disciple, ici, s'unit à la déesse d'une façon assez imagée pour sembler être charnelle; l'idée qu'il se fait de sa relation avec Maat intègre ses membres. Cependant, l'incantation ne s'appesantit évidemment pas sur cet aspect, l'union étant en réalité ressentie, et non physiquement vécue, et le disciple, mob76_1165997117.jpgensuite, doit s'assimiler à la plume qui orne la tête de la déesse, et, par conséquent, se mêler à ses ailes. Mais il est probable que le disciple vivait cette relation de façon assez forte pour atténuer, dans sa vie terrestre, ses désirs charnels. Il n'est dit nulle part, certes, que l'objectif soit celui-ci; ce n'était d'ailleurs pas forcément le cas: le but était réellement de vivre une union intime avec la déesse de la Vérité et de la Justice. L'effet concret, néanmoins, demeurait celui de se détacher des êtres terrestres lorsqu'il s'agissait d'assouvir des désirs: on estimait que l'être céleste les comblait plus sûrement et plus profondément. Cette déesse de la Vérité et de la Justice devait être tendrement aimée.

Si l'on compare cela avec les anciens Grecs et le cheminement d'Ulysse tel qu'Homère le présente, on remarque que l'union charnelle n'a lieu qu'avec des déesses liées à la nature terrestre, Calypso ou Circé; avec Athéna, qui vient du Ciel, il n'est pas question de telles relations: elle est vierge, et l'union, avec elle, se situe sur un plan intellectuel seulement. Il se soumet à ses directives; l'amour reste dans la sphère morale. Cela l'amène à retrouver la joie du lit ancien, c'est-à-dire l'union avec l'épouse, qui est une simple mortelle. Il existe donc une séparation claire de ce qui existe sur le plan spirituel, qui est intellectualisé, et ce qui existe sur le plan corporel, qui est moralisé. Le rembrandts-pallas-athena.jpgcaractère intermédiaire que représentent Circé et Calypso est, au fond, rejeté: il est une forme de confusion. On saisit ce que peut avoir de moderne la position d'Ulysse, face à ce que représente le Livre des Morts. Comme si Maat, en quelque sorte, était, d'elle-même, devenue trop terrestre, et qu'il avait fallu la métamorphoser pour en faire une vierge - Athéna. Dès lors, cependant, le désir était regardé comme répondant à une loi de la nature, et devant être assouvi par le mariage: l'amour au sens corporel devenait une nécessité mécanique, pour ainsi dire.

Le culte de la sainte Vierge apparaît comme une tentative de retourner, à partir d'Athéna, vers l'ancienne Égypte - vers Maat. Car le christianisme occidental a cherché à établir avec la Vierge du Ciel une relation d'amour suffisante pour apaiser les désirs charnels, et donc permettre le célibat, chez les moines. Dans le culte de Shiva, le monachisme oriental tend également, du reste, à cette union intime, à cette fusion de soi dans la Déesse. Ce qui néanmoins rapproche Marie de Maat est le lien explicite avec l'idée de Justice. Celle-ci, en Occident, a d'ordinaire les traits d'Athéna: elle est froide, armée. Mais la Vierge Marie est souvent moins noble: on l'assimile volontiers à une femme mortelle, ayant existé historiquement; Maat est plus grandiose.

La Justice et la Vérité doivent bien sûr pouvoir se mêler, en dernière instance, à l'amour au sens le plus profond: doit inonder la sphère du sentiment. En rester à cet égard à l'intellect ne peut pas satisfaire: la beauté de la femme qu'on aime doit être mêlée à ces nobles concepts.

01/04/2011

Voir son Ange et mourir

angel-to-manoah.jpgLe livre des Juges, dans l'Ancien Testament, contient un fascinant récit: celui de la conception de Samson, héros d'Israël. Un homme mystérieux, à l'aspect jeune, annonce sa naissance à ses parents, qui se pensent trop vieux pour avoir un enfant. Il s'agit d'un Ange: bientôt, il s'élève dans le ciel en se plaçant dans la flamme du sacrifice: Tulit itaque Manue haedum de capris, et libamenta, et posuit super petram, offerens Domino, qui facit mirabilia; ipse autem et uxor ejus intuebantur. Cumque ascenderet flamma altaris in caelum, angelus Domini pariter in flamma ascendit. Le chamanisme dit que l'âme des bêtes immolées retourne dans le pays des esprits: l'Ange l'y accompagne.

Le couple, frappé de stupeur, aussitôt se prosterne: Quod cum vidissent Manue et uxor ejus, proni ceciderunt in terram, et ultra eis non apparuit angelus Domini. Puis Manué, le mari, prenant conscience qu'ils ont vu, à travers cet Ange, Dieu même, annonce à sa femme qu'ils vont mourir: Statimque intellexit Manue angelum Domini esse, et dixit ad uxorem suam: Morte moriemur, quia vidimus Deum. Mais l'épouse, elle, saisit que la vision de l'Ange n'entraîne pas forcément la mort: dans cette merveille, rien n'est advenu de sacrilège: l'Ange ayant accepté le sacrifice et leur ayant annoncé les choses à venir, comment Dieu tutshrine9.jpgpourrait-il vouloir leur mort? Cui respondit mulier: Si Dominus nos vellet occidere, de manibus nostris holocaustum et libamenta non suscepisset, nec ostendisset nobis haec omnia, neque ea quae sunt ventura dixisset. Dieu peut se rendre sensible par un Ange descendu en son nom jusqu'à Terre, et se montrer à l'œil de l'Homme, s'il veut, dans le cours de l'Histoire, agir d'une façon particulière en faveur de son Peuple; ainsi naît un prodige. Le monde des esprits qui se manifeste ne signifie pas nécessairement l'anéantissement: l'Ange ne vient pas seulement quand l'heure de mourir est arrivée, comme on le pensait d'ordinaire, mais aussi quand la Vie surgit inopinément - quand elle éclate alors que l'ordre naturel s'orientait vers le dépérissement.

Il devient donc possible de représenter les êtres spirituels qui prononcent la Parole divine. Les Chérubins du temple de Jérusalem et ceux de l'Arche d'Alliance étaient le soutien visible de la Divinité. Les premiers étaient grands et emplissaient tout le temple: leurs ailes étendues se touchaient: l'Arche était au-dessous d'eux, et le Nom de Dieu était dans le Temple, lui-même: sa pensée luisait devant les Chérubins; elle se reflétait en eux.

athenavarvakeion.jpgLes conceptions les plus élevées des anciens Grecs étaient-elles semblables? Les figures de Zeus à Olympie, d'Athéna à Athènes, emplissaient pareillement tout le temple, portant le Logos, le Verbe divin. Les prophètes voyaient les Chérubins, lorsque Dieu suscitait en eux une vision; Phidias, l'auteur de la statue de Zeus à Olympie, était réputé avoir vu le dieu directement, l'avoir eu pour modèle.

Les mystères de la perception du monde divin sont plus profonds que souvent on l'imagine. On ne peut nier, néanmoins, que chez les anciens Grecs, les conceptions étaient à cet égard contradictoires, confuses; chez les Hébreux, elles étaient plus claires, limpides. Mais lorsqu'on lit les Néoplatoniciens, si aimés de saint Augustin, il est probable qu'on voit mises par écrit justement les conceptions les plus élevées des anciens Grecs, conservées jusque-là dans le secret des mystères. Philon d'Alexandrie, qui était juif mais nourri de cette école platonicienne, affirmait que les vérités de la Bible rejoignaient en réalité les conceptions les plus élevées des Grecs, et pensait pouvoir elles aussi les méditer de manière philosophique. Cependant, la Loi de Moïse avait été clairement mise par écrit, tandis que la pensée des Grecs restait diffuse, diluée dans la Philosophie et la Mythologie.

14/12/2010

Les Saints sur des trônes

trone-saint-pierre.jpgDans la Légende dorée de Jacques de Voragine, on trouve l'idée que les anges déchus ont laissé, au Ciel, leurs sièges vacants, et que les hommes saints sont voués à les occuper à leur place, leurs qualités ayant été propres à créer une forme de compensation au regard de l'univers. On se souvient que certains anges, dans la Genèse, sont dits avoir éprouvé pour les filles des hommes des désirs qui les ont attirés et même enchaînés sur la Terre - s'unissant à des filles des hommes, ils ont donné naissance aux Géants, aux Seigneurs du temps jadis! Mais d'un autre côté, ce don de leur personne à justement permis aux hommes d'être précisément guidés au sein de leur évolution. Louis-Claude de Saint-Martin - et Joseph de Maistre et Victor Hugo ont laissé entendre qu'ils voyaient les choses de la même manière - disait que les rois étaient d'abord nés de ces unions, et aussi les peuples; Maistre le concevait en bonne part, mais pas Hugo, qui attribue à Isis, esprit mauvais, la création de la Bastille, dans La Fin de Satan.

Peut-être aussi que les cités d'anges ont été laissées vides quand leurs habitants sont entrés dans une sphère plus élevée encore: le monde d'en haut n'est pas forcément statique. Mais quoi qu'il en soit, les hommes saints ont mérité d'y loger, après avoir acquis à leur tour une nature angélique, selon Jacques de Voragine. Or, notre bon saint Amédée, évêque de Lausanne, va dans le même sens, dans sa huitième homélie mariale, lorsqu'il s'écrie: Magne Deus, terribilis et fortis, bonitate ineffabilis humilem ancillam erigis et exaltas, unde hostem aemulum olim expuleras (Dieu puissant, terrible et fort, ineffable de bonté, tu élèves et exaltes ton humble servante au lieu où tu avais chassé jadis l'ennemi jaloux). Angels-Blake_New.jpgIl dit, en effet, que Lucifer, prince des anges, fut précipité, à cause de son orgueil, de son goût pour les louanges, de sa vanité, dans les profondeurs du gouffre, et qu'il a fallu donner aux anges une nouvelle direction; les vertus de Marie lui ont permis d'obtenir ce poste, pour ainsi dire: l'Assomption et le couronnement au Ciel de la Vierge s'expliquent de cette manière.

Joseph de Maistre, à la fin de Du Pape, dit pareillement que les Saints sont des hommes divinisés qui ont remplacé les dieux de l'Olympe, devenus mauvais. Or, la reine des dieux, chez plusieurs écrivains antiques, était Vénus; le lien avec Marie devenait clair, et l'on sait que Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, était à l'origine un lieu de culte à la déesse de l'amour, à laquelle avait été assimilé le dieu Lug des Celtes. Il s'agissait précisément du début du nom de Lucifer: Lug lui aussi était le porte-lumière, puisqu'il avait porté chez les Celtes la clarté du soleil:chasseriau_venus.jpg sa lance en était le rayon princier. Mais dans l'esprit des chrétiens, il s'agissait désormais d'une lumière trompeuse, celle de la gloire purement terrestre, faite de louanges vides, de mots purement humains. C'était la gloire dont se nimbaient orgueilleusement les princes temporels, et tous ceux que la société divinisait sans égard pour la véritable justice - l'ultime Jugement. C'était la gloire dont saint Augustin disait qu'on l'accordait à ceux dont la destinée paraissait enviable sans que le sentiment de ce qui est juste en soi, au sein de leurs actions, intervînt!

Joseph de Maistre reprendra cette distinction en faisant du roi un homme béni par Dieu, et des républiques des créations purement humaines, fondées sur un jugement purement humain. Hugo sera subtil, lorsqu'il dira que ce jugement en apparence purement humaine est lui aussi inspiré par la lumière divine, quoiqu'il ne s'agisse pas d'une lumière qui continue d'accepter de s'exprimer au travers des religions instituées: seul le Poète la reçoit, disait-il en substance. D'une certaine façon, Hugo voulait diviniser une nouvelle sorte d'humanité, qui remplacerait à leur tour les Saints du Ciel. Évidemment, jusqu'à quel point cette nouvelle sorte d'humanité ne faisait que reprendre celle que les Anciens avaient eux-mêmes divinisée, on peut se le demander. Les poètes avaient aussi été divinisés, dans l'Antiquité. Mais Hugo essayait sans doute de concilier les grandes tendances humaines, car Jean Valjean, qui n'est pas du tout un poète, n'en est pas moins un Saint laïque que les anges emmènent aux cieux et qui devient un astre qui montre le chemin à tous les hommes, dans l'esprit de l'écrivain! Hugo a voulu diviniser un homme du Peuple parvenu au Bien par les profondeurs de sa conscience. Sa dernière vision est celle de nuages ayant la forme d'un grand ange!