11/09/2011

Henry Corbin et la Réjuvénation: de Zoroastre à l’Islam

Anges.jpgTeilhard de Chardin estimait que l'Islam était oriental en ce qu'il restait passif face à la Divinité. Corbin ne partageait pas ce sentiment: Bien souvent, écrivait-il, dans des textes plus ou moins apologétiques j'ai pu lire cette réflexion que la perspective offerte par l'Islam était désespérante. L'homme n'a plus rien à attendre. Tout est accompli avec le dernier prophète. Il n'y a plus d'avenir religieux proprement dit. Tout autre, en tout cas, est la perspective shi'ite. Ce qui pour elle est clos, c'est le cycle de la prophétie législatrice. Si le cycle de la walâyat s'impose comme succédant au cycle de la prophétie, c'est pour la raison première et fondamentale que la révélation divine comporte un ésotérique, quelque chose d'intérieur, de caché, et que cet ésotérique précisément ressortit au ministère de l'Imâm, ou mieux l'Imâm est lui-même cet ésotérique.

Au sein de cette vie mystique, les adeptes se réunissent, mais dans un monde supérieur, invisible à l'œil de chair, quoique distinct à l'œil de l'âme. Or, de cette communauté et de la libre volonté de ses membres dépend l'avenir du monde: Car la fotowwat (dit Corbin) consiste en ce chacun, là même où il est, soit le chevalier de l'Imâm, le compagnon du Douzième Imâm. (Il s'agit de l'Imâm caché, qui vit dans le monde supérieur qui s'étend au sein de l'éther et rayonne sur le monde physique: il y règne comme en une loge lumineuse; ici, pas d'allusion à un clergé terrestre.) Cette éthique rend chacun responsable de l'avenir de la parousie, qui n'est pas quelque chose qui surgira un beau jour, de l'extérieur, sans que rien ne l'ait préparé. La parousie s'accomplit à l'intérieur de chacun des chevaliers, chacun des javânmardân

zoroastrisme.jpgJavânmardân, je l'ai dit ailleurs, est un mot perse qui désigne les chevaliers toujours jeunes, pouvant se régénérer sans fin en buvant à la source de la lumière éthérique. Ainsi, en eux, le printemps est éternel. L'influence de l'ancienne religion de Zoroastre est ici patente, pour Corbin: le dieu Ormuzd avait à ses côtés d'immortels Chevaliers: appelés Favarti, ils vivaient dans l'atmosphère terrestre, ils apparaissent comme des doubles glorieux des êtres d'ombre que sont les simples mortels. Et lorsque ces derniers s'unissaient à eux, ils devenaient les habitants d'une Cité sainte. D'ailleurs, celle-ci n'était faite d'autre chose que d'eux-mêmes, de ce qu'ils avaient accompli de noble, de beau, de pur durant leur vie, soit en pensée, soit en parole, soit en acte: tout ce qui leur avait, précisément, permis de s'unir à leur Favarti.

Cette union, en cette vie même, avec ce que Jung appelait le Soi divin constituait la confrérie des Chevaliers Toujours Jeunes - des Amis de Dieu. Par eux, dit encore Corbin, Dieu prépare la venue du Paraclet: le Amitabha.jpgSaint-Esprit. Cet horizon ne traduit en rien une loi mécanique de l'histoire, imposée du dehors; il s'édifie par les hommes qui accueillent, en eux, l'Esprit: la Cité est, d'ores et déjà, ce qui unit, au delà des apparences, les chevaliers spirituels, dont une qualité majeure est la voyance: ils ont la véritable Connaissance, justement par l'Esprit, qui les éveille - ouvre leur œil intérieur. Les mystères les plus profonds se dévoilent à eux. Et leurs pensées, loin d'être créées par une instance intellectuelle abstraite, mécanique, captent l'éclat des astres, et en rayonnent; elles s'enracinent dans la lumière de l'éther, et s'expriment fréquemment sous forme d'images, assimilées à de l'art. Or, une fois créées, loin de n'être que des constructions éphémères, ces images laissent une trace qui, ensuite, saisissent le rayonnement divin - puis lui donnent forme, le modèlent. Ce sont des pensées qui se mêlent aux anges, et qui les engagent: elles sont comme agréées par la Divinité, qui les rend vivantes, et leur donne une substance!

On pourrait dire qu'il s'agit seulement de belles fables. Mais pour Corbin, le monde des mythes n'est rien d'autre, précisément, que cette sphère intermédiaire qui imprègne le monde d'âme et le transforment en lui permettant de recevoir le rayonnement céleste. Sans doute, il pensait surtout aux épopées mystiques qu'il a traduites du perse, et qu'il aimait; lui-même, à ma connaissance, ne s'est pas essayé à la création mythologique: il s'est contenté de reformuler en français des textes écrits en Iran autrefois, et de les expliquer, de les commenter. Cependant, je crois que J. R. R. Tolkien avait des idées similaires aux siennes, lorsqu'il défendait ses propres inventions fabuleuses: All myths come true, aimait-il à dire. Et puis traduire, c'est déjà créer, et Tolkien disait adapter d'anciennes langues elfiques, c'est-à-dire semi-divines: car ses Elfes ont bien un rapport avec les Favarti de Zoroastre, ou au moins avec les Javânmardân: nulle difficulté à le déceler. L'ancienne Perse était dans un temps solaire qui voyait des êtres de lumière vivre parmi de simples mortels!

26/08/2011

Figures effrayantes de la vie mystique

eleusis_1.jpgAu sein de la vie mystique, le chemin passe généralement par la rencontre, au départ, de monstres, placés dans la première strate du monde de l'esprit, et comme vivant dans l'atmosphère terrestre dont on tente de s'arracher. Ce qui surgit immédiatement sous forme de joie profonde peut apparaître comme illusoire. Dans l'Antiquité grecque, ainsi, les mystères d'Éleusis, tels que les a présentés Édouard Schuré, mais aussi ceux d'Épidaure, tels que la science ordinaire les admet, débutaient par une étape au cours de laquelle l'adepte voyait, dans les vapeurs du sacrifice, des formes hideuses, qui étaient sans doute comparables à celles que créa Lovecraft dans ses contes! Une fois passée cette étape, l'âme étant purifiée, on pouvait se trouver en face de dieux rayonnants, d'une beauté insondable - par exemple Diane ou Apollon, êtres argenté ou doré vivant dans la lumière de la Lune ou du Soleil! Et puis le chemin se poursuivait, oscillant entre les périls et la voie juste.

Dans la Bible, il advient fréquemment que la vision directe de Dieu soit propre à donner la mort; seules les âmes pures peuvent se tenir en face de lui et conserver la vie. Dans l'univers de Lovecraft, toutes les âmes sont impures, puisqu'il affirme que quiconque se tient face aux Grands Anciens, et les distingue, perd ou la vie, ou la raison; mais il était matérialiste: il ne croyait pas en la pureté, en ce monde!

Dans le livre d'Esther, la Vulgate, qui est la version des catholiques latins, contenait un passage étrange, qui semble faire écho à ces expériences initiatiques dont nous parlons. Car il développait l'épisode au sein duquel Esther, l'une des épouses du roi perse Assuérus, doit aller le voir, et lui parler du sort des Hébreux, ses compatriotes, contre lesquels il vient de promulguer un décret de proscription. Or, la loi est telle que quiconque rend visite de son propre chef au roi est en principe mis à mort, sauf si le roi, saisi de pitié, décide d'accorder sa grâce en posant son sceptre d'or sur le cou du téméraire. Il faut que le motif de la visite que celui-ci lui a rendue soit perçu par lui comme extrêmement important.

Dans la version latine, donc, cela se passe de cette façon: Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia, stetit contra regem, ubi ille residabat super solium regni sui, indutus vestibus regniis, auroque fulgens, et pretiosis lapidibus; eratque terribilis aspectu. (Esther, une fois entrée après avoir passé ESTHER~1.JPGune à une les portes, se tint face au roi, qui était assis sur le trône de sa royauté, vêtu des habits royaux, et brillant d'or et de pierres précieuses; et il était d'un aspect terrible.) Il a l'air d'un dieu, et Esther est saisie de terreur: elle a commis le sacrilège de lui rendre visite sans y être conviée. D'ailleurs, lorsqu'il élève le visage, elle voit que ses yeux ardents reflètent la fureur qui est dans sa poitrine, et elle s'évanouit, se laissant tomber contre celle qui l'accompagne et la soutient. Mais Dieu frappe l'esprit du roi, qui se laisse gagner par la pitié; il se lève de son trône, vient la relever de son évanouissement, et lui dit qu'il est son frère, et que l'interdiction habituelle ne la concerne pas; elle embrasse donc son sceptre, et lui dit que la terreur l'a saisie parce que, en le voyant sur son trône, elle l'a pris pour un ange du Seigneur.

Un passage certainement symbolique, qui indique ce qui sera redit par l'Imitation de Jésus-Christ de Thomas A Kempis: lorsque l'âme est pure, les secrets de Dieu lui sont révélés, et celui-ci accède à ses prières, et il n'y a pas d'offense à s'introduire auprès de lui pour lui demander une grâce particulière. Car dès lors, il perd son aspect terrible, et il accourt pour parler avec bonté et douceur à l'homme qu'il regarde comme un frère; il l'arrache ainsi à l'évanouissement, au néant daEster-Castagno.jpgns lequel l'avait plongé sa témérité, sa hardiesse, et il le place à côté de lui, lui donnant libre accès aux salles les plus sacrées et les plus mystérieuses, les plus augustes de sa demeure royale!

La solennité passe par l'aspect terrible de la divinité: on ne peut se limiter à des images mièvres. L'âme en sera insuffisamment préparée, si c'est séduisant, s'il est séduisant d'imaginer que sans effort, sans sacrifice de soi et de sa volonté, on pourra être couronné dans la cité des anges! Mais il n'en est pas ainsi, et Esther même en a fait l'expérience: elle a cru mourir.

26/07/2011

Henry Corbin et le monde imaginal

buongoverno_il_potere.jpgLe rationalisme occidental a certainement libéré la pensée des affections traditionnelles, notamment religieuses, mais il a aussi creusé une sorte de gouffre entre le monde des concepts, d'une part, et les perceptions sensibles, d'autre part. On l'a illusoirement comblé par le matérialisme - et le postulat que les concepts se rapportent toujours, peu ou prou, à du sensible -, mais en Orient, notamment dans la tradition islamique, Henry Corbin a estimé que l'on avait su conserver et même développer une voie qui, au lieu de nier le gouffre qui sépare les idées pures des perceptions physiques, le remplit d'un monde d'images vivantes qui se déploient en mythologies, ou dans ce qu'il nomme une hiérohistoire, ou encore en épopées mystiques personnelles: et il appelle tout cela monde imaginal. En son sein, les concepts se tissent en réalités accessibles à l'entendement en se mêlant aux représentations du sensible d'une façon qui fait converger l'ensemble vers le monde de l'idée pure - parce que l'image aussi signe de ce qui est au-delà d'elle-même. Les fables que faisait Platon pour illustrer ses pensées ont été formalisées et soudées en un monde second, étant comme des dilutions d'idées vraies dans l'éther, que l'esprit humain saisit par l'expérience intérieure. Il ne s'agit pas de monde fictif au sens traditionnel et occidental du terme, mais d'un monde intermédiaire qui donne forme à l'univers pris globalement - dans lequel, pourrait-on dire, les allégories disposeraient d'une vie propre.

Henry Corbin l'exprima, par exemple, de la façon suivante (le Javânmard dont il parle est, dans la Perse antique, un chevalier toujours jeune,Muhammad_face.gifimmortel ou buvant continuellement à la fontaine de Jouvence mystique; il est aussi l'Ami de Dieu dont il sera question ensuite) : Il y a le mode et le monde de l'existence sensible, physique, et il y a le mode et le monde de l'existence intelligible. Entre les deux, et c'est capital, il y a ce monde dont nous avons perdu la trace en Occident, ce monde intermédiaire qu'il m'a fallu appeler le monde imaginal pour le différencier de l'imaginaire. A l'irréalité de l'imaginaire se substitue la réalité plénière de l'imaginal, mundus imaginalis ('âlam al-mithâl). C'est le "huitième climat", le monde des visions (celles d'un Swedenborg) et des résurrections, où toute chair est caro spiritualis. C'est l'enjeu et le lieu du combat des javânmardân. (...) Ce qu'il y a de plus déplorable peut-être dans notre philosophie occidentale depuis Descartes, c'est que nous soyons restés frappés d'impuissance devant le dilemme de la res extensa et de la res cogitans, et que ayons ainsi perdu le sens du métaphysique concret, du monde où sont écrits les secrets des mondes et des intermondes, perpétuellement présents. Si le philosophe de la philosophie prophétique y a accès en compagnie du prophète, c'est parce que chez lui la faculté intellective et la faculté imaginative sont en communication par le même intellect saint, le même intellectus sanctus. Alors l'expérience théosophique du philosophe ne s'exprime pas seulement en doctrine théorique. La doctrine devient événement de l'âme, événement réel. Le théosophe devient le javânmard, le chevalier de l'épopée mystique, et avec lui la métaphysique se transforme en épopée mystique. Cette façon de concevoir et de représenter le monde intelligible est précisément la façon dont il se construit au sein du monde, dit plus loin Corbin. On pourrait dire qu'en créant l'image de l'idéal, l'homme le bâtit - en livre au moins les germes, pour l'avenir.

la-jerusalem-celeste_1250002574.jpgOr, Tolkien, l'auteur du Seigneur des anneaux, concevait la chose de cette manière, lorsqu'il disait qu'imaginer les êtres divins et leur donner forme, en créant des mythologies, revenaient à préparer l'avenir de l'âme en édifiant des cités intérieures. De fait, ce n'est pas mécaniquement que la parousie se met en place: loin d'être pure nécessité venue d'en haut, elle advient par le biais de l'être humain, et dans son cœur; Dieu, de ce point de vue, apparaît aussi comme l'aboutissement de l'action humaine, car, dit Corbin, les "Amis de Dieu" sont les yeux par lesquels Dieu regarde, c'est-à-dire "concerne" encore le monde. La force de Dieu descend dans le monde visible par l'intermédiaire des mondes qui déplient la pensée pure en images mystiques, et qui sont le résultat du travail humain - l'art. La métamorphose du monde et de ses habitants s'opère par le moyen de ces images dont le noyau est une idée vraie. Le poète devient créateur, et les rayons du soleil brilleront désormais au travers de ses inventions - si du moins il les agrée - comme à travers des vitraux, projetant leurs couleurs et leurs formes sur le sol et dans l'air. Mystère insondable! Et que vit au premier chef l'artiste, bien sûr.