24/09/2012

Mécanique de Leconte de Lisle, sources de la vie morale

crucifixion-giotto-min-2.jpgJ’ai toujours pensé que Leconte de Lisle était rejeté avec trop d’énergie par la Sorbonne, qui préférait à la mythologie des Parnassiens l’évanescence agnostique d’Yves Bonnefoy. Cependant, la critique qui consiste à stigmatiser un décor mythologique sclérosé et vide, mis en place dans des vers mécaniques et pesants, n’est pas dénuée de fondement. On peut reprendre une figure de la tradition religieuse, aussi, de façon morte.
 
Un jour, il y a longtemps, dans un de ses billets de Pâques, Jean-Noël Cuénod a évoqué le sacrifice de Jésus, et il m’a semblé qu’il voyait surtout en ce dernier l’idée que les anciens Grecs vénéraient déjà au travers des Héros de la Patrie: par exemple, chez les Spartiates menés par le roi Léonidas à la mort aux Thermopyles - pour donner le temps aux autres Grecs de se replier, face aux Perses.
 
Plutarque a magnifiquement chanté les vertus antiques. Pour lui, qui était prêtre d’Apollon, à Delphes, il ne s’agissait pas simplement de vertus que nous dirions laïques - sans lien avec les dieux. Il existait aussi une dimension religieuse dans les vertus civiques. On l’a oublié, mais les anciens plaçaient le sacré dans la cité même: en elle voyaient-ils le fondement de l’Immortalité - l’accès au monde divin.72prud'hon2.jpg Et Thémis, la déesse de la justice chez les Grecs, avait été la première épouse de Zeus! En rien la mythologie ancienne n’était coupée de la vie morale, comme on se l’imagine parfois.
 
Leconte de Lisle le savait, mais il ne parvint pas à le restituer pleinement: comme Henri de Régnier, dont j’ai récemment parlé, il admirait surtout la forme de la religion antique, plus que ce qui l’animait intérieurement. Il voulut restaurer le caractère sacré des mythes, mais en prenant au mot les chrétiens qui croyaient que dans les statues, les païens n’adoraient qu’une forme creuse, et qu’ils ne reliaient pas réellement cette forme à la vie morale. Au demeurant, c’était souvent le cas; mais Platon montre de quelle façon au départ il n’en était pas ainsi: la beauté était regardée comme l’expression de la ce qui était juste, et la forme pure renvoyait à la vertu. La forme détachée de la vie morale ne s’est imposée que peu à peu dans des sociétés décadentes. Saint Augustin pouvait, en son temps, constater que le paganisme était parvenu au terme de son histoire: que Jupiter ne signifiait plus rien, sur le plan moral, qu’il n’était qu’un prétexte: on se réjouissait, simplement, à l’idée des plaisirs qu’il avait eus en s’unissant à plusieurs femmes!
 
Ce qui a ravivé le sens moral, en Occident, est, je crois, la tradition biblique. Le texte de Jean-Noël Cuénod indirectement le manifestait, puisqu’il sanctifiait, par l’image de la résurrection de Jésus-Christ, des vertus déjà regardées comme divines à l’origine, mais que l’Occident ancien s’était habitué à regarder comme purement humaines - techniques. Au demeurant, Jean Calvin, grand lecteur de Sénèque, ne tendit-il pas à faire pareil? A ramener les vertus antiques dans tout leur saint éclat en les revêtant de l’onction biblique? Rousseau le révéla en s’appuyant sur la république romaine, dans son Contrat social, pour donner l’exemple de la perfection formelle, sur le plan politique, et en affirmant que Calvin étaitJésus.jpg un grand homme parce qu’il avait recréé cette perfection à Genève. Or, il s’est bien appuyé sur la Bible, pour ce faire.
 
Mais Leconte de Lisle rejetait le christianisme et le judaïsme: ce qui venait de la Bible. Il tendit ainsi à se couper des fondements de la vie morale telle que l’Occident d’instinct la comprend, et à ne pouvoir retrouver le feu caché qui avait animé à l’origine les formes de la mythologie, mais qui paraissait depuis saint Augustin s’en être détaché. Ce feu de la mythologie originelle, touchant à la conscience morale - par delà le sens des formes -, les chrétiens le disaient encore flamboyer dans le cœur de Jésus; et, certes, Leconte de Lisle n’y croyait pas, mais pour autant, il n’a pas réellement découvert où il s’en était allé, je crois.
 
Tolkien, plus tard, affirma que le modèle de tout conte de fées digne de ce nom était en réalité l’Évangile - puisqu’il mêlait le mythe à l’histoire, la forme prodigieuse à la vie morale. Or, il est indéniable que sa mythologie est bien plus vivante que celle de Leconte de Lisle, qu’elle vibre d’une force morale bien supérieure. Victor Hugo, à vrai dire, fut à peu près dans le même cas, ayant intégré le christianisme à la mythologie universelle - ayant prolongé le monde des fées qui s’anime dans la lumière terrestre vers l’ange qui se meut dans la conscience morale - et qui, disait-il, était un habitant des cieux. Depuis Hugo, en France, on a souvent pensé pouvoir trouver le feu de la vie morale ailleurs que dans le Ciel; mais il est difficile d’être sûr qu’on y soit parvenu.

16/09/2012

Joseph de Maistre et les miracles

0526neri3.jpgDans Les Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre critiquait la tendance des illuminés - disciples de Louis-Claude de Saint-Martin - à chercher en permanence le miraculeux: Je vous l’avoue, messieurs, je ne comprends rien à un système qui ne veut croire qu’aux miracles, et qui exige absolument que les prêtres en opèrent, sous peine d’être déclarés nuls. (…) Si les prêtres sont faits pour les communications, les révélations, les manifestations, etc., l’extraordinaire deviendra donc notre état ordinaire. Ceci serait un grand prodige; mais ceux qui veulent des miracles sont les maîtres d’en opérer tous les jours. Les véritables miracles sont les bonnes actions faites en dépit de notre caractère et de nos passions. Le jeune homme qui commande à ses regards et à ses désirs en présence de la beauté est un plus grand thaumaturge que Moïse, et quel prêtre ne recommande pas ces sortes de prodiges?
 
Pour Joseph de Maistre, le vrai miracle est caché: il est dans l’âme. Il s’oppose à une conception reposant sur l’extraordinaire, le fantastique. Il s’agit pour lui d’être à même de sculpter son âme dans le sens du beau, par la biais de la vie morale.
 
magicienne-tibetaine-2259235f0a.jpgOn se souvient peut-être que pour les anciens ne pouvait réellement commander aux éléments au dehors que celui qui pouvait déjà les maîtriser au-dedans: car on considérait que les passions n’étaient que des vents de l’âme, et que les vents n’étaient à leur tour que les passions de la nature. Victor Hugo reprendra cette idée dans Les Travailleurs de la mer, parlant de l’orage comme d’une colère cosmique!
 
Le thaumaturge dominait les esprits des éléments, et il commençait par lui-même. H. P. Blavatsky dit (dans Isis Unveiled) que la magie au sens véritable passe par l’ascèse morale, une purification de l’âme - la maîtrise parfaite des passions. Elle assure que les mages d’Asie, si souvent calomniés dans leurs mœurs par les prêtres chrétiens, ont au contraire toutes ces qualités.
 
Joseph de Maistre n’avait donc pas une position dénuée d’assise, et il pressentait une ère au sein de laquelle on chercherait à accomplir des actes extraordinaires dénués de sens moral - comme le sont ceux de nos machines. Que cela s’applique ou non au monde des esprits n’y change rien, car il pressentait aussi ce qui rebuta jusqu’à Saint-Martin, le spiritisme qui voulait entrer en relation avec l’au-delà pour en tirer des connaissances particulières.
 
Que le sentiment de Joseph de Maistre soit émané de sa tendance à défendre les prêtres catholiques n’importe pas: pour lui, ces prêtres étaient des secours, précisément, pour progresser sur le plan moral.
 
François de Sales subordonnait pareillement la connaissance à la nécessité du progrès intérieur: il estimait que la science devait soutenir l’effort de la foi, ou ne pas être. Il estimait aussi qu’elle pouvait réellement le faire. Le secret qui consiste à commander aux vents, dans la logique antique, est le mêmesiegessaeule-berlin.jpg que celui qui permet de commander à ceux par lesquels l’âme est traversée! Joseph de Maistre ne disait pas qu’il ne croyait pas aux miracles, à l’extraordinaire, mais il voulait rappeler que le but était de maîtriser ses instincts. Les révélations n’étaient pas à rechercher pour elles-mêmes - mais pour soutenir la foi.
 
L’homme qui apprend à dominer ses passions voit son âme se transformer: il lui pousse des ailes, et elles sont éclatantes. Il vole, et il laisse derrière lui une traînée de lumière!
 
Le miracle consiste en cela, mais il demeure invisible, à qui ne sait pas voir. De le voir accroît la foi - mais le fait importe plus que sa vision.
 
La maîtrise des passions, dit-on encore, a un effet bénéfique sur l’environnement: elle y crée des êtres élémentaires doux et beaux - et la nature même en est transformée. J’habite dans un lieu que posséda en propre François de Sales, et la nature y est ravissante: je suis persuadé que l’éclat de son âme y demeure toujours. On maîtrise les éléments sans le vouloir, quand on cherche surtout à faire le bien. Les hommes y sont sensibles, mais aussi les bêtes, et même les plantes, et jusqu’aux rochers, qui dans les endroits bénis par de saintes présences de jadis sont toujours plus beaux. Telles sont en tout cas mes croyances! Même si je ne sais pas s’il aurait osé les exprimer aussi, je suis persuadé qu’elles auraient plu à Joseph de Maistre.
 
David Lynch l’a un peu fait, assurant que celui qui pratique la Méditation Transcendantale a un rayonnement autour de lui qui améliore spontanément les âmes. Mais je ne sais pas s’il croit que cela s’étend à la nature. Cependant, l’idée lui plairait aussi: à ses yeux, tout baigne dans un champ unifié qui lie toute chose! Aux miens aussi, naturellement.

14/06/2012

André Chédel et le Dhammapada

Dhammapada_222.jpgJ'ai déjà dit qu'avant de partir pour le Cambodge, j'avais voulu lire le Dhammapada, recueil sacré des paroles du Bouddha que récite dans ses cérémonies le bouddhisme théravadin. Je l'ai fait, dans la traduction qu'en a faite André Chédel, dont j'ai appris plus tard qu'il avait été neuchâtelois, et qu'il avait écrit des livres philosophiques marqués par un spiritualisme mâtiné d'humanisme et d'agnosticisme. En effet, Jacques Tornay, le directeur de la revue Alpina, m'a envoyé le livre qu'il lui a consacré en 1978: André Chédel, un homme, une œuvre. Chédel est lui-même mort en 1983. J'ai lu ce noble ouvrage, et il m'a intéressé et amusé, car il reflète la vie culturelle de toute une époque. A la fin, l'auteur cite Teilhard de Chardin comme une référence, et je l'ai beaucoup lu aussi. Le point commun est dans l'idée d'une évolution de tous les hommes vers la lumière, par delà leurs différences: on trouvait déjà cette idée chez Victor Hugo. Mais Teilhard de Chardin regardait l'histoire comme subissant la pression du Christ: il voyait en celui-ci un être déjà existant, se tenant au bout de l'horizon, ou du Temps - et comme étant pleinement une personne, quoique divine. Il aspirait à lui les âmes - et c'est à ce titre que l'histoire allait vers un aboutissement. Cela passait par l'amour, mais d'une façon concrète: on pouvait se représenter le Christ.

André Chédel ressentait la difficulté à aimer un principe abstrait, comme était le dieu du monothéisme classique; il comprenait le besoin de l'assimiler à un divin époux, ou à un divin père - comme on le fait dans l'art baroque, sous les traits de Jésus ou de l'Ancien des Jours. Mais, d'éducation protestante, il se refusait à figurer de façon trop nette l'absolu, qu'il regardait commeapocalypse.jpg inconnaissable, si ce n'est par fugitifs fragments. Dès lors, l'homme était face à un éblouissement global, et devait se fondre en la lumière cosmique!

Mais, pour Teilhard de Chardin, que cette lumière prît le visage du Christ amenait à considérer que l'homme, loin de voir dissoudre son individualité au bout du temps, la verrait sublimée par cette personne divine; celle-ci était un accomplissement. Il tint à le préciser, car il sentait que l'assimilation de l'Homme au Tout lui faisait courir le risque de la dissolution. Il reprochait à la spiritualité orientale cette tendance, bien que plusieurs auteurs aient contesté qu'elle y existât réellement: Henry Corbin, notamment, ou H. P. Blavatsky. Car, bien que la seconde admette que dans le bouddhisme Dieu est un principe abstrait, elle affirme que l'âme prise individuellement y est regardée comme éternelle: la figure de Bouddha Sakyâmuni personnalise et humanise le principe divin, cristallisant la pensée en l'âme de chacun, et le faisant au-delà de la mort. Elle est, on le sait, vénérée sous les traits d'un homme d'or qui vit dans le quatrième ciel - ayant suivi la voie d'Indra, qui y règne sur les dieux; et il est assis sur un trône, et les anges et les fées l'écoutent religieusement. André Chédel, lui, en restait à l'idée pure d'un dieu absolu.

Il faut, cependant, noter que ce débat n'est pas nouveau: il fait écho à celui qui fut mené au treizième siècle entre saint Thomas d'Aquin et les disciples d'Averroès. Le premier soutenait l'idée d'une individualité immortelle, d'une teinte particulière du monde divin qui se rapportait à chaque être humain, et les seconds d'une fusion et même d'une dissolution complète de l'âme dans la divinité. Madame Guyon fut aussi concernée par ce débat: on lui reprochait son idée que l'âme pouvait se fondre totalement dans le Père divin, et que celui-ci était relativement passif. Car pour les prélats officiels, la grâce devait descendre sur les cœurs, et l'homme pouvait alors seulement s'élever.Chédel.jpg Cependant, madame Guyon a été caricaturée: dans plusieurs passages de son œuvre, on constate qu'elle admet que l'âme garde une teinte propre dans le sein du divin Père, et celui-ci est bien assimilé, fréquemment, à un ancien des jours plein d'amour, ou à un divin époux dans lequel on se fond sans complètement se dissoudre: elle évoque la résurrection qui advient après la fusion, la nature divine que chacun prend après avoir été avalé par la divinité. Cela rappelle la figure même de Bouddha comme homme d'or au sein du quatrième ciel. Il est certain que si on ne saisit pas en images distinctes la divinité, il est difficile de tourner son cœur vers elle. André Chédel même évoquait avec émotion les miracles que les bouddhistes attribuent aux huit cheveux de Bouddha Sakyâmuni conservés dans un célèbre temple birman: chacun ayant une vertu propre. Et la connaissance, même par fugitifs fragments, peut s'établir: un fragment fugitif n'est pas l'absence complète de pensée. La voie est étroite, mais elle existe.