16/06/2013

Individualisation en Orient

Grand_Bouddha.jpgC’est par le corps qu’on s’individualise. Or, en Asie, on connaît l’épanouissement surtout par l’assimilation de soi à un corps plus vaste: celui du Peuple, que représente le Prince - et, au-delà, celui du Bouddha, fondu dans la lumière de l’infini. Ce qui a donné un corps individuel, la force de la nature, n’est sanctifié que si un lien peut être établi avec des êtres magiques du passé, dont parlent les textes mythologiques comme ayant donné naissance à des lignées de héros. Seuls les princes qui en descendent sont pleinement individualisés, parce que leur corps porte la marque de cette ascendance occulte, celle des Nâgas. En dehors de cette lignée, la nature originelle ne renvoie pas au paradis, mais aux esprits mauvais. On le sait peu, mais, dans la forêt, dans la montagne - par delà les limites de la cité -, les Orientaux, comme les Anciens, placent des démons affreux, des monstres. Les esprits bons du Bouddha les maintiennent à l’extérieur du monde humain, mais ceux qui passent par la personne du Roi aussi: ce sont les bonnes fées d’Indra, dont le Prince est l’image sur Terre, et que le Bouddha Dunhuang-Flying-Apsaras-772x1024.jpgmême a donné comme modèle à ses disciples. Car ces bonnes fées sont l’esprit des bonnes actions: elles sont ces dernières débarrassées de leur enveloppe physique, et elles accueillent le juste quand lui-même n’a plus de corps. Le thème des vierges célestes accueillant les saints au paradis n'est pas propre à l'Islam.
 
Or, le lien social est celui par lequel les vertus peuvent s’exercer: il est donc sacré. Ce qui unit un peuple est toujours émané des bons esprits; ce qui le désunit, toujours lié aux mauvais. Les corps individuels, eux-mêmes, ne sont pas saints: ils sont reliés aux inspirations démoniaques; la forêt est l’image des pulsions inconscientes. La guérison s’obtient par la naissance au sein de la société dirigée par le Bouddha au travers d’Indra et de son reflet terrestre, le Roi. Il s’agit d’une sorte de baptême arrachant l’âme à la nature sauvage et ténébreuse dont elle est issue.
 
Le christianisme, en adorant l’auteur de la Nature, a créé l'image d'un moment paradisiaque de l’histoire. Mais beaucoup ont regardé le paradis terrestre d’Adam et Ève comme purement spirituel: il était l’atmosphère psychique de la Terre, et l’habit de peau dont les hommes ont été revêtus à leur sortie du jardin sacré n’est autre que leur chair. La conception d’un paradis terrestre matériel fait penser à l’âge d’or tel que le concevaient les anciens Grecs. Le christianisme, à l’origine, était une religion profondément orientale, qui a été transformée en pénétrant dans l’Occident grec, et, plus encore, dans le monde romain. Le souvenir du paradis est ainsi devenu le culte de la Nature qu’on observe chez Rousseau, et il a donné naissance aux sciences physiques de notre temps.
 
Or, cela a également conduit à l’individualisme: chaque homme, dans son corps, se sent parfaitement libre - isolé. Le corps n’est pas, en Occident, une illusion transitoire créée ou habitée par de mauvais esprits, mais une chose sacrée, fermement établie, solide, durable. On l’embaume à la façon des Osiris_E3751_mp3h8829-d.jpganciens Égyptiens; le corps est une immortelle momie! Cela sanctifie la pensée qui émane du cerveau, celle qui précisément suit les règles de ce qui à l’extérieur est corporel, mécanique: celle qui est collée à la matière, et suit seulement la loi des nombres.
 
Il s’ensuit que, dans le mysticisme occidental, le thème du génie individuel est plus présent qu’en Orient. Cela autorise la liberté, et en même temps, l’égoïsme. Alors que dans le christianisme un ange de Dieu, vigoureux et viril, guide les cœurs, en Orient, ce rôle est tenu par un esprit féminin, plus passif, plus réceptif aux messages de l’univers: l’ange est une fée.
 
Dans la doctrine chrétienne, de fait, Dieu s’est incarné dans un corps en particulier; il s’y est placé tout entier. En Orient, la lumière divine descend dans les pensées des sages, des rois, mais elle ne se place pas dans tous les membres, dans toute l’âme: seul le sommet de la tête, au-delà de la conscience, est sacré; le reste du corps est soumis aux passions - et à l’illusion des sens.
 
Teilhard de Chardin, orienté vers les sciences naturelles modernes, reprochait à l’Orient cette tendance dépersonnalisante, sans voir qu’elle évitait la chute de l’esprit dans un corps sans âme - c’est-à-dire dans le matérialisme et l’égoïsme. Mais à mon sens, on ne peut pas nier que le christianisme a inventé quelque chose de nouveau, qui est fascinant.

22/03/2013

Divinité et images

william-blake--creation-du-monde--1794.jpgCertains, assimilant Dieu à l’Invisible, assurent qu’il ne faut pas le dénaturer en le rendant visible par l’image. Et pourtant, dans une lettre, François de Sales admettait que Dieu, en réalité, était partout, y compris dans le monde visible, bien qu’on ne sût pas l’y déceler. Rien ne peut être dit détaché de lui; ce qui est vu se rattache aussi à lui. L’image le reflète. Mais de quelle manière?
 
Il est déjà important que, comme la pensée, elle se reconnaisse - même quand elle est seulement intérieure - comme un simple reflet - et, naturellement, comme un reflet partiel. Toute image, toute idée prétendant l’embrasser dans sa totalité est fallacieuse. L’art baroque représentait le saint Père, mais les théologiens le distinguaient de Dieu: ce vieillard bénissant n’en était qu’une figure. Il était la représentation de l’Ancien des Jours: l’être créateur de ce monde. Dieu pris absolument était au-delà. 
Ne serait-il pas, de fait, illogique de refuser de représenter cet Ancien suprême par une statue, ou de la peinture, alors que l’entendement se fait, en lisant les mots qui le désignent, l’image d’un vieillard bénissant? La figure intérieure est-elle plus divine en soi que la figure extérieure? Mais si l’artiste est doué, la seconde correspondra bien à la première.
 
Que l’image intérieure soit plus raffinée, plus fidèle à l’idée pure, je veux bien le croire; qu’elle soit, en un certain sens, plus proche de la divinité, aussi. Mais l’opposition ne saurait être radicale: elle n’est que de degré. Et rien n’empêche, à vrai dire, de se créer l’image d’un Ancien des Jours plus grandiose que celles de l’art baroque - même si on peut admettre que ce dernier tend à fixer l’imagination.
 
De toute façon, comme le dit H. P. Blavatsky, la substance divine absolument est impropre à être cernée par l’entendement: car elle affirme que les véritables sages du bouddhisme ne se mêlent jamais william_blake_jacobs_ladder.jpgde philosopher sur la substance absolue, éternelle: la pensée ne peut que saisir ses émanations successives, les puissances créatrices dont le concert harmonieux a forgé le monde. Bien que le mot monte plus haut que l’image, dans l’ordre spirituel, il n’embrasse pas davantage l’Absolu. Même l’idée la plus pure n’est qu’un reflet: elle monte le long pour ainsi dire de la hiérarchie des anges - jusqu’à se dissoudre. A cet égard, l’idéalisme classique, hérité de Platon, et que Flaubert défendait encore, n’est-il pas un leurre? On ne peut opposer l’idée pure à l’image: la différence n’est que de degré; et l’homme qui veut se faire un chemin complet vers l’Absolu se taille toutes les marches nécessaires à l’ascension. Il commence donc par l’image, poursuit par le son, finit par l’idée! Puis, il pénètre la lumière qui l’éblouit. Et, selon la doctrine bouddhique, il redescend, afin d’acquérir les qualités qui lui permettront de se tailler un chemin plus ferme encore, et allant plus haut encore - jusqu’à ce qu’il n’ait plus besoin du monde visible, sensible. Est-ce cependant le cas des hommes actuellement sur Terre? La logique bouddhique est bien de dire que non. Tant que le monde visible existe, il apparaît comme nécessaire de l’affiner par l’art.
 
L’image mêle aux idées des couleurs qui éveillent l’âme: le cerveau n’a pas une force suffisante pour s’élever; il lui faut les élans du cœur! Il lui faut un tremplin: la première marche. La nature humaine tout entière doit porter l’esprit. Les traditions qui interdisent les images peintes ou sculptées ont au primaporta2.jpgmoins des images fortes dans leurs textes sacrés. Les anciens Romains, disaient Plutarque, s’étaient vus interdire par Numa de représenter leurs dieux; ils ont donc dû se rapprocher des Grecs et de leur mythologie, puis se convertir au christianisme, dont les textes fondamentaux sont en réalité plus riches d’images merveilleuses que l’histoire ou la philosophie romaine. Quel texte de Sénèque, Cicéron, Tacite, contient les anges de l’Évangile, les symboles de l’Apocalypse? Cela correspond à un besoin. Le culte même de César, homme divinisé, renvoyait à cette aspiration à relier le monde visible aux Immortels. La statue d’Auguste était bien celle d’un ange guidant le peuple sur la voie de la Perfection!
 
Lorsque le catholicisme rejette les images, le peuple se laisse capter par celles de la science-fiction - qui, en réalité, émanent de l’ancienne tradition grecque: elles sont le prolongement d’Icare, de Prométhée. On ne peut l’empêcher. Parodiant Amiel sur ce qu’il disait des religions, je dirai: la question n’est pas de savoir si on aura des images ou non, mais lesquelles on créera: seront-elles d’un art consommé, élevant l’âme, donnant à voir le sublime, portant les cœurs vers les hauteurs - le monde supérieur ne serait-ce que dans sa première strate, celle du monde élémentaire - des fées? Ou sera-ce des figures laides, ne faisant que flatter l’instinct et assouvir une vaine curiosité, un désir stérile - celui de machines plus grosses, de femmes plus belles, d’hommes plus forts, de pays plus riches?
 
Dieu est amour, et toute beauté se rapporte à lui. La peinture est belle quand elle donne à voir le monde spirituel, et l’assume. Alors, elle est vraie - puisque toute image émane de l’âme.

18/02/2013

L’évidence matérialiste

14249580-reine-de-la-mer-maintenant-un-bateau-et-chevauchant-un-poisson--peinture-murale-voronet-eglise-rouma.jpgLes pensées ingérées durant la période d'éducation s'ancrent dans l'âme à une telle profondeur qu’on les prend souvent, par la suite, pour ces évidences sur lesquelles Descartes disait qu’il fallait appuyer tout raisonnement. Le matérialisme philosophique est devenu une doctrine sur laquelle l’Occident croit pouvoir bâtir des systèmes fiables, et que la moitié de l’humanité au moins croie que les choses sont pleines d’âme et dépendent de volontés qui leur sont propres - que la moitié des êtres humains au moins soit peu ou prou animiste -, n’empêche pas la conscience moderne occidentale de regarder comme quasi assuré que la nature n’a pas d’âme, de volonté propre, n’est en rien traversée de volontés invisibles - comme le disait pourtant Victor Hugo , qui à ce propos attribuait à la science actuelle une forte myopie.
 
Quand j’étais au Cambodge, on m’a dit que la mer avait sa divinité - une reine des poissons. Mais ma tante, qui m’en parlait, avait oublié son nom, entendu durant  son enfance. Comme j’avais lu le matin même un conte khmer qu’on fait lire au Cambodge aux enfants, consacré à une sorte de nymphe qui avait été divinisée et était devenue la déesse de l’orage, je citai son nom, en demandant si ce n’était pas elle; non, me répondit-on, elle, c’est la déesse de la pluie, des éclairs!
 
Tout lieu est réputé protégé par un esprit, en Asie. Tout mouvement dans la nature était regardé comme émanant d’une volonté invisible par Joseph de Maistre - qui, comme Victor Hugo, contestait DIeu_Chronos_01.jpgformellement la vérité de ce que disait déjà la science de son temps, que la nature même en mouvement est dénuée de volonté, et qu’elle est telle qu’une machine entièrement animée de l’extérieur - par un dieu horloger.
 
Rousseau estimait que puisque le corps humain - et aussi son cerveau, qui en fait partie - est mû par la volonté humaine, la nature qui se meut a aussi sa volonté propre. Il estimait que le cerveau n’était pas nécessaire à l’existence d’une volonté, comme le pensait aussi Teilhard de Chardin, qui attribuait une vie psychique larvaire aux atomes.
 
Cela me rappelle Olaf Stapledon, le grand écrivain de science-fiction, qui disait que sur une autre planète - où il s’était rendu en esprit, sans son corps et donc sans son cerveau -, il existait des cerveaux non physiques, tissés seulement d’ondes électromagnétiques et matérialisés par des oiseaux qui circulaient dans leurs courants en ensembles cohérents. Arthur C. Clarke, dans The City of the Stars, créa à son tour l’idée d’un cerveau à venir tissé de forces immatérielles qui suivraient la trame même qui permet à certaines forces encore inconnues de construire des cerveaux matériels lorsque l’homme demeure à l’état fœtal. Au lieu d’organiser une chair, elles organiseraient l’air subtil de l’espace, et formeraient un tout cohérent, se tenant à la manière d’un réseau fait de lumière. Pour Clarke, ce n’était pas la matière, qui comptait dans l’apparition de la conscience, car elle n’était qu’un support: la forme prise par ces forces en agissant, les lignes cohérentes qu’elles traçaient, et qui, étant de nature Dveloppement-rseaux-univers-cerveau-internet_thumb.jpgabstraite, n’existaient qu’au sein de l’éther, précédait l’apparition de la chair.
 
Mais la conscience est-elle encore la volonté? N’y a-t-il pas des volontés aveugles, dénuées d’intelligence? Une volonté ne se charge pas forcément de pensée: elle peut n’être qu’une pulsion. Et alors, elle se traduit en ondes, mais, je crois, elle les précède aussi: elle est la source de ce qui se diffuse sous forme de forces. Même tracer une ligne lumineuse dans l’éther dépend de la volonté de l’être qui la trace.
 
On pourrait dire que le monde est une image que tissent des volontés plus ou moins éclairées. Lorsqu’elle est belle, harmonieuse, l’éclairage est total: la volonté est céleste.
 
Mais quoi qu’il en soit, la doctrine matérialiste ne relève pas de l’évidence: on peut développer des concepts qui ne l’admettent pas. La base n’en est pas l’évidence cartésienne, mais l’expérience personnelle directe des phénomènes, tant matériels que spirituels: que, par exemple, des pulsions volontaires émanent de l’inconscient et des profondeurs du corps est une expérience qu’on peut faire, et qui ne peut pas être remise en cause à partir d’une doctrine générale, abstraite, comme est le matérialisme philosophique. On ressent les membres comme étant doués d'une volonté propre, échappant souvent à l’intelligence. Des forces les meuvent, semblent les animer depuis l’extérieur de la conscience, et paraissent aussi avoir leurs desseins propres, inconnus: ainsi naît le sentiment du destin.
 
L’évidence doctrinale n’existe pas: il n’y a, à cet égard, comme le disait Rousseau, que la conviction intime, le sentiment de ce qui est.