07/09/2015

Familiarité icônique (François de Sales, Joseph de Maistre)

edmgene_049a.jpgFrançois de Sales recommandait constamment à ses fidèles de se mettre en relation avec les saints de leur diocèse, et celui de leur paroisse en particulier. La dévotion ne se devait pas être mêlée d'exotisme, et on ne devait pas fantasmer que sur Terre, ailleurs que chez soi, le monde physique pouvait être spirituel. La seule patrie véritable était le Ciel, et c'est vers le haut qu'il fallait regarder; le saint accessible immédiatement était celui qui pouvait y guider. Il fallait se rendre à l'église la plus proche et le vénérer.

Actuellement, la spiritualité se nourrit souvent de traditions étrangères, lointaines, comme si celle qui était à portée de main était devenue trop misérable, et se confondait trop avec le monde physique auquel il prétend pourtant apporter une porte de sortie.

La plus en vogue est sans doute le bouddhisme, et ce n'est pas sans raison, car ses figures sont grandioses. Mais l'attrait pour l'Islam, en Europe, a une cause similaire. Le Coran a des images fortes, des rythmes, et baigne dans une ferveur inconnue à la plupart des chrétiens modernes. L'hindouisme aussi a ses adeptes, et la science-fiction américaine pareillement.

Il faut reconnaître que si, à l'intérieur du monde catholique, il était difficile de déceler une différence radicale entre saint Maurice qui protégeait Orléans et saint Pierre qui protégeait Genève ou sainte Geneviève qui protégeait Paris; la connaissance des autre religions, en ces temps de mondialisation, a ouvert l'esprit sur des perspectives plus vastes. Le catholicisme tendait bien, il faut l'avouer, à créer un monde spirituel uniforme, et ressemblant trop au monde temporel. Au Moyen Âge, le christianisme avait peint les anges - et fait des saints des figures archétypales et grandioses, dignes des dieux qu'ils remplaçaient. Il proclamait que la sainte Vierge avait remplacé Lucifer sur son trône et régnait sur les anges, que la Lune étaitnotre-bonne-mc3a8re-du-ciel.jpg son emblème, et qu'elle se confondait avec l'assemblée des fidèles; de telle sorte qu'une astrologie catholique eût pu assurer que les mouvements de la Lune émanaient de la vie morale de la Vierge au Ciel, qu'ils en étaient l'expression.

On écrivait que Pâques devait être fêtée après l'équinoxe parce que la première pleine Lune ne pouvait que suivre le Soleil renaissant: celui-ci était le Christ, la Lune l'Église. Ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne ne manquait pas de grandiose.

Le catholicisme moderne s'est progressivement contenté de faire vénérer des figures historiques terrestres. À cet égard, il ressemblait à ce dont il était partiellement issu: l'ancienne religion romaine, qui vénérait les grands hommes de la patrie. On pourrait presque dire que le républicanisme était sa suite logique – bien que le catholicisme restât biblique et ne consacrât que des hommes que la morale chrétienne pouvait approuver et qui s'étaient réclamés d'elle. L'aboutissement de cette démarche fut sans doute La Vie de Jésus de Renan, qui disait adorer Jésus, mais ne vouloir le regarder que sous l'angle historique.

Certes, à cette orientation, il est un avantage: la clarté. Une vertu incarnée dans l'histoire s'identifie de façon nette. Mais il ne suffit pas d'être clair pour donner envie de suivre des chemins tracés antérieurement. Il faut aussi faire apparaître les merveilles de ces chemins, et c'est ce dont la poésie et la mythologie se sont toujours chargées.

Le vieux culte des saints du Ciel mêlés aux anges et vivant parmi les astres ne se décèle plus que dans des villages, ou des contrées reculées. Face à cela, le bouddhisme tibétain place des sages devenus immortels dans les mondes supérieurs d'une façon fidèle à ce qu'il a toujours fait; et la science-fiction bouddha.jpgdonne aux hommes des pouvoirs fabuleux, dignes de ceux que les saints du Ciel pouvaient montrer, lorsque, dans la poésie médiévale, ils revenaient sur Terre pour aider les hommes contre le séculaire Ennemi.

Suivre absolument François de Sales quand il dit qu'il faut se contenter du saint paroissial est devenu quasiment impossible. Si l'on veut considérer les saints locaux sous l'angle du merveilleux, en recréer la mythologie, il faut se remettre dans la perspective médiévale. En Savoie, le saint le plus vénéré est justement François de Sales; mais on l'imagine peu au Ciel, veillant sur les hommes depuis les hauteurs - même si quelques poètes du dix-neuvième siècle ont tenté d'en créer la figure. On le conçoit homme historique, faisant ceci ou cela selon ce que les documents disent.

Ramuz a parfois essayé de se placer dans cette perspective du merveilleux chrétien; mais il m'a rarement comblé, en le faisant. D'abord parce que, adoptant un style qui indiquait qu'on était à l'intérieur de l'âme paysanne, il laissait la conscience moderne à l'écart; ensuite parce que, au sein de cette sorte de mythologie, il n'est quand même pas allé très loin.

La théosophie d'un Louis-Claude de Saint-Martin avait aussi cette ambition: elle redéfinissait de l'intérieur, et depuis le monde spirituel, la doctrine traditionnelle; mais l'Église l'a condamnée. On dit que son maître Martinès de Pasqually avait partie liée avec l'ésotérisme juif. L'attrait de la franc-maçonnerie, apportant de nouvelles méditations et de nouveaux symboles, participait de cette aspiration à aller plus loin que les figures de saints traditionnels, liés à l'histoire extérieure.

La difficulté reste de concilier l'image d'un monde autre, forcément étrange, et le monde familier dans lequel on vit; Joseph de Maistre, digne disciple de François de Sales, ressentait l'illuminisme comme trop extraordinaire, trop bizarre, trop fantastique. Il était allé jusqu'à Lyon pour rencontrer les disciples de Saint-Martin; mais à la fin de sa vie il entendait se contenter des jésuites de l'église voisine.

Je ne sais qui citer pour avoir su parfaitement concilier l'évocation du monde divin et la perception du monde ordinaire. Virgile dans l'Énéide peut-être?

06/08/2015

Imagination, mysticisme, art

11ANNONCIATION.pngLa valeur de l'image dans la dévotion a constamment été défendue par François de Sales. L'âme, par la représentation du monde spirituel, pouvait s'approcher de celui-ci.

Il était entendu que ces images émanaient de l'être humain et n'étaient pas ce qu'elles montraient; mais en tant que signe, elles demeuraient indispensables, car l'âme étant spontanément remplie d'images du monde sensible, elle se rééquilibrait vers le suprasensible par l'imagination volontaire.

Il ne s'agissait pas de créer un espace fictif sans rapport avec le monde sensible: les deux devaient s'interpénétrer, et François de Sales ne recommandait pas de forger des images d'anges dans des espaces parallèles, mais, par exemple, de se le représenter avec soi dans la campagne, ou de placer dans leur assemblée des saints au visage connu, ayant vécu sur Terre.

L'Église catholique est longtemps restée réfractaire aux sciences naturelles; mais il était logique que si l'humanité se mettait à étudier systématiquement le monde physique, sans que le clergé pût en rien l'empêcher, celui-ci s'efforçât de montrer, par des imaginations, comment les esprits œuvraient pour que les phénomènes observables pussent exister, voire à quelle fin. Or, il n'en fit rien; l'effort peut-être était michael-and-the-serpent.jpgtrop grand. Il était plus facile de continuer à gloser sur les textes sacrés, ou à piocher dans la théologie classique les développements dont l'humanité avait besoin pour son édification morale. D'ailleurs, comme animer jusqu'à des imaginations traditionnelles est relativement difficile, on a assisté à une évolution de la religion catholique vers la théorie et l'abstraction.

Mais l'intellect a-t-il une vraie force, pour transformer l'âme? Rudolf Steiner disait, évoquant la voie initiatique: C'est par l'image formée en nous-même que les forces de ce dont nous avons fait l'image peuvent affluer vers nous. Il rejoignait en cela la pensée de toutes les religions évoluées qui admettent en leur sein les images: le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme - ou même le polythéisme grec. Le fait est, ajoute Steiner, qu'on subit les images du monde physique, qu'on connaît ainsi spontanément. Mais pour entrer en relation avec le monde spirituel, il est indispensable de développer une forme de dévotion: il est faux qu'on puisse faire l'économie d'un sentiment religieux. Or, cela passe par la formation en soi d'images artistiques, qu'on peut ou non matérialiser par la peinture, la sculpture - les mots, même.

À l'inverse, quel plus noble objet peut être donné à l'art, que celui-ci? Que celui d'attirer les forces de ce dont on fait l'image, si celle-ci transmet à son égard assez de dévotion? Et c'est là que le critère artistique surgit. C'est ainsi qu'il est né, je crois. Car si l'image est ridicule, elle ne correspond pas à son objet, ne fait pas résonner à son endroit un sentiment approprié, juste; et si elle est excessivement austère, non plus.

On peut dès lors regretter la tendance burlesque, le penchant à la bouffonnerie dès qu'on s'efforce de représenter des principes élevés: et les protestants ont eu beau jeu de critiquer l'art baroque. On peut ob_71d6d5a60435f196e14caf1701892424_apocalypse-12.jpgaussi rejeter la tendance à l'abstraction, qu'au fond le réalisme manifeste: car la recherche d'un sens théorique donné à la vie mène au naturalisme, mais précisément ses images sont froides et austères. Elles ne manifestent pas la chaleur nécessaire à la dévotion.

On peut juger jusqu'à la science-fiction par ce biais: soit elle théorise à l'excès, soit elle tombe dans une imagination baroque dont on ne peut rien tirer, l'image devenant porteuse pour l'essentiel de volupté, comme dans l'idolâtrie. Elle possède cependant aussi des imaginations qui lient convenablement ou suffisamment le monde divin et le monde humain, comme qui dirait; et chez J.R.R. Tolkien les elfes sont des sortes de divinités terrestres, ils cristallisent la volonté des dieux aux yeux des hommes. Il a du reste évoqué directement des êtres spirituels divins, qu'il nommait les Valar. Olaf Stapledon parvint également à créer des images grandioses d'astres qui pensent, sentent, veulent. Même les hommes du futur parvenant à voyager dans le temps sont des symboles inconscients du monde spirituel; mais seule la conscience qu'il en est ainsi permet d'échapper à l'illusion, à mes yeux.

24/03/2015

Charles Duits et la grande Déesse

Seraphita.JPGJ'ai pu évoquer la figure de Charles Duits (1925-1991), écrivain francophone d'origine américaine qui se fit connaître par des épopées nourries de la doctrine de Gurdjieff (Ptah Hotep, 1971, Nefer, 1978), des récits psychédéliques relatant l'expérience du peyotl (Le Pays de l'éclairement, 1967, La Conscience démonique, 1974), une évocation magnifique d'André Breton (André Breton a-t-il dit passe, 1969), des récits érotiques aux images flamboyantes (La Salive de l'éléphant, 1970, Les Miférables, 1971), un essai sur Victor Hugo dans ses rapports avec les tables tournantes (Victor Hugo, le grand échevelé de l'air, 1975), des pièces de théâtre courtes de nature symboliste et mythologique (Il la menace, Afrique Afrique), des poèmes, des tableaux, et un traité ésotérique que ses éditeurs ont tous refusé, mais qui est disponible sur Internet, La Seule Femme vraiment noire.

Dans ce dernier, il se disait inspiré par un esprit qu'il assimilait à Isis, laquelle a été faite par beaucoup la patronne antique de Paris: l'idée se trouve chez Voltaire, Gérard de Nerval, Hugo. Le premier l'avait trouvée ailleurs: elle avait été publiée à la Renaissance.

Le propos de Duits était essentiellement de défendre l'idée du sexe féminin de la divinité. Le débat lui paraît essentiel: il refuse de le trouver secondaire, comme on voudrait qu'il fût.

De fait, à la polarité mâle il lie l'intellectualisme et le rationalisme, la tendance à l'abstraction, le rejet de la sensualité dans l'approche philosophique et métaphysique. La théologie nourrie au sein de la raison, iPtah-Hotep-Duits.jpgnfluencée par Aristote, était issue d'un dieu père; mais la poésie des voyants, l'inspiration artistique, le sentiment mystique étaient liés à une déesse mère. Or, digne élève du Surréalisme, Duits voulait que le divin soit appréhendé par l'intuition, l'amour - et même les pulsions obscures, et ce qui en elles reflète un monde supérieur.

Breton, avant lui, avait, rejetant Dieu, chanté l'immortelle Mélusine! Elle était l'âme du monde, et ne demeurait point dans une pure sphère intelligible - dénuée de réalité.

Il est remarquable qu'à l'aube du Romantisme, un certain poète français appelé François Parseval (1759-1834), aujourd'hui oublié, composa une épopée à la gloire de Philippe-Auguste (1825), premier grand roi centralisateur français; car alors que celui-ci y incarnait la divinité au sens absolu, le dieu monothéiste de la théologie classique, Mélusine était évoquée comme étant l'esprit même du féodalisme. Or, elle vivait dans les Alpes, régnant sur des fées qui n'étaient que d'horribles démons déguisés. On ne pouvait pas faire plus étroitement catholique que Parseval. C'est contre lui que se dresse, consciemment ou non, Breton, et à sa suite Charles Duits. Victor Hugo ne l'avait pas osé: il avait fait son éloge. Il faut dire qu'il donnait à Mélusine et à ses fées une force qu'elles avaient perdue depuis longtemps - même si c'était pour en médire.

Duits fait remarquer que ce que les chrétiens appellent le Saint-Esprit était dans les anciens mystères assimilé à l’Épouse cosmique - laquelle on avait ainsi rendue mâle. C'est un fait indéniable, rapporté par Édouard Schuré dans sa magnifique restitution du Drame sacré d'Éleusis (1890) - l'enchaînement narratif intérieur que vivait le candidat à l'initiation dans la principale école de mystère de l'ancienne GFra_Angelico-corridor.jpgrèce. De même, dans les traditions d'Asie, les divinités messagères ont généralement des traits féminins.

Néanmoins, chez les mystiques chrétiens, l'assimilation du Saint-Esprit à la sainte Vierge est patente; elle fut son premier réceptacle: le pôle féminin lui convenait. Saint Amédée de Lausanne ne laisse pas de s'exprimer de cette manière. La divinité entrant dans la sphère terrestre prend la forme d'une Femme!

L'allégorie de Marianne, qui doit inspirer tous les enfants de la république de Paris, est-elle cette seule femme vraiment noire dont parlait Charles Duits – le seul être véritablement spirituel du cosmos? Il lui attribuait des dents de lumière, des formes somptueuses: elle est une divinité terrestre rendue absolue par le rejet du dieu céleste de la tradition. Elle a dû le remplacer sur son trône - et intégrer ses qualités propres. Car la France est rationaliste, non fondée sur les intuitions, la féminité.

Il y a là comme une contradiction majeure: la glorification d'une femme qui se comporte comme un homme.