28/09/2016

Charles Duits et la pornographie

charles_duits_001.jpgCharles Duits (1925-1991), dont j'ai maintes fois parlé, est l'écrivain français du vingtième siècle que je préfère. Outre ses deux épopées, Ptah Hotep (1970) et Nefer (1978), il a écrit plusieurs bons livres, parmi lesquels figurent deux récits érotiques, La Salive de l'éléphant (1970) et Les Miférables (1971). Le premier en particulier m'a laissé un grand souvenir, car l'auteur y créait des images fabuleuses à partir de relations sexuelles: cela ressortissait au cosmique.

Duits avouait avoir voulu faire de la littérature érotique un art. Il l'entendait au sens surréaliste, car il pensait que la poésie consistait à représenter des mondes supérieurs. Or, pour lui, l'amour humain permettait d'en gagner un, il emmenait pour ainsi dire dans la sphère lunaire. Le plus bas de tous les mondes d'en haut, mais par lequel il était nécessaire de passer. Il était lié à l'imagination: était le seuil par lequel les impulsions morales solaires se déployaient en images, avant de se matérialiser dans la sphère terrestre. Il l'explique dans La Seule Femme vraiment noire, récemment publié. Il y dit, aussi, que la relation sexuelle est un jalon de l'épanouissement spirituel de l'individu, même sans idée de procréation.

À vrai dire, la poésie d'un Paul Éluard, ou même d'André Breton, de Robert Desnos, de la plupart des Surréalistes, va dans ce sens. L'amour y est chanté comme libérateur, et il ne s'agit pas d'amour mystique. Ou plutôt, le mysticisme habite la relation sexuelle. Encore aujourd'hui, chez un auteur comme Michel Houellebecq, cette idée est présente. Car, curieusement, cet écrivain, connu pour son athéisme, sa certitude que l'univers est vide de grâce, croit quand même que la femme peut lui apporter cette grâce que le cosmos n'a pas, comme si elle n'était pas de l'univers, mais venait d'ailleurs - de plus loin.

Je dirai plus: la tradition littéraire a toujours eu cette croyance naïve, que condamnait Lovecraft quand il la décelait chez William H. Hodgson, qui lui aussi prévoyait la fin du monde, mais certifiait que le Couple Idéal n'aurait pas de fin.

Teilhard de Chardin était plus avisé quand il disait que l'union de l'homme et de la femme était la première étape d'une évolution qui devait unir l'individu à l'humanité, puis à l'univers. La femme devenait dès lors l'image du monde.

Or, Duits allait bien dans ce sens, affirmant que Dieu était une femme et que s'unir à une femme avec amour, c'était s'unir à la Grande Déesse – et que celle-ci habitait la femme qu'on aimait.

Il intégra l'érotisme, voire la pornographie, à ce cheminement. Il affirmait: La Négresse met réellement « un bonnet rouge au vieux dictionnaire » quand elle affirme que le vocabulaire de la pornographie est le seul qui soit chimiquement pur, attendu que personne n'a jamais représenté par la Croupe royale l'énigme universelle et 15881043e7ea0bcd697209e1ea52bfc3.jpgcosmique. Ce vocabulaire est donc moralement aussi bien que chimiquement pur. Il dissocie une fois pour toutes la Divinité de l'inquisition et de tout ce que l'inquisition représente. (La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éditions Éoliennes, 2016, p. 50.)

Le langage pornographique est révolutionnaire et ouvre au Surréel. Un paradoxe surprenant, puisque la tradition lie ce langage à ce qui la rive à la terre, aux images du monde physique.

Mais Duits rejetait toute figure abstraite de la divinité: elle devait être belle, et donc devait avoir une croupe, des fesses, des seins. Et comme il fallait que la divinité logeât jusque dans l'acte sexuel, il n'omettait pas d'évoquer les organes sexuels de la Déesse ou de son Amant (un étrange vieillard vert), et même ce qui les environnait, et pouvait servir au plaisir. Je ne les redirai pas. Mais il évoque directement des relations sexuelles, pour ces êtres supérieurs.

Il précise néanmoins que cela se comprend symboliquement. Les organes physiques sont le reflet de phénomènes spirituels élevés, mais les êtres supérieurs ne sont incarnés qu'à travers les êtres humains. D'ailleurs, même dans les premières sphères situées au-dessus de la Terre, la Gynandre, si elle avait bien - sous forme de vivante image - des organes sexuels, n'avait plus d'anus, car la digestion ne suit plus, dans ce monde, les mêmes processus. Rien de physique ne doit être rejeté, puisque rien de physique n'est ingéré.

Par la voie imaginative et mythologique, Duits suggère une hiérarchie dans la manière de faire l'amour, et la pornographie lui sert à arracher, paradoxalement, la littérature à l'obsession de la chair. En théorie, elle crée des images-fétiches qui bloquent l'âme à terre: c'est le raisonnement des religions traditionnelles, ou même des philosophies idéalistes. Dans les faits, la littérature moderne, en Occident, en France, en est remplie, parce que cela correspond aux images spontanées habitant l'être humain, et la liberté d'expression amène inéluctablement vers elles. Il s'agit donc de cesser de les nier, de cesser de faire de la femme un être théorique, destiné uniquement à la procréation, mais un être à part entière, qu'on puisse sonder de l'intérieur, afin de s'unir à elle intimement et connaître ce que l'Inde appelle le yoga de l'amour: l'union des Gopis-krishna-1.jpgâmes au travers d'une union physique qui établit la complémentarité parfaite. Or, cela passe, pour l'homme, par la compréhension profonde de ce qu'est le plaisir féminin, différent du sien. Et cela passe par l'imprégnation, par l'homme, du principe féminin.

La puissance de l'imagination doit ainsi être pleinement appréhendée. Mais pas seulement: la nécessité de la caresse nous rappelle que l'organe sexuel de la femme est plus enfoui dans son corps que chez l'homme, plus lié à toutes ses fibres, y compris son cerveau.

Charles Duits évoque aussi le clitoris, et entend méditer sur la distance qui le sépare du vagin. Distance illusoirement réduite par la physiologie moderne, qui raisonne de façon encore masculine.

Ce lien du principe féminin et de l'imagination a aussi une valeur esthétique, puisque le surréalisme trouve chez Duits son aboutissement par la représentation du monde divin, par ce que Henry Corbin (qu'il connaissait bien), appelait l'imaginal – intermédiaire entre le monde physique et le monde divin, seuil de l'un à l'autre. Le désir sexuel est une force créatrice d'images: il est donc impossible de s'en passer; il faut au contraire l'assumer. Le poète doit être en cela féminin, et déployer son imagination, plus que sa raison. Et cela signifie que le désir charnel est la base, non une ruse de la nature que le penseur doit rejeter, s'il veut connaître les sphères supérieures. Car s'il le rejette, il demeure dans la rationalité masculine et n'atteint pas à l'esprit de l'univers – la Grande Déesse.

11/08/2016

J. R. R. Tolkien et la vision tragique de l'histoire

the_silmarillion_forside_stor.jpgDans sa correspondance, J. R. R. Tolkien affirmait qu'étant catholique romain, il voyait l'histoire comme un long déclin au bout duquel viendrait un inespéré salut. Il était donc hostile à l'idée du progrès. Mais dans les faits il était également mélancolique, et nourrissait un goût du tragique sensible constamment dans le Silmarillion, et rappelant Virgile qui, avec l'Éneide, était censé composer un poème à la gloire du héros fondateur de Rome, mais qui, dominé par de sombres sentiments, montrait essentiellement le bain de sang et les colères qui avaient présidé à cette fondation: significativement, son récit s'achève sur le coup de sang d'Énée face à Turnus, qu'il voulait épargner mais qu'il a tué en voyant sur lui l'armure d'un jeune guerrier qu'il avait aimé, et qui était tombé au combat.

Certes, on pourrait dire que l'émotion est plus grande, lorsqu'on conçoit les choses de cette façon, et que Virgile et Tolkien avaient somme toute la philosophie idéale de l'artiste, celle qui permet de faire les plus beaux poèmes, et que les optimistes affadissent leur imagination.

De même que Virgile affirmait que dans l'avenir Rome serait supérieure à l'Olympe, Auguste supérieur aux dieux, mais ne pouvait s'empêcher d'être dans la violence, la souffrance et l'horreur, on peut se demander si le providentialisme de Tolkien lui permit jamais de surmonter son goût du tragique. Il énonçait, par exemple, que la mort était un don de la Divinité. Mais, dans sa mythologie, il ne s'en explique pas clairement: cela demeure un principe abstrait. Dans The Lord of the Rings, ou dans les commentaires qu'il en faisait, il insistait pour dire que Frodo n'était pas réellement soigné par son départ pour le monde divin, où il lui faudrait encore mourir. Et sa mythologie ne donne pas la destinée de l'homme au-delà de la mort: elle était un secret pour les elfes et même pour les dieux seconds, un mystère dont la divinité suprême seule se réservait la révélation. Ce qui est assez étrange, puisque si Tolkien était catholique, il ne pouvait ignorer ce que dit à ce sujet le Nouveau Testament. Il eut néanmoins une certaine pudeur à placer ses idées religieuses dans son univers, qui au fond se voulait païen. Et c'est à ce titre, aussi, qu'il était dominé par la tragédie. Il se situait avant l'incarnation du Christ, qui n'y était gandalf_the_white__by_suzanne_helmigh-d5r2sk1.jpgqu'entrevue, qui n'y était présente que sous forme de reflets préparatoires: la résurrection de Gandalf, par exemple. Mais les résurrections existaient aussi dans les mythologies antiques.

Dans l'antiquité, il y eut, néanmoins, un poète mythologique plutôt optimiste: Ovide. Lui, au fond, croyait au progrès et l'assumait, créant un tableau mythologique du monde se terminant par le triomphe des empereurs romains et le retour à l'âge d'or. Car, comme chez Virgile, les empereurs étaient transformés en dieux, dans ses Métamorphoses, mais pas seulement dans des prophéties énoncées à des époques douloureuses: le récit en termine et en couronne bien son épopée cosmique.

On ne sait s'il a un pendant, à l'époque moderne. H. P. Lovecraft ressemble plutôt à Sénèque et chez lui le sentiment tragique ne s'accompagnait pas même d'une rédemption de principe. Quand j'étais jeune, je trouvais que l'univers coloré et mythologique de Stephen R. Donaldson rappelait celui d'Ovide, mais lui aussi est dominé par le sentiment tragique, de la souffrance par laquelle il faut passer pour vaincre le mal.

En un sens, Ovide rappelle la science-fiction ou les super-héros, dont les victoires ne s'accompagnent que de peines passagères.

Mais lorsque tout va trop bien, on s'ennuie, et cela n'a plus de rapport avec la vie, cela paraît factice. J'ai ressenti cela dans un roman d'Arthur C. Clarke, et peut-être qu'on retrouve là la légèreté d'Isaac Asimov, ou, dans un genre moins réflexif, d'Edgar Rice Burroughs.

Dans son traité sur le conte de fées, Tolkien a un long développement sur le concept d'eucatastrophe, dans lequel il reconnaît l'essence du récit évangélique, et qu'il dit être propre au genre féerique: c'est le miracle inattendu et providentiel, la résurrection inespérée, la Grâce; il en vient, dit-il, une joie qui dépasse toutes celles de la Terre, ou du corps, et là est le fond sans doute du paradis rédempteur. Il rappelait, dans ces lignes, François de Sales. Mais dans son journal intime, il se montrait moins confiant, et ses œuvres reflètent assurément ses doutes, ses angoisses.

26/07/2016

La mythologie selon Pierre Albouy

mythes-et-mythologies-dans-la-litterature-francaise-9782200282097_0.gifDans ma bibliothèque traînait depuis longtemps une vieille édition d'un classique de la littérature universitaire fait pour m'intéresser: Mythes et mythologies dans la littérature française, de Pierre Albouy (Paris, Armand Colin, 1969). Un joli petit livre, avec du merveilleux repris des auteurs classiques français. Car les Savoyards, les Belges, les Suisses et les Canadiens ne s'y trouvent pas, conformément à une certaine tradition patriotique des universités françaises; il n'y a que quelques allusions à Joseph de Maistre. Seule la production des villes de Paris et de Lyon est réellement mentionnée - et surtout celle de la première, naturellement.

Il n'était pas question non plus, visiblement, d'évoquer la littérature dialectale, malgré la remarquable faculté de Frédéric Mistral à entrer dans le merveilleux chrétien.

Mais ce n'est pas là le principal défaut de ce livre. J'ai trouvé que la définition du mythe plaçait ensemble deux aspects dont l'articulation n'est pas claire du tout: d'une part, le merveilleux, d'autre part, l'aspect archétypal, la faculté de représenter les structures fondamentales du psychisme humain. Cela ne se recoupait pas.

En effet, Pierre Albouy admet n'avoir pas parlé du merveilleux lorsqu'il se rattachait à l'ancienne tradition tumblr_m2gkmy7yy91qaaik3o1_1280.jpggauloise. Il n'évoque donc pas le Moyen Âge, ni non plus Rabelais, ni tellement les contes de fées de l'âge classique. Il s'en justifie en disant qu'il a voulu se concentrer sur les mythes issus de la tradition savante, ceux des Grecs et ceux de la Bible. Mais, dans ce cadre, il ne se limite pas non plus aux mythes faisant intervenir le merveilleux. Il évoque des mythes consacrés, des figures du classicisme comme Orphée ou Prométhée, même quand leur mise en œuvre, chez certains auteurs, ne contient aucun merveilleux parce que, sous leur plume, tout a été rationalisé et démystifié. Tel est le cas d'André Gide, dont Pierre Albouy parle abondamment, que j'ai très peu lu, et qu'il m'a convaincu de ne jamais lire plus, si Dieu le veut.

Pour moi, le mythe se confond avec le merveilleux, et je me moque un peu des mythes classiques, qui ne m'intéressent que parce que, chez les auteurs anciens, ils étaient présentés dans de belles œuvres pleines de merveilleux. Je lis le latin, et donc peux appréhender ces œuvres; mais retrouver les mêmes personnages chez des auteurs modernes ne me fait ni chaud ni froid, et je ne comprends pas l'espèce de sentimentalisme qui fait avoir un point de vue différent. Je ne me sens absolument pas mieux quand je retrouve ces références prétendument nationales autour de moi. Je ne me sens pas de lien particulier avec la mythologie grecque, que j'aime pour sa beauté, mais qui ne s'insère pas dans des lieux que je connais.

Depuis que je suis allé en Grèce, cela va un peu mieux, et comme je connais l'Italie, les mythes spécifiquement romains m'intéressent. Mais pour moi le mythe n'est beau et vivant que s'il s'insère dans un cadre familier, et donc je ne comprends pas Albouy lorsqu'il refuse de s'intéresser à la mythologie gauloise: c'était, somme toute, le plus important.

Il montre que le merveilleux chrétien n'a pas tellement marché, contrairement à ce qu'espérait Chateaubriand. Mais c'est sans doute parce qu'il était trop biblique; lorsqu'il s'appuie sur les légendes de saints locales, il est très émouvant, ainsi que Mistral l'a montré, mais aussi le Savoyard Alfred Puget, auteur ste-cecile.jpgd'un poème sur La Chute du mont-Granier, ou le Québécois Nelligan - auteur de beaux poèmes sur sainte Cécile, patronne des musiciens. Or, le merveilleux chrétien médiéval, dont ces légendes sont issues, était défendu et illustré par François de Sales - dont Pierre Albouy ne parle pas, évidemment.

En lisant son texte, il m'a été révélé que la psychanalyse et le structuralisme étaient classicisants. Voilà deux écoles de pensée qui ont l'air persuadées que les mythes grecs manifestent des structures fondamentales de l'être humain, et qu'une vie humaine reprenant les étapes de ces structures est mythique par essence. On assiste alors à la démonstration que Michelet présentant Jeanne d'Arc crée par elle un mythe, à cause de cela. Mais c'est pour moi une illusion complète. Le mythe de mon point de vue est simplement la manifestation de l'action divine dans la vie humaine. Si Jeanne d'Arc n'est pas présentée comme ayant réellement parlé à saint Michel et saint Martin, ou à des fées, son histoire n'est pas un mythe, même si elle reprend la structure du récit d'un héros - et même si elle a rendu des services à la France. Car dans cette prétention au mythe des figures nationales, à vrai dire, on retrouve un certain chauvinisme.

Il est vrai que les mythes grecs avaient une portée nationale; mais je crois que les mythologies modernes peuvent être individuelles ou universelles et se détacher de la nation, car si ce n'était pas le cas, il n'y aurait pas de mythologie chrétienne, ou de merveilleux chrétien. Toute vie peut être regardée sous l'angle de son rapport avec les dieux, même si elle ne suit aucune structure préexistante. C'est à ce titre que des mythes nouveaux peuvent être créés, et non simplement, comme l'assure Pierre Albouy, en donnant un nouveau sens à des vieux mythes. À cet égard, il faut que le poète puisse déceler le monde des esprits; et il admet que Hugo se posait comme tel. Mais cela reste allusif.

Il fait de surcroît du fantastique un simple jeu d'esprit, conformément à la doctrine de Todorov, alors qu'il est justement clair que, dans beaucoup de cas, il a servi à manifester le monde des esprits dans une vie horla2.jpgordinaire moderne, et à y créer, par conséquent, du mythe. L'exemple de Lovecraft est le plus criant, à cet égard; mais même pour le Horla de Maupassant, qui était français, on peut bien parler de mythe: le Horla est un mythe de notre temps. Gautier s'en est également approché, dans Le Pied de momie, ou d'autres récits fantastiques.

Toutefois, les pages de Pierre Albouy sur la Renaissance sont belles, car c'est bien une époque qui a essayé de revivre intimement les mythologies antiques, tant païennes que bibliques, comme il le dit lui-même; elle correspondait bien à son propos. Il n'est notamment pas matérialiste au point de nier que les poètes du temps croyaient aux nymphes; il affirme même le contraire, montrant qu'elles ont été, par exemple pour Ronsard, un nom savant pour les traditionnelles fées.

Et ce qu'il évoque de Hugo est juste et intéressant, parce que fouillé, nourri d'exemples probants.

Il parle, encore, de romantiques oubliés amusants, qui faisaient des épopées humanitaires grandioses, tels Soumet ou Quinet. Et ce qu'il affirme d'André Breton, partagé entre son scepticisme de principe et sa volonté d'appréhender un monde supérieur, est tout à fait exact.

Après avoir laissé libre cours à ma frustration, je reviendrai, à l'occasion, sur beaucoup de choses justes et intéressantes de son livre.