28/10/2016

Les Grands Transparents ou l'exotisme mythique

512LV357EIL.jpgLe mystère peut être dans le passé reculé, le futur incertain ou les pays lointains, et, pour combler les vides de l'image physique du monde, l'imagination s'est constamment déployée pour créer des mythes. Le réalisme s'emploie à imaginer en imitant le réel sensible, mais la poésie est dans la part qui, inventée, va au-delà, même discrètement, même subtilement.

Au bout de la démarche on élabore, peu ou prou, une mythologie.

H. P. Lovecraft a esquissé le Mythe dit de Chtulhu en s'appuyant, pour une mesure importante, sur les traditions amérindiennes, ou ce qui est venu, en Amérique, de l'Afrique: dans The Call of Cthulhu (1928), texte fondateur, il établit l'existence de l'entité tentaculaire à partir de pratiques vaudoues, d'une part, de rites inuits, d'autre part. Sous les deux ethnies, affirme-t-il, la même déité se trouve!

Leurs cultes s'adressent identiquement, par delà les modalités locales, à cet être qui a une forme mais pas de corps, qui s'éveille lorsque les étoiles le disent, et parle aux hommes dans leurs songes.

L'espace éloigné, l'exotisme, crée la possibilité du mythe. La colonisation, par les Européens, du reste du monde, est l'occasion, pour l'âme rationnelle de l'Occident, d'aborder un imaginaire différent, et de le présenter dans un esprit nouveau, qui le pénètre et le prolonge, tout en le liant au réel ordinaire. Elle est donc l'occasion de créer des figures mythiques inconnues.

Un auteur qui l'a fait clairement est H. Rider Haggard, dans She (1887): la légende africaine de la dame blanche a été approfondie jusqu'à créer une immortelle. Les aventures de son héros Allan Quatermain, situées en Afrique noire, vont dans le même sens.

Dans Le Lotissement du ciel (1949), Blaise Cendrars a exploité d'une façon comparable les mythes polynésiens. Mais il ne s'agit que d'un passage assez bref, dans son livre.

En France, les colonies fascinantes ont surtout été l'Indochine et le Maghreb. D'elles auraient pu venir des mythes nouveaux. André Malraux a tenté, dans La Voie royale (1930), d'approfondir les traditions khmères vers le mystère, mais je dois reconnaître n'avoir pas été convaincu, parce qu'il ne cristallise pas le sentiment de l'inconnu par des figures immatérielles. Pour l'Algérie, on se souvient de L'Atlantide (1919), de Pierre Benoît, qui n'aboutit pas non plus au mythe proprement dit, quoiqu'il y tende.

Des exemples de merveilleux colonial plus probants ont été donnés par des locaux qui, ayant appris le français, présentent à travers le prisme de cette langue rationaliste les traditions de leur enfance: Jean-Martin Tchaptchet, dans La Marseillaise de mon enfance (2004), évoque les croyances camerounaises et montre qu'elles étaient prises au sérieux dans son village, et Pierre Rabhi, dans Le Gardien du feu (1986), parle aussi de son village, aux confins du désert, en liant ses coutumes au merveilleux propre aux Touraregs, à leur façon de distinguer les anges du Coran dans les étoiles au-dessus de leurs camps.

Mais peu d'auteurs de souche gauloise ont procédé comme H. P. Lovecraft ou H. Rider Haggard. Souvent, quand ils l'ont fait, ce fut en imitation des Anglo-Américains, et eux aussi ont prélevé leurs idées dans les traditions amérindiennes. Une nouvelle des époux Rémy Le Roi d'arbres (1977), assez bonne en soi, faisait cela, et Stefan Wul, pour emmener son héros dans les espaces interstellaires, est parti, dans Noô (1977), des peuples d'Amazonie et de leurs voyages intérieurs. On pourra me dire que c'est relatif à la Guyane: il y a des Guaranis citoyens français... Mais l'Algérie et le Cambodge étaient des colonies plus importantes.

Un récit récent d'un certain Philippe Bataille présente, enfin, les traditions sahariennes en les approfondissant vers le mythe: c'est Les Grands Transparents (2010), titre judicieusement emprunté à André 600_450557967.jpegBreton. Un archéologue est saisi, vers 1960, dans la tourmente d'une explosion atomique incontrôlée, et il se retrouve avec de drôles de nomades, qui ont un lien avec le monde spirituel par le biais de vaisseaux ovoïdes, et chez qui le temps passe différemment de la façon habituelle. Des êtres étranges, sortes de cyclopes ou de maigres géants, sont aux franges de la perception, et permettent de marcher sur les nuages ou de pénétrer le royaume d'une rivière.

L'ensemble est un peu abstrait et mystique, mais beau. Les visions personnelles du narrateur se mêlent à ses perceptions du monde supérieur, et on atteint à la mythologie quand il s'avère que les êtres qui l'entourent sont visibles dans les étoiles, à travers des figures cosmiques ne devant plus rien à la tradition grecque, et dans lesquelles on trouve une femme noire aux fesses rebondies qui rappelle étrangement La Seule Femme Vraiment Noire de Charles Duits. Quoique le roman de Philippe Bataille soit court et qu'il ne suive pas une trame claire, il est beau et prenant, et fait figure d'œuvre inaugurale, en France, pour ce genre qu'on pourrait appeler l'exotisme mythologique. Il s'appuie en partie sur l'ésotérisme islamique, et montre la richesse, souvent niée, de l'imaginaire coranique; ainsi est cité le passage suivant:

Dans la création des cieux et de la terre,
dans la succession de la nuit et du jour,
dans le navire qui vogue sur la mer
portant ce qui est utile aux hommes,
dans l'eau que Dieu fait descendre du ciel,
et qui rend la vie à la terre après sa mort,
- cette terre où il a disséminée
toutes sortes d'animaux -
dans les variations des vents,
dans les nuages assujettis à une fonction
entre le ciel et la terre,
il y a vraiment des signes
pour un peuple qui comprend!

(Philippe Bataille, Les Grands Transparents, Triel-sur-Seine, Italiques, 2010, p. 97-98.)

Des paroles que n'eussent pas reniées Charles Baudelaire et François de Sales, et qui placent jusque dans l'activité économique des indications divines pour les hommes - qui en font une écriture secrète pour leur intuition. C'est assez beau, et la poésie, il faut l'avouer, a pour fonction de déployer ces signes, de les développer en images - et de les faire, ainsi, accéder à la conscience. Philippe Bataille s'y emploie, et y parvient.

28/09/2016

Charles Duits et la pornographie

charles_duits_001.jpgCharles Duits (1925-1991), dont j'ai maintes fois parlé, est l'écrivain français du vingtième siècle que je préfère. Outre ses deux épopées, Ptah Hotep (1970) et Nefer (1978), il a écrit plusieurs bons livres, parmi lesquels figurent deux récits érotiques, La Salive de l'éléphant (1970) et Les Miférables (1971). Le premier en particulier m'a laissé un grand souvenir, car l'auteur y créait des images fabuleuses à partir de relations sexuelles: cela ressortissait au cosmique.

Duits avouait avoir voulu faire de la littérature érotique un art. Il l'entendait au sens surréaliste, car il pensait que la poésie consistait à représenter des mondes supérieurs. Or, pour lui, l'amour humain permettait d'en gagner un, il emmenait pour ainsi dire dans la sphère lunaire. Le plus bas de tous les mondes d'en haut, mais par lequel il était nécessaire de passer. Il était lié à l'imagination: était le seuil par lequel les impulsions morales solaires se déployaient en images, avant de se matérialiser dans la sphère terrestre. Il l'explique dans La Seule Femme vraiment noire, récemment publié. Il y dit, aussi, que la relation sexuelle est un jalon de l'épanouissement spirituel de l'individu, même sans idée de procréation.

À vrai dire, la poésie d'un Paul Éluard, ou même d'André Breton, de Robert Desnos, de la plupart des Surréalistes, va dans ce sens. L'amour y est chanté comme libérateur, et il ne s'agit pas d'amour mystique. Ou plutôt, le mysticisme habite la relation sexuelle. Encore aujourd'hui, chez un auteur comme Michel Houellebecq, cette idée est présente. Car, curieusement, cet écrivain, connu pour son athéisme, sa certitude que l'univers est vide de grâce, croit quand même que la femme peut lui apporter cette grâce que le cosmos n'a pas, comme si elle n'était pas de l'univers, mais venait d'ailleurs - de plus loin.

Je dirai plus: la tradition littéraire a toujours eu cette croyance naïve, que condamnait Lovecraft quand il la décelait chez William H. Hodgson, qui lui aussi prévoyait la fin du monde, mais certifiait que le Couple Idéal n'aurait pas de fin.

Teilhard de Chardin était plus avisé quand il disait que l'union de l'homme et de la femme était la première étape d'une évolution qui devait unir l'individu à l'humanité, puis à l'univers. La femme devenait dès lors l'image du monde.

Or, Duits allait bien dans ce sens, affirmant que Dieu était une femme et que s'unir à une femme avec amour, c'était s'unir à la Grande Déesse – et que celle-ci habitait la femme qu'on aimait.

Il intégra l'érotisme, voire la pornographie, à ce cheminement. Il affirmait: La Négresse met réellement « un bonnet rouge au vieux dictionnaire » quand elle affirme que le vocabulaire de la pornographie est le seul qui soit chimiquement pur, attendu que personne n'a jamais représenté par la Croupe royale l'énigme universelle et 15881043e7ea0bcd697209e1ea52bfc3.jpgcosmique. Ce vocabulaire est donc moralement aussi bien que chimiquement pur. Il dissocie une fois pour toutes la Divinité de l'inquisition et de tout ce que l'inquisition représente. (La Seule Femme vraiment noire, Bastia, Éditions Éoliennes, 2016, p. 50.)

Le langage pornographique est révolutionnaire et ouvre au Surréel. Un paradoxe surprenant, puisque la tradition lie ce langage à ce qui la rive à la terre, aux images du monde physique.

Mais Duits rejetait toute figure abstraite de la divinité: elle devait être belle, et donc devait avoir une croupe, des fesses, des seins. Et comme il fallait que la divinité logeât jusque dans l'acte sexuel, il n'omettait pas d'évoquer les organes sexuels de la Déesse ou de son Amant (un étrange vieillard vert), et même ce qui les environnait, et pouvait servir au plaisir. Je ne les redirai pas. Mais il évoque directement des relations sexuelles, pour ces êtres supérieurs.

Il précise néanmoins que cela se comprend symboliquement. Les organes physiques sont le reflet de phénomènes spirituels élevés, mais les êtres supérieurs ne sont incarnés qu'à travers les êtres humains. D'ailleurs, même dans les premières sphères situées au-dessus de la Terre, la Gynandre, si elle avait bien - sous forme de vivante image - des organes sexuels, n'avait plus d'anus, car la digestion ne suit plus, dans ce monde, les mêmes processus. Rien de physique ne doit être rejeté, puisque rien de physique n'est ingéré.

Par la voie imaginative et mythologique, Duits suggère une hiérarchie dans la manière de faire l'amour, et la pornographie lui sert à arracher, paradoxalement, la littérature à l'obsession de la chair. En théorie, elle crée des images-fétiches qui bloquent l'âme à terre: c'est le raisonnement des religions traditionnelles, ou même des philosophies idéalistes. Dans les faits, la littérature moderne, en Occident, en France, en est remplie, parce que cela correspond aux images spontanées habitant l'être humain, et la liberté d'expression amène inéluctablement vers elles. Il s'agit donc de cesser de les nier, de cesser de faire de la femme un être théorique, destiné uniquement à la procréation, mais un être à part entière, qu'on puisse sonder de l'intérieur, afin de s'unir à elle intimement et connaître ce que l'Inde appelle le yoga de l'amour: l'union des Gopis-krishna-1.jpgâmes au travers d'une union physique qui établit la complémentarité parfaite. Or, cela passe, pour l'homme, par la compréhension profonde de ce qu'est le plaisir féminin, différent du sien. Et cela passe par l'imprégnation, par l'homme, du principe féminin.

La puissance de l'imagination doit ainsi être pleinement appréhendée. Mais pas seulement: la nécessité de la caresse nous rappelle que l'organe sexuel de la femme est plus enfoui dans son corps que chez l'homme, plus lié à toutes ses fibres, y compris son cerveau.

Charles Duits évoque aussi le clitoris, et entend méditer sur la distance qui le sépare du vagin. Distance illusoirement réduite par la physiologie moderne, qui raisonne de façon encore masculine.

Ce lien du principe féminin et de l'imagination a aussi une valeur esthétique, puisque le surréalisme trouve chez Duits son aboutissement par la représentation du monde divin, par ce que Henry Corbin (qu'il connaissait bien), appelait l'imaginal – intermédiaire entre le monde physique et le monde divin, seuil de l'un à l'autre. Le désir sexuel est une force créatrice d'images: il est donc impossible de s'en passer; il faut au contraire l'assumer. Le poète doit être en cela féminin, et déployer son imagination, plus que sa raison. Et cela signifie que le désir charnel est la base, non une ruse de la nature que le penseur doit rejeter, s'il veut connaître les sphères supérieures. Car s'il le rejette, il demeure dans la rationalité masculine et n'atteint pas à l'esprit de l'univers – la Grande Déesse.

11/08/2016

J. R. R. Tolkien et la vision tragique de l'histoire

the_silmarillion_forside_stor.jpgDans sa correspondance, J. R. R. Tolkien affirmait qu'étant catholique romain, il voyait l'histoire comme un long déclin au bout duquel viendrait un inespéré salut. Il était donc hostile à l'idée du progrès. Mais dans les faits il était également mélancolique, et nourrissait un goût du tragique sensible constamment dans le Silmarillion, et rappelant Virgile qui, avec l'Éneide, était censé composer un poème à la gloire du héros fondateur de Rome, mais qui, dominé par de sombres sentiments, montrait essentiellement le bain de sang et les colères qui avaient présidé à cette fondation: significativement, son récit s'achève sur le coup de sang d'Énée face à Turnus, qu'il voulait épargner mais qu'il a tué en voyant sur lui l'armure d'un jeune guerrier qu'il avait aimé, et qui était tombé au combat.

Certes, on pourrait dire que l'émotion est plus grande, lorsqu'on conçoit les choses de cette façon, et que Virgile et Tolkien avaient somme toute la philosophie idéale de l'artiste, celle qui permet de faire les plus beaux poèmes, et que les optimistes affadissent leur imagination.

De même que Virgile affirmait que dans l'avenir Rome serait supérieure à l'Olympe, Auguste supérieur aux dieux, mais ne pouvait s'empêcher d'être dans la violence, la souffrance et l'horreur, on peut se demander si le providentialisme de Tolkien lui permit jamais de surmonter son goût du tragique. Il énonçait, par exemple, que la mort était un don de la Divinité. Mais, dans sa mythologie, il ne s'en explique pas clairement: cela demeure un principe abstrait. Dans The Lord of the Rings, ou dans les commentaires qu'il en faisait, il insistait pour dire que Frodo n'était pas réellement soigné par son départ pour le monde divin, où il lui faudrait encore mourir. Et sa mythologie ne donne pas la destinée de l'homme au-delà de la mort: elle était un secret pour les elfes et même pour les dieux seconds, un mystère dont la divinité suprême seule se réservait la révélation. Ce qui est assez étrange, puisque si Tolkien était catholique, il ne pouvait ignorer ce que dit à ce sujet le Nouveau Testament. Il eut néanmoins une certaine pudeur à placer ses idées religieuses dans son univers, qui au fond se voulait païen. Et c'est à ce titre, aussi, qu'il était dominé par la tragédie. Il se situait avant l'incarnation du Christ, qui n'y était gandalf_the_white__by_suzanne_helmigh-d5r2sk1.jpgqu'entrevue, qui n'y était présente que sous forme de reflets préparatoires: la résurrection de Gandalf, par exemple. Mais les résurrections existaient aussi dans les mythologies antiques.

Dans l'antiquité, il y eut, néanmoins, un poète mythologique plutôt optimiste: Ovide. Lui, au fond, croyait au progrès et l'assumait, créant un tableau mythologique du monde se terminant par le triomphe des empereurs romains et le retour à l'âge d'or. Car, comme chez Virgile, les empereurs étaient transformés en dieux, dans ses Métamorphoses, mais pas seulement dans des prophéties énoncées à des époques douloureuses: le récit en termine et en couronne bien son épopée cosmique.

On ne sait s'il a un pendant, à l'époque moderne. H. P. Lovecraft ressemble plutôt à Sénèque et chez lui le sentiment tragique ne s'accompagnait pas même d'une rédemption de principe. Quand j'étais jeune, je trouvais que l'univers coloré et mythologique de Stephen R. Donaldson rappelait celui d'Ovide, mais lui aussi est dominé par le sentiment tragique, de la souffrance par laquelle il faut passer pour vaincre le mal.

En un sens, Ovide rappelle la science-fiction ou les super-héros, dont les victoires ne s'accompagnent que de peines passagères.

Mais lorsque tout va trop bien, on s'ennuie, et cela n'a plus de rapport avec la vie, cela paraît factice. J'ai ressenti cela dans un roman d'Arthur C. Clarke, et peut-être qu'on retrouve là la légèreté d'Isaac Asimov, ou, dans un genre moins réflexif, d'Edgar Rice Burroughs.

Dans son traité sur le conte de fées, Tolkien a un long développement sur le concept d'eucatastrophe, dans lequel il reconnaît l'essence du récit évangélique, et qu'il dit être propre au genre féerique: c'est le miracle inattendu et providentiel, la résurrection inespérée, la Grâce; il en vient, dit-il, une joie qui dépasse toutes celles de la Terre, ou du corps, et là est le fond sans doute du paradis rédempteur. Il rappelait, dans ces lignes, François de Sales. Mais dans son journal intime, il se montrait moins confiant, et ses œuvres reflètent assurément ses doutes, ses angoisses.