16/01/2017

Jean-Alfred Mogenet et les mystères de l'Afrique

 Je me suis souvent interrogé sur le lien profond et intime que Jean-Alfred Mogenet (1862-1939), mon arrière-grand-oncle, poète distingué en patois de Samoëns, 10340149_10152442591417420_7729825167950429902_n.jpgentretenait avec l'Afrique. Une chose en effet m'a frappé, ou plutôt deux, qui se croisaient. En premier lieu, si, dans son livre sur le Congo français (1898), il ne semblait pas avoir pour les mœurs locales une grande affection, les trouvant tristement prosaïques et dénonçant le tableau romantique qu'on en avait fait, il s'avouait néanmoins fasciné par les rites religieux animistes, les tambours, les flammes, les danses. En second lieu, dans sa poésie en patois, il est lui-même assez prosaïque, en un certain sens, car il n'a pour thèmes que des objets physiques.

On peut en effet traiter d'idées, comme cela se fait dans la poésie française, ou de mythes, comme cela s'est fait aussi. Or, typique de son temps porté au naturalisme, Jean-Alfred Mogenet ne prend ses sujets que dans le monde visible, dans les éléments statiques que les organes sensoriels confient à l'âme humaine: les vieux outils, les animaux, les objets religieux, les lieux spécifiques, humains ou naturels, symboliques ou liés au métier d'éleveur.

Ce triste matérialisme serait un obstacle à la poésie s'il ne s'efforçait pas de déceler l'âme de ces objets, leur personnalité - de leur en créer une, peut-être. Or, d'où vient-elle? De Dieu? Pas tellement. Le Gros Tilleul (l'arbre tutélaire du village) peut, certes, ressembler dans ses vers à un géant qui bénit, et en même temps être couvert de la gloire des saints. Mais il admet que, pour les vieux objets, ce sont les ancêtres qui leur ont donné leur âme: ils ont mis leur esprit dedans.

Immédiatement, j'ai repensé à ma visite du musée national du Cameroun, à Yaoundé, et à ma vision de ses fétiches-reliquaires, dont on connaît généralement l'existence: les statuettes contiennent les cendres des pères, et donc leur âme, et à ce titre guident les vivants, tels de bons anges. statue-africaine-statuette-africaine-eyema-byeri-fang-cameroun-gabon-guinee-equatoriale-1.jpgLeur image surgit dans l'âme des vivants et montre la voie à choisir, ou bien prévient des dangers.

Or, Jean-Alfred Mogenet parle bien de la vieille lampe à huile, éclairant les ancêtres, comme possédant le pouvoir de chasser les ombres intérieures et de guider sur le chemin du bien, qui mène à l'éternité.

Une fois seulement, il évoque l'esprit des pierres: les bergers l'entendaient, dit-il. L'élément terrestre a une âme aussi, qu'entendaient les anciens, qu'ils décelaient. Or, cela existe également en Afrique, puisque l'esprit des ancêtres y est lié à la Terre, y demeure volontiers - parmi les êtres élémentaires et l'esprit des animaux.

Jean-Alfred Mogenet va jusqu'à attribuer à ces derniers, en particulier les oiseaux, de nobles sentiments.

Avait-il été si marqué, à son insu, par son expérience africaine que l'esprit des objets et des pierres, après son séjour au Gabon, s'était révélé à lui, et qu'il avait pu en parler pour la Savoie même? Ce séjour a certainement été formateur, initiatique, quoi qu'il en ait pensé.

Il me souvient d'une pensée de Rudolf Steiner, affirmant que l'apparent hasard conduisait souvent aux endroits où, dans une précédente vie, on avait connu une initiation importante. Serait-il possible que mon ancêtre, dans une précédente vie, ait été lui-même gabonais? Qu'il se soit initié en Afrique aux mystères de l'esprit des ancêtres, et que cela se soit réveillé durant son séjour à Lastourville?

Cela expliquerait aussi son rejet des mœurs locales, puisque, pour cette vie, il a choisi de naître parmi des paysans certes liés à la terre et à ses êtres élémentaires, certes liés aux ancêtres et à leurs esprits, mais jardin-botanique-alpin.jpgdes paysans tout de même catholiques, et soumis aux règles du mariage monogame. Son évolution l'y avait conduit, peut-être.

Ainsi, dans une langue d'origine latine, le langage de Samoëns - mais une langue d'origine latine utilisée par les paysans et donc proche de la nature, pas rendue abstraite comme le français -, il a pu, éveillé à la vie des esprits élémentaires et ancestraux, composer une poésie animant de l'intérieur les objets apparemment les plus inertes et les plus dénués d'âme. Le patois a été le moyen, pour lui, de mêler son expérience africaine, récente ou issue d'une vie antérieure, ou les deux à la fois, à l'état d'esprit catholique de la montagne, puisque l'origine latine du savoyard renvoie bien à la religion chrétienne répandue depuis Rome.

Samoëns, à l'origine, est une colonie burgonde, de Germains convertis au catholicisme. On aurait tort de croire que seul le français est chrétien: les langues régionales le sont aussi. Elles le sont même parfois plus sincèrement, plus viscéralement, comme l'atteste l'œuvre de Frédéric Mistral.

Les poèmes en patois de Jam, comme il se surnommait, sont en tout cas disponibles dans une édition bilingue, avec une préface de ma modeste personne, aux éditions Le Tour, à un prix défiant toute concurrence, et je conseille à tout le monde de se les procurer!

31/12/2016

Épopées japonaises

1c720c6398a5d71d30456225254a6836.jpgJ'ai lu deux chansons de geste japonaises traduites par René Sieffert et composées entre le douzième et le quatorzième siècles de l'ère chrétienne: le Dit de Hôgen et le Dit de Heiji. Or, le plus remarquable est que la religiosité japonaise n'est pas très différente du catholicisme médiéval. On entend souvent des gens rêver tout autre chose.

Les textes montrent que ceux qui vont mourir prient ou invoquent le Bouddha pour le salut de leur âme: c'est bien l'expression qu'ils utilisent. Mieux encore, on prie abondamment pour les âmes des défunts, afin qu'ils connaissent la voie de la clarté cosmique. On se souvient que Jean Calvin déclara complètement vide de sens la prière pour les défunts, puisque cela implique l'existence du Purgatoire. François de Sales, conformément à la tradition catholique, défendit cette pratique, et il eut raison, puisque, visiblement, elle existait aussi au Japon, de telle sorte qu'il avait l'universalité des principes pour lui, et que c'était le protestantisme qui était aberrant, comme il l'affirmait. Cela dit le matérialisme moderne pensera peut-être que le protestantisme était fait pour réformer aussi le bouddhisme japonais.

À la fin de sa vie, dans les épopées japonaises, on se fait souvent moine pour sauver son âme, et consacrer ses jours à la prière et au pèlerinage, ou à l'adoration des images, après avoir passé de nombreuses années sur les champs de bataille. C'est vrai en particulier quand on perd une guerre, et Girart de Roussillon, dans la chanson de geste qui porte son nom, ne fait pas autre chose.

Aux côtés du Bouddha, il y a des Bodhisattvas célèbres qui sont en quelque sorte d'anciennes divinités converties au bouddhisme: le Bouddha en effet était réputé avoir instruit les divinités, et ses disciples aussi. hachiman.gifOn trouve ainsi Hachiman, qui est le dieu protecteur du Japon et se serait incarné dans son premier empereur. C'est le sens du shintoïsme, qui ne s'oppose en rien au bouddhisme, et là est peut-être une différence avec le christianisme, qui a tendu à faire des anciens dieux des démons. Mais on admet, d'un autre côté, que beaucoup de saints sont aussi des divinités païennes converties. D'ailleurs le Bouddha lui-même a été intégré dans le panthéon chrétien, sous le nom de saint Josaphat. La différence n'est pas si grande. On peut seulement dire que le christianisme a été plus radical.

Du reste le monde des génies reste plus présent dans l'épopée japonaise que dans les chansons de geste françaises, qui n'évoquent que les anges, et le Dit de Heiji fait brièvement assister à un voyage au pays des hommes-fées: vivant par delà l'eau d'un bassin, ils offrent, au mortel qui les a rejoints, une fiole de cristal contenant une relique du Bouddha: un peu comme si des fées invitaient les chevaliers à pénétrer leur monde pour qu'ils saisissent le Graal, le sang du Christ! Et, de fait, les chansons de geste japonaises rappellent volontiers le cycle romanesque arthurien, d'inspiration bretonne. Mais leur âpreté renvoie plutôt au cycle franc.

Leur action n'est toutefois pas la même, et, de nouveau, ressemble davantage au cycle breton. Car le Japon étant une île, les conflits sont internes, non nationaux; ils se déroulent entre de grandes maisons, de hautes lignées. Il s'agit de guerres civiles.

Les mœurs diffèrent de celles des chrétiens médiévaux essentiellement par le goût du suicide: il est important de ne pas laisser sa tête aux ennemis, moins encore sa vie, ou celle de ses proches, notamment les femmes. Celles-ci acceptent volontiers le sacrifice. La honte d'appartenir par contrainte à un ennemi ou d'être traînées par lui dans la rue est ressentie profondément.

Mais la clémence du vainqueur peut être suscitée par l'intervention secrète d'une divinité qu'on a priée, telle 8188060084_0f2b4f746f_o.jpgKannon. Et Hachiman peut dans des rêves monitoires annoncer la possibilité d'une vengeance future.

À cet égard, ces récits rappellent ceux des anciens Romains, également adeptes du suicide d'honneur et de la vengeance sacrée, également traversés de sanglantes proscriptions et de clémences célestes, également remplis de combats internes.

C'est un peu comme si les Romains s'étaient réincarnés au Japon pour pouvoir se battre tranquillement entre eux, sans entraîner dans leurs conflits l'univers entier comme au temps de César et Pompée.

Un autre trait spécifique, face aux écrits occidentaux anciens, est l'importance dans ces récits de l'arc. Art vil pour les Francs et les Bretons, il est honoré chez les Nippons d'une forte manière.

Ces Dits sont, quoi qu'il en soit, beaux et purs, et possèdent tout l'art japonais, notamment dans l'évocation des armures, des décors et des paysages, qui semblent parler, dire quelque chose, tant ils sont luisants, nobles, cristallins. La nature et les objets sont habités par de sourds génies, et les épées parfois agissent d'elles-mêmes; elles ont des noms, comme Durendal ou Excalibur, et symbolisent souvent la gloire des maisons qui les possèdent. Les maisons ennemies cherchent à s'emparer des plus glorieuses, mais on parvient à les conserver en attendant que la fortune tourne.

L'image de la roue de la fortune est présente comme dans nos vieux récits, latins ou français, et la vision de celle des moulins aide les personnages à méditer sur elle! Le germe de la poésie japonaise, bien connue des amateurs, s'y trouve. Un élément perçu plonge Hiroshige-kinkakuji-temple.jpgdans un abîme de méditation, que le poème ne peut pas dire.

Bref, ces épopées sublimes ne sont pas réellement déroutantes par leurs conceptions, si on connaît les récits médiévaux et antiques occidentaux. S'ils restent difficiles à lire, c'est uniquement parce qu'on a du mal à reconnaître les noms, quand on n'est pas japonisant.

La traduction est d'un français un peu étrange, mais ses tendances archaïsantes, auxquelles on s'habitue, expriment sans doute assez bien l'atmosphère nostalgique et grandiose des textes originaux. Je veux le croire, du moins.

Les phrases sont parfois d'une complexité excessive. Mais traduire une pensée médiévale dans une langue moderne n'est jamais facile.

29/11/2016

Michel Houellebecq: mysticisme et science-fiction

9fffaaec70a856634591d00f005c89f5.jpgBeaucoup trouvent la fin des Particules élémentaires (1998), le roman de Michel Houellebecq, étonnante: les indications étranges s'enchaînent mystérieusement. Depuis un avion qui le fait aller de la France à l'Irlande, le personnage de Michel voit les vagues de la mer comme si elles étaient de grands serpents se manifestant brièvement, puis il rencontre un Anglais travaillant en Irlande qui lui dit être athée mais comprendre que les Irlandais soient catholiques parce que leur pays même semble vibrer d'une vie secrète et intense. Et là, enfin, lisant de vieux textes écrits en latin par des moines locaux, le savant Michel trouve la formule génétique qui permet de créer des clones immortels parce qu'elle est absolument stable.

Dans un monde physique mêlé au monde magique, où les êtres élémentaires affleurent, l'essence de la vie est saisie matériellement, et maîtrisée par la science matérialiste. La science-fiction est enfin possible: le transhumanisme se réalise. L'Irlande est un pays d'enchantements où les rêves deviennent réalité.

La logique n'en est pas claire; au fond, il n'y en a pas. Car dans les faits le monde élémentaire est, pour les occultistes, déjà de nature spirituelle, situé au-delà de la matière, des molécules et de tout ce que découvrent les machines. Mais depuis le dix-neuvième siècle, il existe justement l'espoir de découvrir le point par lequel le matériel et l'élémentaire se confondent, de trouver la particule qui lie les deux. Cela explique, au moins en partie, le titre du livre de Michel Houellebecq.

Cela participe d'une idée dont j'ai parlé à propos de Brillat-Savarin: l'essence matérielle des choses se recoupe avec leur substance élémentaire, et on peut ainsi, en approfondissant et en analysant la matière, trouver la force d'immortalité, la perfection, la substance créatrice. On trouve l'alcool de l'être humain, après l'avoir distillé.

L'Irlande avait la réputation d'être une île bénie, où les hommes étaient imprégnés d'immortalité: on y trouvait ceux que J. R. R. Tolkien appelait les elfes, et dont, pour parler comme Houellebecq, le code génétique était stable. Notre auteur propose au fond de remplacer les hommes par ces elfes. Est-ce inconscient? Houellebecq a beaucoup lu Tolkien, dans sa jeunesse. Il a ensuite étudié les sciences, et a mêlé les deux.

Tolkien ne l'aurait pas fait, étant catholique et plutôt mystique. Au fond, à ses propres yeux, ses elfes étaient surtout des êtres spirituels. Mais il est vrai qu'il les a matérialisés - les a rendus terrestres. Il n'a pas distingué clairement le monde élémentaire du monde physique, et jusqu'au bout, sa grande préoccupation fut de comprendre comment l'immortalité physique pouvait exister. Son fils raconte que ses dernières années ne furent occupées que par cette question. Houellebecq pense avoir trouvé la solution, en se penchant sur les molécules. Mais Tolkien rejetait le monde des molécules et des atomes.

Toutefois ne fut-il pas parfaitement net et il y a bien un rapport objectifs entre ses elfes et les extraterrestres immortels de la science-fiction, de ces êtres nés d'autres planètes et ayant atteint un stade d'évolution tel qu'ils peuvent se renouveler à l'infini. Pur mythe. Mais nourri du pressentiment du monde élémentaire - de ce monde d'archétypes, purement spirituel, mais déjà doué de formes, où Lovecraft, nourri d'idées théosophiques, plaça Cthulhu. La difficulté était de saisir la différence entre la forme éthérique et le corps physique: ce fut le grand problème dont s'occupa Goethe. Tolkien à cet égard était encore dans la pensée Dune.jpgmédiévale qui confondait les deux, quoiqu'au profit de l'élémentaire et au détriment du physique. Il était spiritualiste.

Le refus de s'occuper de la matière grossière a quelque chose de commode. Il put tenir sa position dans une Angleterre conservatrice et par son catholicisme foncier; mais Houellebecq ne pouvait pas l'imiter, pas plus que la plupart des écrivains de science-fiction américains et français. Eux sont trop nourris de scientisme et de culture contemporaine pour ne pas donner au monde élémentaire la configuration des particules.

De ce point de vue, Houellebecq rappelle Frank Herbert - lequel, comme Tolkien, créa une grande épopée dans un monde imaginaire, mais situé sur une autre planète. On y baigne dans une atmosphère mystique nourrie d'arabisme, et le monde divin y est indifférencié, mais imprègne la vie humaine. Et si on trouve des mortels qui, se mettant en rapport avec lui, y acquièrent la prescience, ce futur improbable est aussi celui des clones fabriqués à partir de morceaux de morts: Duncan Idaho, on s'en souvient, a été ressuscité de cette façon.

Le lien entre Herbert et Houellebecq est patent: tous deux mêlent mysticisme oriental et science matérialiste. Tolkien, en cherchant une solution dans la tradition mythologique, rappelle davantage le romantisme allemand. Cependant, ses imaginations ont marqué en profondeur la littérature occidentale, et l'idée de l'Irlande divine vient plus de lui que d'aucun autre écrivain moderne.