15/08/2018

Louis Aragon, paysan de Paris

Aragon_4893.jpegCela fait bien des années que j'essaie de lire un livre de Louis Aragon complètement, sans y parvenir. Je connais quelques-uns de ses poèmes célèbres qu'on trouve dans les anthologies ou les manuels de littérature, j'en ai fait même étudier, mais ses livres me passaient au-dessus. Le Fou d'Elsa (1964) est interminable, et son chant de l'Espagne arabe m'indiffère plutôt, s'appuyant sur l'exotisme et la volupté, alors même qu'Aragon jurait être resté fidèle au Surréalisme et à l'image créée depuis les profondeurs de l'inconscient. Le fait est que ce livre en contient peu, et est assez classique, quoique l'effusion sentimentale le rende parfois confus. Comme d'habitude, en effet, le poète rejette le merveilleux issu des religions, mais pour autant, on ne peut pas dire qu'il en crée beaucoup lui-même.

J'avais entendu parler du Paysan de Paris (1826) plus avantageusement comme étant typique du Surréalisme, et il m'est tombé entre les mains; je l'ai donc lu, et c'est mon premier Aragon. Il y annonce qu'il va créer une mythologie pour le Paris moderne, qui évidemment ne devra rien au merveilleux chrétien, et on attend l'explosion, la révélation... La première partie évoque plutôt la vie sexuelle cachée d'un quartier de Paris que je ne connais pas spécialement et ne veux pas spécialement connaître, et on retient, comme étant particulièrement clair, le récit de la visite d'Aragon même dans une maison close, et sa consommation d'une dame. Je ne pense pas qu'il y ait là la moindre imagination créatrice, il s'agit plutôt d'un souvenir, dont la hardiesse révolutionnaire consiste évidemment en ce que d'ordinaire on ne parlait pas de ses séjours dans de tels lieux, du coup le profane ne savait pas vraiment comment cela se passait. Depuis tout le monde sait.

En somme, cette première partie ressemble à du Zola, ou à du Balzac: on entre dans les lieux privés, et on montre.

La seconde était davantage faite pour m'intéresser, Aragon tâchant de créer une sorte de fantastique à partir du parc des Buttes-Chaumont. Il y a une atmosphère parfois prenante. Mais aussi l'impression d'un long bavardage. Comme Aragon aime surtout les femmes, il en imagine une partout, et cela tend au mythe au sens propre, à la figure spirituelle; mais implicitement il reconnaît qu'il ne fait que projeter la chose, et a0ab80cbc390bf4411a6fa2fde6a7d62.jpgqu'elle n'a pas de vie propre. Pour lui le mythe consiste en ce que j'appelle le fétichisme, la tendance à attribuer un pouvoir magique, divin, à des objets sensibles. Pourquoi pas? Mais c'est un peu maigre. Le Horla de Maupassant va quand même plus loin.

Cependant le texte s'achève par une invention impressionnante, bizarre, inattendue, non justifiée, mais belle en soi, que je ne résiste pas au plaisir de citer in extenso: Dans l'air pur, au-dessus des sierras calcinées, à ces hauteurs où le ciel de diamant baignait implacablement la terre grattée jusqu'à l'os, où chaque pierre semblait marquée du pas d'un cheval stellaire ferré de feu, le corps décapité lançait à grandes saccades le triple jet de ses plus fortes artères, et le sang formait des fougères monstrueuses dans le bleu étincelant de l'espace. Leurs crosses dépliées dans les profondeurs se poursuivaient par de fines suspensions de vie, par un pointillé de rubis qui s'enroulait aux derniers oiseaux de l'atmosphère, à l'anneau lumineux des sphères, aux souffles derniers des attractions. L'homme-fontaine, entraîné par la capillarité céleste, s'élevait au milieu des mondes à la suite de son sang. Tout le corps inutile était envahi par la transparence. Peu à peu le corps se fit lumière. Le sang rayon. Les membres dans un geste incompréhensible se figèrent. Et l'homme ne fut plus qu'un signe entre les constellations.

Ce sont les dernières lignes. Il faut savoir, pour comprendre la situation, que l'homme décapité s'est arraché lui-même la tête et l'a envoyée rouler jusqu'à la mer. Il s'agit probablement d'un symbole, car Aragon, reprenant les idées d'André Breton, affecte de prôner un homme imaginatif sans tête, sans pensées denisdetailonnotreda.jpgcérébrales, qu'elles soient philosophiques ou théologiques. Le désir projette l'image dans le cosmos, et l'y imprime.

Mais en lisant cela, je me suis souvenu qu'une légende parisienne était proche de ces images: celle de saint Denis. Il ne s'est pas arraché volontairement la tête, on l'a fait pour lui, mais, à la place, est apparue une grande lumière, la conscience supérieure de l'âme, et le corps a ramassé la tête et est allé la porter quatre lieues plus loin. Puis, naturellement, il est allé aux étoiles, et son sang est devenu rayon: ce sont des figures typiques des récits chrétiens de martyre.

Il faut avouer qu'Aragon le complète admirablement, d'une façon peut-être un peu sinistre, puisque la lumière de la tête n'a pas été peinte. Cela rappelle ce que Charles Duits, un autre surréaliste, disait du matérialisme, qu'il adorait un Dieu sans Tête. Aragon universalise le désir, ce que Schopenhauer nommait la volonté, mais il rejette l'idée de Dieu, c'est à dire d'une pensée cosmique. Il admet que l'homme est instinctivement religieux, mais il n'en fait pas moins de la pensée un leurre.

Au bout du compte, il nourrit et se nourrit, inconsciemment, de la mythologie parisienne médiévale. On peut conjecturer qu'étant petit, puisque parisien, il a entendu la légende de saint Denis, puis qu'il l'a oubliée, et l'a Saint-Denis-Paris-Legende.jpgressortie plus tard dans le feu de l'inspiration pour lui donner un sens nouveau, conforme aux préceptes de son ami Breton.

De fait, le reste du Paysan de Paris est surtout fait de manifestes revendicatifs, de rejets du rationalisme scientifique et de la métaphysique chrétienne. L'auteur annonce beaucoup, réalise peu. Et quand enfin il crée une figure mythique, elle a un curieux air de symbole explicite de la poésie même, c'est à dire que même quand il crée des images, elles sont encore faites pour livrer un discours. Il est difficile de se départir des habitudes rhétoriques françaises, quoi qu'on veuille. Georges Gusdorf a fait la même remarque pour le romantisme parisien, marqué en profondeur par le classicisme.

J'ai quand même envie de saluer le rafraîchissement de la figure dionysiaque, pour ainsi parler: elle s'étiolait, avait disparu. Aragon, sous prétexte d'exprimer quelque chose de révolutionnaire, et sans peut-être s'en rendre compte, l'a déterrée en la portant à la clarté. Il l'a d'ailleurs fait avec des traits de style pris de Victor Hugo, Le corps se fit lumière. Le sang rayon, en est un indice évident. Or, Hugo est aussi un rénovateur du merveilleux chrétien, à sa manière. Mais plus consciemment tel qu'Aragon, à vrai dire.

Son paragraphe est beau. On s'en contentera. Il faut savoir apprécier les joyaux qui surgissent dans les flots boueux de la capitale. Ils brillent d'un éclat particulièrement vif.

27/07/2018

Une celtique miscellanée: des fées au Christ

Celtic Miscellany.JPGComme je l'ai déjà dit ailleurs, j'ai lu, pour préparer mon voyage en Irlande, une anthologie de la littérature celtique appelée A Celtic Miscellany, rassemblée par Kenneth Hurlstone Jackson, un professeur spécialiste. Il a choisi les textes parmi les œuvres écrites en irlandais ou en gallois, pour l'essentiel, mais aussi, parfois, en breton, en cornouaillais, et dans la langue de l'île de Man. Je possédais depuis longtemps cet ouvrage, mais je n'aime pas trop lire les traductions, en principe. Cependant, il est patent que je connaîtrai jamais les langues celtiques assez pour les lire, et, d'un autre côté, l'anglais est la première langue parlée en Irlande: c'était l'occasion de me perfectionner!

C'en était une d'autant plus belle que les textes évoquent des détails dont le sens précis souvent m'échappe, quand cela parle de plantes, d'oiseaux ou d'outils traditionnels.

Ce qui frappe, dans ce livre, est d'abord la violence reflétée des rapports entre les Anglais et les Irlandais, plusieurs poèmes traduits déplorant l'assassinat des seconds et se réjouissant de celui des premiers. Au Pays de Galles, les tensions étaient surtout vives au treizième siècle, époque à laquelle les derniers princes locaux ont été vaincus par les Anglais. En Irlande, cela s'est prolongé assez longtemps.

Autre chose qui impressionne, c'est la mythologie païenne persistante, ne serait-ce que sous forme de figures de rhétorique, et sa beauté. Les immortels de la Terre sont appelés les Purs, les Toujours Vivants, et leur monde est sublime autant moralement que physiquement. Il faut noter que ces Celtes n'avaient pas de conscience claire que cela allait à l'encontre du christianisme, car ils aimaient à la fois le Christ et les fées, et ils assuraient que seuls les druides étaient coupables, que d'ailleurs les fées elles-mêmes les avaient rejetés, et que leurs bons rois, les plus grands, reconnaissaient dans le Christ le Fils du Dieu Vivant.

La source de motifs mythologiques présents dans le texte latin de la Nauigatio Sancti Brendani se retrouve dans des textes profanes, avec d'ailleurs plus de mystères encore, typiques de la littérature celtique: dans un récit sublime, des gens arrivent sur une île, dont le bourg vide est gardé par un chat qui saute de colonne en colonne. Un des hommes veut prendre un objet d'or incrusté dans un mur, le chat saute sur lui et au Saint_brendan_german_manuscript.jpgmoment où il aurait dû le toucher, l'homme s'enflamme et il ne reste plus de lui qu'un tas de cendres. Puis le chat retourne sur ses colonnes. On n'en saura pas plus. Mais on devine beaucoup, et c'est fascinant.

Fascinant également est le chapitre réservé aux épigrammes, équivalent celtique des haïkus japonais; les Gallois notamment ont développé un genre appelé par eux englyn, très beau et suggestif, parce que la méditation sur les choses, qu'on trouve aussi dans la poésie japonaise, s'accompagne de métaphores et de personnifications qui explicitent ce que le Japonais n'a pas besoin d'expliciter, mais que l'Occidental, dans son intellectualisme spontané, a absolument besoin de voir exprimer, tant cela ne va pas de soi pour lui (fût-il gallois): l'âme de la nature, et les idées portées par les phénomènes. François de Sales se faisait un art de les distinguer, usant de ce qu'il appelait les similitudes. La poésie galloise aussi.

Bref, comme la littérature celtique est très imagée, et ne cherche pas à tout expliquer en théorie, elle est belle, et fait entrer dans un monde de bruissements et de spectres qui fait généralement peur aux Latins. Le succès même du haïku en France renvoie sans doute à ceci, qu'il n'oblige pas l'Occidental à donner une âme aux choses, qu'il peut renvoyer à un sens abstrait. L'englyn est plus contraignant et, en réalité, correspond mieux à ce que ressent le Japonais.

Un poète impose, dans cette anthologie, son art particulier, c'est le Gallois Dafydd ap Gwylim, qui vivait au quatorzième siècle. Nourri de la poésie courtoise française, il ne fait pas dans le merveilleux, mais reste très imagé, et plaisant, plein d'humour, défiant les autorités religieuses pour vivre pleinement ses amours proscrites, et narrant ses aventures et peignant la nature d'une façon belle et foisonnante.

Je terminerai en faisant une allusion à un autre poète du quatorzième siècle, c'est Dante: car un récit irlandais raconte qu'un homme visite l'autre monde, l'enfer, le paradis, le purgatoire. Yeats assurait que l'idée était d'origine irlandaise - au moins pour le purgatoire, puisque des récits arabes racontaient aussi le voyage de Mahomet en enfer et au paradis, et que le récit en avait été traduit en latin en Espagne. Mais la différence considérable entre le récit irlandais, philosophiquement pur, et celui de Dante, marqué par pelerinage_de_lame.jpgl'amour courtois et le classicisme, est que ce voyage n'y a pas pour guide Virgile, ou Béatrice, ou même des saints consacrés, comme chez l'Italien, mais, tout simplement, l'ange gardien de l'homme qui visite. Cela paraît infiniment plus logique, et on se dit que Dante en a inutilement rajouté. D'un autre côté, les anges qu'il peint sont hiératiques, abstraits, et peu humanisés: il semble que les Italiens n'aient pas ressenti ces êtres célestes comme très proches d'eux, qu'ils les aient regardés surtout comme des allégories. Dante a donc éprouvé le besoin, pour humaniser l'ange gardien, de lui donner le visage de défunts qui lui étaient chers. Les Irlandais, habitués à fréquenter les elfes, n'éprouvaient pas le même besoin. Leurs saints, notamment Patrice et Colomba, étaient réputés avoir eu des anges pour amis intimes, et il devait sembler inutile de leur donner le visage d'une femme aimée, ou d'un barde antique. D'ailleurs on n'en gardait pas trace: un peu comme chez les Arabes, si le langage était imagé, les images matérialisées étaient rares.

C'est ce qui peut résumer l'essence de la littérature celtique: le monde spirituel y est ressenti comme proche; du coup, parfois, la vision d'ensemble manque, la clarté aussi. Mais la vitalité en est incroyable.

17/05/2018

Lord Dunsany et le triomphe du Sídhe

dunsany.jpgLe Sídhe est le pays des fées selon les Irlandais - c'est-à-dire, matériellement, des tertres ayant sans doute servi de tombeaux à des héros, dans l'antiquité. Car ces héros étant nés des dieux, leur mort les ramenait parmi eux. Les Irlandais y plaçaient aussi les druides et les bardes inspirés.

Edward John Moreton Drak Plunkett, lord Dunsany (1878-1957), était un écrivain issu de l'aristocratie à la fois irlandaise et anglaise, qui partageait son temps entre les deux îles, et a fréquenté, dans sa jeunesse, les poètes et intellectuels qui, à Dublin, pensaient ressusciter l'ancienne mythologie irlandaise, voire l'ancienne religion, et qui ont tant servi la cause de l'indépendance, en donnant à la patrie un socle culturel fondamental.

Lord Dunsany ne les a pas suivis dans cette évolution, disant n'avoir jamais eu à souffrir du régime anglais, ne voyant pas d'opposition entre les deux pays. Mais ses premières œuvres portent incontestablement la marque du néopaganisme triomphant de Yeats et de ses amis, car elles sont profondément mythologiques, et en même temps pleines d'une ironie vaguement amère, notamment contre la religion chrétienne et le prosaïsme de la vie terrestre.

Quand j'étais petit, j'ai lu dans un texte de Roy Thomas (préfaçant un comic book féerique appelé Weirdworld) qu'avant J. R. R. Tolkien, il y avait eu, dans le même genre, William Morris, Lord Dunsany et E. R. Eddison. Je cherchai immédiatement leurs livres, généralement non traduits. Seul le roman de La Fille du roi des Elfes, de Dunsany, était facilement disponible en français. Je l'ai lu, et ai été surpris par sa lenteur, quoique séduit par son atmosphère. Je l'ai relu quelques années après, et ai été émerveillé par son merveilleux - mais jusqu'à l'écœurement, je dois le dire.

Le souvenir me resta plus tard de gouffres lumineux, scintillants, dans lesquels le monde et la raison se dissolvaient - comme, dans les nouvelles de Clark Ashton Smith (mais à l'opposé), je percevais des gouffres obscurs et sans fond, dans lesquels la pensée aussi se dissolvait.

J'ai racheté ce roman enchanté assez récemment en anglais et, comme je prévois un voyage en Irlande, je me suis dit que c'était le moment de le relire. Or, il est singulier à deux titres. D'abord, le merveilleux y est habile et convaincant, et Dunsany avait médité en profondeur la nature des divinités païennes du nord et de l'ouest de l'Europe. Mais, dans son enthousiasme, il est allé plus loin que Yeats, réalisant quelque chose johnduncan_masqueoflove.jpgd'assez unique, racontant le triomphe du roi des elfes sur une cité terrestre, qu'il englobe pour faire plaisir à sa fille qui y a épousé un homme et engendré un fils. Peu importaient les prêtres chrétiens, qui, certes, refusaient d'y entrer: ils ne pouvaient l'empêcher que pour eux-mêmes. Peu importaient les anges, qui restaient dans le ciel, peu importait même le salut final du roi des elfes (puisque le Jugement dernier annonçait que cet acte ne lui serait pas pardonné): le temps était vaincu, et l'immortalité était donnée aux hommes qui l'avaient désirée.

Cette sorte de folie est assez rare, les auteurs insistant plutôt sur l'évolution historique qui a vu le christianisme et le rationalisme l'emporter sur le monde enchanté; Yeats en avait fait un motif récurrent. Mais Dunsany avait un enthousiasme remarquable, et un art consommé de l'illusion - peut-être porté par l'imaginaire toujours grandiose de la noblesse héréditaire, qui se pensait immortelle par essence. Peu lui importait que la Révolution fût le fruit de la volonté divine, comme l'affirmait Joseph de Maistre: elle se sentait plus forte. Et Charles-Albert Costa de Beauregard racontait que, de façon surprenante, la plupart des nobles Kruger_Franz-ZZZ-Portrait_of_Prince_Nikolai_Saltykov 1850.pngfrançais, au dix-huitième siècle, étaient athées - du reste à l'image de leurs rois. Il leur semblait seulement que leur ordre était supérieur et devait durer toujours. Car ils ne tenaient pas leur force tant du dieu des chrétiens que de leurs origines supposées dans le monde élémentaire - le Sídhe tel que le représentaient les légendes locales.

Jusqu'à la Corse ne contenait-elle pas des seigneurs qui affirmaient descendre de nymphes de la mer?

L'assurance, l'autorité avec laquelle Dunsany osait affirmer le triomphe du roi elfique sur le ciel et Dieu, avait quelque chose de sidérant, en un sens d'admirable, et le fait est que ses tableaux du monde des fées, ou de ce qui en vient, sont assez sublimes, impressionnants - et persuasifs. Le monde sous sa plume s'emplit d'une lumière éternelle, et tant pis pour ceux qui ne veulent pas y entrer par philosophie surannée.

L'écœurement jadis ressenti se comprend: malgré la beauté de ses tableaux, la splendeur de son style imité de celui de la Bible du roi Jacques - la puissance de son charme -, la pensée des anges n'approuvant pas cette action du roi elfique, et devant forcément l'emporter à la fin des temps, demeurait, et rendait dérisoire - dangereuse - cette vision idéale, séduisante - poignante jusqu'aux larmes!

On ne peut pas reprendre en détails les descriptions, car ce serait les déflorer. Mais elles sont généralement d'une grande beauté, d'un enchantement indéniable, comme si Dunsany était, lui, le dernier barde païen d'Irlande. Et quand mon père, grand admirateur de Jean Giono, me conseillait de lire Le Hussard sur le toit, et van.jpgque je commençais ses pages, je distinguais la même ambition, le même désir de diviniser, d'idéaliser, d'éterniser la Provence - le monde terrestre -, mais je demandais: Où est le roi des elfes? Car, d'un côté, puisque le débat théologique était gommé par Giono, qui n'invoquait pas directement les elfes et les anges, on pouvait croire, par le charme invisible de son puissant style, que la Terre était bien ce monde idéal qu'il décrivait - de telle sorte que l'aigreur était assourdie. Et, d'un autre côté, comme, dans le récit, aucun être divin, jupitérien - comme était le roi des elfes -, ne justifiait la victoire de l'immortalité sur le monde périssable, c'était, somme toute, encore plus invraisemblable. En un sens, l'obscurité de Dunsany, face à la notoriété de Giono, est injuste. Dans un autre, le rationalisme extérieur du second fait mieux passer ses visions, on se sent moins dérouté.

C'est toute la différence entre un Provençal et un Anglais, peut-être.