12/11/2013

L'âme des plantes

the-iris-garden-at-giverny-1900.jpgOn pense souvent très important de connaître le nom des plantes, et on a sans doute raison, mais on commet fréquemment l’erreur, alors, de croire que cela permet aussi de connaître les plantes mêmes. Si on y réfléchit, on se rend compte que cela ne permet de connaître que la langue qu’on parle, et l’usage créé par autrui. Le romantisme a développé, surtout en Allemagne, une science particulière, consistant à entrer dans l’âme des choses. Cela seul permettait de les connaître, pensait-on: leurs noms, et même ce en quoi elles se distinguaient les unes les autres, ne faisaient qu’effleurer leur véritable nature.
 
Comment, néanmoins, les connaître réellement? Est-ce en les analysant? Pas davantage: Goethe le contestait formellement. Les parties minimes, les atomes de plantes ne disent somme toute rien de plus sur la plante que l’ensemble de celle-ci.
 
Pour connaître véritablement un arbre, dirait le poète qui veut dépasser le subjectivisme pour faire de sa démarche propre une science, il faut appréhender sa personnalité: car il en a une. De fait, une statue, par exemple, livre par sa forme la personnalité cachée de son sujet: les Grecs estimaient qu’en donnant une forme effilée et gracieuse à Apollon, on donnait à voir l’âme des rayons du soleil; on la manifestait. Le poète sera donc incité à faire de même avec les arbres. Or, ils s’appréhendent essentiellement par la forme de leurs feuilles, de leurs fleurs, de leurs fruits.
 
La feuille du châtaignier, par exemple, est large mais hérissée de piquants, la bogue du fruit également. Le noyer a des feuilles également larges, mais aux contours arrondis et épanouis. Le chêne a des feuilles petites mais aux contours irréguliers et ondoyants. Et ainsi de suite. Cela doit permettre à l’être doué d’imagination et de sensibilité de pénétrer la nature profonde de chaque sorte d’arbre.
 
Car si on se concentre intérieurement sur ces formes comme on le ferait devant une sculpture, on peut elves.jpgvoir se dessiner en soi, j’en suis persuadé, le caractère spécifique de l’arbre - sa personnalité. C’est alors qu’on le connaît véritablement. Peu importe ensuite le nom qu’on lui donne: on peut même lui en inventer un, si sa résonance correspond à ce qu’on ressent face à la forme de ses éléments; car un mot, constitué de voyelles qui parlent au sentiment, et de consonnes qui parlent à la sensation, a aussi une âme.
 
Dès lors, comme suscité par ce nom nouveau, qui constitue comme un charme magique d’invocation, le poète apercevra, sous les frondaisons, ou bien au milieu du feuillage, ce que les anciens appelaient une fée - un esprit: car l’imagination de l’être humain, en réalité toujours active, donne à voir l’âme par la seule forme qui lui paraît spontanément en posséder une: celle de l’homme. Ainsi, je crois, est née la mythologie des arbres et celle des êtres enchantés des aïeux, avec leurs nymphes, leurs dryades, leurs elfes! Des anges, des dieux furent même mis parmi les branches…
 
Or, celui qui s’habitue à ce genre d’images s’aperçoit, par surcroît, qu’elles diffèrent selon les essences. De la même façon que les dieux de l’Olympe ont des visages et des parures différents, de même, ce peuple d’immortels, pour ainsi dire, peut se distinguer selon ses groupes…
 
Une hiérarchie, même, peut s’établir: le chêne souvent fut regardé comme particulièrement en lien avec les puissances d’en haut. Les Grecs le vénéraient à Dodone: il rendait des oracles; et saint Louis sous son ombre rendait la justice.
 
Les nymphes avaient un visage distinct selon les arbres qu’elles protégeaient - mais elles avaient aussi une dignité variable. Tout dans le monde était empreint de vie morale.

08/06/2013

Le mot éclaire l’Inconnu

ange.jpgOn dit souvent que la parole est trop impure pour pénétrer les grands mystères. Or, en tant qu’elle est liée à la vie ordinaire, soumise à l’expérience collective, assujettie aux règles de la langue commune, et orientée par conséquent vers la matérialité des choses, on n’a pas tort. Mais la poésie est bien là pour transfigurer le langage et lui permettre de franchir un seuil. Par ses paraboles, Jésus-Christ ne procédait-il pas de cette façon? Ne se posait-il pas comme pouvant montrer les secrets de l’univers? Or, la parabole est d’abord une figure. Elle est poétique par essence - ce qu’il ne faut pas entendre au sens rhétorique. Ce qu’elle crée comme images est un reflet de la vérité cachée. Le rythme des vers lui-même épouse celui des astres, et s’arrache au chaos de la vie terrestre, à la matière dénuée de grâce, pour en saisir l’essence au-delà des apparences.
 
Contrairement à ce qu’on croit souvent, l’impossibilité de franchir le portail du mystère n’a rien de radical. L’art peut toujours se hisser au niveau des anges, et la poésie est l’art du langage. Il suffit de créer une langue nouvelle à partir de la langue commune, qui permette d’exprimer l’individualité profonde. Si on personnalise l’outil, si on le fait pénétrer dans le souffle qu’on a en soi, il devient magique: il en ressort transfiguré.
 
On découvre alors que, loin d’être un obstacle, la parole soutient l’effort de l’être humain dans son chemin vers les hauteurs - même s’il est bien un moment où elle doit s’arrêter: alors la conscience se noie dans la lumière - bientôt la pensée même se dissout. Mais ce moment ne vient pas aussi rapidement qu’on pense: le mot a une marge importante de progression: il a de nombreuses résonances dans l’Inconnu. Il peut, jusqu’à un certain point, le sonder: il peut éclairer l’obscurité de la Edward_Burne-Jones_Star_of_Bethlehem_detail.jpgconscience, ordonner les données du rêve. Victor Hugo l’a souvent dit, attribuant aux poètes la faculté d’entrer dans l’ombre et d’y porter un flambeau; il avait, je crois, raison.
 
Pour François de Sales, les anges eux-mêmes, lorsqu’ils priaient, disposaient d’un langage qui peut inspirer le poète et lui donner la clef de la métamorphose de sa propre langue maternelle en langage poétique plein et entier. Lorsqu’on prie, soi-même, avec art et ferveur, au rythme de son cœur et de son souffle, et avec les images grandioses que François de Sales conseillait d’avoir sur le monde des esprits, on mêle sa parole à celle des anges qui s’adressent aux dieux: on prononce des mots qui sont leurs mots.
 
On entre donc dans leur monde. On s’arrache à celui des hommes, quoiqu’on ne soit pas dans le royaume de Dieu au sens absolu. On en est simplement plus près. François de Salles affirmait qu’on pouvait ainsi s’élever, en conscience, jusqu’à la reine des anges - la sainte Vierge. Le silence ne commençait qu’avec le Fils. Dans le Père seul, la pensée se dissolvait! Il y avait toute une hiérarchie.
 
Quand Tolkien créait la langue des Elfes, il élaborait une forme intermédiaire: plus pure que celle des mortels, moins éthérée que celle du Ciel, elle reflétait la seconde dans la première - car les Elfes, eux-mêmes, étaient des Anges ayant un corps d’Homme, c’est-à-dire des hommes dont l’aspect extérieur était la matérialisation directe de la forme intérieure: aucune tache terrestre, marquée par le Mal, rivendell.jpgn’avait empêché en eux la forme idéale de se réaliser, alors que, chez les hommes mortels, le corps, né des profondeurs de la Terre, portait la marque déformatrice de Melkor le Morgoth, qui y avait été rejeté par après avoir créé la cacophonie parmi les dieux, ainsi que le Silmarillion le raconte. La poésie, pareillement, est elfique par essence. Bilbo ne l’apprend d’ailleurs dans sa vérité qu’à Rivendell!
 
Plus on monte dans l’échelle de l’Être, plus, sans doute, la pensée devient difficile à conserver dans sa netteté. Des concepts trop clairs renvoient forcément à des couches basses de l’existence. Par delà l’espace physique, ils sont remplacés par des images, dont le sens n’apparaît pas directement; l’idée est portée sans être exprimée. Or, cela rappelle ces vers de Mallarmé:
 
Le sens trop clair rature
Ta vague littérature.
 
Le cœur, en quelque sorte, va plus haut que la tête. L’image bientôt supplée aux faiblesses du concept. C’est pourquoi il est erroné de considérer que la poésie peut se passer d’images, ainsi que le font certains. Comme disait François de Sales, le concept qui demeure dans la lumière divine est une belle holy-grail_24754_600x450.jpgambition, mais elle n’est pas adaptée aux véritables facultés humaines: on a tôt fait de prendre pour un tel concept une idée en réalité inspirée par le monde physique. Il s’agit de rester humble: de ne pas faire l’ange.
 
À Perceval, on recommandait de ne pas parler à tort et à travers; mais quand le Graal passe devant lui et qu’il ne s’enquiert à cause de cela de rien, qui peut lui donner raison? Le mystère eût pu être dévoilé, ouvrant sur d’autres plus profonds, et sur la pensée vivant le mystère, et non plus simplement le songeant: alors commence la prière avec les anges.

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02/10/2012

Poésie et stérilités de l’exotisme

David_Roberts_Cheops_Chepren.jpgProjeter son imagination dans un autre lieu physique que celui qu’on habite m’a toujours paru stérile: l’imagination doit, à mes yeux, s’arracher au monde physique, fût-il différent de celui qu’on connaît, parce que, dans mon esprit, elle se projette toujours vers des pôles qui ont une valeur morale. Or, en soi, dans l’exotisme, ce n’est pas le cas. Il limite, au fond, l’imagination à l’espace physique qui sur le plan moral est indifférencié. Tout espace qu’habite l’imagination devient, en réalité, reflet du paradis ou de l’enfer: on le désire, ou on le craint; et pour cela, nul besoin d’aller au bout du monde.
 
Pourtant, l’exotisme d’un Baudelaire touche; comment cela est-il possible? D’un côté, il est illusoire; de l’autre, il porte justement en lui l’image d’un paradis perdu. Il se lie à l’enfance, au rêve, à une vie antérieure... Sans doute, il veut paraître rester réaliste, en ne sortant pas des limites du monde sensible; mais l’exotisme suggère justement quelque chose qui en sort, en est le reflet.
 
Il en est ainsi parce que, même quand il regarde vers les lointains, l’homme regarde aussi en l’air, pour voir l’horizon; il voit, en levant les yeux, une partie du Ciel, en même temps qu’une partie de la Terre, puisque celle-ci est bombée. Et ainsi, il peut s’imaginer, même inconsciemment, qu’en allant vers l’horizon,dido (1).jpg il pourra rejoindre le Ciel, parce que, quand il regarde au loin, la Terre semble monter. Par rapport à soi, elle monte toujours! Au bout de l’horizon, le Ciel et la Terre se mêlent, ont dit maints poètes romantiques; et à l’époque de Lamartine, quand le lac du Bourget représentait aussi une forme d’exotisme, la combe où il repose était précisément le lieu illuminé qui s’ouvre sur l’illimité - pour reprendre une image de Philippe Jaccottet: puisque par les vapeurs lumineuses s’élevant du lac, l’eau se mêlait à l’air, le chemin paraissait possible, le lien avec la divinité se faisait. Tolkien a constamment usé de cette image, bien qu’il ait aussi projeté dans le passé son goût pour l’ailleurs. Ses Elfes mêmes sont la vivante représentation de ce point de passage entre la Terre et le Ciel, entre la Chair et l’Esprit, entre les hommes et les dieux. Ils sont des anges terrestres.
 
Songeons à ce que voit l’animal de la Terre et du Ciel: au fond, pour l’homme seul, puisqu’il est vertical, la Terre monte, en direction de ses yeux; quant à la bête, elle regarde la terre comme quelque chose de plat qui se déroule sous elle, et dure à l’infini. Ce cercle dans lequel elle est enfermée apparaît à l’homme comme un enfer. Car l’image de l’âme errante renvoie précisément à ce que vit l’animal. Il n’y a pas pour elle de sortie: elle reste liée à la Terre. Or, lorsque, comme le disait Sénèque, on voyage au loin en ne voyant rien de nouveau parce qu’on est parti avec soi, on ressent précisément cela: l’impression d’un enfermement, d’un piège. Le pays lointain semble dès lors infernal. Je me suis laissé dire que Nicolas Bouvier, au Sri Lanka, a eu de tels sentiments; mais je ne l’ai pas assez lu pour en être sûr.
 
Siudmak.jpgLe danger est cependant d’entrer dans la confusion et l’hallucination, que ce soit pour tout enjoliver ou tout noircir: le rayonnement moral qu’on projette sur les lieux vient d’au-delà de l’espace physique, selon moi; au fond, il n’est valable qu’au-delà de son seuil. On peut seulement dire qu’un lieu en prend la teinte; mais en soi, il n’est pas plein d’anges ou de monstres: le fantastique médiéval ou antique qui voyait des formes extraordinaires dans des pays lointains était un simple errement de l’âme; et je crois qu’à notre époque, ceux qui fantasment sur les autres planètes sont dans le même cas. Ils confondent ce qui ressortit à l’impression morale qu’on peut avoir face à ces objets célestes, et ce qu’on peut réellement y trouver sur le plan physique.
 
J’irai plus loin: les anges ne sont pas, pour moi, des extraterrestres sur lesquels on a projeté des sentiments mystiques, ce sont au contraire les extraterrestres qui sont des anges auxquels on a attribué des qualités physiques. De simples esprits, ils sont devenus des êtres organiques habitant dans des terres lointaines. Dans les faits, on ne les a jamais rencontrés. Ils sont comme les anges terrestres qu’on imaginait autrefois dans des îles du Pacifique! Ou de l’Atlantique, même, au Moyen-Âge, dans telle vie de saint, ou récit de chevalerie.
 
Cependant, à l’inverse, comme le fantasme sur les autres planètes part d’impressions morales qui devraient créer une mythologie, il tend précisément au mythe, qu’il en soit conscient ou non. Chez les meilleurs écrivains, du reste, ce fut conscient: C. S. Lewis ne fut pas dupe, à cet égard.
 
C’est ce que je m’efforcerai de montrer, un jour, dans un livre sur l’exploration spatiale - si je parviens à l’achever. Des extraits en sont déjà parus sur mon blog de la Tribune de Genève.

14:08 Publié dans Mythes, Poésie | Lien permanent | Commentaires (2)