23/03/2011

William Hope Hodgson et la Fin des Temps

William-Hope-Hodgson.jpgDans ma jeunesse, j'avais acheté The Night Land, de William Hope Hodgson: H. P. Lovecraft et C. S. Lewis, que j'admirais, en faisaient l'éloge. J'ai mis de nombreuses années à le lire, son style étant répétitif et archaïsant, mais je dois dire que les cent dernières pages, lues il y a peu, m'ont complètement ébloui. C'est un mélange assez incroyable de visions futuristes nourries de la science qui avait cours du temps de Hodgson et de conceptions profondément spiritualistes - certains ont dit gnostiques.

L'histoire est celle d'un homme qui perd sa bien-aimée au dix-septième siècle et qui a la vision d'une incarnation nouvelle, à une époque où le soleil a cessé de briller, et la terre est plongée dans l'obscurité. Dans ce monde de la fin des temps, l'humanité vit dans une pyramide lumineuse énorme, assiégée par des monstres et des ombres maléfiques. Les hommes ont une perception des flux spirituels qui sont dans l'éther, et ils y sont directement sensibles: ils peuvent être physiquement atteints par des forces immatérielles. Mais ils portent des armures et ont pour arme une sorte d'épée vibrante de feu et d'énergie qui coupe tout ce qu'elle touche et qui, visiblement, est rétractable - ce qui les fait ressembler aux lightsabers des chevaliers Jedi.

jugementdernier.jpgOn sait peut-être que Robert E. Howard a fait de ses barbares grandioses des incarnations antérieures de lui-même. On a une configuration similaire, un moyen identique de traverser le Temps et de trouver une époque au sein de laquelle le monde est rempli de magie, ou de phénomènes spirituels.

La pyramide de lumière puise son énergie dans les flux de feu terrestre, qui a une forme de pouvoir miraculeux, qui est la source de toute vie, de toute guérison - et même de toute résurrection.

Lovecraft, néanmoins, détestait, dans ce roman, le sentimentalisme romantique qui divinise un amour humain entre des êtres qui se revoient au travers de leurs vies sans nombre et qui, nous dit Hodgson, approfondissent toujours davantage leur relation, trouvant toujours plus la complémentarité parfaite - l'union idéale qui comble les plus profonds désirs: And truly, where there do be two together with love, there doth be neither lack nor need; but eternal fulfilment. And in verity this to be my Hope for that which doth come Afterward - that all doth be leading unto so glad a joy as this, and that all pain and grief and all that doth make the shaping of Life, be but a process by which we vajradharaetsaparedre.jpgbe eternally perfected from living unto living, unto each Fulfilment that doth be but the doorway unto greater Fulfilment in the Beloved. Ce mysticisme amoureux, mélange d'Occident et d'Orient, inspirait au matérialiste Lovecraft une sorte de nausée.

Lovecraft ne croyait ni au Progrès, ni à l'Évolution, mais Pierre Teilhard de Chardin n'était pas dans ce cas, et il a déclaré que la première étape de l'union de l'Homme avec Dieu passait bien par le couple, par l'union entre l'Homme et la Femme. Cependant, pour Hodgson, cela semble être aussi la dernière, et on peut comprendre Lovecraft: cela a quelque chose de dérisoire. Pour Teilhard de Chardin, les étapes suivantes étaient l'union de tous les hommes entre eux, et, finalement, l'union de l'Homme avec l'Univers. Or, l'humanité de la pyramide scintillante est bien unie, chez Hodgson: elle dispose d'une forme de télépathie; les sentiments sont consciemment partagés: ils vibrent dans l'éther d'une façon accessible à tous. Ce qui manque à Hodgson n'est pas cela, mais l'union avec l'Univers: le thème de l'humanité assiégée par le néant cosmique, si cher aux Anglais - à Shelley, à Byron -, demeure, chez lui. Et je crois qu'il en est ainsi parce que ses conceptions gnostiques s'appliquaient à l'amour humain mais ne s'étendaient pas à l'univers extérieur, qui restait soumis aux lois physiques telles que la science de son temps les définissait. Plus ou moins consciemment, c'est cette contradiction, je crois, qui choquait Lovecraft.

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27/02/2011

Joseph Joubert et l'éclat tamisé du divin

AVT_Joseph-Joubert_7869.jpgA la fin d'une année d'enseignement à Saint-Julien-en-Genevois, mes collègues m'ont offert un recueil de maximes d'un écrivain dont je n'avais fait qu'entendre parler, Joseph Joubert: un ami de Chateaubriand qui de son vivant ne publia rien, mais dont les lumineux aphorismes furent publiés après sa mort justement par Chateaubriand.

Le plus remarquable y est un éloge continuel de l'imagination qui inaugure magnifiquement le Romantisme. Joubert ne la glorifie pas du tout parce qu'elle est distrayante et agréable, parce qu'elle permet à l'âme de s'évader, comme on dirait peut-être aujourd'hui, mais parce qu'elle rend accessible à l'entendement humain ce qui sinon serait trop éblouissant: Dieu. L'imagination est comme une façon, pour celui-ci, de se placer derrière une brume qui permet à l'homme, en tamisant sa clarté, de le voir: Les vérités suprêmes ont une si grande beauté, que (...) les ombres qui les voilent [ont] je ne sais quoi de lumineux. (...) Il y a des vérités qu'on a besoin de colorer pour les rendre visibles. Tout ce qui tient à l'imagination surtout ne peut avoir d'existence extérieure que par les formes et les couleurs. Il faut en entourer la vérité afin qu'elle soit regardée. (...) La grâce de la vérité est d'être voilée. Les sages ont toujours parlé en énigmes, et 12.jpgles énigmes d'un moment sont un grand moyen d'instruction (....). La vérité, ou plutôt la matière où elle se trouve, doit être maniée et remaniée, jusqu'à ce qu'elle devienne clarté, air, lumière, forme, couleur.

Joubert voyait les choses en artiste. Parfois aussi, en jésuite: il justifiait les illusions par lesquelles on parvient à la vérité, ce qui revient, en réalité, à faire l'éloge de l'art baroque: On peut donner aux hommes des idées justes, en employant des procédés trompeurs, et produire la vérité par l'erreur et l'illusion. La vérité nue était, à ses yeux, inaccessible au cœur, à l'âme, et donc à l'homme.

Peut-être y avait-il chez lui une part de ruse. Le rapport exact entre la vérité spirituelle et l'image qui en naissait dans l'âme n'était pas clair, dans sa pensée, et on a parfois l'impression qu'à ses yeux, le sage qui voile la vérité sous l'énigme le fait sciemment et habilement, plutôt que sous le coup de l'inspiration. S'écartant en cela de Joseph de Maistre, qui pensait les anciens prophètes inspirés, et qu'ils donnaient naissance à leurs images dans le flux de l'élan mystique, il rappelle précisément davantage la froideur volontiers calculatrice de apocalypse-anges-1.jpgChateaubriand lorsqu'il évoquait les intelligences célestes maniant les astres afin de remplacer les dieux de l'Olympe dans l'épopée. Or, cette voie a manqué de souffle, parce qu'elle était trop mue par l'intelligence de l'écrivain, au lieu de venir au premier chef du plus profond de son âme. Les images de Victor Hugo étaient plus inspirées; la distance entre elles et la vérité cachée qu'elles exprimaient, auxquelles elles donnaient une forme et des contours, était moindre, Hugo se posant comme prophète comme l'entendait Maistre: il laissait davantage ces images surgir en lui, sous le coup d'une impression suscitée par le mystère.

Le fait est que Joubert n'a pas réalisé de grande œuvre d'imagination. Ses principes sont au fond appliqués par Chateaubriand, son ami, et son disciple. Pourtant, il a pu créer, pour évoquer l'action divine, des images assez incroyables, frappantes, ayant une réelle force, rappelant justement Hugo. La figure de l'araignée cosmique, reprise par l'oracle de Guernesey, est connue: Le monde a été fait comme la toile de l'araignée; Dieu l'a tiré de son sein, et sa volonté l'a filé, l'a déroulé et l'a tendu. Ce que nous nommons néant est sa plénitude invisible (...).

Par son imagination qui ne renvoyait à rien de sensible, Joubert fut un vrai explorateur de l'Inconnu, un de ces phares de la ténèbre que Victor Hugo lui-même essayait d'être: Notre immortalité nous est révélée d'une révélation innée et infuse dans notre esprit. Dieu lui-même, en le créant, y dépose cette parole, y grave cette vérité, dont les traits et le son demeurent indestructibles. Mais, en ceci, Dieu nous parle tout bas et nous illumine en secret. Il faut, pour l'entendre, du silence intérieur; il faut, pour apercevoir sa lumière, fermer nos sens et ne regarder que nous. C'est au fond de nous-mêmes que le nom de Dieu est placé - comme il était placé dans le temple de Jérusalem. On ne peut saisir le monde divin qu'en passant par les profondeurs de soi: pure essence du Romantisme!

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24/11/2010

Yves Bonnefoy et Owen Barfield

homere.jpgIl y a quelques années, à Prague, le poète français Yves Bonnefoy reçut un prix pour l'ensemble de son œuvre, parce que (avaient dit ceux qui avaient décerné ce prix) celle-ci faisait revivre le regard qu'avait Homère sur le monde: ses vers rendaient à l'univers sa perception intériorisée qui avait été celle de l'épopée grecque.

Et sans doute, Bonnefoy appartient à cette lignée de poètes à laquelle appartenaient déjà Racine et Paul Valéry - poètes imitateurs d'Homère qui essayaient de faire percevoir l'univers à partir du cœur humain, notamment en créant un rythme subtil et épuré, parlant profondément à l'âme parce qu'il reprenait le rythme même de la respiration. L'harmonie entre le sens, déterminé par la structure grammaticale, et le rythme, contient réellement une force sacrée dont on ne peut pas nier que, jusqu'à un certain point, Bonnefoy l'a captée.

Néanmoins, je pense qu'il existe entre ce poète et Homère une différence fondamentale, un gouffre qui était déjà présent du temps de Racine, mais qui n'a fait que s'élargir depuis. Et c'est lié à ceci que Bonnefoy rejette fondamentalement les images de l'âme, métaphores ou symboles - en ne s'attelant qu'aux perceptions sensibles, comme si le monde idéal dont sortent les images intérieures était déjà souillé. Or, Homère n'est pas du tout dans ce cas: il accepte les images de la mythologie, les regardant comme les reflets d'une sagesse divine. Les idées qu'elles contiennent lui paraissent avoir été inspirées par les dieux - comme le sont justement celles qu'inspire Pallas Athéna aux différents personnages de l'Odyssée!

(Racine conserva jusqu'à un certain point ces figures, demeurant fidèle à l'idée d'Homère, la tradition lui paraissant par essence raisonnable; Valéry les a reprises aussi, quoiqu'en les intellectualisant beaucoup.)

OB_InTheSun.jpgFaudrait-il donc dire que la vision de Bonnefoy est encore plus ancienne, plus première qu'Homère? Il se peut que son matérialisme spontané lui suggère que les hommes ont commencé par ne percevoir que le monde sensible, et que les mots eux-mêmes, s'ils ont pu être rythmés par le souffle de l'homme dès l'origine - s'ils ont pu, en tant qu'objets de la voix, être liés dès le départ aux rythmes corporels humains -, les mots, dis-je, n'ont pour commencer désigné que les éléments du monde physique. Or, Owen Barfield, grand philosophe anglais ami de C. S. Lewis et J. R. R. Tolkien et disciple de Rudolf Steiner, a fait un sort à cette illusion partagée par la science matérialiste moderne, notamment dans son ouvrage Poetic Diction: il a démontré que les peuples premiers créaient spontanément des métaphores, que de fait ils s'exprimaient au travers non de ce que leurs seuls sens leur montraient, mais mêlaient à ceci d'emblée ce qu'ils percevaient intérieurement, les images qui naissaient de leurs sentiments face au monde. Or, Barfield est allé jusqu'à montrer qu'au départ, les mots eux-mêmes avaient été non des signes correspondant clairement, par une forme de convention délibérée, à des éléments du monde, mais de simples sons renvoyant confusément à ces éléments, et mêlant aussi bien le sentiment que ceux-ci inspiraient que la forme sensible qui pouvait en être perçue par les sens. Même lorsque le sens vint se préciser, par conséquent, aucune idée claire ne s'imposa d'emblée, puisque tout concept s'accompagnait d'une image touchant aussi à la sphère du sentiment. DianeChasseresseLouvres2003.jpgEn d'autres termes, rien ne se définissait au départ de façon précise, car au sens précis, qui n'est apparu que plus tard, se superposait alors, de manière indissociable, une idée s'exprimant sous la forme d'une image.

Pour donner un exemple, au mot lune étaient assimilés à la fois l'objet visible dans le ciel et l'image poétique que sa contemplation fait naître - celle d'une déesse, d'une femme dont la lune physique n'est que la partie visible (c'était, pour Artémis, simplement sa couronne): ce qu'on appelle, en rhétorique, une personnification. L'Homme se projetait dans l'ensemble de l'univers, et il s'exprimait conformément à cette projection. Ce n'est qu'ensuite qu'est né l'esprit critique permettant de distinguer ce qui venait de l'extérieur et ce qui venait de l'intérieur (si on peut dire). Par conséquent, Yves Bonnefoy ne ramène pas le regard d'Homère: il n'amène que le sien, qui est celui d'un homme moderne.

Barfield lui-même a montré, également, que pour ramener le regard d'Homère, le poète ne pouvait que consciemment réunir ce que l'intelligence mûre de la civilisation moderne avait séparé, retrouvant par ce biais l'unité première de l'âme humaine. Il devait donc non seulement relier, comme Bonnefoy dit bien qu'il faut le faire, le langage à des rythmes qui répercutent en réalité ceux du corps, mais aussi, les choses et les concepts à des images. On comprend pourquoi Barfield fut proche de Tolkien et Lewis, qui pensaient pouvoir représenter le monde de l'esprit par des images mythologiques.

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