15/02/2014

Olaf Stapledon et la quête de l’Esprit

Olaf_Stapledon.jpgOlaf Stapledon, auteur de science-fiction majeur, voulut, dans Star Maker, donner de l’univers et de son évolution une vision globale. Or, tissant cette vision au travers d’une conscience elle-même en évolution et n’apprenant que progressivement à se détacher des apparences matérielles, il ne montre les âmes s’unissant en êtres collectifs que depuis les stades inférieurs de la voyance, lesquels ne manifestent pas ce qui se tient de l’autre côté - les points de convergence qui aimantent les âmes et que les occultistes médiévaux assimilaient aux anges.
 
Pourtant, il évoque les espèces pensantes qui s’efforcent de percer les mystères de l’être divin. Ainsi, dans ce passage remarquable, il dit, à propos d’une civilisation qui paraît stagner: Later, however, we began to discover that this seeming stagnation was a symptom not of death but of more vigorous life. Attention had been drawn from material advancement just because it had opened up new spheres of mental discovery and growth. In fact the great community of worlds, whose members consisted of some thousands of world-spirits, was busy digesting the fruits of its prolonged phase of physical progress, and was now finding itself capable of new and unexpected physical activities. At first the nature of these activities was entirely hidden from us. But in time we learned how to let ourselves be gathered up by these superhuman beings so as to obtain at least an obscure glimpse of the matters which so enthralled them. They were concerned, it seemed, partly with telepathic exploration of the great host of ten million galaxies, partly with a technique of spiritual discipline by which they strove to come to more penetrating insight into the nature of cosmos and to a finer creativity. This, we learned, was possible because their perfect community of worlds was tentatively waking into a higher plane of being, as a single communal mind whose body was the whole sub-galaxy of worlds. Though we could not participate in the life of this lofty being, we guessed that its absorbing passion was not wholly unlike the longing of the noblest of our own human species to “come fa312766_starmaker---olaf-stapledon.jpgce to face with God.” This new being desired to have the percipience and the hardihood to endure direct vision of the source of all light and life and love. In fact this whole population of worlds was rapt in a prolonged and mystical adventure.

La résolution de l’énigme mystique de l’univers passe par la communauté spirituelle des espèces pensantes, mais non par l’intermédiaire d’êtres spirituels déjà présents dans le cosmos, comme dans le mysticisme médiéval. L’idée de la cité porte l’âme individuelle vers la divinité, comme dans l’ancienne Rome. Ce point de vue qui ne regarde que la face apparente des choses rappelle Teilhard de Chardin, qui voyait l’unité psychique humaine comme liée directement à Dieu, mais les étapes intermédiaires comme trop imparfaites pour être spirituellement qualifiées. Pourtant, il affirmait qu’au-delà de cette unité humaine, il faudrait s’unir avec tout l’univers. Or, il ne l’entendait certainement pas au sens physique: comment l’homme pourrait s’unir charnellement avec des pierres, ou même avec des plantes? Quant aux animaux, on a du mal à croire qu’il le pensât souhaitable. Mais quels pôles psychiques se recoupent avec les espèces animales, avec les essences végétales, avec les minéraux? La noosphère réduite aux pensées humaines conscientes ne pouvait y prétendre. Il fallait d’une part descendre au fond de l’inconscient, d’autre part postuler l’existence d’êtres spirituels dont les règnes minéral, végétal et animal étaient les manifestations. Alors seulement l’union psychique pourrait avoir lieu. Or, Teilhard de Chardin, comme Stapledon, se contentait d’évoquer, sur le plan spirituel, ce qui ressortissait à la pensée consciente, laquelle seule visiblement peut se transmettre à distance pour l’écrivain anglais.
 
Pourtant, l’idée que des groupes humains ou animaux soient liés psychiquement et constituent ce que mon ami Hervé Thiellement, dans son Monde de Fernando, a appelé des égrégores, est issue en grande partie d’Isis Unveiled de H. P. Blavatsky, où la science-fiction anglo-saxonne a fréquemment puisé ses concepts les plus audacieux. Or, dans The Secret Doctrine, elle dit assez clairement que ces égrégores sont en réalité des esprits préexistants, de vivants archétypes d’après lesquels les formes se déploient, et elle les dit semblables aux anges du christianisme.
 
La science-fiction est un genre qui tend au spirituel, mais sans généralement s’arracher aux apparences sensibles. Stapledon dit que ses êtres évolués et subtils cherchent à voir Dieu face à face, mais naturellement il ne révèle pas ce qu’alors ils découvrent. Il raconte de l’extérieur. Jusqu’à, du moins, que sa conscience ait suffisamment évolué pour évoquer le visage du créateur cosmique, comme il le fait à la fin de son livre.

12/11/2013

L'âme des plantes

the-iris-garden-at-giverny-1900.jpgOn pense souvent très important de connaître le nom des plantes, et on a sans doute raison, mais on commet fréquemment l’erreur, alors, de croire que cela permet aussi de connaître les plantes mêmes. Si on y réfléchit, on se rend compte que cela ne permet de connaître que la langue qu’on parle, et l’usage créé par autrui. Le romantisme a développé, surtout en Allemagne, une science particulière, consistant à entrer dans l’âme des choses. Cela seul permettait de les connaître, pensait-on: leurs noms, et même ce en quoi elles se distinguaient les unes les autres, ne faisaient qu’effleurer leur véritable nature.
 
Comment, néanmoins, les connaître réellement? Est-ce en les analysant? Pas davantage: Goethe le contestait formellement. Les parties minimes, les atomes de plantes ne disent somme toute rien de plus sur la plante que l’ensemble de celle-ci.
 
Pour connaître véritablement un arbre, dirait le poète qui veut dépasser le subjectivisme pour faire de sa démarche propre une science, il faut appréhender sa personnalité: car il en a une. De fait, une statue, par exemple, livre par sa forme la personnalité cachée de son sujet: les Grecs estimaient qu’en donnant une forme effilée et gracieuse à Apollon, on donnait à voir l’âme des rayons du soleil; on la manifestait. Le poète sera donc incité à faire de même avec les arbres. Or, ils s’appréhendent essentiellement par la forme de leurs feuilles, de leurs fleurs, de leurs fruits.
 
La feuille du châtaignier, par exemple, est large mais hérissée de piquants, la bogue du fruit également. Le noyer a des feuilles également larges, mais aux contours arrondis et épanouis. Le chêne a des feuilles petites mais aux contours irréguliers et ondoyants. Et ainsi de suite. Cela doit permettre à l’être doué d’imagination et de sensibilité de pénétrer la nature profonde de chaque sorte d’arbre.
 
Car si on se concentre intérieurement sur ces formes comme on le ferait devant une sculpture, on peut elves.jpgvoir se dessiner en soi, j’en suis persuadé, le caractère spécifique de l’arbre - sa personnalité. C’est alors qu’on le connaît véritablement. Peu importe ensuite le nom qu’on lui donne: on peut même lui en inventer un, si sa résonance correspond à ce qu’on ressent face à la forme de ses éléments; car un mot, constitué de voyelles qui parlent au sentiment, et de consonnes qui parlent à la sensation, a aussi une âme.
 
Dès lors, comme suscité par ce nom nouveau, qui constitue comme un charme magique d’invocation, le poète apercevra, sous les frondaisons, ou bien au milieu du feuillage, ce que les anciens appelaient une fée - un esprit: car l’imagination de l’être humain, en réalité toujours active, donne à voir l’âme par la seule forme qui lui paraît spontanément en posséder une: celle de l’homme. Ainsi, je crois, est née la mythologie des arbres et celle des êtres enchantés des aïeux, avec leurs nymphes, leurs dryades, leurs elfes! Des anges, des dieux furent même mis parmi les branches…
 
Or, celui qui s’habitue à ce genre d’images s’aperçoit, par surcroît, qu’elles diffèrent selon les essences. De la même façon que les dieux de l’Olympe ont des visages et des parures différents, de même, ce peuple d’immortels, pour ainsi dire, peut se distinguer selon ses groupes…
 
Une hiérarchie, même, peut s’établir: le chêne souvent fut regardé comme particulièrement en lien avec les puissances d’en haut. Les Grecs le vénéraient à Dodone: il rendait des oracles; et saint Louis sous son ombre rendait la justice.
 
Les nymphes avaient un visage distinct selon les arbres qu’elles protégeaient - mais elles avaient aussi une dignité variable. Tout dans le monde était empreint de vie morale.

08/06/2013

Le mot éclaire l’Inconnu

ange.jpgOn dit souvent que la parole est trop impure pour pénétrer les grands mystères. Or, en tant qu’elle est liée à la vie ordinaire, soumise à l’expérience collective, assujettie aux règles de la langue commune, et orientée par conséquent vers la matérialité des choses, on n’a pas tort. Mais la poésie est bien là pour transfigurer le langage et lui permettre de franchir un seuil. Par ses paraboles, Jésus-Christ ne procédait-il pas de cette façon? Ne se posait-il pas comme pouvant montrer les secrets de l’univers? Or, la parabole est d’abord une figure. Elle est poétique par essence - ce qu’il ne faut pas entendre au sens rhétorique. Ce qu’elle crée comme images est un reflet de la vérité cachée. Le rythme des vers lui-même épouse celui des astres, et s’arrache au chaos de la vie terrestre, à la matière dénuée de grâce, pour en saisir l’essence au-delà des apparences.
 
Contrairement à ce qu’on croit souvent, l’impossibilité de franchir le portail du mystère n’a rien de radical. L’art peut toujours se hisser au niveau des anges, et la poésie est l’art du langage. Il suffit de créer une langue nouvelle à partir de la langue commune, qui permette d’exprimer l’individualité profonde. Si on personnalise l’outil, si on le fait pénétrer dans le souffle qu’on a en soi, il devient magique: il en ressort transfiguré.
 
On découvre alors que, loin d’être un obstacle, la parole soutient l’effort de l’être humain dans son chemin vers les hauteurs - même s’il est bien un moment où elle doit s’arrêter: alors la conscience se noie dans la lumière - bientôt la pensée même se dissout. Mais ce moment ne vient pas aussi rapidement qu’on pense: le mot a une marge importante de progression: il a de nombreuses résonances dans l’Inconnu. Il peut, jusqu’à un certain point, le sonder: il peut éclairer l’obscurité de la Edward_Burne-Jones_Star_of_Bethlehem_detail.jpgconscience, ordonner les données du rêve. Victor Hugo l’a souvent dit, attribuant aux poètes la faculté d’entrer dans l’ombre et d’y porter un flambeau; il avait, je crois, raison.
 
Pour François de Sales, les anges eux-mêmes, lorsqu’ils priaient, disposaient d’un langage qui peut inspirer le poète et lui donner la clef de la métamorphose de sa propre langue maternelle en langage poétique plein et entier. Lorsqu’on prie, soi-même, avec art et ferveur, au rythme de son cœur et de son souffle, et avec les images grandioses que François de Sales conseillait d’avoir sur le monde des esprits, on mêle sa parole à celle des anges qui s’adressent aux dieux: on prononce des mots qui sont leurs mots.
 
On entre donc dans leur monde. On s’arrache à celui des hommes, quoiqu’on ne soit pas dans le royaume de Dieu au sens absolu. On en est simplement plus près. François de Salles affirmait qu’on pouvait ainsi s’élever, en conscience, jusqu’à la reine des anges - la sainte Vierge. Le silence ne commençait qu’avec le Fils. Dans le Père seul, la pensée se dissolvait! Il y avait toute une hiérarchie.
 
Quand Tolkien créait la langue des Elfes, il élaborait une forme intermédiaire: plus pure que celle des mortels, moins éthérée que celle du Ciel, elle reflétait la seconde dans la première - car les Elfes, eux-mêmes, étaient des Anges ayant un corps d’Homme, c’est-à-dire des hommes dont l’aspect extérieur était la matérialisation directe de la forme intérieure: aucune tache terrestre, marquée par le Mal, rivendell.jpgn’avait empêché en eux la forme idéale de se réaliser, alors que, chez les hommes mortels, le corps, né des profondeurs de la Terre, portait la marque déformatrice de Melkor le Morgoth, qui y avait été rejeté par après avoir créé la cacophonie parmi les dieux, ainsi que le Silmarillion le raconte. La poésie, pareillement, est elfique par essence. Bilbo ne l’apprend d’ailleurs dans sa vérité qu’à Rivendell!
 
Plus on monte dans l’échelle de l’Être, plus, sans doute, la pensée devient difficile à conserver dans sa netteté. Des concepts trop clairs renvoient forcément à des couches basses de l’existence. Par delà l’espace physique, ils sont remplacés par des images, dont le sens n’apparaît pas directement; l’idée est portée sans être exprimée. Or, cela rappelle ces vers de Mallarmé:
 
Le sens trop clair rature
Ta vague littérature.
 
Le cœur, en quelque sorte, va plus haut que la tête. L’image bientôt supplée aux faiblesses du concept. C’est pourquoi il est erroné de considérer que la poésie peut se passer d’images, ainsi que le font certains. Comme disait François de Sales, le concept qui demeure dans la lumière divine est une belle holy-grail_24754_600x450.jpgambition, mais elle n’est pas adaptée aux véritables facultés humaines: on a tôt fait de prendre pour un tel concept une idée en réalité inspirée par le monde physique. Il s’agit de rester humble: de ne pas faire l’ange.
 
À Perceval, on recommandait de ne pas parler à tort et à travers; mais quand le Graal passe devant lui et qu’il ne s’enquiert à cause de cela de rien, qui peut lui donner raison? Le mystère eût pu être dévoilé, ouvrant sur d’autres plus profonds, et sur la pensée vivant le mystère, et non plus simplement le songeant: alors commence la prière avec les anges.

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