30/07/2017

René Char et la quête mystique moderne

rene-char.jpgLes admirateurs de René Char sont nombreux, et fervents. Ils le sont en particulier dans les hautes sphères, chez les gens distingués qui se piquent de lettres. François Mitterrand le citait dans ses discours, et Emmanuel Macron a déclaré que son recueil Fureur et mystère était un de ses livres préférés.

Pendant longtemps, je ne connaissais de lui que ce qu'en contenait l'Anthologie de la poésie du vingtième siècle des éditions Gallimard, lue à l'époque où j'étais étudiant. Je ne détestais pas. Je trouvais que cela ressemblait au roman Dune de Frank Herbert, pour l'atmosphère évanescente qui y régnait, l'espèce de nimbe spirituel ou mystique qui baignait ses pensées. Mais ce n'était pas suffisant pour me donner envie d'en lire plus. Ce qu'en citaient les admirateurs de sa poésie ne me faisait pas envie non plus, car je trouvais que la forme était grandiose et mystique mais qu'elle n'avait pas de butée vers la divinité de façon claire. Or, je n'aime pas spécialement, en soi, et pour lui-même, le mysticisme. Je ne l'aime que s'il est justifié par la présence d'un dieu, ou d'un ange. Sinon, il me paraît exaltation vague, sentimentalisme creux.

Vingt-cinq ans après, j'ai acheté son recueil Fureur et mystère, car on me pressait pour que je le lusse. Et j'avoue n'avoir pas changé d'opinion. Mais je m'explique mieux son succès auprès des politiques. Les Feuillets d'Hypnos, au centre du livre, constituent un journal intime de Résistant, vers 1943, et ont une clarté et une simplicité que n'a pas le reste; en même temps, Char a gardé sa manière poétique, et il est évident que ses doutes, lorsque des dilemmes terribles se posent à lui, sont poignants. Il assiste plusieurs fois à des actes atroces, et doit rester caché pour échapper au danger ou, dit-il, pour empêcher des vengeances sur des villages alliés. Il commandait un détachement.

Ce qui est intéressant, chez Char, de mon point de vue, c'est la résonance culturelle. Rudolf Steiner a déclaré un jour que l'Europe se caractérisait par un trait qui, à lui seul, isolé, était un défaut. (Il a dit bien sûr la même chose de l'Asie et de l'Amérique, sauf que les traits sont différents.) L'Europe, disait-il, avait tendance à Rudolf-Steiner4.jpgrester dans le vague des sentiments, et à perdre son orientation spirituelle intime. Elle n'était jamais tout à fait matérialiste, jamais tout à fait spiritualiste, et cela faisait à la fois sa noblesse et sa faiblesse. Comme remède, il appelait le sentiment européen à se relier aux cycles cosmiques, à ce qu'ont de significatif, pour le monde spirituel, les jours, les mois, les années. Il pensait à Noël, à Pâques, à la Saint-Michel, à la Saint-Jean, mais aussi aux esprits des jours de la semaine - les divinités dont ils ont pris les noms - et on peut, encore, songer aux saints du calendrier - à ce qu'on veut, du moment que le sentiment mystique puisse se lier à des esprits placés objectivement dans le monde, et agissant selon des rythmes.

En un sens, on pourrait dire que, en poésie, le rythme des vers est aussi la garantie que l'âme ne parte pas dans le néant, ne se dissipe pas dans les fumées terrestres - ou ne soit pas emportée par les vents. Par là, l'esprit européen, si tourné vers le sentiment, pourrait se lier à des vérités religieuses, ou à des cycles naturels, à des manifestations physiques, et trouver, entre ces deux pôles, une clarté nouvelle - une stabilité.

Il est touchant, voire bouleversant que, dans sa poésie, Char se soit si souvent interrogé sur le pôle qui pouvait ou non orienter son âme. Dans les Feuillets d'Hypnos, l'aphorisme 16 affirme que notre principal souci est l'intelligence avec l'ange.

Je ne dirais pas mieux, mais, dans une parenthèse, le poète se sent obligé d'expliquer ce qu'il entend par l'ange, en le distinguant avec soin de ceux de la religion: c'est ce qui, à l'intérieur de l'homme, tient à l'écart du compromis religieux, la parole du plus haut silence, la signification qui ne s'évalue pas. C'est en quelque sorte l'idée absolue.

Il ajoute que cet être connaît le sang, ignore le céleste. Et le blasphème, là, apparaît, ce que je dis sans agressivité: je veux caractériser objectivement la chose. D'ailleurs, les poètes surréalistes n'hésitaient pas à blasphémer, ils pouvaient même affirmer que c'est une condition de la poésie.

En effet, la voix de la conscience passe certainement par le sang; mais en rejetant, par le mot céleste, les vérités religieuses imposées, Char montre ce qu'il a de tragiquement européen. On comprend ce qu'il veut dire: il s'agit de s'arracher au dogme, et de ressentir en soi les choses; il s'agit de ne pas se soumettre aux paroles de la Bible, comme en Amérique. Mais Char devrait savoir que le ciel est aussi une réalité naturelle. Coëtivy_Master_(Henri_de_Vulcop )_(French,_active_about_1450_-_1485)_-_Philosophy_Instructing_Boethius_on_the_Role_of_God_-_Google_Art_Project.jpgC'est par lui, en effet, que le sens de l'harmonie naît en l'homme. Boèce disait que les lois émanaient du sentiment de ce qui était juste, issu de la sensibilité à l'harmonie des astres. Il ne s'agissait pas, comme chez Calvin, de se référer mécaniquement à la Bible, mais de ressentir poétiquement la justice, en la mettant en lien avec la nature cosmique!

Dans le sang vit bien le sentiment moral; mais Rousseau rappelait avec raison qu'y vivait aussi l'égoïsme. Comment distinguer? Comment savoir si la peur a guidé l'action, ou le sens du devoir?

Si on reste dans la pure sphère des sentiments, le bien ne se distingue jamais nettement du mal, et on peut être dans l'illusion la plus complète.

Je ne dis pas que ce fut le cas de Char: je n'en sais rien. Il pouvait aussi avoir un instinct sûr. Mais est-ce donné à tout le monde? Dans l'ensemble, l'Europe depuis un siècle erre parmi les incertitudes et les angel-1502351_960_720.jpgimpulsions contradictoires - parmi les valeurs relativisées à l'infini. Rien dans l'intelligence ne trouve d'appui lorsqu'il s'agit du bien et du mal. Si l'ange n'est pas céleste, si le ciel n'est pas proposé comme pôle, la boussole intime ne tourne pas dans un sens clair. Et je n'entends pas par là le dogme, le ciel intellectuel, mais le ciel réel - et l'harmonie des astres, comme disait Boèce.

L'aphorisme de Char déjà cité résume la définition de l'ange comme étant la bougie qui se penche au nord du cœur. C'est joli, sans doute, c'est bien exprimé, avec sincérité, et sensibilité. Mais si l'ange n'est pas céleste, avouons-le, la bougie qui se penche au nord du cœur le fait au hasard. L'ange peut aussi être un démon, comme disait saint Augustin.

14/07/2017

Religion antique et Stoïciens

hercule.jpgJ'ai déjà, au sujet du poète romain Lucain (neveu de Sénèque), évoqué les croyances mystiques, ou la doctrine ésotérique des Stoïciens - mal connue: on préfère s'intéresser à leur morale. Lucain présente Pompée comme s'étant reconstitué après sa mort dans le ciel grâce à ses vertus: désormais il vit dans l'orbe lunaire - qui est, au-delà de l'obscurité terrestre, toute lumière.

Or, j'ai lu récemment des pièces romaines tragiques, autrefois réputées de Sénèque, et contenant soit la doctrine stoïcienne, soit, au moins, les vraies pensées religieuses des anciens Romains. À cet égard, la pièce appelée Hercule sur l'Œta est particulièrement intéressante.

On lui a reproché sa tendance au bavardage, à la rhétorique creuse. Mais c'est justement ce qui en fait un document capital: au lieu de ne dire que ce qui est utile pour le drame, les personnages ne peuvent pas s'empêcher de disserter en révélant le fond de la doctrine religieuse de l'auteur.

S'il s'agit de Sénèque, la pièce doit être une œuvre de jeunesse; sinon elle est d'un imitateur. Mais elle a pour remarquable particularité d'être la seule pièce romaine qui soit à la fois sérieuse comme une tragédie et heureuse dans sa fin comme une comédie. En effet, si elle évoque, extérieurement, la mort d'Hercule, elle le place en fin de compte au Ciel, en fait un dieu - et on croirait voir, avant l'heure, une vie de saint chrétien. A-t-elle été réécrite par un chrétien? Je n'ai vu nulle part formulée cette hypothèse, et d'ailleurs, la luxure est un trait trop important d'Hercule pour que cela soit admissible.

Mais le penseur agnostique qui s'appuie sur les anciens Romains pour faire triompher sa philosophie et relativiser le christianisme - voire le dire un tissu de mensonges -, a un démenti clair dans cette œuvre, car si ce n'est la luxure, effectivement peu reprochée aux héros par les anciens Romains, les traits exposés sont conformes au christianisme classique. Trois en particulier ont retenu mon attention.

Le premier est qu'un personnage affirme, à un certain moment de l'action, qu'il n'est pas vrai, comme le prétendent les poètes vulgaires, que les hommes de bien aillent sous terre après leur mort: ils gagnent le tumblr_noy8zsCaZQ1rqqedro1_1280.jpgciel, les astres - rejoignent les dieux! Nous avons vu que Lucain avait développé cette pensée pour Pompée. Mais on sait que Cicéron l'avait théorisé dans son récit du Songe de Scipion, qui assurait que les hommes vertueux étaient accueillis après leur mort - pour y vivre éternellement - dans la Voie Lactée. Or, Ovide faisait de celle-ci la route du pays divin.

Les Romains avaient placé, selon ce dernier poète, beaucoup de leurs grands hommes au Ciel: Énée, Romulus, César, Auguste, notamment. On leur vouait désormais un culte, et ils étaient mêlés aux dieux. Ce qu'affirment Cicéron et Lucain n'a donc rien d'exceptionnel: il s'agit bien de la règle propre à l'ancienne religion romaine.

Le second point d'Hercule sur l'Œta qui m'a intrigué est que le fils d'Alcmène est réputé avoir tué des monstres et déposé des tyrans, mais aussi mis fin à des cultes infâmes, fondés sur le sacrifice humain. En d'autres termes, contrairement à ce qu'ont dit beaucoup de philosophes (notamment Voltaire), les héros de l'ancienne Grèce intégraient bien les questions religieuses à leurs combats, affrontant des déités maléfiques assoiffées de sang humain.

On pourrait même, plus qu'on ne l'a fait en général, interpréter les travaux d'Hercule comme renvoyant symboliquement à des suppressions de religions dégénérées. Les monstres qu'il a combattus pourraient être FrankFrazetta-Conan-the-Avenger-196.jpgdes idoles d'anciens cultes. À ce titre, Hercule rappellerait Conan le barbare, de Robert E. Howard, qui affrontait des démons suscités par des sorciers, chefs de sectes.

On ne le mesure pas assez. Hercule a chassé d'anciennes dévotions de type aztèque de l'Europe méridionale, pour instaurer une religion plus civilisée, plus évoluée et tendant au fond au christianisme. Les récits qui voient des victimes humaines remplacées au dernier moment par des animaux sur l'ordre d'un dieu, ne sont pas l'apanage de la Bible; la mythologie grecque en contient plusieurs. Le christianisme ne s'est pas imposé d'un coup à des religions totalement différentes; dans le monde méditerranéen, il s'est imposé à des religions qui avaient déjà anéanti des religions différentes - et plus éloignées qu'elles du christianisme.

Le troisième point de la pièce antique qui m'a intrigué est qu'Hercule a une vision, avant sa mort, de ses épousailles mystiques avec Hébé, déesse de l'Olympe, et de sa réconciliation avec Junon. Puis il est rejeté de cette vision, ramené sur Terre par ses souffrances. Mais il apparaît plus tard en vision à ses compagnons, et il est bien là où il avait cru qu'il serait. En d'autres termes, Hercule, tel un saint chrétien, connaît une expérience mystique au sein de sa passion, et cette révélation suprasensible se passe bien comme dans la littérature mystique chrétienne. L'ancienne religion romaine a plus fondé le christianisme et en particulier le catholicisme qu'on ne le croit.

J'ajouterai à ces trois traits un qui m'a sidéré. Je connaissais bien la mythologie scandinave, et le thème de la mort ragnarok_by_nicholaskay-d69tcgg.jpgdes dieux - des Ases -, en son sein. Or, je ne connaissais rien de comparable dans l'ancienne mythologie grecque. J'avais seulement lu, dans un récit médiéval imité de l'antiquité, que les dieux immortels s'ennuyaient, dans leur ciel vide, étant en marge de la divinité authentique. Mais dans cette pièce sur la mort d'Hercule, il est parlé explicitement du Chaos à venir et de la mort des dieux, bien que le poète avoue ne pas savoir exactement comment cela se passera, ni ce qu'il y aura après - si le monde peut renaître. Il dit seulement que le Ciel doit s'écrouler sur la Terre et les dieux, périr.

Cela rappelle un peu le Jugement dernier, et la mythologie grecque avait aussi son eschatologie et son apocalypse, contrairement à ce que croient beaucoup. Il est logique de considérer que les hommes de bien allaient échapper à cette ruine finale, puisqu'ils étaient devenus immortels. Mais on ne peut rien certifier, à ce jour.

Et pour en revenir à la luxure, elle n'était pas si autorisée qu'on le pense. Lucain faisait l'éloge de Caton parce qu'il n'avait jamais fait l'amour que pour se reproduire. Plutarque blâmait ceux qui se mariaient par concupiscence, et il était prêtre d'Apollon à Delphes. En réalité, le christianisme n'a pas tout inventé; il n'a fait que prolonger des tendances préexistantes, en les réaffirmant.

28/06/2017

Littérature occitane

elbereth.jpgQuand j'étais à Montpellier (où j'ai vécu quatre ans, étudiant les lettres à l'Université Paul Valéry), l'occasion se présenta à moi de m'initier à la littérature occitane médiévale: Gérard Gouiran y donnait des cours.

J'ai sauté dessus, car je rêvais de mieux connaître la littérature médiévale en général. En effet, elle était réputée remplie de merveilleux, et je m'intéressais essentiellement à cet aspect de la littérature. J'étais à cet égard, comme à d'autres, guidé par J.R.R. Tolkien.

Mais je ne mesurais pas, alors, ce que celui-ci rejetait dans l'amour courtois, tel que la poésie en langue d'oc avait pu le développer avant de le transmettre à Dante – que, pour cette raison, Tolkien regardait avec défiance. Dans sa correspondance, ce profond catholique a explicitement rejeté le culte de la femme terrestre, le jugeant une déviance. Il n'admettait cette thématique que s'il s'agissait d'une femme cosmique, telle que l'Elbereth des Elfes, dans The Lord of the Rings: elle laisse tomber les étoiles de ses mains, et siège dans le ciel occidental. Reflet de cet être sublime, Galadriel est une haute entité, dans la terre du Milieu; immortelle et belle, elle a connu les Dieux. Mais elle ne se laisse pas adresser des poèmes d'amour charnel. Boromir, qui la désire et la craint, en est assez corrompu pour devenir la proie du Mal. C'est l'histoire des nobles qui se sont laissés enténébrer l'âme par leurs illusions du paradis terrestre à travers l'adoration des femmes incarnées - ou le ravalement des déesses à celles-ci. Ce n'est pas une forme de misogynie. Il faut l'entendre de la façon suivante: l'homme dans le corps physique de la femme ne cherche pas la femme vraie, mais son plaisir à lui. C'est simplement le refus du matérialisme et de l'égoïsme déguisé en adoration de l'autre.

De mon côté, donc, je lisais cette poésie occitane en tentant d'interpréter de façon mystique ses chants d'amour, en désincarnant leurs objets. D'ailleurs, quelques poèmes s'adressaient à la sainte Vierge, dans les mêmes termes que ceux qui s'adressaient aux dames des cours. Mais force était de constater que c'était une poésie essentiellement profane. Les odes aux saints et aux anges étaient en latin et, à ma connaissance, composées surtout par des gens du nord, français ou allemands. Elle pouvait du reste venir de femmes, comme Hildegarde de Bingen. La littérature occitane était peu mythologique.

Les récits en occitan, pas très nombreux, ne contiennent, eux-mêmes, pas beaucoup de merveilleux. La Chanson de la croisade albigeoise est une des chansons de geste qui en contiennent le moins. Flamenca, le grand roman médiéval occitan, n'en contient pas. La chanson de geste inspirée par le cycle français, dite Roland occitan, en contient un peu, mais repris simplement des chansons de geste du nord.

En revanche, cette littérature occitane avait un charme certain. La langue était raffinée et pure. Elle avait quelque chose d'arabe, d'andalou,fernand-anne-piestre-cormon-french-1845-e28093-1924-le-harem.jpg qui rappelait l'Alhambra de Grenade, la mosquée de Cordoue. On la disait d'origine arabe. Les palais des émirs, fermés au monde extérieur, créaient un paradis terrestre, où les houris n'étaient pas des fées de l'air, mais des femmes de chair. La tendance profonde de l'arabisme n'était pas de placer le paradis au ciel, et de vénérer les anges, comme le christianisme, mais de tenter de créer sur Terre le monde idéal. À cet égard, il était réellement l'héritier de l'antiquité grecque, comme on l'a dit. Il est normal, logique que les philosophes grecs aient d'abord été connus des Arabes.

Cet arabisme est au fond à distinguer du courant islamique proprement dit, qui émane de la Bible. Chacun le sait - d'ailleurs souvent pour préférer l'arabisme à l'Islam.

Mais comme l'Islam était proscrit dans l'Occitanie médiévale, il ne restait que cette tendance orientale, cette façon de créer une langue raffinée et pure - et des cours d'amour recréant le paradis terrestre. Pour le nord, avouons-le, c'était hérétique. Le nord pensait comme Tolkien! Tolkien partageait les vues de saint Thomas d'Aquin, ennemi du courant averroïste.

On racontait que l'Occitanie ancienne accueillait les Cathares et leurs légendes, et je m'attendais à distinguer des traditions mythologiques ou gnostiques, dans la poésie en langue d'oc. Mais le monde des esprits y est, en réalité, peu présent. J'ai lu un jour un récit dit de Barlaam et Josaphat, en fait l'adaptation chrétienne de la vie de Bouddha Sâkyamuni. On y trouve des démons tentateurs, sans doute, mais elle contient quand même moins de merveilleux que l'histoire canonique du Bouddha telle qu'on la trouve en Asie. On n'y trouve pas plus de merveilleux que dans les autres légendes de saints - adaptées ou non de traditions préchrétiennes.

Il y a somme toute plus de merveilleux chez Frédéric Mistral, lui aussi un catholique traditionaliste, que dans la poésie médiévale en langue d'oc. Comme si le monde raffiné peint par les poètes - avec ses femmes idéales, sa nature pure - absorbait déjà toutes les aspirations au monde des anges, et même des fées! Le mystère était seulement dans le désir, et ce qui y point.

La poésie française du vingtième siècle a beaucoup aimé cette tendance. On peut la sentir chez René Char, mais aussi chez Louis Aragon, dans son espèce d'épopée Le Fou d'Elsa, qui tente de créer une mythologie autour d'une femme terrestre. Toutefois son appartenance au surréalisme le fait parfois avoir des CX-EV-OTH19.gifimages cosmiques rappelant davantage André Breton, chez qui l'aspiration au mythe nouveau était patente. Je reparlerai, à l'occasion, de Louis Aragon.

J'aimais lire la poésie occitane, m'en gorger, et me promener ensuite dans la campagne montpelliéraine, cherchant comme Philippe Jaccottet à saisir l'âme des éléments, l'espèce d'éclat insaisissable qui luit entre les choses. Mais j'aspirais, tout de même, à ce que, dans cette lumière, apparaissent des fées, des dieux, des anges, des figures! Malgré mon mysticisme spontané, je conservais mon besoin de mythologie.

Il en est sorti mon premier recueil de vers, La Nef de la première étoile. J'y faisais, des femmes belles que je croisais, souvent étudiantes, des houris au sens propre, donnant aux esprits de l'air leur visage - persuadé, comme je le suis toujours, que le corps des femmes est ce qui reflète le mieux sur terre la grâce céleste!

À ce titre, je veux bien être un peu moins âpre que Tolkien. Mais cette beauté pure n'est que de passage, il faut l'avouer. Et - il faut l'avouer aussi - il est un don de la nature dont individuellement on ne se rend pas toujours digne. Le modèle immortel en est bien au-delà de la matière, et l'illusion d'un certain matérialisme mystique est bien à rejeter.