19/12/2017

Dante et son ange gardien

fra-angelico-angelic-music.jpgJe suis allé en Italie, et, à cette occasion, j'ai décidé de lire les œuvres de littérature italienne que j'avais dans ma bibliothèque. J'ai commencé par le Pinocchio de Carlo Collodi – plein d'une fantaisie méconnue, digne d'Alice au pays des merveilles -, continué par la Storia della Colonna Infame de Manzoni - frappante par son horreur placée au bout de la machine juridique -, et enchaîné par les Fioretti di San Francesco - sublimes par la manière dont les êtres célestes du merveilleux chrétien s'insèrent naturellement dans le monde manifesté: je ne connais pas beaucoup d'œuvres qui le fassent aussi délicatement, aussi fortement, aussi divinement, et l'Italie est peut-être par excellence le pays de ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne. Sa peinture tend à le montrer.

Mais ce qui le manifeste tout particulièrement, c'est la Divine Comédie de Dante, dont, en lisant le Purgatoire et le Paradis, j'ai ensuite achevé la lecture complète, commencée il y a bien des années. Car c'est un texte grandiose, vertigineux de beauté. La trame narrative en est la visite progressive du monde spirituel tel que le percevaient les catholiques, et on peut parler de texte religieux en langue vulgaire, même si Dante était un laïc.

Certes, il est obsédé par l'évolution politique de l'Italie, à laquelle font constamment allusion les hommes qu'il rencontre dans l'autre monde. Il assimilait profondément la chrétienté au Saint-Empire romain, et était persuadé que les êtres célestes brûlaient de faire revenir l'empereur de Rome. Il l'attendait comme un messie, l'espérant en tel empereur germanique mort en fait assez vite, ce qui ne l'empêche pas de prophétiser son triomphal règne. Il divinisait Rome, comme le fera plus tard Pétrarque - dante 1.jpgdont le catholicisme m'a semblé, à la lecture de son traité De Vita Solitaria, plutôt feint, et comme un voile posé devant l'adoration de la tradition latine antique. Dante n'en est pas à ce point: il m'a paru bien plus sincère. Mais son mysticisme chrétien se mêle jusqu'à un certain point, chez lui, à une sorte de fétichisme, à l'adoration de choses plus passagères que ne l'est la divinité suprême. La mise sur le même plan, assez connue, de Judas et de Brutus le meurtrier de César, le dit assez: il adorait la forme romaine, qui pourtant ne devait pas s'imposer avec les siècles.

De façon néanmoins admirable, il pose la beauté de Béatrice comme devant tourner les yeux vers la divinité. Elle revient après sa mort pour le guider, et elle est pleine de sagesse - et même de science scolastique, d'une manière plutôt invraisemblable. Mais quel moyen pour un ami prêtre de donner à Dieu, à travers son apparence, le même attrait? Le souvenir n'en eût pas été aussi brillant, et Dante voulait unir la poésie et la théologie.

Mon idée, en le lisant, est que Béatrice est un voile pour l'ange gardien, car elle se comporte comme telle. Mais comme les anges ont un visage abstrait, et ne possèdent pas une forme distincte soulevant le cœur vers la divinité, Dante a préféré lui donner le visage de Béatrice. Fut-ce conscient? Je n'en sais rien. Le résultat n'en est pas moins très beau.

Il aurait pu aussi lui donner le visage intermédiaire d'une fée, comme on le fait en Orient, cela n'aurait pas perdu de sa beauté, et cela aurait gagné en vraisemblance. Il est possible à un être divin de connaître la scolastique, puisque saint Thomas d'Aquin fut certainement inspiré par les anges!

Dante dépendait en réalité de la poésie amoureuse occitane, qui faute de fées prenait des dames, après le rejet par l'Église des mythologies païennes, notamment celle de Bretagne, qui, comme la mythologie dante.jpgbouddhiste, contenait beaucoup de sages et bienveillantes Immortelles. Le paradoxe est que cela a amené à l'adoration des femmes terrestres: l'intellectualisation des fées vers les anges n'a laissé que les femmes humaines pour donner le sens de la beauté. Dante était dans un problème propre à son temps.

Il y a bien dans le Purgatoire des déesses, qui vivent dans le paradis terrestre, au sommet de la montagne, juste sous le ciel de la lune. Dante les appelle nymphes et en même temps étoiles, mais surtout elles sont l'allégorie des vertus théologales et cardinales. Il montre ce que la poésie chrétienne a fait de l'ancien panthéon: elle ne l'a accepté que s'il était intellectualisé et assimilé aux idées pures. C'était le moraliser; mais c'était aussi le figer, et les allégories de Dante n'y échappent pas, notamment dans ce passage du paradis terrestre - lequel, étant de nature élémentaire, déploie les événements historiques en formes imaginatives. Mais celles-ci, quoique belles en soi, manquent de vie propre, soumises qu'elles sont dante-theredlist.jpgà des idées nettes. Seule Béatrice demeure vivante en elle-même, transcendée par son départ vers l'autre monde, mais toujours bien présente auprès du poète.

Avant que celle-ci ne le guide, comme on sait, Dante était conduit par l'ombre de Virgile, qui est aussi une sorte d'ange gardien déguisé, de mon point de vue. 

Les formes imaginatives sont présentées dans la Divine Comédie comme des illusions: elles émanent de la Terre. Le paradis céleste n'en contient donc guère. Les anges et les saints y sont avant tout des flammes et des globes de clarté qui s'ordonnent en symboles - tels que la Croix, ou l'Aigle, ou la Rose.

C'est là que néanmoins se trouvent des beautés vertigineuses, dignes des épouvantes visionnaires d'un William Hodgson ou d'un David Lindsay, mais plus claires et apaisantes. Il voit, en un cône se terminant par le point brillant de Dieu, les neuf cercles des hiérarchies angéliques, et on est alors transporté dans un autre monde. Puis il distingue la Trinité, au sein de la divinité, parce que son regard évoluant, il lui montre des formes successives, toujours plus grandioses. Ce qui est une doctrine en soi sublime. La Trinité lui apparaît comme trois cercles de couleurs, nous ne savons pas lesquelles. Aucun poème médiéval occidental n'a des visions aussi splendides, sans doute. C'est le modèle de toute poésie mystique. Et toute poésie mystique allant encore plus loin dans l'abstraction pèchera, car Dante a tiré le plus possible la corde dans ce sens; une poésie sans images distinctes, fussent-elles épurées à l'extrême, ne peut pas se dire, de mon point de vue, réussie: la poésie s'appuie sur les formes, elle est un art.

03/12/2017

Mythologie de l'amour courtois

finamors1.jpgL'amour courtois, inventé par les poètes languedociens médiévaux, était fondé sur le culte de la dame, considérée comme une déesse - et à laquelle on devait être d'une fidélité absolue, en montrant les vertus chevaleresques habituelles. Les Italiens du Dolce Stil Novo l'ont prolongé et sublimé, et l'on trouve volontiers, parmi eux, l'idée qu'un regard bienveillant suffit au bonheur de l'amant, qu'il n'a jamais eu de but précis et qu'il est heureux d'avoir aimé, puisque cela l'a porté à s'améliorer moralement. La femme a une semblance d'ange, elle est une étoile conductrice, et elle cristallise même, parfois, la lumière de l'étoile du matin, comme le disait Guinizzelli.

Je dois avouer que même si le principe m'en paraît noble et beau, j'ai un peu du mal à voir comment il peut s'appliquer dans la vie, car si les femmes cristallisent bien la beauté céleste, elles le font collectivement, et en même temps imparfaitement, de telle sorte qu'il est difficile de parvenir à faire d'une belle l'unique objet de ses vœux, si une relation particulière ne s'installe pas, et si elle ne montre pas à son tour de l'amour. Les formes idéales de l'air sont plus belles encore, à celui qui les voit, et les nymphes célestes telles qu'elles apparaissent dans les rêves ont une lumière qui leur vient de l'intérieur, tandis que chez la femme mortelle, elle tombe d'en haut, vient de l'extérieur. La différence est bien sûr que l'amour d'une femme terrestre se fait sentir plus profondément. Mais si c'est juste pour la contemplation, je ne sais pas si la poésie médiévale était bien sensée.

On n'aimait pas seulement une femme, cependant, mais aussi une dame. Les seigneuries, au Moyen Âge, étaient dites issues de demi-dieux, d'anges jadis unis à des femmes. La Bible en parle, et on établissait des généalogies remontant à Noé. En tant que telle, la femme était donc sublimée, et reflétait d'une façon toute particulière la divinité. Même si les êtres célestes qui avaient fondé les lignées et dont les mythologies païennes parlaient en les divinisant, avaient été diabolisés par saint Augustin et le catholicisme, le culte de la 4241e258fb4f6da1582241967bc3247e.jpgmaison noble persistait, et l'on voyait dans la dame l'écho de la reine des fées, ainsi que le poète anglais Spenser le proclamera pour la reine Élisabeth. Les anciens Germains avaient eu, de temps en temps, des reines régnantes, et la féodalité était en réalité dominée par les anciens Germains installés dans le monde romain.

Un problème pour les poètes est néanmoins apparu: la conversion des seigneurs mêmes au christianisme rendait impossible la référence explicite à l'origine enchantée des lignées, même si les chroniques franques continuaient à rappeler que Mérovée était né d'un homme-serpent uni à une femme mortelle. En français, dans les chansons de geste, on n'en trouve guère de trace, alors que, en Scandinavie, dans la mythologie germanique, cela se disait, et que, en Asie, cela se proclame encore, comme pour les rois khmers, issus de la fille d'un roi-serpent. Il était malséant pour un poète chrétien d'en parler, et c'est sans doute là qu'est né le concept de bienséance: il était issu des convenances chrétiennes, et non du classicisme antique. Racine non plus ne trouve pas convenable de trop faire dans la mythologie, comme les tragédies antiques qu'il imite.

Les troubadours et leurs épigones toscans n'ont donc pas trop ouvertement lié leurs dames à des êtres sublimes, et se sont généralement contentés d'aimer des femmes incarnées, des corps gracieux, des qualités humaines, des titres de noblesse. Or, cela rabaisse le désir, puisque cela l'oriente davantage vers des choses terrestres, charnelles ou sociales. Et en un sens, plus que le christianisme, cela rappelle la décadence du théâtre antique dénoncée aussi par saint Augustin, l'accusant de mettre en scène des dieux commettant des adultères pour autoriser chez les hommes les mêmes fautes. Si les êtres célestes ne sont que des hommes déguisés, on tend à une nouvelle forme d'idolâtrie. J. R. R. Tolkien blâmait avec énergie l'amour courtois qui divinisait des êtres terrestres: c'était la suite rabaissée du paganisme, à ses yeux.

Le christianisme n'autorisait que le culte des saintes, des êtres véritablement célestes, du ciel moralisé, et 12043086_1623425454586853_644672585960153718_n.jpgreprésenté éventuellement par des femmes pures. L'amour courtois avait pour pendant les fiançailles mystiques avec les saints et les saintes vivant dans les étoiles.

La poésie latine l'a abondamment développé, par exemple sous la belle plume de Hildegarde de Bingen, ou de Hugues de Saint-Victor, ou bien encore d'Amédée de Lausanne. D'autres encore sont connus, qui ont plus ou moins accentué la sensualité de leurs vers, s'attirant pour ainsi dire par avance les foudres de Calvin. François de Sales du reste admettait que l'hypocrisie pouvait exister, qu'il y avait eu des abus, des évêques ayant donné, dans des tableaux, les traits de leurs belles à la sainte Vierge.

Mais même dans le sensualisme, la tradition de la fée, entre la femme et la sainte, restait. Il suffit de lire Brantôme pour s'en apercevoir. Il est souvent érotique, et cru. Mais il présente bien des dames comme étant surnaturelles, comme liées au ciel, aux anges, à Dieu. Louise de Savoie en particulier est de cette nature, chez lui. Elle connaît les signes des astres, et lit au fond des âmes, dira aussi sa fille Marguerite de Navarre.

La France du nord, plus germanisée, a été à cet égard plus explicite, plus claire que celle du sud. Pensons à Chrétien de Troyes et à son Yvain, le meilleur peut-être de ses récits. Il n'est pas vrai que le héros éponyme aime une femme mariée, puisque, quand il la rencontre, il vient juste de tuer son mari. Elle veut qu'il le remplace, et il accepte. Ensuite il commet des fautes, et est exilé du royaume de la dame. Il doit reconquérir l'un et l'autre par ses belles actions. Mais la dimension mythologique n'est pas cachée par Chrétien de Troyes. La dame est explicitement qualifiée de magicienne et de fée; son royaume est véritablement enchanté.

La morale est deux fois sauve, puisque Yvain aime une veuve, non une femme mariée, et que son respect pour elle est justifié par sa nature ontologiquement supérieure. Que l'Église ait condamné le culte des nymphes et autres divinités terrestres n'empêche pas Chrétien de rester poétiquement et moralement cohérent, en rétablissant la fée dans sa dignité. Il se réclamait implicitement du paganisme breton, dont la logique était encore comprise, comme cinq siècles plus tard Pierre Corneille se réclamera de la logique du paganisme grec, pour justifier la vraisemblance de ses pièces mythologiques.

La critique moderne minimise honteusement cette dimension mythologique de Chrétien de Troyes; elle est bien présente, c'est complètement indéniable, et Yvain passe des épreuves qui ont trait au monde spirituel. Le matérialisme seul empêche de le voir.

Le lien avec le christianisme est même plus clair que dans la mythologie grecque, et c'est certainement pour cette raison que les Français du nord ont aimé la mythologie bretonne. Par sa beauté de femme, la fée oriente le regard vers les anges, et les le-lion-contre-le-serpent.jpgêtres qu'Yvain combat, des hommes, s'apparentent aux démons. En choisissant le lion contre le dragon qu'il combat, en choisissant de l'aider, il oriente encore le regard vers le ciel, les astres, contre les êtres terrestres, inférieurs. La gratitude du lion est évidemment de nature céleste, même si elle renvoie aussi à des vertus du héros.

Cette dimension morale de la mythologie était, sans doute, présente chez les anciens Grecs, mais de façon moins nette, et les Romains l'avaient diluée, ne la comprenant plus guère. Cela aussi est méconnu, injustement méprisé par la critique moderne.

Il est néanmoins vrai que, dans la littérature occitane, la mythologie bretonne ne s'est pas tellement imposée, et que son influence n'y a été indirecte. Comme l'idée qu'elles descendissent des anges errant sur terre n'est pas donnée par les troubadours, ceux-ci sont apparus à J. R. R. Tolkien, bon catholique amateur comme Chrétien de Troyes de mythologie antique, comme douteux. Même leur disciple Dante, qui a pourtant tenté de sublimer leur enseignement, n'a pas reçu son approbation: Béatrice n'avait pas été consacrée par Rome, et le culte restait beaucoup trop personnel et subjectif à ses yeux. J'en ai déjà parlé.

01/11/2017

Anges classiques et romantiques, de Dante à Dantand

dante3.jpgJe me suis demandé, en lisant son grand poème, pourquoi Dante n'avait pas donné à Virgile, à Béatrice, à saint Bernard, qui le guident dans l'autre monde, le simple visage de son ange gardien, dont ils remplissent si manifestement les fonctions. Mais on ne sait pas forcément que si les anges, tels qu'il les décrit, sont beaux, ils sont aussi assez figés, peu humanisés. Ils ont des ailes d'or ou d'émeraude, des robes blanches comme la neige et disent quelques mots hiératiques, mais ils demeurent lointains, abstraits, dégagés de l'expérience humaine, tels des extraterrestres qui ne fréquenteraient les Terriens qu'à distance. Ils n'ont rien des anges romantiques si humanisés de Lamartine, Vigny, Veyrat, Dantand, Hugo, mais sont plus dignes, bien au-delà des dieux antiques.

Cela a quelque chose d'un peu déstabilisant, car l'âme dévote a besoin de ressentir les êtres divins comme étant proches. François de Sales ne sera pas aussi mystérieux, en proposant de concevoir son ange comme étant en rase campagne et montrant, au fidèle, en haut le paradis, en bas l'enfer. Plus qu'à Dante, il fait penser aux Fioretti di san Francesco, qui évoquent des anges plus accessibles, venant frapper à la porte du monastère et discutant alors qu'on refuse de leur ouvrir.

Certes, on ne peut pas reprocher à Dante un éventuel manque de conformité au dogme: le christianisme a dès le départ voulu rendre plus dignes et plus abstraites les figures spirituelles que ne l'avaient été les immortels de l'Olympe. Les anges sont donc apparus comme des êtres allégoriques et rituels, et les démons aussi, au fond, ce qu'a résumé Chateaubriand en faisant des uns et des autres de simples personnifications des vices et des vertus de l'être humain. Il désapprouvait donc qu'on fît d'eux des récits, puisqu'ils n'avaient pas de vie propre.

Mais à la conscience romantique et plus généralement humaine, cela manquait, que les histoires d'êtres fabuleux. C'est ainsi que Maurice Dantand a défini les dieux de l'Olympe comme des anges exilés sur Terre, thor_weilding_mjolnir_by_arthur_rackham.jpgc'est ainsi que Wagner a ressuscité les dieux d'Asgard, c'est ainsi que Tolkien a créé l'histoire de ses Elfes, c'est ainsi que Jack Kirby a créé ses New Gods et ses Eternals, à demi des dieux ou des anges. C'est même à cause de cela, à vrai dire, que la Renaissance avait tenté de ressusciter l'ancienne mythologie grecque, que Corneille regrettait qu'on rejetât, peut-être même à cause de cela que les poètes médiévaux se sont jetés sur l'aubaine de la mythologie bretonne, avec ses fées, ses nymphes, ses mages, ses héros. Le christianisme n'avait pas résolu le problème du merveilleux. En le moralisant à l'extrême, il privait la poésie de sa substance, la religion même de son accessibilité. François de Sales s'en était rendu compte et, avant lui, François d'Assise et ses disciples.

Pourtant, l'Église avait tâché à sa manière de résoudre la difficulté, justement de la façon que Dante montre: donner aux anges trop abstraits le visage de saints défunts. Car leur donner celui de Virgile et de Béatrice était osé, et ressortissait à la licence poétique. Toutefois Dante s'en sort en assurant que ces deux sont venus à l'instigation de la sainte Vierge et de sainte Lucie, sa patronne intime: elles leur ont recommandé de l'aider à retrouver le sentier perdu. Du reste dans le paradis le poète revient pour ainsi dire totalement dans les clous en montrant comment saint Bernard l'a conduit auprès des saints apôtres, qui seuls lui parlent: les anges demeurent éloignés de lui.

François de Sales n'a évidemment pas négligé le culte des saints, ni Joseph de Maistre, puisque, dans Du Pape, il fait d'eux les nouveaux dieux, reprenant ainsi à son compte la doctrine traditionnelle; il cite d'ailleurs Dante.

Les évêques ne pouvaient pas penser que cela ne marcherait pas, car ils étaient persuadés que les dieux de l'Olympe étaient en réalité d'anciens hommes divinisés. Opposant les anges purs aux démons affreux, ils ne lare.jpgconcevaient guère d'êtres intermédiaires, sinon en les diabolisant. Diviniser des hommes bons, des saints, était donc répondre, à leur sens, à l'aspiration des peuples.

Toutefois ceux-ci devaient continuer à vénérer les fées, les génies, les esprits domestiques. À l'Église faisait obstacle la réalité d'un monde élémentaire qui, dans la conscience populaire, n'était pas forcément mauvais. La détente de l'élastique tiré à l'extrême par les évêques devait certainement provoquer la ruée vers les machines, l'apparition de la science-fiction, la croyance inverse que les forces terrestres étaient bonnes, et que le ciel était vide. En quelque sorte, les religieux avaient trop tiré sur la corde. C'était, pour utiliser un autre proverbe, un retour de bâton.

La théologie s'inspirant de la philosophie antique, elle était fréquemment dans les catégories générales et abstraites, ou les polarisations théoriques, et la vie, même, était plus nuancée et plus ambiguë. D'avoir placé, comme l'a fait Dante, une femme jadis aimée parmi les anges, atteste de la résistance du sentiment amoureux à s'avouer coupable par essence; d'avoir fait de Virgile un guide spirituel atteste de la résistance du paganisme, du culte des dieux qui ont fondé Rome, des Lares et des Pénates auxquels renvoient justement les esprits domestiques tels que les Sarvans de Savoie ou les Korrigans de Bretagne. C'est un nœud que n'a pas su vaincre, sans doute, le catholicisme.