17/09/2014

La dissertation en France: souvenirs de la Sorbonne

Chapelle-Litt-01-petit.jpgQuand j’étais jeune, j’ai préparé l’Agrégation de Lettres, et ai été admissible; peut-être un jour je la préparerai à nouveau, car quand on est deux fois admissible, on acquiert des avantages d’ordre financier. Ce que j’aimais, dans la préparation de ce concours, c’est les épreuves dites techniques: le latin, l’ancien français, la grammaire; c’est là que j’ai eu mes meilleures notes. La dissertation de Littérature comparée me convenait à peu près, également, car j’aimais les œuvres choisies, et la perspective retenue: il s’agissait de littérature européenne, et non seulement française, et le lien avec les mythes, les archétypes, était entretenu; cette discipline, de fait, était issue, de l’aveu de Georges Gusdorf, du romantisme et de la considération que des idées pures, situées au-delà des mots, présidaient aux littératures de tous les pays. Mais là où je péchais, c’était en Littérature française.
 
À vrai dire, j’en détestais l’esprit. Les sujets étaient conçus à l’intérieur de la tradition nationale, niant l’existence du reste. Je me souviens que l’année de mon admissibilité, il y en avait un sur La Bidauld-tivoli (1).jpgChartreuse de Parme qui prétendait que c’était une œuvre pleine de merveilleux et de romanesque. On aurait dit que les auteurs du sujet avaient fait exprès de croire que la littérature normale était épurée comme du Racine, naturaliste comme du Zola. Mais à comparer des Mille et une Nuits, du Vathek de Beckford et du Manuscrit trouvé à Sarragosse, on ne voit pas trop de quelle manière ce sujet pouvait se justifier. L’auteur de la citation devait être un exalté qui, admirant Stendhal, voulait limiter la portée du merveilleux à quelques déguisements de Fabrice del Dongo, quelques rêveries sur le Tasse ou l’Arioste. Il aurait été plus sensé de dire que Stendhal avait cherché à placer du romanesque dans une époque récente et que cela créait un contraste mêlant le merveilleux au burlesque, à l’ironie. L’Italie était peut-être plus romantique que la France, mais il ne faut pas confondre le merveilleux et l’exotisme.
 
Cela dit, je pouvais toujours en discuter, peser le pour et le contre. Mais prendre au sérieux d’emblée une telle affirmation m’était assez difficile. Et puis à quoi bon en discuter? Combien même cela eût été vrai, quelle preuve cela apportait de la qualité du roman? J’avais le sentiment qu’on ne devait JcaKxqQ4R2NEXTVxc3MD3DhWysw.jpgargumenter qu’en tournant autour du pot, sans aboutir à une idée esthétique claire. L’intérêt du roman est sa tension entre l’aspiration au fabuleux et l’ironie qui ramène à terre; mais les scènes impliquant le comte Mosca étaient assez cyniques pour qu’on ne puisse pas prétendre que l’ensemble était comparable aux Mille et une Nuits! Au bout du compte, c’était un roman se passant dans l’Italie récente et teinté de merveilleux, irrigué de l’atmosphère des pièces italiennes de Shakespeare, ou des opéras italiens de Mozart. Mais le merveilleux à cause de cela y était réduit au sentimentalisme, à l’exotisme, à l’affection plutôt surfaite que Stendhal avait pour Milan.
 
Cependant, je sentais bien qu’il fallait faire semblant de trouver ce roman parfait, divin. J’en étais d’autant plus indisposé que je venais de la Savoie, où l’on avait bien connu les princes italiens, et l’atmosphère psychique décrite par l’écrivain dauphinois; or, en ce qui me concerne, je ne le regardais pas comme quelque chose d’étranger, digne d’extase: c’était mon univers habituel; Jacques Replat plaçait continuellement des fées, dans le paysage savoyard - François de Sales des anges!
 
Cela me rappelle un professeur de l’université de Chambéry, qui, allemand, me disait être consterné par la lecture récente qu’il avait faite d’un livre sur le romantisme écrit par un professeur de la Sorbonne, et qui posait celui de la France comme le parangon du romantisme européen, qui n’évoquait qu’à peine celui de l’Allemagne, ou de l’Angleterre. C’était le sentiment qu’on avait dans la Littérature française à la Sorbonne quand on préparait l’Agrégation: on en faisait des tPort-Royal-des-Champs_-_buste_Jean_Racine.jpgonnes sur la tradition nationale, sur Racine, et les autres. Cela me semblait ridicule. Le rationalisme qui prévalait dans cette littérature et dans l’art même de la dissertation, je ne le partageais aucunement. Je me souvenais d’Amiel disant qu’en Allemagne on apprenait à penser de façon philosophique, qu’en France on apprenait à faire du discours élégant. Je m’ennuyais. Apprendre le latin et la grammaire me paraissait bien plus utile. Mais l’épreuve qui comptait le plus est justement celle qui me paraissait la moins digne d’être prise au sérieux, la plus marquée par les préjugés nationaux, la plus typiquement française, ou parisienne. C’était donc assez difficile.
 
Je pense aujourd’hui, naturellement, qu’il faudrait supprimer l’Agrégation, laisser ses épreuves à la Sorbonne ou aux grandes écoles, et que les autres universités aient leurs propres diplômes, qu’enfin le recrutement se fasse sans passer par l’État central. Mais ce système fait l’objet de beaucoup de fétichisme, en France: c’est la mode de Paris étendue à l’univers entier, et regardée comme sacrée d’emblée. Le centralisme, je pense, n’a pas réellement d’autre motivation, en profondeur.

20/08/2014

La polarité mâle de l’État

Penthésilée_BnF_Français_599_fol._27v.jpgL’État, en Occident, est polarisé vers le sexe mâle. C’est pourquoi  il exerce volontiers sur les femmes une attirance spontanée; elles tendent à rechercher, comme amant, son incarnation. Il est issu du héros antique, dont il est comme l’abstraction. On attend de son chef d’être digne d’Auguste, ou de ses copies jugées conformes au sein de la tradition nationale, par exemple Napoléon. Or, si son caractère abstrait, purement juridique, était assumé pleinement, cela n’arriverait pas.
 
Du reste, si un jour c’était le cas, il ne pourrait plus être mâle de façon particulière: il faudrait qu’en plus de son aspect paternel il acquière une essence maternelle qu’en général il n’a pas. Même quand une femme le dirige, elle s’efforce, au fond, de se conduire comme un homme: elle devient l’Amazone Camille, qui aidait Énée, mais elle ne devient pas la princesse Lavinie, qu’il aimait.
 
Lorsqu’il en sera ainsi, l’État dépendra de l’amour que se portent les hommes, rassemblés sous une seule mère, et non pas simplement de la contrainte exercée par un père qui n’aime que secondairement. Mieux encore, le débat se fera moins polémique, parce que moins passionnel; il est évident, à tout œil non prévenu, que l’État occasionne des combats de coqs, que l’honneur viril de ceux qui prétendent aux plus hautes fonctions, comme on dit, est davantage en jeu que les visions d’avenir et l’art de les matérialiser dans le présent.
 
Les lois sont, ainsi, faites par des hommes pour des hommes, et peut-être que cela explique la tendance naturelle des femmes à s’y soumettre plus volontairement que les hommes: ces derniers se sentent en rivalité avec ceux qui les ont créées, comme les lions mâles quand vient la saison des Ardhanarishvara_02.jpgamours. Un État androgyne pourrait être aimé de tous, au lieu que les hommes cherchent essentiellement à le conquérir ou à rivaliser avec lui. Cela n’empêcherait le respect que chez ceux qui, saisis uniquement par le caractère de leur propre sexe, restent en quelque sorte dans un état antérieur à l’humanité pleinement moderne, un état barbare, faisant penser au bon mot de Tristan Bernard: Le chaînon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous. Car l’homme final tend lui aussi à l’androgyne, comme dans le shivaïsme. Il réunit les qualités des deux sexes et cesse de vouer un culte à ce qui a été donné par une nature imparfaite et désunie.
 
Alors les forces du sentiment, de l’émotion, complèteront les principes purement intellectuels et abstraits, extérieures à la vie intime de l’être humain, qui dominent l’Occident. Le romantisme apparaîtra comme aussi nécessaire à l’avenir de l’humanité que le classicisme, pour ainsi dire. Et ils cesseront de s’affronter, mais trouveront à s’unir idéalement.
 
L’État ne sera pas centralisé, mais la force du centre sera compensée par le désir de liberté, le besoin de dispersion et de respiration; pour parler comme les romantiques allemands, Apollon vivra en bonne entente avec Dionysos, au lieu de le brimer, de le bâillonner. Pour autant, il n’y aura pas un renversement factice, illusoire, ressortissant au sentimentalisme: on verra enfin le dieu qui, entre Apollon et Dionysos, les unit, les tient ensemble tout en maintenant à distance leurs tendances propres, afin qu’elles ne règnent plus de façon absolue, ou ne s’affrontent en vain. Il sera l’androgyne suprême et final, et répudiera autant ceux qui rejettent les poètes que ceux qui ne veulent vivre qu’en poètes. Les antagonismes futiles, creux, propres au débat démocratique particulièrement en France, mais aussi aMarivaux.jpegilleurs, apparaîtront comme artificiels et dénués de sens commun, comme ne s’appuyant sur aucune réalité.
 
Marivaux, dans une de ses pièces, disait joliment que les lois étaient masculines et donc imparfaites: leur caractère mâle ne leur faisait représenter que la moitié de l’univers, l’autre moitié étant femme, et les dieux voulant que les lois représentent le fonctionnement global du cosmos intimaient l’ordre à l’humanité de faire assumer à ses cités sa polarité féminine, et que seule la force brutale des hommes avait imposé dans les traditions une idée contraire. Il parlait d’or. La guerre des sexes, d’une certaine manière, bien plus que le désir sexuel, comme le croyait Freud, est la source de la plupart des problèmes qu’on rencontre en politique: l’impossibilité d’accorder, dans la société, les deux pôles de l’être humain, de les équilibrer.

29/06/2014

Les sources cosmiques de l’égalité

liberte-egalite-fraternite.jpgLes sociétés humaines s’appuient sur des principes éthiques, tels que la liberté, l’égalité, la fraternité, ou d’autres encore, mais la science de l’Occident moderne ne dévoile pas où ils se trouvent appliqués dans la nature. Cela pose à mes yeux un grave problème, car dans la réalité, les hommes n’agissent pas selon de beaux discours, mais selon des modèles qui leur sont proposés, notamment au cours de leur éducation, par ceux qui se posent comme parlant du réel: les savants. Le résultat est que l’égalité apparaît comme une jolie fable, un ornement de discours, destiné à justifier des actions qui vont en fait dans le sens d’intérêts privés. En France, par exemple, on s’en sert pour donner des excuses au pouvoir central lorsqu’il supprime des libertés locales - telle que le droit de parler la langue qu’on veut, ou d’enseigner l’histoire régionale; or, le but, dans un ordre naturel dominé par l’esprit de compétition, peut être simplement d’imposer la volonté de Paris.
 
Il ne suffit pas, cependant, de critiquer cette espèce de nihilisme caché, car en soi l’égalité est assez File0012.jpgressentie comme bonne pour qu’on ne justifie pas, de ce que la science moderne ne dit pas où elle la voit dans l’univers, sa suppression de principe, et son remplacement par la loi du plus fort. La tendance existe en Amérique; mais en Europe, on ne s’en satisfera pas. Il faut aussi, par conséquent, dire, à la fin, où l’égalité existe, au sein du cosmos: dans quelle partie. Or, les anciens l’ont dit, avec raison: le soleil brille pour tout le monde; et ce n’est pas un simple hasard, dont la science ne puisse rien faire: il s’agit bien d’un fait objectif, et constitutif. Là est la source du sentiment d’égalité: dans l’idée que ce fait, le soleil brille pour tout le monde, peut être érigé en principe!
 
Il doit l’être, si on veut développer l’égalité sociale: ce fait est le germe à partir duquel on peut créer un ordre nouveau. Car celui-ci ne saurait être établi à partir du néant, simplement parce que quelques-uns l’ont décidé, ont pensé pouvoir imposer leurs lubies - miraculeusement, à une nature qui n’en veut pas! Il faut partir d’une base.
 
Mieux encore, l’égalité en devient précisée dans son contour, et on sait, si on observe le fait même, comment la développer socialement: à cet égard, la confusion, entretenue par ceux qui s’en servent pour leurs intérêts propres, s’arrête.
 
En effet, le soleil brille pour tout le monde, mais pas de la même façon: l’égalité n’empêche pas la diversité, elle ne contraint pas à l’uniformité. Pour certains, il brille six mois de suite, pour d’autres, il nc1a015cd.jpg’y a jamais d’écart de durée entre le jour et la nuit. Et puis il existe des régions où les nuages sont plus ou moins nombreux: on ne peut pas l’empêcher. L’égalité ne doit donc pas devenir une obsession, même s’il est souhaitable que ceux qui ont trop de soleil se protègent de ses rayons, et que ceux qui n’en ont pas assez disposent de moyens de répercuter sa lumière, afin de ne pas rester dans l’obscurité: ne serait-ce qu’en s’autorisant à voyager au soleil, comme on dit!
 
Il apparaît, également, que le jour doit être continuellement tempéré par la nuit, ou sporadiquement par des nuages, et qu’il est mauvais de s’éclairer à tout bout de champ, que l’homme a besoin de repos, d’obscurité.
 
En outre, le spectre des couleurs, existant dans la lumière, rappelle que, au point de vue culturel, aucune couleur ne doit prévaloir, qu’aucune n’est la lumière même. Car la diversité s’exprime aussi par ce biais. Ce qui importe, certes, est l’éclat de chaque couleur; mais la teinte qu’a chaque culture rappelle qu’aucune tradition n’est mauvaise en soi, puisque toutes contiennent un reste de lumière. Le principe d’égalité bien compris amène donc à approuver la diversité culturelle, et à consacrer la liberté individuelle sous ce rapport; mais il amène aussi à la fraternité, puisqu’il s’agit également d’aimer toutes les formes de culture, toutes les teintes que peut prendre la lumière dans la société - ou sur terre. Car il n’y a pas réellement de solution de continuité entre la biodiversité et la diversité culturelle: 69667ec9.jpgla même force qui a agi dans la nature sensible se poursuit dans l’âme humaine. Teilhard de Chardin parlait, à cet égard, pour les langues, de début de spéciation: la force qui les créait était la même que celle qui avait créé les espèces animales au cours des temps. Elles restent, certes, dans la sphère humaine; mais lorsque cette force quitte l’animal pour entrer dans l’humanité, elle crée les peuples, les langues, les cultures.
 
C’est donc bien en partant de ce qui, dans l’univers, applique le principe cosmique d’égalité qu’on peut non seulement évaluer sa légitimité sociale, mais aussi le comprendre et l’appliquer de façon correcte. Si on continue à dire qu’il émane de la pure subjectivité humaine, on ne pourra plus le développer; les politiques apparaîtront comme des orateurs creux, car on leur attribue de moins en moins la capacité à faire des miracles!