01/01/2015

Inexistence de Dieu, culte de la pensée claire

attachment-600x419.jpgJ’ai évoqué récemment le lien entre la certitude de l’inexistence de Dieu et le plaisir de se faire une sorte de mal métaphysique, de se persuader qu’il n’y a partout qu’abîme. Je crois que si c’est à Paris que, dans le monde, on est avec le plus d’énergie convaincu de l’inexistence de Dieu, c’est parce que le catholicisme français lui-même avait cette tendance à se faire du mal à soi-même en se déclarant pur néant, et en ne contemplant, à l’extérieur, que vide absolu. 
 
Vient-elle du jansénisme? Il ne serait pas forcément inapproprié d’en distinguer les prémices chez Blaise Pascal, ou Jean Racine. Mais c’est, assurément, depuis le milieu du dix-neuvième siècle que le catholicisme en France a pris cette orientation: Baudelaire lui est liée, Lamennais aussi, et, plus tard, de façon assez claire, Barbey d’Aurevilly, Bloy, Bernanos. Finalement le sentiment de l’absurde, ces écrivains le partageaient, et leur exaltation mystique a tendu à en faire une métaphysique.
 
Mais on pourra demander ce qui, dans cette lignée culturelle française, a pu favoriser une telle tendance. Certains diront que cela vient de ce que les Français sont très intelligents, et qu’ils sont les seuls à avoir compris en masse que Dieu n’existait pas. Mais même si la pensée en est présente chez les philosophes de Paris, elle est trop flatteuse pour qu’on s’y arrête. Il doit s’agir d’autre chose.
 
Ce qui caractérise les Français, ce n’est pas leur intelligence, mais qu’ils mettent leur être profond dans leur pensée, leur entendement, leur capacité à concevoir: ils sont par essence intellectualistes. Or, par ailleurs, ils subissent l’aspiration romantique de l’esprit global: ils ont vécu le christianisme; ils appartiennent encore à l’Occident. Ils s’exaltent donc pour leurs propres pensées, quand elles leur paraissent logiquement enchaînées, brillamment exposées, jusqu’à en faire des principes universels.
 
La question est néanmoins de savoir pourquoi leurs pensées ne contiennent pas la divinité. Les philosophes antiques l’intégraient bien. Tout se passe comme si Dieu lui-même avait quitté la sphère de l’entendement; en soi-même, celui-ci ne le trouve pas.
 
Descartes, dans ses Méditations métaphysiques, avait établi l’existence de Dieu par la pensée intellectuelle seule: reprenant le raisonnement de saint Anselme, six siècles plus tôt, il disait que 747727.jpgpuisque je conçois Dieu parfait, il ne peut rien lui manquer dans ma conception, pas même l’existence; je ne peux donc le concevoir que comme existant. Mais ce raisonnement s’appuyait sur un reste d’expérience de la divinité au sein de la pensée: celle-ci était regardée, dans les temps anciens - comme plus tard chez Hegel -, comme participant de la divinité. Ce que je concevais s’appuyant sur la foi, il ne pouvait pas être que je conçusse quelque chose d’inexistant, si ma pensée se confondait avec la logique pure, qui était celle de l’univers même. Or, Descartes est déjà dans le cas de ne saisir de cette vie de la pensée humaine, en tant qu’elle est mêlée à la pensée divine, qu’une sorte de squelette. Cela a aussitôt été vu par Pascal, qui réclamait une expérience de Dieu plus directe. Mais la pensée de l’homme, désormais enfermée dans son crâne, la contenait-elle encore? Les penseurs français ont ressenti que ce n’était pas le cas, que la pensée n’avait pas de pivot clair, qu’elle se mouvait selon les caprices de l’âme, qu’elle pouvait prouver tout et son contraire. Et comme ils plaçaient le fond de leur âme dans leur pensée, il leur apparaissait que l’âme était vide de Dieu.
 
Si l’on compare avec la Savoie, l’on découvre que, pour François de Sales - à l’image des mystiques rhénans -, l’être profond se situe au-delà de la pensée, dans une cime de l’âme inaccessible à la conscience diurne - cime que Jeanne de Chantal son amie disait être le fond du cœur. De cette sorte, le catholicisme put se maintenir avec son merveilleux propre, en Savoie, jusqu’au début du vingtième siècle: le culte de la raison lui était étranger; le jansénisme même y était tempéré.
 
On peut supposer que la situation est comparable dans les pays catholiques moins intellectualistes que la France, davantage situés dans la sensation, tels que l’Italie ou l’Espagne - où, sans croire en toute conscience en Dieu forcément, on en apprécie les manifestations sensibles - les formes religieuses traditionnelles.
 
Le catholicisme a partout cultivé le martyre, l’esprit de pénitence; mais les Français sont ceux qui l’ont le plus placé dans la pensée, la philosophie, et c’est ainsi qu’est apparue l’évidence de l’absence métaphysique de Dieu dont les intellectuels parisiens parlent si souvent.
 
Il existe néanmoins une pensée qui pénètre le mystère de l’âme: en tout cas le romantisme allemand en fut convaincu, au grand scandale à la fois des catholiques traditionnels et des rationalistes nouveaux. Victor Hugo y crut.

16/12/2014

L’esprit des grandes plaines de France (centralisme)

joseph.jpgJoseph de Maistre a été souvent mal compris par des penseurs qu’obsédait la question de la laïcité et de la république face à la royauté de droit divin: on le classe parmi les opposants à la Révolution sans voir ce qu’avait de révolutionnaire sa conception de l’histoire. Car sa force fut son romantisme, son opposition à la philosophie des Lumières qui le plaçait également en opposition au classicisme et lui faisait renouer avec la philosophie médiévale. En particulier, il pensait que l’histoire n’était pas faite par l’intelligence humaine, mais par les forces inconscientes qui animent les pulsions. Il n’importe pas tant qu’on croit que dans l’inconscient il y ait un dieu qui organise l’humanité à son insu, ou pas. Car même si on ne croit pas en Dieu, la logique de Joseph de Maistre est d’attribuer à la nature la construction des nations, ou de leurs institutions: et contrairement à ce qu’on croit, Maistre ne parlait pas de Dieu à tort et à travers; il a bien dit que la monarchie en France et ailleurs s’était bâtie spontanément, à partir des forces de la nature seule - non de la théologie.
 
Or, c’est ce qu’on ne lui pardonne pas: même les royalistes préfèrent penser que l’intelligence humaine a créé en la monarchie un système idéal; et alors les républicains ont beau jeu de leur répondre que l’intelligence des révolutionnaires était plus grande, étant née au siècle des Lumières! Mais Maistre allait jusqu’à s’opposer aux théologiens de Rome lorsqu’il s’agissait de déterminer de quelle façon s’était créée l’institution papale: car pour lui, saint Pierre avait agi comme en rêve, dans un état semi-conscient - il avait été inspiré par delà son entendement. Mais de cela les théologiens de la curie le reprenaient, affirmant que par sa pensée le premier évêque de Rome avait tout prévu, tout conçu, tout élaboré. Or, les républicains en France croient toujours ce que niait Joseph de Maistre, et que les faits ont démenti: la République a été inventée par l’intelligence.
 
L’histoire l’a démenti, car elle a donné raison à Maistre quand il a affirmé que le goût de la monarchie était enfoui dans l’âme française, qu’il vivait dans l’instinct!
 
De même, on peut se demander d’où vient le goût extrême des Français pour le centralisme. Et sans chercher à sonder les intentions d’un dieu trop abstrait pour qu’on en dise quelque chose de clair, on peut établir unl-ouest-les-grandes-plaines.jpg rapprochement entre le centralisme et l’unitarisme, d’une part, et, d’autre part, les grandes plaines de la vieille France - celle qui était déjà au Moyen Âge française, se recoupant avec l’aire linguistique de la langue d’oïl, au nord et au centre de la France actuelle. Le génie qui a créé un tel paysage est indéniablement, pour moi, celui qui a glissé dans les âmes le goût de l’uniformité.
 
Naturellement, cela a été alimenté par le catholicisme romain; mais là où celui-ci a été également fort - en Italie, en Espagne, en Autriche -, cela ne s’est pas vu au même degré.
 
La difficulté reste de parvenir à imposer le même goût à des territoires annexés depuis la Renaissance: la Navarre, l’Alsace, la Bretagne, la Savoie, la Corse, la Guyane, les Antilles, la Polynésie… Souvent il s’agit de territoires plus accidentés, plus tourmentés, comme si les esprits qui les avaient façonnés Mystery Valley HansPeterKolb.jpgétaient eux-mêmes moins unis, plus à l’image du polythéisme sauvage que du monothéisme - au sein duquel les anges sont soumis à la volonté d’un seul. On dit qu’en Suisse chaque vallée a son esprit qui ne se coordonne pas complètement avec les autres! Il en est né le fédéralisme.
 
Mais croire que le centralisme émane de l’intelligence est illusoire. Teilhard de Chardin même disait que les langues étaient un début de spéciation, au sein de l’espèce humaine, qu’elles se créaient à partir des mêmes forces que celles qui font naître les différentes espèces animales; or le français est une langue rationaliste qui correspond à un paysage que la nature elle-même semble avoir rationalisé - je parle de celui de la France du Moyen Âge. L’orgueil de Paris est de prétendre qu’elle est du coup supérieure aux autres; mais est-ce le cas? Le relief, la forme du paysage accueille une espèce animale plutôt qu’une autre, voire lui donne naissance; mais peut-on les hiérarchiser en conséquence?
 
Cela dépend: pour certains aspects, ce qui émane des plaines uniformes peut apparaître comme préférable; pour certains autres aspects, non. L’humanité globale doit acquérir les qualités de toutes ses parties et c’est pourquoi, dans une France qui a accueilli la Savoie, la Corse, l’Alsace, le Pays basque, la Bretagne, une dose de fédéralisme est absolument nécessaire. L’esprit unitaire des grandes plaines centrales s’est adjoint les esprits plus tempétueux, plus indépendants, plus chaotiques de la périphérie, et l’articulation vivante de l’ensemble oblige à ne pas en rester à l’organisation unitariste émanée du Moyen Âge.

17/09/2014

La dissertation en France: souvenirs de la Sorbonne

Chapelle-Litt-01-petit.jpgQuand j’étais jeune, j’ai préparé l’Agrégation de Lettres, et ai été admissible; peut-être un jour je la préparerai à nouveau, car quand on est deux fois admissible, on acquiert des avantages d’ordre financier. Ce que j’aimais, dans la préparation de ce concours, c’est les épreuves dites techniques: le latin, l’ancien français, la grammaire; c’est là que j’ai eu mes meilleures notes. La dissertation de Littérature comparée me convenait à peu près, également, car j’aimais les œuvres choisies, et la perspective retenue: il s’agissait de littérature européenne, et non seulement française, et le lien avec les mythes, les archétypes, était entretenu; cette discipline, de fait, était issue, de l’aveu de Georges Gusdorf, du romantisme et de la considération que des idées pures, situées au-delà des mots, présidaient aux littératures de tous les pays. Mais là où je péchais, c’était en Littérature française.
 
À vrai dire, j’en détestais l’esprit. Les sujets étaient conçus à l’intérieur de la tradition nationale, niant l’existence du reste. Je me souviens que l’année de mon admissibilité, il y en avait un sur La Bidauld-tivoli (1).jpgChartreuse de Parme qui prétendait que c’était une œuvre pleine de merveilleux et de romanesque. On aurait dit que les auteurs du sujet avaient fait exprès de croire que la littérature normale était épurée comme du Racine, naturaliste comme du Zola. Mais à comparer des Mille et une Nuits, du Vathek de Beckford et du Manuscrit trouvé à Sarragosse, on ne voit pas trop de quelle manière ce sujet pouvait se justifier. L’auteur de la citation devait être un exalté qui, admirant Stendhal, voulait limiter la portée du merveilleux à quelques déguisements de Fabrice del Dongo, quelques rêveries sur le Tasse ou l’Arioste. Il aurait été plus sensé de dire que Stendhal avait cherché à placer du romanesque dans une époque récente et que cela créait un contraste mêlant le merveilleux au burlesque, à l’ironie. L’Italie était peut-être plus romantique que la France, mais il ne faut pas confondre le merveilleux et l’exotisme.
 
Cela dit, je pouvais toujours en discuter, peser le pour et le contre. Mais prendre au sérieux d’emblée une telle affirmation m’était assez difficile. Et puis à quoi bon en discuter? Combien même cela eût été vrai, quelle preuve cela apportait de la qualité du roman? J’avais le sentiment qu’on ne devait JcaKxqQ4R2NEXTVxc3MD3DhWysw.jpgargumenter qu’en tournant autour du pot, sans aboutir à une idée esthétique claire. L’intérêt du roman est sa tension entre l’aspiration au fabuleux et l’ironie qui ramène à terre; mais les scènes impliquant le comte Mosca étaient assez cyniques pour qu’on ne puisse pas prétendre que l’ensemble était comparable aux Mille et une Nuits! Au bout du compte, c’était un roman se passant dans l’Italie récente et teinté de merveilleux, irrigué de l’atmosphère des pièces italiennes de Shakespeare, ou des opéras italiens de Mozart. Mais le merveilleux à cause de cela y était réduit au sentimentalisme, à l’exotisme, à l’affection plutôt surfaite que Stendhal avait pour Milan.
 
Cependant, je sentais bien qu’il fallait faire semblant de trouver ce roman parfait, divin. J’en étais d’autant plus indisposé que je venais de la Savoie, où l’on avait bien connu les princes italiens, et l’atmosphère psychique décrite par l’écrivain dauphinois; or, en ce qui me concerne, je ne le regardais pas comme quelque chose d’étranger, digne d’extase: c’était mon univers habituel; Jacques Replat plaçait continuellement des fées, dans le paysage savoyard - François de Sales des anges!
 
Cela me rappelle un professeur de l’université de Chambéry, qui, allemand, me disait être consterné par la lecture récente qu’il avait faite d’un livre sur le romantisme écrit par un professeur de la Sorbonne, et qui posait celui de la France comme le parangon du romantisme européen, qui n’évoquait qu’à peine celui de l’Allemagne, ou de l’Angleterre. C’était le sentiment qu’on avait dans la Littérature française à la Sorbonne quand on préparait l’Agrégation: on en faisait des tPort-Royal-des-Champs_-_buste_Jean_Racine.jpgonnes sur la tradition nationale, sur Racine, et les autres. Cela me semblait ridicule. Le rationalisme qui prévalait dans cette littérature et dans l’art même de la dissertation, je ne le partageais aucunement. Je me souvenais d’Amiel disant qu’en Allemagne on apprenait à penser de façon philosophique, qu’en France on apprenait à faire du discours élégant. Je m’ennuyais. Apprendre le latin et la grammaire me paraissait bien plus utile. Mais l’épreuve qui comptait le plus est justement celle qui me paraissait la moins digne d’être prise au sérieux, la plus marquée par les préjugés nationaux, la plus typiquement française, ou parisienne. C’était donc assez difficile.
 
Je pense aujourd’hui, naturellement, qu’il faudrait supprimer l’Agrégation, laisser ses épreuves à la Sorbonne ou aux grandes écoles, et que les autres universités aient leurs propres diplômes, qu’enfin le recrutement se fasse sans passer par l’État central. Mais ce système fait l’objet de beaucoup de fétichisme, en France: c’est la mode de Paris étendue à l’univers entier, et regardée comme sacrée d’emblée. Le centralisme, je pense, n’a pas réellement d’autre motivation, en profondeur.