19/03/2016

Théories des autres mondes

lone-sloan-featured-681x409.jpgLa science-fiction se nourrit depuis longtemps maintenant des théories scientifiques sur les dimensions parallèles, et beaucoup de gens y voient une source de poésie profonde, voire de spiritualité. Il me semble que ces théories tirent leur charme de ce qu'elles se superposent à l'ancienne mythologie, et à la conception des différents mondes, ou sphères - liant des rangs d'anges et les parties de l'âme humaine à ces mondes, par delà la conscience.

Cette vieille vision d'un cosmos plein d'esprits hiérarchisés, certes, pouvait dire quelque chose, d'une part de la vie des planètes et des étoiles, d'autre part des aperçus d'autres dimensions qu'on pouvait avoir en rêve. Mais son essence était morale, et il s'agissait d'élever le cœur de l'homme vers les sphères supérieures. Or, pour cela, pourquoi le cacher? les théories scientifiques qui essayent de prouver physiquement les autres dimensions n'apportent rien. Elles piétinent, en quelque sorte, autour des vieilles croyances, s'efforçant simplement de les valider d'un point de vue plus moderne, ou de les interpréter à l'aune des théories physiques auxquelles est attachée notre époque. On sent une sourde nostalgie, inavouée, pour le merveilleux ancien - une forme de sentimentalisme qui pousse à illustrer les vieilles mythologies par des théories purement intellectuelles.

Mais, si on observe attentivement la pensée ancienne, on constate que l'on considérait que l'âme ne pouvait s'élever que si elle s'appuyait sur des imaginations, et que là est la source du merveilleux, y compris chrétien. François de Sales, dont le projet était de poursuivre la tradition médiévale, l'explique clairement. Imaginer les anges, c'est élever son âme à eux, et se donner l'occasion de se rapprocher de Dieu, même s'il admet que la pensée, dès qu'elle pénètre dans la sphère solaire du Fils, se dissout - devient muette. Mais il faut saisir que, l'agneau l'ange gabriel.jpgprécisément, l'imagination vivante, colorée, artistique, a un pouvoir supérieur au simple entendement: elle emmène l'âme plus haut que les théories, que ce que produit l'intellect. Or, c'est en quoi les physiciens qui élaborent des théories sur les autres mondes s'opposent apparemment au pieux évêque de Genève: dans une perspective à mon sens illusoire, ils croient que l'intellect est dans une forme de transparence face à l'univers, ne décelant pas que la pensée n'est qu'une ombre. Ils regardent, spontanément, la pensée rationnelle comme l'expression la plus haute de l'âme, et estiment que qui développe son intelligence, développe aussi ses profondes qualités humaines. Isaac Asimov énonça des idées comparables: à cause de leur méthode, les scientifiques étaient les êtres les plus remplis de moralité au monde. Il était dans cette illusion!

L'imagination porte en elle de la beauté, de la couleur, de la lumière, de l'amour, et c'est par l'amour que l'âme peut s'élever et toucher aux anges. Là est le rôle de l'art.

Or, la science-fiction en est un, en principe: elle appartient à la littérature, voire à la poésie. Mais celle-ci n'est certainement pas dans les théories justifiant les autres mondes: ce n'est là qu'une béquille. Ce qui peut élever et ennoblir l'âme, dans la science-fiction, c'est la description effective de ces autres mondes, si du moins ils sont conçus par l'amour, et dans un esprit qui donne de la substance à la morale.

En d'autres termes, et pour rester dans les cadres fixés par François de Sales, il faut que les autres mondes donnent le sentiment du paradis, de l'enfer - et du purgatoire, bien sûr.

Un auteur de science-fiction (d'ailleurs grand lecteur de l'évêque de Genève) qui en fut conscient, c'est C. S. Lewis. Il imagina que sur Mars et Vénus étaient marqués par la présence d'êtres spirituels, et offraient une Moebius-2.jpgimage spiritualisée de la Terre. Mais, dira-t-on, il ne s'agit pas d'autres dimensions. Le vocabulaire dimensionnel a servi souvent à l'art populaire japonais, ces dernières années, de justification à la pérennité de la vieille mythologie locale, voire à son retour: des autres dimensions, y dit-on, viennent des entités supérieures, évidemment porteuses de forces morales particulières. Sous une forme parfois burlesque, Philip José Farmer est allé dans le même sens.

Les théories qui prétendent ne faire usage d'aucune imagination et s'en tiennent à ce qu'élabore la raison, l'intellect, à vrai dire sont de peu d'utilité pour l'être humain. On attend au moins qu'elles conjecturent des atmosphères morales, pour ces autres dimensions, et qu'elles les illustrent par des images, des exemples, des possibilités précises. Mais alors, dira-t-on, elles font dans le religieux, et elles sortent des limites de la science; elles touchent au gnosticisme ou à l'ésotérisme, à des croyances. Peut-être cela n'est-il pas si négatif qu'on l'imagine.

29/02/2016

Pouvoirs des saints: merveilleux et science-fiction

27996290.jpgDans son Histoire d'une âme, Thérèse Martin (1873-1897) - appelée autrement sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus - raconte comment, selon elle, elle parvenait à deviner les pensées des autres: elles lui étaient livrées par l'intermédiaire de Dieu, non directement. Car elle avait ce don, pensait-elle, mais dans ses écrits elle le justifiait canoniquement, selon la doctrine admise: Dieu seul fait les miracles; sinon ils viennent du diable. Elle devinait les pensées, dit-elle, quand c'était pour le bien de tous.

En principe l'âme se lie à un corps et ne déborde pas sur celui d'un autre: les pensées de cet autre restent donc inaccessibles. Mais Rudolf Steiner (1861-1925) était de ceux qui pensaient qu'en cas de constitution inhabituelle, anormale, des facultés particulières pouvaient se développer. Les mystiques, en réprimant leurs pulsions intimes, s'efforçaient autrefois de gagner le monde spirituel; mais c'était dangereux pour leur santé, et leurs facultés se développaient souvent au détriment de celle-ci. Le fait est que Thérèse Martin est morte très jeune, mais je ne peux dire si cela a un rapport.

La doctrine de l'Église, en un certain sens, avait quelque chose de sain. Elle établissait l'image d'un ange qui transportait les pensées d'une âme à l'autre pour effectuer des miracles utiles et approuvés de la divinité, à la suite de prières expresses de saints. Dès lors, il n'y avait plus de déréglement particulier, ni de dons de la nature: cela restait une exception, et un événement mythologique, passant par la volonté divine. On passait consciemment par les anges et dans un but forcément louable, non pour acquérir personnellement des biens, satisfaire des sentiments égoïstes.

Je me souviens que dans La Légende dorée de Jacques de Voragine, une vie de saint m'avait particulièrement frappé par son merveilleux plein de beauté: celle de saint Benoît. Il y était dit que ce noble fondateur de saint-benoit-de-nursie-par-fra-angelico.jpgl'ordre qui porte son nom avait développé une telle élévation intérieure qu'il pouvait commander d'un seul regard aux objets inanimés: il en éveillait l'âme et les contraignait à se déplacer. Je ne sais plus pour quelle sainte raison il parvint ainsi à contraindre une corde à libérer celui qu'elle tenait lié. Il commandait aux éléments.

On pensait que les saints pouvaient aussi commander aux eaux. Jacques Replat (1807-1866) en donne des exemples, dans Bois et vallons: des prêtres arrêtaient des orages ou des torrents. C'est ce qu'on appelle la télékinésie: commander les objets à distance, comme dans La Guerre des étoiles: les chevaliers Jedi, maîtrisant la Force, cet élément universel qui traverse et baigne toute chose, meuvent les objets, pour le bien ou le mal selon le côté clair ou obscur qu'ils ont rejoint. Car La Légende dorée ne nie pas que par la magie noire on puisse obtenir des résultats comparables; mais c'est par d'autres voies, immorales, et donc ce ne sont plus les saints anges, qui interviennent, mais les méchants démons. Par eux, pensait-on, on pouvait commander aux esprits élémentaires. Dès lors, peut-être, il devenait vraisemblable que Moïse eût commandé à la Mer Rouge.

Olaf Stapledon (1886-1950), dans Last and First Men et Star Maker, affirmait qu'il viendrait un jour où des sortes d'êtres pourraient envoyer leurs ondes cérébrales à travers le temps et l'espace, et que le don de prophétie venait d'hommes du futur parlant en secret à l'âme des hommes du présent par un moyen que, je crois, il concevait d'une façon plutôt matérialiste, sur la base des ondes électromagnétiques. D'un autre côté, il fallait bien qu'il fût plus que cela, s'il permettait de faire voyager la pensée dans le temps. Le langage était matérialiste et scientiste, mais comme il croyait à une entité cosmique absolue et dénuée de corps, il est possible qu'il ait entendu que les facultés psychiques des hommes du futur dussent passer par un seuil spirituel. Cependant il n'a jamais parlé d'esprits sans corps; pour lui l'esprit était dans les choses, même apparemment inanimées (par exemple les étoiles). Il n'a parlé de l'esprit indépendamment des choses que pour le dieu unique et absolu, incompréhensible de la tradition chrétienne. Toutefois, il évoluait, à la façon gome-galadriel.jpgd'un être vivant: il devenait alors une sorte d'ange créateur. Mais il n'est pas entré dans une quelconque hiérarchie spirituelle, contrairement à J.R.R. Tolkien (1892-1973), qui présentait bien des êtres à même de communiquer directement par la pensée: les puissances spirituelles célestes, mais aussi les êtres terrestres profondément liés à elles - tels Gandalf et Galadriel qui, à la fin de The Lord of the Rings, conversent par ce biais et sont pris pour des statues par les mortels qui les croisent.

Isaac Asimov (1920-1992) opposa aussi des êtres doués de télépathie par une forme d'anomalie et des êtres qui les combattaient après avoir volontairement développé leurs pouvoirs, par une discipline qu'il n'explicite pas, mais qui est mise au service de la civilisation.

À son tour H.P. Lovecraft (1890-1937) évoqua des êtres d'une civilisation antérieure, atlantéenne, doués de télépathie. C'est récurrent. Les dieux de l'Olympe, du reste, avaient-ils besoin de prononcer des sons avec une bouche pour communiquer leurs pensées, ou d'oreilles pour entendre celles du monde? L'être humain aspire donc, comme chez Stapledon, à posséder un tel pouvoir.

Encore faut-il que cela soit dans un but louable. Sur ce point les chrétiens médiévaux avaient raison. La science-fiction n'offre pas toujours ces illustrations morales. Dans le catholicisme, c'est à force de sainteté et d'amour que l'homme acquérait des facultés spéciales, concédées par la divinité: qu'il se transformait et se spiritualisait. Dans le transhumanisme, c'est simplement en créant des machines par l'intelligence froide, et en apprenant à mieux connaître les manifestations physiques du psychisme.

Peut-être faut-il voir les êtres humains comme ces insectes qui se transforment dans leurs cocons lorsqu'ils ont accompli leurs saints devoirs durant une vie: ils renaissent métamorphosés, parvenus enfin à l'état parfait, qui serait angélique, et donc permettrait de communiquer directement d'âme à âme.

La perspective en est toujours riche, en littérature; la poésie en est toujours importante, même maladroitement rendue. Elle comble un désir secret.

12/01/2016

Mythologie de Noël

Papa-Noel-1038.jpgSi on honore les enfants à Noël, n'est-ce pas parce qu'on veut honorer l'enfant spirituel qu'on a en soi? Comme on ne sait où le trouver, on reporte son sentiment sur les enfants réels. Et, à vrai dire ce n'est pas, d'un point de vue pédagogique, inapproprié, car les enfants ont besoin d'être honorés et choyés, pour grandir.

Or, en les élevant, on s'élève soi-même, car éduquer les enfants revient aussi à éduquer et à élever l'enfant qu'on a en soi, et qui est spirituel parce qu'il est le germe de l'homme futur, de l'homme auquel on aspire à être – et qui ressemble à un ange, comme l'enfant même! L'homme idéal qu'on s'imagine être et qu'on n'est pas est une forme donnée à l'être idéal que nous devons devenir un jour.

Rappelons-nous ce que disait le grand Charles Duits: la femme, spontanément, et en deçà de ce qu'elle a pu apprendre des hommes au cours de ses études, croit en l'immortalité de l'âme parce qu'elle ne peut pas concevoir qu'elle donne la vie à un être destiné à mourir. Mais cela va plus loin. Lorsqu'elle choie cet enfant, c'est, en réalité, l'image d'elle-même qu'elle choie, l'image de l'enfant spirituel qui est en elle, le germe du nouvel être humain, celui qui a fait dire à Tristan Bernard: Le chaînon manquant entre l'homme et le singe, c'est nous.

On remarque que la fusion entre une mère et son enfant est particulièrement grande s'il s'agit d'un garçon. Cela va au-delà du lien avec l'être sorti du ventre, et cela n'a pas de vrai rapport avec Freud. Cela a un rapport avec ce dont parlait Balzac et qu'il avait pris à Swedenborg: quand on projette en dehors de soi un idéal, on lui donne toujours le visage de l'autre sexe. Non à cause de ce que disait Freud, mais à cause de ce qui le lui a fait dire: on aime l'autre sexe parce qu'il est une partie de soi manquante, comme le pensait Platon.

Mais pourquoi spécialement à Noël choie-t-on les enfants? Pourquoi sent-on alors s'éveiller en soi ce germe d'un homme futur qui pousse à honorer les enfants du monde physique?

Il y a, comme on dit, une étoile, qui alors apparaît dans le ciel, et qui brille pour annoncer que les jours vont s'allonger. On la sent agir en soi, et c'est elle qu'on appelle le Père Noël, ou saint Nicolas: la forme de cet être se cristallise dans l'air à partir des rayons de l'astre. Et lorsque cet air entre dans les poumons, le souffle s'en place dans les organes, et l'image de l'être magique se déploie dans la conscience.

On agit alors en somnambule, guidé par cet esprit, même (ou surtout) quand il croit être pleinement conscient CS414_Santa_on_Chimney.jpgde ses actes. Comme dans le conte du Horla de Maupassant, un être invisible entre dans le corps et meut les membres, oriente la volonté - et pousse à faire des cadeaux aux enfants.

C'est donc un être bon. Les enfants, toujours visionnaires, le voient en rêve, durant la nuit de Noël - ils le voient à la place de ses parents.

Il n'est pas vrai que les parents aient inventé le Père Noël - saint Nicolas - pour faire rêver les enfants; cela s'est passé autrement. Les parents évoquaient saint Nicolas comme une force veillant sur les enfants, et ceux-ci l'ont comprise comme un être qui brillait dans le foyer - l'ont confondue avec le lutin domestique. Pour le concilier avec l'idée d'un saint vivant au Ciel, ils ont pensé qu'il descendait dans le cheminée seulement la nuit de Noël. D'ailleurs les prêtres et du coup les parents refusant désormais de parler du lutin domestique, il a fallu créer une autre figure.

Il est pourtant patent que la crèche de Noël renvoie aux maisons des esprits qu'en Asie on possède et où l'on place les offrandes aux bons esprits, aux génies protecteurs, aux anges gardiens. Cette nuit-là, de Noël, il était permis de ressusciter les vieilles coutumes, mais en leur donnant une conception chrétienne.

Saint Nicolas tel un souffle passe dans le cheminée et prend corps en arrivant en bas, car il est un souffle éclairé d'une clarté qui émane de l'étoile que suivaient autrefois les mages. Lorsqu'il est respiré par les parents, il s'empare de leur cœur.

Il ne faut pas réduire Noël à des considérations intellectuelles, même élevées et métaphysiques, car cela ne 9782354132378.jpgcorrespond pas à ce que ressentent les enfants, ni à ce qui touche l'enfant qui vit en l'âme de l'adulte. Cela n'a même pas tant touché qu'on croit les bergers et les mages. Les bergers voyaient une lumière, des anges qui s'y cristallisaient et chantaient, chantaient l'arrivée du divin enfant - qui est l'homme futur, rédimé, ressuscité, immortel. Les mages suivaient une étoile qui était, somme toute, la source de cette lumière décelée par les bergers, et ils saisissaient le jeu des astres, ce qu'ils annonçaient: leur intellect leur servait à déchiffrer le ciel, non à développer des philosophies morales compliquées.

On ne peut pas dire que celles-ci soient fausses, ou complètement inutiles; mais, au moment où les nuits sont les plus longues, elles sont inappropriées. C'est de signes dont l'âme a besoin, et de figures qui émanent de ces signes, qui les déploient. Que le Père Noël doive trop aux bons lutins de la maison est possible, et son côté ridicule, qui avec le temps s'est d'ailleurs aggravé, 1459676_10151959355172420_97585269_n.jpgsemble l'attester. Mais il faut voir par quoi il peut être remplacé, qui, tout en acquérant plus de noblesse, conserve sa magie, son caractère parlant - son insertion dans le sentiment. Le rejeter sans le remplacer par rien d'équivalent ne peut pas être bénéfique.

On pourra se moquer, mais peut-être qu'un super-héros pourrait faire l'affaire: je ne veux pas encore parler de Captain Savoy - même s'il a les couleurs de Santa Claus. Si on veut être républicain, le Garde républicain, héros inventé par des Parisiens amateurs de comics, peut être bon. Spider-Man est plus globalement le protecteur des enfants, peut-être. Superman aussi. Et ne vient-il pas d'une planète mystérieuse, n'est-il pas venu tout enfant du Mystère (c'est à dire de Krypton) pour devenir un adulte idéal, puissant, semblable à un dieu?

Mais on trouvera cela encore ridicule. Peut-on imaginer Superman déposant des cadeaux dans les cheminées?

Les amateurs de naturalisme pourront préférer le fantôme d'un grand homme auquel la patrie est reconnaissante et qui aima et protégea les enfants - par exemple saint Vincent de Paul. Et si on veut un laïc, on peut donner à ce bon ange le visage de Jules Ferry - ou d'un autre pédagogue, Ovide Decroly, Pestalozzi ou Rudolf Steiner: pourquoi pas? Chacun doit pouvoir être libre.