05/03/2017

Outils traditionnels et machines: le conflit

lord_of_the_rings_frodo_baggins.jpgJ'ai pratiqué abondamment deux auteurs qui opposaient moralement les outils traditionnels et les machines au détriment des secondes: Jean-Alfred Mogenet, mon arrière-grand-oncle, poète distingué en patois de Samoëns, et J.R.R. Tolkien.

Le premier haïssait les machines, qu'il trouvait sans âme, alors que les vieux objets, utilisés par les ancêtres, en étaient pleins. Le second, au début du Seigneur des anneaux, fait l'éloge des Hobbits parce qu'ils se contentent d'outils traditionnels et rejettent les machines, lesquelles il lie au diable: plus loin, elles sont clairement utilisées par le mage noir Saruman, et l'anneau même est une sorte de machine, créée par le pervers Sauron. Cela a-t-il un fondement?

Les machines déclenchent souvent des passions irraisonnées, et les focalisent, voire les cristallisent: elles naissent de désirs démesurés. On peut dire qu'elles en sont la manifestation, avant d'être leur moyen d'assouvissement. Et pour Tolkien, elles matérialisaient les pulsions égoïstes, sans réaliser aucun authentique miracle. Ainsi s'expliquent les rapports particuliers que son héros Frodo entretient avec l'anneau.

Les vieux outils, cependant, sont-ils si purs? On pourrait aussi dire qu'ils ont été inventés pour servir des besoins égoïstes.

Maniés en toute modération et piété par les ancêtres, ils avaient, aux yeux de Jean-Alfred Mogenet, une forme de sainteté que les machines, nées de l'orgueil humain, ne partageaient pas. En elles brûle le feu de l'arrogance humaine. Les vieux objets, consacrés par la tradition, renvoient à un temps où on se contentait de peu, et où le cœur était tourné vers la divinité, vers l'âme du monde, et la vie morale. Ils rappellent l51.jpgl'époque religieuse qui a précédé la nôtre. Ils n'étaient utilisés que par habitude, parce que d'autres les avaient créés avant eux, de telle sorte qu'eux-mêmes n'avaient pas la même tache, sur leur âme, que les modernes qui prétendaient renouveler l'outillage. En quelque sorte, les vieux outils étaient nés de la nature même, non de l'artifice.

Toutefois, si, comme lui catholique traditionaliste, Tolkien était totalement d'accord avec mon parent, il ajoutait une dimension qui atteste de son génie supérieur: le sens de la beauté, et l'amour qui présidait à la confection des objets.

Cela n'était que suggéré par mon arrière-grand-oncle. Chez Tolkien, c'était affirmé. L'objet saint avait été créé par amour pour autrui, et non, comme la machine, dans un élan d'égoïsme caractérisé. Cela faisait des objets purs de véritables œuvres d'art.

L'art, en effet, sanctifie le besoin humain; la beauté, matérialisation dans l'objet de la vie morale, fait pardonner les désirs, en les transfigurant. L'amour est en effet ce par quoi le beau et le juste se lient.

La science-fiction, j'en ai parlé, affirme que l'âme naîtra aux machines grâce à la complexification technique; en attendant, c'est la science-fiction qui leur attribue une âme, dans ses projections futuristes! En réalité, Jean-Alfred Mogenet le disait, c'est l'homme qui donne une âme aux objets, quel que soit leur degré de complexité. Les vieux objets sont un pont avec les ancêtres: ils sont les messagers de ces derniers, désormais purs esprits dans le monde spirituel!

Les passions humaines créent l'âme des objets auxquels ces passions se vouent. Et si le sentiment est pur, sain, ou même saint parce qu'il cherche à créer, dans l'objet, la beauté des anges, l'âme de l'objet sera douce 7fd18dfd2e921316d51b4eb3db7d737f.jpget bonne, voire grandiose. Mais si la passion qui brûle l'être humain est celle d'obtenir le pouvoir d'un dieu en restant sur Terre, en demeurant dans la matière, l'être élémentaire qui se glisse dans l'objet acquiert une forme monstrueuse, devient un démon.

Chaque être humain a en lui l'ange et le démon. L'objet beau, pur, accueille l'ange; l'objet immonde, créé pour assouvir les bas instincts, accueille le mauvais esprit.

Pour Henry Corbin, les images créées par les pulsions humaines, bonnes ou mauvaises, sont destinées à se matérialiser, à prendre vie, à devenir vraies. En ce sens, l'être humain est bien destiné à créer des êtres vivants. Mais pas de la manière qu'on croit, en s'appuyant sur les mécanismes apparents du vivant, et en leur soumettant la matière. Car cela n'est qu'une singerie, et n'a pas plus de réalité que n'est un homme la statue qui le représente. L'homme, qu'il le veuille ou non, crée des formes qu'il ne voit pas, qui ne s'incarnent pas. Ses pensées sont emportées par le vent. Les plus pures, les plus belles, les plus nobles, se hissent jusqu'à l'orbe de la Lune, où elles prennent vie. Les autres demeurent dans l'atmosphère terrestre, où elles errent sans but et sans objet. Or, toute pensée se cristallise - se substantialise - quand elle trouve à se mirer dans l'objet qu'elle crée.

17/02/2017

L'âme des logiciels

truong.jpgJ'ai lu récemment un excellent roman, palpitant et bien écrit, d'un style à la fois ferme et imagé, souple et drôle, Le Successeur de pierre (1999) de Jean-Michel Truong. J'en ai déjà fait le compte-rendu général ailleurs. Je voudrais parler aujourd'hui d'un aspect et d'un passage qui m'ont étonné.

Dans le livre, l'auteur donne des noms d'êtres animés à des logiciels. Les personnages, en effet, agissent principalement à distance, par le biais d'Internet, et c'est une force du récit, que de s'être placé dans cette perspective. Comme les identités des gens qui interviennent sur la Toile sont problématiques, l'intrigue en joue, et le héros passe beaucoup de temps à chercher qui sont vraiment ses interlocuteurs, au-delà de ceux qu'ils prétendent être. Il s'avère finalement qu'il est en relation avec des gens d'un rang élevé, fondamentaux pour l'ordre du monde. Comme ils agissaient dans des chapitres apparemment sans lien avec l'intrigue principale, le tableau général se met peu à peu en place, et c'est rondement mené, intelligent au possible.

Or, les logiciels par lesquels ce héros, appelé Calvin, agit sur Internet, reçoivent de lui des noms d'animaux, parce qu'ils se comportent comme tels: les uns sont des Chiens, parce qu'ils flairent des pistes et les suivent, les autres des Saumons, parce qu'ils remontent des interventions jusqu'à leur source. Enfin il existe aussi des Gnomes, qui ont déjà un mécanisme moral, une procédure répondant à un comportement, oscillant entre hostilité et bienveillance selon les situations. (Leur rituel en trois temps leur permet de dominer les autres logiciels, aux comportements moins judicieux.)

En lisant ces pages, je me disais que l'auteur était plaisant, et qu'il maîtrisait à merveille l'art de la personnification. Dans la préface que j'ai donnée aux poèmes en patois de Samoëns de mon arrière-grand-oncle, Jean-Alfred Mogenet, je remarquais que la poésie de celui-ci était essentiellement constituée de personnifications: il douait d'âme les objets traditionnels, les outils des paysans. Mais il refusait de faire de même avec les objets modernes, qu'il détestait, et disait vides. Il parlait du balai comme s'il agissait de lui-même, mais jamais n'eût donné à l'aspirateur de similaires vertus!

Dans mon texte, je remarque que c'est assez arbitraire, car on est toujours prêt à attribuer une âme à un objet qu'on a utilisé et qui a rendu de grands services, qu'il soit ancien ou moderne. Je me souviens que quand ma première voiture, une petite Ford verte, a rendu l'âme, j'en ai parlé à mes amis comme si, la malheureuse, après avoir vaillamment parcouru des kilomètres, et avoir porté ses propriétaires sur toutes les routes, elle s'était envolée au ciel, délaissant son corps inerte sur terre. Là, sous la forme d'un carrosse d'or, 1004170533001025825851525.jpgelle portait les anges, les saints, et roulait sur des routes de velours, sans créer autour d'elle aucune mauvaise odeur, ne laissant dans son sillage que de suaves parfums - et voici! sa carrosserie, entièrement refaite, avait des formes souples et dénuées d'angles, luisantes et polies, et était incrustée de nombreuses pierres précieuses, qui étincelaient! On la sentait palpiter, comme si elle fût vivante. Et, à l'avant, le sigle de la marque avait été remplacé par un symbole divin, un Tau signifiant l'accueil au paradis!

Était-ce blasphématoire? Je ne sais. Je ne suis pas sûr. Comme le paradis ne peut pas être pollué, je disais que la tiraient des chevaux de feu, qui étaient en elle, et la couronnaient de gloire. Peut-être même qu'elle portait la sainte Vierge et l'Enfant Jésus!

Je ne suis pas sûr que ce soit blasphématoire, car je crois en la rédemption de la matière, en sa spiritualisation. L'art la transfigure, et l'imagination qui s'appuie sur le souvenir pour lier son objet au monde divin, réellement a le pouvoir de le placer dans l'éther de lumière. Voilà pourquoi la Jérusalem céleste ne saurait être un lieu vide, fait seulement de clarté pure: en son sein des formes se voient encore - y compris celles des voitures qu'on a aimées, et chantées. Elles y acquièrent une âme, un être élémentaire s'y place, et s'y met au service des dieux!

Dans la réalité terrestre, il n'en est pas ainsi. Le minéral ne devient pas vivant, parce qu'il n'est minéral que parce qu'il est mort. Or, un passage du livre de Jean-Michel Truong dit le contraire. La mère du héros, dans une sorte de testament, affirme que les logiciels agissant sur Internet sont vivants parce qu'ils se comportent conformément au système de Darwin. C'est son principal argument.

Je veux bien faire confiance à Jean-Michel Truong, spécialiste de l'intelligence artificielle. Je veux bien le croire, lorsqu'il dit que les logiciels peuvent se comporter comme dans le système de Darwin. Mais si c'est le cas, pour moi, cela signifie que Darwin a décrit la vie telle qu'elle se manifestait, a décrit la matière telle qu'elle agit quand la vie s'y est placée, mais qu'il n'a jamais saisi l'essence de la vie. Car même si les machines se comportaient comme des êtres vivants à ce point, je ne les croirais pas vivantes. La vie est au-delà. Et reproduire le mécanisme qu'elle crée dans la matière, ce n'est pas la faire apparaître.

Certes, le matérialisme prétend que ces mécanismes sont bien ce qui l'a fait apparaître. Mais je n'en crois rien. Pour moi, c'est le contraire, c'est la vie qui a fait apparaître ces mécanismes. En soi, je la crois d'essence 9ba204b54782255d5354fe104b33a9b7.jpgspirituelle, et rien selon moi ne peut la contraindre à apparaître, même pas l'imitation de ses mécanismes.

Au fond, sous une forme plus évoluée, des logiciels qui imitent le vivant dans ses mécanismes ne sont pas plus vivants qu'une statue ne contient l'âme de celui qu'elle représente.

La science-fiction présuppose que plus les outils seront complexes, plus ils seront susceptibles de faire apparaître la vie. Je n'en crois rien. Jean-Alfred Mogenet nous montre que l'âme se place dans les objets même les plus primitifs, du moment que la poésie l'effectue. L'âme est donnée à l'objet par l'homme, par la poésie, par l'art. Un objet devient doué d'âme quand il est beau. C'est parce que la statue de Pygmalion était belle et que son auteur l'aimait, que Vénus a daigné l'animer.

Les personnifications, ainsi, ont pour moi plus de chance de donner la vie à ce qu'elles personnifient, à terme, que la complexification technique. L'essence de la science-fiction, c'est la poésie. C'est elle, non la science, qui donne une âme aux machines.

À cet égard, même ses théories étranges nourrissent l'art. Pour moi, elles ont ce but - ou du moins cet effet.

12/10/2016

Olivier Costa de Beauregard et la tapisserie psychique du cosmos

hqdefault.jpgLes Costa de Beauregard ont été en Savoie une illustre famille, dont sont nés de grands administrateurs du royaume de Sardaigne, mais aussi des écrivains, des historiens - et un physicien important, Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), connu pour avoir tenté de concilier science et foi, et défendu l'idée de la double causalité. Elle expliquait des phénomènes étranges, que je ne saurais redire, car ils sont relatifs aux particules, dont le monde me passe au-dessus - ce que les seules machines permettent de voir m'intéressant peu. La même cause existait à la fois dans le passé et le futur, disait-il. Cela se recoupait avec des pensées qu'on peut lire chez Boèce, pour qui Dieu est à la fois dans le passé et le futur (et qui sait, ainsi, ce que les hommes feront, même quand ils le feront librement), et, dans les milieux scientifiques occidentaux, dominés par le matérialisme, cela a inquiété. Costa de Beauregard a assuré qu'en réalité, les physiciens n'étaient pas aussi universellement athées qu'on le prétendait, et qu'en Inde la plupart des physiciens pensaient que l'esprit dirigeait la matière et que cela ne les empêchait pas d'être de bons physiciens.

Dans une conférence donnée à Notre-Dame de Paris le 21 octobre 1979, il a tenté d'expliquer son rapport à la foi, niant à la fois que la science expérimentale pût suffire à la vie spirituelle de l'être humain et que la logique pût résoudre le problème de Dieu. Mais plus troublante est son idée que l'univers visible possède une face cachée, de nature purement psychique: en Asie, dit-il, il y a cette perception très expérimentée de ce que j'appellerais la face cachée du cosmos, cette texture de liaisons psychiques, ou psychoïdes, formant comme la trame de la chatoyante tapisserie qu'observe de son côté la vie de tous les jours. Il y a là, je le pense, un monde de découvertes à faire et d'explorations, éventuellement dangereuses, pour lesquelles les lumières de notre foi Saint_Thomas_Aquinas.jpgchrétienne et les vertus puissantes de nos sacrements seront les très bienvenues. De même qu'en son temps le Thomisme a Baptisé et assumé l'Aristotélisme - pardon : Thomas d'Aquin a reçu chez lui Aristote - de même aujourd'hui, peut-être, revient-il au Christianisme d'explorer, de trier, et, éventuellement, de baptiser certains aspects des mystiques “naturelles”. Il ne les ignore pas fondamentalement, bien sûr, mais, dans son vol visant Dieu directement, et dans sa crainte légitime (ô combien!) de se tenir à distance du maléfique, il les a peut-être survolés d'un peu haut au gré de la philosophie naturelle. Je pense qu'il s'ouvre là une tâche non seulement intéressante, mais aussi nécessaire à l'extension universelle du règne du Christ - et tout à fait appropriée aujourd'hui où l'Orient et l'Occident sont en pleine mutuelle découverte.

Il estime que le christianisme ne peut s'étendre à nouveau que s'il ose pénétrer l'ésotérisme oriental, et saisir l'essence psychique de la nature. Projet romantique, s'il en est, et qui rappelle aussi François de Sales assurant qu'à partir d'analogies et de comparaisons, on pouvait établir le lien entre la nature et Dieu. Le pieux évêque de Genève réservait une telle pratique aux religieux, et Costa de Beauregard semble faire de même. Il reconnaît qu'ils ont raison d'avoir peur de l'occultisme – car si la phrase est étrangement tournée, le sens général ne saurait être autre.

Cela rappelle encore Teilhard de Chardin suggérant qu'il faudrait percer les mystères de la nature pour y déceler la vie de l'esprit, mais n'osant jamais le faire, et se soumettant à cet égard aux interdictions venues d'en haut. Même l'attrait pour les mystiques orientales demeura chez lui à l'état de velléité, puisqu'il heurtait à maints égards la doctrine catholique.

Cette attitude d'Olivier Costa de Beauregard renvoie sans doute obscurément à la tradition savoisienne. Joseph de Maistre aussi pensait possible de percer les mystères de l'univers et d'explorer sa nappe psychique, telle que Dieu l'ordonnait. Mais si les prêtres interdisaient de s'y adonner, il se soumettait, donnant tort à Louis-Claude de Saint-Martin d'avoir rejeté le clergé, et reprenant au fond à son compte l'idée de Costa de Beauregard que cela était dangereux et que l'Église avait raison de se méfier.

Néanmoins, Costa de Beauregard osa prophétiser, et donner les grandes lignes d'une mythologie, pour expliquer à la fois la nécessité de réunir les visions physique et mystique, et le péril que représente l'exploration du monde psychique: Car il faudra bien, pour finir, que les deux Grands Livres, celui de la Parole Révélée et celui de la Nature Créée, disent, chacun à sa manière, mais dans un chœur à deux voix, la même chose, et notamment ceci : que, si la Nature a été créée «très bonne», emplie de Dieu et voie d'accès vers Lui, il est, d'autre part, « diablement vrai » que le Séducteur en a fait son paravent. En allant regarder la Nature du côté de la trame, mystiques et parapsychologues, chacun à sa manière, font une exploration dont l'enjeu, comme le péril, sont grands.

Certes, le péril est grand; mais il faudra tôt ou tard établir le lien entre les données de la science et celles de la Bible en explorant psychiquement les phénomènes naturels, no.39-steiner.jpget ne pas en rester aux nobles généralités de la théologie classique.

À vrai dire, ce fut l'ambition du romantisme allemand, qui eut son pan scientifique, et de Rudolf Steiner, qui s'en réclamait. Mais l'Église a constamment combattu ce penchant. Déjà le débat achoppait sur des idées venues d'Asie comme les vies successives, dont Teilhard de Chardin proclamait refuser de les envisager par principe, alors que dans le même temps il assurait que les mystiques orientales devaient ouvrir le champ du catholicisme. C'était assez contradictoire.

Est-ce que, comme Joseph de Maistre accueillant jusqu'à un certain point l'illuminisme, Olivier Costa de Beauregard essaie de convaincre l'Église de sortir de ses certitudes et de descendre à partir de la théologie jusque dans la nature, lorsqu'il affirme que c'est la condition nécessaire à l'extension du règne du Christ, et que cela devra se faire tôt ou tard? Sa voix était petite. Mais il était optimiste et avait foi en l'Église, préférant croire que ce qu'elle avait rejeté, elle l'avait rejeté légitimement, parce que cela ressortait au maléfique. Cette attitude ambiguë des vieux Savoyards, partagés entre un romantisme qu'ils voulaient faire pénétrer jusqu'aux sciences, et leur respect de la religion catholique, je me suis surpris à la retrouver chez ce physicien moderne.