30/11/2010

Robinson Crusoe & ses ‘Secret Hints’

robinson_crusoe_1211064509.jpgJe viens de finir de lire un livre mythique: Robinson Crusoe. Inutile de revenir sur le détail de l'intrigue: un Anglais échoué sur une île déserte qui y recrée la Civilisation, et en devient le Gouverneur. Ce n'est que la surface des choses. Le mythe même vient du sens que Robinson, le narrateur de sa propre légende, donne à sa vie.

J'ai été frappé par la ressemblance formelle entre son récit et celui de l'Odyssée. On sait que les malheurs d'Ulysse viennent de l'impiété de ses marins, qui ont mangé les bœufs du Soleil: les dieux décident ensuite de les en châtier. Finalement, néanmoins, Zeus veut le faire revenir dans sa patrie, et il envoie Hermès et Pallas Athéna pour l'y aider. Conseillé au mieux, il suit les indications des Immortels et retrouve sa royauté. Or, le fond moral du récit de Defoe est bien l'action de la Providence: Robinson en parle tout le temps.

tobie_10.jpgIl fut d'abord un marin impie qui n'obéit jamais à ses parents, et qui s'est bien moqué de Dieu, cherchant l'aventure sans se soucier d'aucun commandement divin ni d'aucune pratique pieuse. Or, échoué sur son île, il a, après un orage terrible, une fièvre qui l'amène à rêver d'un être céleste nimbé de feu qui pointe sur lui une lance accusatrice. C'est le seul élément visionnaire que contient le livre: car il n'a pas du tout le style mythologique d'Homère, étant en réalité nourri du style plus épuré de l'Ancien Testament.

Justement, Robinson a pu récupérer une Bible, sur le vaisseau échoué; se repentant amèrement de ses fautes, il n'aura plus de cesse de la lire, et de s'en remettre à la Providence, qui le sortira peu à peu de l'assujettissement de la Nature. Il renoncera même à suivre son entendement, jugé trop humain pour être fiable, et préférera les conseils secrets des êtres non incarnés (unembody'ed) dont il dit qu'ils entretiennent réellement une conversation constante avec les êtres incarnés: Upon these, and many like reflections, I afterwards found those secret hints, or pressings of my mind, to doing, or not doing any thing that presented; or to going this way, or that way, I never fail'd to obey the secret dictate. C'est vrai en particulier quand il s'agit de dangers, dont il conseille de ne pas rejeter les obscurs pressentiments, étant certain discoveries of an invisible world, and a converse of spirits, we cannot doubt, and if the tendancy of them seems to be to warn us of danger, why should we not suppose they are from some friendly agent, whether supreme, or hamletfathersghost.jpginferior and subordinate, is not the question. Il rejette l'idée que les communications du monde invisible doivent être distinguées selon qu'elles viennent de Dieu même ou d'un esprit inférieur. Car le débat existait depuis quelque temps: si Hamlet hésite, par exemple, après avoir entendu parler le fantôme de son père, c'est qu'il ne sait pas s'il vient de Dieu ou d'un démon, c'est-à-dire un esprit inférieur. Mais pour Defoe, la question n'est pas là: il suffit d'être à l'écoute du monde des esprits.

Et le fait est que la vie de Robinson, ensuite, devient plus facile, et qu'il se rachète peu à peu, guidé sur la voie d'une sorte de triomphe. Il civilise l'île durablement et devient lui-même l'incarnation de la Providence, sauvant un commandant de vaisseau de mutins méchants qui ont voulu l'abandonner sur cette même île devenue expiatoire. Il crée alors un mystérieux personnage de Gouverneur qu'on ne voit jamais, et qui installe une forme de terreur sacrée dans le cœur des rebelles. C'est la fondation de la royauté, mêlée à la divinité dans l'esprit du Peuple pour lui permettre de revenir dans le droit chemin. (Le commandant du vaisseau, appartenant à l'aristocratie, est bien sûr au courant de la mystification.)

300px-robinson_vendredi.jpgFinalement, revenu en Europe, et séjournant à Lisbonne, il doit, pour regagner l'Angleterre, passer les Pyrénées, et affronter des centaines de loups féroces que la neige et la faim ont jetés sur les êtres humains. C'est sa dernière épreuve. C'était les chevaux des voyageurs, qui avaient attiré ces loups: ils prétendaient les manger, et Robinson a dû vaincre ces prétendants (présentés comme evil) avant de retrouver la joie du foyer ancien.

Le roman est fabuleux également grâce au personnage de Friday, ou Vendredi, et cela annonce les romans amérindiens de James Fenimore Cooper. Ce personnage est un auxiliaire qui vaut bien Hermès. Il est joueur, et incarne à lui seul les forces de la Nature - lesquelles apparaissent comme un simple voile, au fond, de la volonté divine. Je reparlerai, à l'occasion, de ce sublime Arawak et de ses descendants mohicans dans la littérature de langue anglaise. Je voulais de toute façon montrer comment Robinson Crusoe créait un mythe en restant dans un réalisme qui imprègne en fait le réel d'un sens moral venu d'en haut. L'influence de l'Ancien Testament, comme je l'ai dit, est patente. Mais il y a déjà, dans ce magnifique roman, du romantisme.

15/09/2010

Intentions divines dans l'élaboration des formes: Gœthe

goethe.jpgGœthe a été l'un des premiers à dénoncer le caractère creux, sur le plan scientifique, d'une étude de la nature vivante qui s'attache à des intentions prêtées au divin créateur des diverses formes animales et végétales existant dans le monde. Dans Une Théorie de la connaissance chez Goethe, Rudolf Steiner le montre, lorsqu'il dit: En cherchant les lois de l'organique, non dans la nature des objets, mais dans la pensée suivie par le Créateur lors de leur formation, on se privait aussi de toute possibilité d'explication. Comment pourrais-je avoir connaissance de cette pensée? Car j'en suis réduit à ce que j'ai devant moi! Et si cela ne dévoile pas soi-même ses lois dans mon penser, alors ma science s'arrête là. Dans une démarche scientifique, il ne peut être question de deviner les plans d'une entité qui reste extérieure.

Pourtant, Gœthe reste profondément original et diffère des évolutionnistes issus de Darwin. Certes, il a bien, comme ceux-ci, voulu faire de l'étude du vivant une science rigoureuse - qui ne se fiait pas, sur le plan scientifique, à l'énoncé des intentions divines. Steiner l'explicite par ces mots: Le besoin d'une telle méthode scientifique est constamment réapparu dans la science, pas avec le même génie que chez Gœthe, mais tout aussi impérieusement. Aujourd'hui, il n'y a plus qu'un très petit nombre de savants pour douter que cela soit possible. Mais que les tentatives faites ici ou là pour introduire une telle méthode soient heureuses, c'est une autre question.

Ernst_Haeckel.jpgMais c'est bien la question posée par l'originalité propre de Gœthe, et Steiner ne l'ignore nullement. Car pour ce dernier, la science moderne, qu'il fait représenter par exemple par Haeckel, a pour défaut d'avoir voulu, pour créer cette méthode rigoureuse, appliquer la même méthode que pour la nature non vivante, inorganique, laquelle est soumise à des rapports matériels simples, les objets étant la cause des uns des autres. Or, pour le vivant, dit-il, il en va autrement: le vivant matériel - l'organique - n'a pas réellement pour cause d'autres objets de même nature, ou, a fortiori (et au bout de la chaîne), inorganiques, mais ce qu'il appelle, à la suite de Gœthe même, un type, c'est-à-dire ce qui ressemblerait à une idée de Platon en tant qu'elle ne serait pas une production de l'esprit mais une chose existant en soi. Car pour Gœthe, ce type, qui est en même temps une idée, n'est pas créé par l'esprit, mais simplement découvert par lui: l'esprit est un organe de perception des idées qui existent immatériellement dans le monde même.

Évidemment, il peut sembler qu'on retombe dans le créationnisme, parce que l'intention du Créateur est, elle aussi, une pensée - ce qui est proche de l'idée. Mais il ne s'agit pas, ici, de l'intention morale, comme dans la Bible, mais bien de ce qu'on trouve chez Platon, l'idée qui crée l'apparence sensible de façon dynamique et constantee: l'idée du lion suscite les lions, et informe jusqu'à l'hérédité, ses mécanismes.

Repository.jpgLa cause de ce type n'est pas patente à partir de l'observation des lions: il n'est donc pas scientifique de la supposer a priori, comme le fait le créationnisme. En revanche, il s'agit clairement, ici, de refuser de lier indéfectiblement la science au matérialisme, en faisant de la pensée même un simple phare de la raison humaine: jusque les lois de la nature non organique, dit Gœthe commenté par Steiner, sont des pensées qui agissent objectivement au sein du monde sensible, et non de simples projections, comme le dira par exemple Sartre. La science présuppose, de fait, la réalité de ces lois physiques: on peut les reproduire; les machines mêmes le font efficacement. La conviction existe, par conséquent, qu'elles ne sont pas des illusions, mais des rapports réels entre les éléments. Pourtant, en a-t-on une preuve? Dans l'absolu, non: Sartre l'a bien vu. Il faut se fier, ici, à l'intuition, selon laquelle les phénomènes qui se manifestent et se répètent expérimentalement ont bien une réalité en soi, indépendante des circonstances.

Or, pour Gœthe, puisqu'on a commencé à se fier ainsi à l'intuition, puisque cette conviction de la réalité des lois physiques entre de plain-pied dans la démarche scientifique, rien n'empêche de systématiser la chose pour étudier la nature animale ou végétale, en reliant intuitivement les organismes à des types. Dans ses études de la nature, Gœthe a procédé de cette façon. Or, ses splaton-par-raphael-detail-de-lecole-dathenes.jpguiveurs n'y ont vu qu'une série de géniales intuitions, dont la procédure, si l'on peut dire, n'est pas exprimable rationnellement, et ne peut donc pas être reproduite. Gœthe s'inscrivait naturellement en faux contre cette idée: à ses yeux, la démarche intuitive pouvait être reproduite, et clairement exprimée. Il suffisait de s'appuyer sur l'idée en tant qu'elle existe objectivement, et d'abandonner le présupposé qu'elle n'est qu'une projection, sur le monde, de l'intelligence humaine. Dès lors, le concept appréhendé par la pensée agissante se déploie selon des rapports rigoureux, logiques, quoique de façon interne au monde des pensées - à la sphère intelligible de Platon, je dirais.

Personnellement, j'ai toujours vénéré Platon, et en retrouvant, chez Gœthe commenté par Steiner, ce que je crois être sa vraie philosophie, je n'ai pas pu être autre chose qu'enthousiaste.

16/06/2010

La leçon du cardinal Gerdil

Howard.jpgJ'ai pu sembler faire l'éloge, à travers Robert E. Howard, de l'individualisme barbare, face aux sociétés d'inspiration romaine - évoluées. En principe, cela paraît peu chrétien, essentiellement parce qu'on assimile le christianisme à la civilisation et à la tradition occidentale. De fait, Robert E. Howard avait lui-même été baptisé selon le rite romain, mais il rejetait la religion catholique.

Il se trouve, cependant, que la Savoie eut parmi ses enfants un écrivain ecclésiastique plus original qu'on ne l'admet en général, le cardinal Gerdil - originaire de Samoëns, et qui faillit devenir pape à l'époque de Napoléon, mais ce n'est pas ce qui doit nous occuper.

Ce qui nous intéresse est le contenu même de sa pensée à travers l'unique livre que j'aie lu de lui, consacré aux Combats singuliers: les duels. Ce prélat de la seconde moitié du XVIIIe siècle avait, de fait, été chargé par le roi de Sardaigne de démontrer que la pratique du duel était à la fois barbare et impie, et il le fit en montrant qu'elle avait pour origine le paganisme germanique - la barbarie et la superstition.

240px-Hyacinthe-Sigismond_Gerdil.jpgIl rappelle de quelle façon les Grecs et les Romains, une fois devenus civilisés, l'ont rejetée, et de quelle façon, en outre, les anciens Germains postulaient la présence de Dieu dans le carré sacré du combat de façon illégitime au regard de la foi catholique, qui estimait impossible de contraindre Dieu à être présent ici ou là.

Remarquons l'apparente contradiction avec le mystère de l'Eucharistie. Du reste, le sentiment existe encore que quand une guerre est gagnée, elle l'a été dans le sens du droit des peuples. D'où venait, en outre, chez les Germains primitifs l'idée que Dieu pouvait intervenir dans les combats organisés rituellement, c'est la question qu'on pourrait se poser. Il faut croire que les hommes des temps anciens avaient avec la divinité une relation très intime, très fusionnelle, pour ainsi dire, qui échappait quelque peu à Gerdil, qui restait rationaliste et héritier de l'humanisme - quoi qu'on pense, globalement, de l'Église romaine.

De toute manière, il est exact que les combattants de son temps ne sentaient plus du tout l'auguste présence d'un dieu entre eux, que l'issue du combat en était ressentie du coup comme arbitraire, et le déclenchement même du duel, comme dépendant de points d'honneur où dominait l'orgueil, ou l'amour-propre. En Savoie, le scepticisme, face au duel judiciaire, s'est généralisé après l'exécution d'Othon de Granson par Gérard d'Estavayer, à l'époque du Comte Rouge: on se souvient de cette histoire, racontée par Jacques Replat, le grand écrivain savoyard de l'époque romantique.

Art_Germain.jpgMais Gerdil admet qu'au temps de la décadence de l'Empire romain, des duels ont pu avoir à nouveau lieu. Il dit alors que les peuples dégénérés retournent souvent à leur stade primitif; et il a cette remarque étonnante: l'homme en état de décadence est pire que l'homme à l'état de nature, parce que, contrairement à celui-ci, il ne promet plus rien - n'est plus susceptible de progrès. Les fruits verts sont moins nocifs que les fruits pourris, image-t-il. L'innocence est sujette à l'erreur jusque dans son ascension; la corruption ne peut plus que tomber!

On comprend que Rousseau ait regardé Gerdil comme le seul penseur conservateur qui lui ait jamais opposé des arguments valables. Les catholiques savoyards avaient conservé cet attrait pour l'état de nature qu'on peut déceler chez François de Sales et que, en réalité, Rousseau même a exacerbé, lorsqu'il a habité Chambéry.

Je crois, aussi, que Gerdil permet de comprendre l'individualisme sauvage d'un Robert E. Howard: il en dévoile l'intérêt. Oui, il est vrai que le divin ne se révèle que dans une civilisation accomplie qui s'est mise au service de l'Homme - de l'Homme pris individuellement - et que, dès que l'homme est assujetti à une organisation collective, il tend à retomber par le côté opposé à celui qui l'a vu croître.