16/12/2012

Le monde et son observateur

oeil-dhorus-1.jpgBeaucoup de philosophes, nourris par des données physiques récemment établies, disent que le monde sensible varie d’un observateur à l’autre.
 
Ils oublient, je crois, qu’on ne voit pas le monde à partir des caprices de la pensée, mais à partir de l’organe sensoriel qu’on appelle l’œil, et que cet œil ne dépend pas de la conscience, ou de l’âme, ou des pensées qu’on a sur le monde, car il a été, concrètement, créé par le monde lui-même: à ce titre, il en fait pleinement partie. Et si l’œil est la production de la nature, comment pourrait-il la créer?
 
Comme on ne peut pas observer son propre œil, on peut avoir le sentiment que puisqu’il montre le monde, il le crée; mais dès qu’on regarde un autre être humain, on saisit immédiatement que son œil lui vient de la nature - qu’il est issu par l’hérédité des yeux de ses parents. Comment dès lors pourrait-il avoir été créé directement par sa conscience? Et comment, puisqu’on lui voit un œil au milieu du visage, et ce visage dans un blade-runner-oeil.jpgcorps, et ce corps sur une terre, sous les nuages, le soleil ou les étoiles, pourrait-on penser que sa conscience a créé son œil, mais pas le reste de ce qui l’entoure? Cela n’est guère possible.
 
En vérité, on confond volontiers son propre œil et sa conscience, ce qu’on voit et ce qu’on pense. Chez l’autre, on ne le confond pas: son œil est de chair, et sa pensée sort de sa bouche, au travers des mots.
 
Il est pareillement faux, selon moi, que ce que ne voit pas un œil n’existe pas: ce que ne voit pas l’œil de mon voisin, je le vois; il ne le voit pas, non parce que sa conscience en a décidé ainsi, mais parce qu’il a la tête tournée de l’autre côté.
 
Il est encore erroné, pour moi, que le rouge soit une illusion créée par la conscience: le rouge fait oeil-de-Dieu-les--Houches.jpgpartie de l’œil, parce que les couleurs ont participé à sa création: l’œil les montre donc, quand il perçoit leur présence. Cette présence éveille ce qui en lui vient d’elles.
 
On assure également que tout est illusoire - de ce qu’on voit. C’est une illusion créée par l’œil, dit-on. Mais l’œil est un objet physique: si l’œil est illusoire, puisque tout objet visible est illusoire, comment peut-il créer une illusion? Cette physique dit que le regard crée le monde; mais l’œil fait partie du monde, et c’est par lui qu’on regarde. Si le monde est une illusion du regard, le regard lui-même devient impossible, et il ne peut créer aucune illusion. 
 
Cela repose sur le simple oubli que ce que je regarde, je le regarde non avec ma conscience, mais avec mes yeux. En soi, la conscience ne voit, ne regarde, n’observe rien - si ce n'est d'un œil purement spirituel. Elle ne peut pas, par conséquent, créer ce que l’œil de chair lui fait percevoir. Car, comme l’a dit Rousseau, la conscience ne se confond pas avec les organes sensoriels. La pensée ne se confond pas avec le sensible.
 
On peut dire que cela relève d’un dualisme repoussant. Mais il ne s’agit pas de cela: il s’agit de constater que la perception de l’univers survient à l’homme par différents canaux, qui sont complémentaires, et qui peuvent, par le travail de l’âme, se réunir, donner une image unie de cet rudolf-steiner-182196-530-531.jpgunivers: il lui arrive par le biais des organes sensoriels, et la pensée le complète, parce qu’elle saisit, du monde, une autre strate que les organes sensoriels. Jean-Jacques Rousseau dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Rudolf Steiner dans La Philosophie de la liberté, ont magnifiquement décrit ce processus: chez l’homme, la perception du monde est d’emblée déchirée; l’unité qu’il faut retrouver s’accomplit par l’union de la perception et de la pensée: ainsi le monde donne-t-il de lui-même une image juste.
 
Mais il n’est pas inexact que l’être humain, au départ, soit pervers, en ce sens qu’il a justement du réel une vision tronquée, de par les conditions de sa naissance: c’est l’effet du péché originel, eût dit saint Augustin - ce qui a rejeté l’homme de la vision du réel, et ne la lui laisse avoir que de façon fragmentaire, brisée, morcelée.
 
L’unité du monde s’acquiert: elle n’est pas donnée. Elle a pu l’être, en des temps fabuleux: Owen Barfield disait que dans les époques anciennes, les hommes spontanément voyaient le monde de façon unitaire; les images qu’ils créaient unissaient à la fois le sensible et l’intelligible - comme eût dit Platon. Mais cela demande à présent un effort. La poésie seule peut y parvenir: la pensée théorique, en se détachant des manifestations sensibles, ne le peut pas.
 
Le monde unitaire apparaît alors comme image unissant la pensée et le monde sensible: l’art montre au cœur un idéal. Il est une préparation à la vie au sein de cet idéal.

07/08/2012

Position amoureuse

z-yab-yum-statue.jpgDe mon point de vue, l'homme est lié aux forces terrestres, la femme aux grâces célestes: j'en ai déjà parlé. Ce n'est pas, naturellement, qu'en soi la femme soit sans force et l'homme sans beauté; mais que, si on compare les deux sexes, on peut les regarder comme s'opposant de cette façon; que là est leur différence.

Les traditions religieuses ont constamment cherché à établir ce qui dans leur union charnelle pouvait renvoyer à cette opposition de nature. On le sait, elles ont généralement estimé que la position préférable était celle qui voyait l'homme se tenir sur la femme, lui faisant face, elle-même couchée sur le dos, lui s'appuyant de ses mains sur le sol. Vâtsyâyana, l'auteur du Kâma Sutra, rapporte que dans les Védas, cette position est considérée comme obligatoire pour les brahmanes. Les variations sont en principe déconseillées, mais non interdites, surtout si elles sont courantes dans le lieu où l'on vit.

On pourrait s'en tenir au sentiment qu'on a dans les diverses positions et considérer comme plus marquée par l'union des âmes la position obligatoire des brahmanes simplement par la position en vis-à-vis des visages, qui sont les marques de l'identité, de l'humanité. Si on ne voit pas le visage, on ne saisit pas la pensée de l'autre, et les partenaires deviennent comme anonymes: les corps se ressemblent davantage que les visages.

Du point de vue de l'homme regardé comme lié à la Terre et de la femme regardée comme liée au Ciel, on pourrait cependant être surpris que la position de la femme sur l'homme soit également déconseillée par Vâtsyâyana. Ce serait, néanmoins, raisonner de manière simpliste. L'amour n'a pas pour objet de faire rester chacun dans sa nature propre: ce n'est pas comme disait Jean-Jacques Rousseau, qui prétendait que la nature avait d'emblée fait tout bien, et que les tempéraments devaient s'assumer et ne pas chercher à changer, puisqu'ils s'enracinaient dans les temps qui avaient précédé la naissance. Le but de l'amour n'est pas un plaisir égoïste et ne renvoyant qu'à soi, mais l'union intime, qui n'existe pas au départ. Les commentateurs traditionnels du Kâma Sutra font de l'amour une forme de yoga, c'est-à-dire d'union. Et s'il faut évoquer la nature, il ne s'agit en aucun cas de celle qui existe après que l'homme et la femme se sont séparés dans l'ordre corporel, mais de celle du temps où ils étaient mêlés, et qui doit réapparaître à l'avenir,714724107.jpg comme la nature double de Shiva le montre: car il est souvent représenté en androgyne, et on sait qu'il est le dieu de la fin des temps. Rousseau ne voit pas la nature de façon dynamique, mais statique: c'est une erreur.

Il s'agit donc, pour l'homme, de conquérir la grâce de la femme et, pour la femme, de conquérir la vigueur de l'homme - en passant par l'amour. Ce dernier consiste au fond à placer sur Terre la beauté du Ciel et à offrir au Ciel la force de la Terre. Ainsi seulement les deux se trouvent mêlés: force et beauté. Il s'agit donc de mettre ce qui est beau sous ce qui est vigoureux, paradoxalement. Cela correspond bien sûr aussi aux nécessités d'ordre pratique, car les membres de l'homme gagnent à être libres, et le corps de la femme à rester accueillant. Les principes abstraits ne doivent pas se matérialiser directement, mais se comprendre, souvent, par opposition à la matière en tant qu'elle est inerte, et en conformité avec la matière seulement quand elle est en mouvement: car en rien le mouvement ne se contente de prolonger les formes données au départ; il semble au contraire qu'il cherche constamment à les dépasser. On s'aperçoit alors qu'en rien la vie pratique, ou ordinaire, n'est dénuée de poésie - n'est coupée des principes abstraits, ou de la vie cosmique. La forme globale obtenue par les amants se comprend pleinement par rapport à la nature secrète de l'homme et de la femme, et par le jeu de ce qui est courbe avec ce qui est droit, mais aussi en relation avec les lois de l'espace, qui sont les lois terrestres de pesanteur. L'aspiration étant de ne former qu'un seul être, du reste, il n'est pas possible de sacrifier la rencontre des pensées et du cœur, à côté de celle du désir. Il devrait être regardé comme important de se représenter sous forme d'image unitaire l'être global obtenu dans l'acte d'amour, et d'en mesurer la force et la grâce internes. Là où les cœurs se rencontrent, une flamme d'or naît, et unit les amants au-delà des apparences. Mais elle est nourrie par tout l'être, du haut en bas, de la tête aux membres.

07/03/2012

La beauté vient du Ciel

DeessesPapillons.jpgLes rondeurs du corps des femmes sont une grâce de la nature, et comme toutes les grâces, elles viennent du Ciel. Les sphères célestes leur donnent cet aspect. L'homme, à comparer de la femme, a un corps qui est davantage en lignes perpendiculaires, notamment droites: signe qu'il est lié à la Terre, car même si celle-ci est ronde, à l'échelle de l'être humain, cela ne signifie rien.

Le Ciel donne la beauté, la Terre donne la force - d'un point de vue corporel. Les femmes sont naturellement - corporellement - des anges. Les anges qui prennent une forme corporelle deviennent des fées: ils changent de sexe. La sainte Vierge est donc légitimement la reine des anges, dans le christianisme ancien.

Au Cambodge, le bon ange qui accompagne chacun et le réalise pleinement dans son âme a une forme féminine. Tous les anges qui gardent les lieux importants apparaissent sous une forme féminine au sein du rêve, et cela explique pourquoi on chérit tant les apsaras, danseuses célestes d'Indra, roi des dieux. Elles sont innombrables, dans les vestiges d'Angkor; elles sont le sel du Ballet Royal khmer, marquant les pensées divines du Prince - les manifestant. Car le Roi se confond avec Indra. Et elles sont dans le même temps les pensées de Bouddha, car dans la légende, c'est justement Indra qui a demandé à l'esprit du futur Gautama, non encore incarné, de descendre sur Terre pour une dernière fois au sein d'un corps de chair. Lorsque les pensées divines atteignent l'atmosphère de la Terre, elles prennent la forme de fées qui dansent gracieusement et majestueusement au fond de l'air!

En amour, l'impulsion sexuelle est d'abord chez l'homme: elle vient de la Terre; mais la rêverie amoureuse, les illusions sublimes du dieu Amour, viennent de la femme, dont le corps représente un idéal, quelque chose qui, pour l'homme, renvoie spontanément à ce qui est vertueux. Lorsqu'une belle femme apparaît, on s'efforce de se rendre digne d'elle par des actions nobles et grandes, parce que la beauté, dans l'ordre moral, prend la forme de la bonté, de la vaillance: la chevalerie, aux temps courtois, le saisissait d'emblée. On aurait tort de réduire l'ancienne chevalerie à un déguisement de désirs purement terrestres: on pensait bien, par l'idéal 2161576179_3d69cc300e.jpgcourtois, se rattacher au Ciel - quoi que disent les universitaires de notre temps, notamment à la Sorbonne! Car ils sont pleins de matérialisme.

Cependant, du point de vue de la femme, l'homme représente une forme de stabilité: la femme est un nuage qui ne parvient pas à se poser, l'homme, un objet qui ne parvient pas à s'envoler; mais par l'union des deux, les problèmes de chacun sont résolus: à l'homme il pousse des ailes, à la femme, une ancre. La complémentarité amoureuse est une réalité.

La rencontre se faisant, il en naît un troisième corps, qui est censé unir les deux précédents: le mystère de la procréation est dans cette union du haut et du bas. Conçue de cette manière, toute génération nouvelle est un progrès, marque l'évolution de l'humanité vers son accomplissement. Les enfants sont par essence supérieurs aux parents.

L'effet sur l'âme de la forme corporelle est une réalité. L'homme est plus terrestre, et cela l'amène à avoir des pensées spontanées plus basses, mais aussi, en vérité, à créer des pensées plus abstraites: car la solidité qui lui est inhérente lui permet en quelque sorte de cristalliser ce qui en principe apparaissait comme insaisissable: lui permet de le capter. Il n'est d'ailleurs pas vrai qu'il y ait des limites à la pensée humaine: les grands moments de la philosophie ont montré qu'on pouvait la repousser toujours plus loin, dans l'exploration de l'inconnu. La philosophie allemande, à l'époque moderne, l'a manifesté d'une façon éclatante. La femme, en principe, a des préoccupations moins basses que l'homme, elle est davantage dans la vie morale: elle veille à ce que la pulsion sexuelle s'accorde avec ce qui est acceptable moralement, viable matériellement; elle veille, aussi, à la moralité des familles, chez les peuples du monde entier. Je ne dis pas cela dans le sens où un sexe serait privé de la faculté propre à l'autre, ou dans le sens où cela créerait des obligations particulières: chacun est libre, et on peut toujours développer des qualités spécifiques; je dirais même qu'on le doit. Mais il existe des tendances naturelles, spontanées, une orientation due à la nature corporelle.

Au départ, la femme est nymphe et l'homme est faune: la fée est désirée par le gnome; mais la rencontre humanise les deux, si elle se fait en profondeur, et non simplement à l'extérieur, par la mécanique de la relation sexuelle. Alors Persée s'unit à Andromède! Il la délivre du Kraken, et lui-même trouve son épanouissement dans l'univers entier. Il devient, avec elle, constellation.