15/09/2010

Intentions divines dans l'élaboration des formes: Gœthe

goethe.jpgGœthe a été l'un des premiers à dénoncer le caractère creux, sur le plan scientifique, d'une étude de la nature vivante qui s'attache à des intentions prêtées au divin créateur des diverses formes animales et végétales existant dans le monde. Dans Une Théorie de la connaissance chez Goethe, Rudolf Steiner le montre, lorsqu'il dit: En cherchant les lois de l'organique, non dans la nature des objets, mais dans la pensée suivie par le Créateur lors de leur formation, on se privait aussi de toute possibilité d'explication. Comment pourrais-je avoir connaissance de cette pensée? Car j'en suis réduit à ce que j'ai devant moi! Et si cela ne dévoile pas soi-même ses lois dans mon penser, alors ma science s'arrête là. Dans une démarche scientifique, il ne peut être question de deviner les plans d'une entité qui reste extérieure.

Pourtant, Gœthe reste profondément original et diffère des évolutionnistes issus de Darwin. Certes, il a bien, comme ceux-ci, voulu faire de l'étude du vivant une science rigoureuse - qui ne se fiait pas, sur le plan scientifique, à l'énoncé des intentions divines. Steiner l'explicite par ces mots: Le besoin d'une telle méthode scientifique est constamment réapparu dans la science, pas avec le même génie que chez Gœthe, mais tout aussi impérieusement. Aujourd'hui, il n'y a plus qu'un très petit nombre de savants pour douter que cela soit possible. Mais que les tentatives faites ici ou là pour introduire une telle méthode soient heureuses, c'est une autre question.

Ernst_Haeckel.jpgMais c'est bien la question posée par l'originalité propre de Gœthe, et Steiner ne l'ignore nullement. Car pour ce dernier, la science moderne, qu'il fait représenter par exemple par Haeckel, a pour défaut d'avoir voulu, pour créer cette méthode rigoureuse, appliquer la même méthode que pour la nature non vivante, inorganique, laquelle est soumise à des rapports matériels simples, les objets étant la cause des uns des autres. Or, pour le vivant, dit-il, il en va autrement: le vivant matériel - l'organique - n'a pas réellement pour cause d'autres objets de même nature, ou, a fortiori (et au bout de la chaîne), inorganiques, mais ce qu'il appelle, à la suite de Gœthe même, un type, c'est-à-dire ce qui ressemblerait à une idée de Platon en tant qu'elle ne serait pas une production de l'esprit mais une chose existant en soi. Car pour Gœthe, ce type, qui est en même temps une idée, n'est pas créé par l'esprit, mais simplement découvert par lui: l'esprit est un organe de perception des idées qui existent immatériellement dans le monde même.

Évidemment, il peut sembler qu'on retombe dans le créationnisme, parce que l'intention du Créateur est, elle aussi, une pensée - ce qui est proche de l'idée. Mais il ne s'agit pas, ici, de l'intention morale, comme dans la Bible, mais bien de ce qu'on trouve chez Platon, l'idée qui crée l'apparence sensible de façon dynamique et constantee: l'idée du lion suscite les lions, et informe jusqu'à l'hérédité, ses mécanismes.

Repository.jpgLa cause de ce type n'est pas patente à partir de l'observation des lions: il n'est donc pas scientifique de la supposer a priori, comme le fait le créationnisme. En revanche, il s'agit clairement, ici, de refuser de lier indéfectiblement la science au matérialisme, en faisant de la pensée même un simple phare de la raison humaine: jusque les lois de la nature non organique, dit Gœthe commenté par Steiner, sont des pensées qui agissent objectivement au sein du monde sensible, et non de simples projections, comme le dira par exemple Sartre. La science présuppose, de fait, la réalité de ces lois physiques: on peut les reproduire; les machines mêmes le font efficacement. La conviction existe, par conséquent, qu'elles ne sont pas des illusions, mais des rapports réels entre les éléments. Pourtant, en a-t-on une preuve? Dans l'absolu, non: Sartre l'a bien vu. Il faut se fier, ici, à l'intuition, selon laquelle les phénomènes qui se manifestent et se répètent expérimentalement ont bien une réalité en soi, indépendante des circonstances.

Or, pour Gœthe, puisqu'on a commencé à se fier ainsi à l'intuition, puisque cette conviction de la réalité des lois physiques entre de plain-pied dans la démarche scientifique, rien n'empêche de systématiser la chose pour étudier la nature animale ou végétale, en reliant intuitivement les organismes à des types. Dans ses études de la nature, Gœthe a procédé de cette façon. Or, ses splaton-par-raphael-detail-de-lecole-dathenes.jpguiveurs n'y ont vu qu'une série de géniales intuitions, dont la procédure, si l'on peut dire, n'est pas exprimable rationnellement, et ne peut donc pas être reproduite. Gœthe s'inscrivait naturellement en faux contre cette idée: à ses yeux, la démarche intuitive pouvait être reproduite, et clairement exprimée. Il suffisait de s'appuyer sur l'idée en tant qu'elle existe objectivement, et d'abandonner le présupposé qu'elle n'est qu'une projection, sur le monde, de l'intelligence humaine. Dès lors, le concept appréhendé par la pensée agissante se déploie selon des rapports rigoureux, logiques, quoique de façon interne au monde des pensées - à la sphère intelligible de Platon, je dirais.

Personnellement, j'ai toujours vénéré Platon, et en retrouvant, chez Gœthe commenté par Steiner, ce que je crois être sa vraie philosophie, je n'ai pas pu être autre chose qu'enthousiaste.

16/06/2010

La leçon du cardinal Gerdil

Howard.jpgJ'ai pu sembler faire l'éloge, à travers Robert E. Howard, de l'individualisme barbare, face aux sociétés d'inspiration romaine - évoluées. En principe, cela paraît peu chrétien, essentiellement parce qu'on assimile le christianisme à la civilisation et à la tradition occidentale. De fait, Robert E. Howard avait lui-même été baptisé selon le rite romain, mais il rejetait la religion catholique.

Il se trouve, cependant, que la Savoie eut parmi ses enfants un écrivain ecclésiastique plus original qu'on ne l'admet en général, le cardinal Gerdil - originaire de Samoëns, et qui faillit devenir pape à l'époque de Napoléon, mais ce n'est pas ce qui doit nous occuper.

Ce qui nous intéresse est le contenu même de sa pensée à travers l'unique livre que j'aie lu de lui, consacré aux Combats singuliers: les duels. Ce prélat de la seconde moitié du XVIIIe siècle avait, de fait, été chargé par le roi de Sardaigne de démontrer que la pratique du duel était à la fois barbare et impie, et il le fit en montrant qu'elle avait pour origine le paganisme germanique - la barbarie et la superstition.

240px-Hyacinthe-Sigismond_Gerdil.jpgIl rappelle de quelle façon les Grecs et les Romains, une fois devenus civilisés, l'ont rejetée, et de quelle façon, en outre, les anciens Germains postulaient la présence de Dieu dans le carré sacré du combat de façon illégitime au regard de la foi catholique, qui estimait impossible de contraindre Dieu à être présent ici ou là.

Remarquons l'apparente contradiction avec le mystère de l'Eucharistie. Du reste, le sentiment existe encore que quand une guerre est gagnée, elle l'a été dans le sens du droit des peuples. D'où venait, en outre, chez les Germains primitifs l'idée que Dieu pouvait intervenir dans les combats organisés rituellement, c'est la question qu'on pourrait se poser. Il faut croire que les hommes des temps anciens avaient avec la divinité une relation très intime, très fusionnelle, pour ainsi dire, qui échappait quelque peu à Gerdil, qui restait rationaliste et héritier de l'humanisme - quoi qu'on pense, globalement, de l'Église romaine.

De toute manière, il est exact que les combattants de son temps ne sentaient plus du tout l'auguste présence d'un dieu entre eux, que l'issue du combat en était ressentie du coup comme arbitraire, et le déclenchement même du duel, comme dépendant de points d'honneur où dominait l'orgueil, ou l'amour-propre. En Savoie, le scepticisme, face au duel judiciaire, s'est généralisé après l'exécution d'Othon de Granson par Gérard d'Estavayer, à l'époque du Comte Rouge: on se souvient de cette histoire, racontée par Jacques Replat, le grand écrivain savoyard de l'époque romantique.

Art_Germain.jpgMais Gerdil admet qu'au temps de la décadence de l'Empire romain, des duels ont pu avoir à nouveau lieu. Il dit alors que les peuples dégénérés retournent souvent à leur stade primitif; et il a cette remarque étonnante: l'homme en état de décadence est pire que l'homme à l'état de nature, parce que, contrairement à celui-ci, il ne promet plus rien - n'est plus susceptible de progrès. Les fruits verts sont moins nocifs que les fruits pourris, image-t-il. L'innocence est sujette à l'erreur jusque dans son ascension; la corruption ne peut plus que tomber!

On comprend que Rousseau ait regardé Gerdil comme le seul penseur conservateur qui lui ait jamais opposé des arguments valables. Les catholiques savoyards avaient conservé cet attrait pour l'état de nature qu'on peut déceler chez François de Sales et que, en réalité, Rousseau même a exacerbé, lorsqu'il a habité Chambéry.

Je crois, aussi, que Gerdil permet de comprendre l'individualisme sauvage d'un Robert E. Howard: il en dévoile l'intérêt. Oui, il est vrai que le divin ne se révèle que dans une civilisation accomplie qui s'est mise au service de l'Homme - de l'Homme pris individuellement - et que, dès que l'homme est assujetti à une organisation collective, il tend à retomber par le côté opposé à celui qui l'a vu croître.