28/05/2014

Michel Houellebecq et l’érotisme occidental

pompei--4.gifDans La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq, j’ai appris quelque chose que les naïfs comme moi ne savaient pas: il évoque une crème allemande qui, appliquée sur l’organe génital, permet d’atténuer la sensation et de durer au sein du coït. Ce fait inconnu de ma modeste personne m’a immédiatement rappelé une réflexion que j’avais effectuée en comparant l’amour tel que l’Occident le conçoit depuis l’ancienne Rome et ce que conçoit à ce sujet l’Orient, notamment l’Inde. Car dans son Art d’aimer, Ovide était d’emblée orienté vers l’aspect pratique: il s’agissait de tirer de l’acte le plus de plaisir possible. À cette fin il conseillait par exemple à la femme d’adopter les positions qui mettent en valeur les plus belles parties de son corps: celle qui a de beaux seins chevauchera l’homme en se tenant devant elle, celle qui a un beau visage se placera sous lui de face, et ainsi de suite. Tout le pragmatisme de l’ancienne Rome, auquel le matérialisme moderne doit tant, était dans ces pensées.
 
Or, la perspective de l’Inde ancienne était complètement différente: les positions sont moralement hiérarchisées, et il est de toute façon conseillé de pratiquer dans le noir; la vue détourne des véritables sculpture-tantrique-temple-chitragupta-c3a0-khajurc3a2to-inde-xie-sic3a8cle.jpgsensations, et ramène trop l’homme à lui-même: il s’agit de s’unir à la femme par le cœur, l’âme, en ne faisant que partir des sensations. Le plaisir suprême de l’homme civilisé qui est aussi un digne citoyen du ciel, s’obtient en éveillant chez l’autre le désir par le moyen de préliminaires subtils, qui d’ailleurs peuvent se poursuivre pendant l’acte proprement dit, et qui ne ressortissent pas à ce qu’on comprend en général en Occident à cet égard: toucher les parties génitales est déconseillé, est regardé comme bas. Le dieu de l’amour, dans le Kâma Sûtra, est regardé comme animant de ses feux telle ou telle partie du corps féminin non selon ses dispositions fonctionnelles, ce qui permet la procréation, mais selon les phases de la lune. Même lorsqu’il s’agit de s’adresser à la chair, tout matérialisme est proscrit. L’immortel Kâma se promène sur les membres de la femme en suivant un cycle cosmique; le corps est lié aux astres.
 
Sans doute on peut présupposer que selon leur nature, les femmes sont diversement sensibles à telle ou telle phase de la lune, que leur corps est diversement disposé à cet égard; mais le Kâma Sûtra n’en parle pas: il ne va pas aussi loin.
 
Il est également vrai que l’occultisme ancien, en Occident, plaçait la force de Vénus dans les lombes, et que l’endroit est sensible; les parties visibles du corps en sont l’émanation. Mais ils n’en sont pas le centre, et surtout, il est erroné de regarder ces parties séduisantes comme ayant été inventées par la nature pour appâter le mâle et procéder à la procréation; cette conception mécaniste du rapport amoureux, véhiculée par une théologie dévoyée qui ne regardait la nature que comme une grande technicienne - ou alors une profonde tacticienne, rusée, maligne -, est un leurre. Dans les faits, la force du dieu d’amour est située là où la lune semble reflétée, dans son temple naturel; mais c’est bien elle qu’on va chercher. La procréation n’est que la conséquence de l’union intime.
 
Les préliminaires, dit la sagesse indienne, sont aussi le secret suprême pour faire durer l’acte, car ils permettent d’apaiser le désir, de lui ôter sa bestialité, et d’imprégner par la main, les lèvres - qui ont ce pouvoir - tout le corps de l’homme de l’énergie de la femme - et, ainsi, de faire entrer l’union dans un rythme souple et normal, en harmonie avec le souffle, le cœur. Dès lors la montée de la sève pour ainsi dire est contrôlée, parce que, au sein des gestes, la conscience demeure; ils ne sont pas emportés par l’excitation. À la rigueur, il existe, de façon plus pratique, un entraînement physique spécifique, pour les cas les plus difficiles. Mais les pommades, les élixirs, sont déconseillés, et réservés aux castes inférieures, car ils n’empêchent pas la bestialité; au contraire ils la favorisent - l’exaltent.
 
Naturellement, Michel Houellebecq est libre de procéder comme il l’entend. Mais le Kâma Sûtra certifie qu’on ne peut trouver l’amour s’il est pratiqué bestialement; or, notre auteur affirme constamment le 515d5c968573eMichel_Houellebecq_cont.jpgchercher, dans son livre. Il y a en Occident ce drame - relevant d’une autre forme de naïveté que la mienne lorsque je m’avoue ignorant des techniques extérieures - qui est dans l’accord impossible entre le matérialisme et les sentiments profonds, l’amour, l’idéal auquel le cœur aspire. La façon dont les traités érotiques de l’Inde y sont perçus, purement mécaniste, rappelle surtout les traités français du dix-huitième siècle, auxquels on les ravale. Lorsqu’on parle de spiritualité, l’Occident comprend qu’il s’agit de pensées métaphysiques, abstraites, non de vie éthérique des corps - et de ce qui, depuis les astres, le ciel, s’insère dans le visible - le palpable. Il n’y croit pas: l’esprit est pour lui dans l’intellect seul. Or, c’est pourtant dans cette fusion du spirituel et du matériel que se trouve l’amour: ni dans les idées abstraites, ni dans la mécanique corporelle, mais dans ce qui se tient mystérieusement entre les deux - le cœur, auquel depuis l’intellect, dit Vâtsyâyâna, il faut descendre, et depuis la pratique physique, il faut monter.

03/03/2014

Nature vide, morale volatile: dilemme de l’homme

dionysos3hs8.jpgJ’ai un jour entendu à Genève une conférence de Joseph Hériard-Dubreuil, médecin anthroposophe, qui rappelait qu’entre la science moderne et la vie morale, il n’existait en fait pas de lien. La première obéit à des principes mécaniques, tandis que les choix individuels ne dépendent pas forcément des mécanismes sociaux, mais de ce que la conscience regarde comme juste. Le cas où on pense approprié de se soumettre à ses pulsions corporelles, qui elles-mêmes sont assez mécaniques, n’y change rien, car il est parfaitement connu qu’on peut faire un choix contraire; affirmer que le seul choix intelligent est de se soumettre aux mécanismes corporels ne prouve en rien qu’on ne puisse pas effectivement choisir autre chose, mais bien que le fondement de la vie morale est dans ce qu’on pourrait nommer la subjectivité humaine pure, et non dans les principes extérieurs établis par la science nourrie de mathématisme. Du reste les gens pensent réellement bien faire quand ils s’écartent de ce qui est absolument rationnel, au sein de leur action: ils croient toujours que c’était justifié, pour les cas où ils ont agi.
 
On peut bien sûr trouver des gens qui assurent que leurs choix subjectifs répondent secrètement à des lois physiques inconnues, qu’il ne reste plus qu’à découvrir, et peut-être que nombre de théories à la mode n’ont pas d’autre source.
 
Le socle de l’impulsion morale cependant demeure mystérieux, et varie à l’infini, de telle sorte que certains sont allés jusqu’à dire qu’il n’existait pas, que la morale n’était que chaos, ou marque particulière de telle ou telle organisation physique.
 
Mais cela n’empêche même pas ceux qui partagent ce point de vue de croire qu’ils agissent au mieux, non pas quand ils en discutent au cours de conversations abstraites, mais au moment même où ils agissent!
 
Il doit pourtant exister, comme disait Jacques Bergier, une science morale qu’il est possible de développer, en partant non de la théorie mathématiqbibliot4.jpgue, mais de la nature humaine, de l’âme. Or, il apparaît, je crois, que ce qui fait du bien en profondeur, donne la paix lorsqu’on dort mal, est l’amour illimité qu’on porte à la création, et même à ses ennemis. D’une certaine façon, c’est se moquer de leur inimitié affichée, que de les aimer tout de même; c’est donc s’en libérer.
 
Le rapport avec l’univers, dira-t-on, demeure flou. Nombre de philosophes ont eu beau jeu de dire que dans le cosmos, aucun amour n’était sensible. Galilée, Copernic, Newton, Einstein, certes, n’en parlaient pas: tout pour eux était soumis à des lois abstraites.
 
Cependant, si on regarde la nature autrement que de façon purement intellectuelle, si on étudie les phénomènes en vivant leur réalité de l’intérieur, on s’aperçoit que les lois mathématiques ne donnent pas de cause claire. Ils décrivent un fonctionnement, mais ils n’expliquent rien. L’idée même de loi, au sein de la nature, est trompeuse: pur effet statistique, disait Teilhard de Chardin. Celle de la pesanteur, par exemple, est posée comme existant absolument; mais sa cause reste mystérieuse. Or, l’être humain se ressent lui-même comme un être profondément causal: s’il agit de telle ou telle manière, c’est parce qu’il a eu tel ou tel sentiment, telle ou telle pensée, tel ou tel désir. C’est ce qu’il ne voit pas dans la nature et qui lui fait croire que l’homme y est une aberration, y est profondément isolé.
 
La science romantique, telle qu’elle s’est déployée en Allemagne au début du dix-neuvième siècle, s’appuyait au contraire sur l’idée de Rousseau selon laquelle la nature et l’homme étaient dans un rapport d’analogie: la cause d’un mouvement était dans une volonté, à l’intérieur mais aussi à l’extérieur de l’homme! Teilhard de Chardin est bien allé dans le même sens, lorsqu’il a attribué une ébauche de vie psychique à l’inanimé. La polarité des atomes s’expliquait au fond chez lui par l’amour, osaint.augustin.jpgu le rejet. La loi de la pesanteur se rapporte à ceci que l’élément matériel est attiré par le cœur d’une planète: il lui semble beau, hautement désirable. Saint Augustin à sa manière en parlait, quand il affirmait que la flamme aussi un poids - mais qu’il l’attirait vers le haut, vers le ciel. L‘âme pareillement est attirée d’elle-même vers les astres: elle a bien un poids, mais qui l’emmène vers le haut. Or, on l’observe déjà dans la pression osmotique propre aux plantes! La vie a-t-elle une autre essence?
 
Les éléments les plus sourds, les plus aveugles, s’imprègnent ainsi de vie morale, comme l’être humain! Au reste, les éléments dont est composé le corps humain sont bien les mêmes que ceux dont est constituée la nature: il est donc logique de penser que les mêmes élans d’âme les habitent. Pourquoi une organisation le changerait-elle radicalement? Elle assemble en réalité plusieurs tendances intimes. Chez l’être humain, l’esprit n’est pas unitaire: la conscience est tiraillée entre ses diverses polarités corporelles, de la tête aux membres en passant par le cœur. L’homme est double, voire triple. L’univers ne l’est-il pas aussi, de la terre au ciel en passant par les planètes? La solution de continuité n’est-elle pas illusoire, n’est-elle pas le fruit d’un point de vue biaisé, d’un enfermement de l’homme en soi-même?

15/02/2014

Olaf Stapledon et la quête de l’Esprit

Olaf_Stapledon.jpgOlaf Stapledon, auteur de science-fiction majeur, voulut, dans Star Maker, donner de l’univers et de son évolution une vision globale. Or, tissant cette vision au travers d’une conscience elle-même en évolution et n’apprenant que progressivement à se détacher des apparences matérielles, il ne montre les âmes s’unissant en êtres collectifs que depuis les stades inférieurs de la voyance, lesquels ne manifestent pas ce qui se tient de l’autre côté - les points de convergence qui aimantent les âmes et que les occultistes médiévaux assimilaient aux anges.
 
Pourtant, il évoque les espèces pensantes qui s’efforcent de percer les mystères de l’être divin. Ainsi, dans ce passage remarquable, il dit, à propos d’une civilisation qui paraît stagner: Later, however, we began to discover that this seeming stagnation was a symptom not of death but of more vigorous life. Attention had been drawn from material advancement just because it had opened up new spheres of mental discovery and growth. In fact the great community of worlds, whose members consisted of some thousands of world-spirits, was busy digesting the fruits of its prolonged phase of physical progress, and was now finding itself capable of new and unexpected physical activities. At first the nature of these activities was entirely hidden from us. But in time we learned how to let ourselves be gathered up by these superhuman beings so as to obtain at least an obscure glimpse of the matters which so enthralled them. They were concerned, it seemed, partly with telepathic exploration of the great host of ten million galaxies, partly with a technique of spiritual discipline by which they strove to come to more penetrating insight into the nature of cosmos and to a finer creativity. This, we learned, was possible because their perfect community of worlds was tentatively waking into a higher plane of being, as a single communal mind whose body was the whole sub-galaxy of worlds. Though we could not participate in the life of this lofty being, we guessed that its absorbing passion was not wholly unlike the longing of the noblest of our own human species to “come fa312766_starmaker---olaf-stapledon.jpgce to face with God.” This new being desired to have the percipience and the hardihood to endure direct vision of the source of all light and life and love. In fact this whole population of worlds was rapt in a prolonged and mystical adventure.

La résolution de l’énigme mystique de l’univers passe par la communauté spirituelle des espèces pensantes, mais non par l’intermédiaire d’êtres spirituels déjà présents dans le cosmos, comme dans le mysticisme médiéval. L’idée de la cité porte l’âme individuelle vers la divinité, comme dans l’ancienne Rome. Ce point de vue qui ne regarde que la face apparente des choses rappelle Teilhard de Chardin, qui voyait l’unité psychique humaine comme liée directement à Dieu, mais les étapes intermédiaires comme trop imparfaites pour être spirituellement qualifiées. Pourtant, il affirmait qu’au-delà de cette unité humaine, il faudrait s’unir avec tout l’univers. Or, il ne l’entendait certainement pas au sens physique: comment l’homme pourrait s’unir charnellement avec des pierres, ou même avec des plantes? Quant aux animaux, on a du mal à croire qu’il le pensât souhaitable. Mais quels pôles psychiques se recoupent avec les espèces animales, avec les essences végétales, avec les minéraux? La noosphère réduite aux pensées humaines conscientes ne pouvait y prétendre. Il fallait d’une part descendre au fond de l’inconscient, d’autre part postuler l’existence d’êtres spirituels dont les règnes minéral, végétal et animal étaient les manifestations. Alors seulement l’union psychique pourrait avoir lieu. Or, Teilhard de Chardin, comme Stapledon, se contentait d’évoquer, sur le plan spirituel, ce qui ressortissait à la pensée consciente, laquelle seule visiblement peut se transmettre à distance pour l’écrivain anglais.
 
Pourtant, l’idée que des groupes humains ou animaux soient liés psychiquement et constituent ce que mon ami Hervé Thiellement, dans son Monde de Fernando, a appelé des égrégores, est issue en grande partie d’Isis Unveiled de H. P. Blavatsky, où la science-fiction anglo-saxonne a fréquemment puisé ses concepts les plus audacieux. Or, dans The Secret Doctrine, elle dit assez clairement que ces égrégores sont en réalité des esprits préexistants, de vivants archétypes d’après lesquels les formes se déploient, et elle les dit semblables aux anges du christianisme.
 
La science-fiction est un genre qui tend au spirituel, mais sans généralement s’arracher aux apparences sensibles. Stapledon dit que ses êtres évolués et subtils cherchent à voir Dieu face à face, mais naturellement il ne révèle pas ce qu’alors ils découvrent. Il raconte de l’extérieur. Jusqu’à, du moins, que sa conscience ait suffisamment évolué pour évoquer le visage du créateur cosmique, comme il le fait à la fin de son livre.