23/04/2013

La beauté des statues grecques

zeus-statue4.jpgLa beauté est à mon sens au-delà du monde physique; celui-ci ne fait que la porter.
 
Phidias, disait-on,  n’avait pas, pour sculpter la statue de Zeus, montré seulement des capacités techniques remarquables, ou possédé des moyens matériels particuliers, mais avait directement vu le dieu, au sommet de l’Olympe! 
 
Pour saisir sa lumière, il avait dû aller par-delà ce qui se voit et se conçoit - s’arracher à la Terre, et se rendre dans un monde de rêve éveillé, de songe divin. Ensuite seulement il a su comment agir dans la matière. Ainsi s’expliquait la beauté dans la forme qu’il avait créée.
 
Vulcain pareillement forge le corps des femmes en contemplant Vénus son épouse! Comme Pygmalion, à la statue de qui celle-ci donna la vie, le dieu forgeron est l’époux bancal de la déesse parce qu’à ses productions il faut la beauté coulée d’en haut.
 
Les rondeurs féminines reflètent de manière suprême les courbes des planètes dans l’espace, leurs orbes; les yeux cristallisent leur lumière, les cheveux leurs rayons.
 
Saint Paul affirme que si les femmes doivent se voiler lorsqu’elles prient, c’est parce que les anges pourraient être tentés par l’éclat de leur chevelure. Cela fait sans doute référence à l’épisode biblique de l’union des anges et des filles des hommes que les êtres célestes ont trouvées belles. Non que les psyche.jpganges fussent privés de beauté, puisqu’ils vivent au sein de la grâce divine, mais que les femmes condensaient la beauté du Ciel. Elles plaçaient l’éclat du Soleil sur leur tête. Les anges qui fréquentaient la Terre ne pouvaient pas ne pas être saisis de désir. Une nostalgie profonde les étreignait: la même que celle qu’éprouvent les hommes, quand ils voient la beauté de la femme: ils se souviennent alors, confusément, d’une vie passée au Ciel. L’âme avant de venir sur Terre n’avait-elle pas du reste été saisie dans les mouvements cosmiques, les orbes planétaires? L’ancienne sagesse le disait. Dans un monde de clarté et de beauté, l’âme s’oubliait, conduite par les dieux. Cherchant à se conduire elle-même, elle était attirée vers la Terre qui pouvait lui donner un corps autonome, une claire conscience. Mais une fois présente dans cette atmosphère, avec quels regrets elle regarde vers les étoiles, avec quels gémissements elle contemple les cheveux des femmes, leurs yeux, leurs corps tout entiers, pensant qu’il s’agit de quelque chose qui lui a appartenu, avec lequel elle fut intimement mêlée! Elle aspire dès lors à retrouver l’union avec ce monde que synthétise la beauté de la femme - et à s’y oublier elle-même. Et c’est ce qu’on nomme l’amour.
 
Je me souviens qu’un jour, étant jeune, je contemplai avec une fascination si profonde la chevelure dorée, abondante et ondulée d’une étudiante, que je crus qu’il s’agissait d’un pays plein de blés battus par le vent et parmi lesquels passaient des êtres lumineux. J’en fis un poème, dont les images étaient sophia.jpgfortes, mais dont la forme finale me laissa sur ma faim: elle n’enserrait pas le feu qui m’était venu. J’avais trop voulu faire des rimes, peut-être. Je ne l’en ai pas moins publié dans mon premier recueil… Je crois, aussi, que je n’osais pas prendre au sérieux mes visions, que soit elles demeuraient dans une forme d’inconscience, soit se laissaient assimiler à des images toutes faites, tirées des mythologies que je connaissais.
 
L’homme est, corporellement, plus terrestre que la femme. Comme la montagne qui jaillit des profondeurs, comme l'arbre qui s'élance depuis le monde inanimé, il offre la possibilité de se saisir de la lumière d’en haut, de la placer dans un filet: tout est droit en lui comme pour attraper les choses, les enrouler, les capter. Or, la lumière est sensible au désir de l’ombre de se saisir d’elle. Car ce qui est en haut veut imprégner de sa beauté ce qui est en bas, et créer les couleurs de la vie; ce qui est bas cherche à s’imprégner de la grâce d’en haut, et inonder de vie ce qui en est privé. Vénus finalement aime davantage son mari Vulcain qu’on a bien voulu le dire - même si elle tend à le mépriser, à tirer orgueil de ses purs et beaux rayons! Dans les vases d’or qu’il construit pour elle, son corps volatile aime à se reposer, à trouver une stabilité, une forme solide. Elle a alors l’impression d’être féconde, et de devenir accessible. On éprouve aussi du plaisir à donner, à se sacrifier pour ceux qui manquent de ce qu’on a. Vénus n’est pas toujours l’orgueilleuse que les anciens ont dépeinte! Dans son expression moralisée, spiritualisée, elle figure aussi la charité chrétienne.

16/12/2012

Le monde et son observateur

oeil-dhorus-1.jpgBeaucoup de philosophes, nourris par des données physiques récemment établies, disent que le monde sensible varie d’un observateur à l’autre.
 
Ils oublient, je crois, qu’on ne voit pas le monde à partir des caprices de la pensée, mais à partir de l’organe sensoriel qu’on appelle l’œil, et que cet œil ne dépend pas de la conscience, ou de l’âme, ou des pensées qu’on a sur le monde, car il a été, concrètement, créé par le monde lui-même: à ce titre, il en fait pleinement partie. Et si l’œil est la production de la nature, comment pourrait-il la créer?
 
Comme on ne peut pas observer son propre œil, on peut avoir le sentiment que puisqu’il montre le monde, il le crée; mais dès qu’on regarde un autre être humain, on saisit immédiatement que son œil lui vient de la nature - qu’il est issu par l’hérédité des yeux de ses parents. Comment dès lors pourrait-il avoir été créé directement par sa conscience? Et comment, puisqu’on lui voit un œil au milieu du visage, et ce visage dans un blade-runner-oeil.jpgcorps, et ce corps sur une terre, sous les nuages, le soleil ou les étoiles, pourrait-on penser que sa conscience a créé son œil, mais pas le reste de ce qui l’entoure? Cela n’est guère possible.
 
En vérité, on confond volontiers son propre œil et sa conscience, ce qu’on voit et ce qu’on pense. Chez l’autre, on ne le confond pas: son œil est de chair, et sa pensée sort de sa bouche, au travers des mots.
 
Il est pareillement faux, selon moi, que ce que ne voit pas un œil n’existe pas: ce que ne voit pas l’œil de mon voisin, je le vois; il ne le voit pas, non parce que sa conscience en a décidé ainsi, mais parce qu’il a la tête tournée de l’autre côté.
 
Il est encore erroné, pour moi, que le rouge soit une illusion créée par la conscience: le rouge fait oeil-de-Dieu-les--Houches.jpgpartie de l’œil, parce que les couleurs ont participé à sa création: l’œil les montre donc, quand il perçoit leur présence. Cette présence éveille ce qui en lui vient d’elles.
 
On assure également que tout est illusoire - de ce qu’on voit. C’est une illusion créée par l’œil, dit-on. Mais l’œil est un objet physique: si l’œil est illusoire, puisque tout objet visible est illusoire, comment peut-il créer une illusion? Cette physique dit que le regard crée le monde; mais l’œil fait partie du monde, et c’est par lui qu’on regarde. Si le monde est une illusion du regard, le regard lui-même devient impossible, et il ne peut créer aucune illusion. 
 
Cela repose sur le simple oubli que ce que je regarde, je le regarde non avec ma conscience, mais avec mes yeux. En soi, la conscience ne voit, ne regarde, n’observe rien - si ce n'est d'un œil purement spirituel. Elle ne peut pas, par conséquent, créer ce que l’œil de chair lui fait percevoir. Car, comme l’a dit Rousseau, la conscience ne se confond pas avec les organes sensoriels. La pensée ne se confond pas avec le sensible.
 
On peut dire que cela relève d’un dualisme repoussant. Mais il ne s’agit pas de cela: il s’agit de constater que la perception de l’univers survient à l’homme par différents canaux, qui sont complémentaires, et qui peuvent, par le travail de l’âme, se réunir, donner une image unie de cet rudolf-steiner-182196-530-531.jpgunivers: il lui arrive par le biais des organes sensoriels, et la pensée le complète, parce qu’elle saisit, du monde, une autre strate que les organes sensoriels. Jean-Jacques Rousseau dans La Profession de foi du vicaire savoyard, Rudolf Steiner dans La Philosophie de la liberté, ont magnifiquement décrit ce processus: chez l’homme, la perception du monde est d’emblée déchirée; l’unité qu’il faut retrouver s’accomplit par l’union de la perception et de la pensée: ainsi le monde donne-t-il de lui-même une image juste.
 
Mais il n’est pas inexact que l’être humain, au départ, soit pervers, en ce sens qu’il a justement du réel une vision tronquée, de par les conditions de sa naissance: c’est l’effet du péché originel, eût dit saint Augustin - ce qui a rejeté l’homme de la vision du réel, et ne la lui laisse avoir que de façon fragmentaire, brisée, morcelée.
 
L’unité du monde s’acquiert: elle n’est pas donnée. Elle a pu l’être, en des temps fabuleux: Owen Barfield disait que dans les époques anciennes, les hommes spontanément voyaient le monde de façon unitaire; les images qu’ils créaient unissaient à la fois le sensible et l’intelligible - comme eût dit Platon. Mais cela demande à présent un effort. La poésie seule peut y parvenir: la pensée théorique, en se détachant des manifestations sensibles, ne le peut pas.
 
Le monde unitaire apparaît alors comme image unissant la pensée et le monde sensible: l’art montre au cœur un idéal. Il est une préparation à la vie au sein de cet idéal.

07/08/2012

Position amoureuse

z-yab-yum-statue.jpgDe mon point de vue, l'homme est lié aux forces terrestres, la femme aux grâces célestes: j'en ai déjà parlé. Ce n'est pas, naturellement, qu'en soi la femme soit sans force et l'homme sans beauté; mais que, si on compare les deux sexes, on peut les regarder comme s'opposant de cette façon; que là est leur différence.

Les traditions religieuses ont constamment cherché à établir ce qui dans leur union charnelle pouvait renvoyer à cette opposition de nature. On le sait, elles ont généralement estimé que la position préférable était celle qui voyait l'homme se tenir sur la femme, lui faisant face, elle-même couchée sur le dos, lui s'appuyant de ses mains sur le sol. Vâtsyâyana, l'auteur du Kâma Sutra, rapporte que dans les Védas, cette position est considérée comme obligatoire pour les brahmanes. Les variations sont en principe déconseillées, mais non interdites, surtout si elles sont courantes dans le lieu où l'on vit.

On pourrait s'en tenir au sentiment qu'on a dans les diverses positions et considérer comme plus marquée par l'union des âmes la position obligatoire des brahmanes simplement par la position en vis-à-vis des visages, qui sont les marques de l'identité, de l'humanité. Si on ne voit pas le visage, on ne saisit pas la pensée de l'autre, et les partenaires deviennent comme anonymes: les corps se ressemblent davantage que les visages.

Du point de vue de l'homme regardé comme lié à la Terre et de la femme regardée comme liée au Ciel, on pourrait cependant être surpris que la position de la femme sur l'homme soit également déconseillée par Vâtsyâyana. Ce serait, néanmoins, raisonner de manière simpliste. L'amour n'a pas pour objet de faire rester chacun dans sa nature propre: ce n'est pas comme disait Jean-Jacques Rousseau, qui prétendait que la nature avait d'emblée fait tout bien, et que les tempéraments devaient s'assumer et ne pas chercher à changer, puisqu'ils s'enracinaient dans les temps qui avaient précédé la naissance. Le but de l'amour n'est pas un plaisir égoïste et ne renvoyant qu'à soi, mais l'union intime, qui n'existe pas au départ. Les commentateurs traditionnels du Kâma Sutra font de l'amour une forme de yoga, c'est-à-dire d'union. Et s'il faut évoquer la nature, il ne s'agit en aucun cas de celle qui existe après que l'homme et la femme se sont séparés dans l'ordre corporel, mais de celle du temps où ils étaient mêlés, et qui doit réapparaître à l'avenir,714724107.jpg comme la nature double de Shiva le montre: car il est souvent représenté en androgyne, et on sait qu'il est le dieu de la fin des temps. Rousseau ne voit pas la nature de façon dynamique, mais statique: c'est une erreur.

Il s'agit donc, pour l'homme, de conquérir la grâce de la femme et, pour la femme, de conquérir la vigueur de l'homme - en passant par l'amour. Ce dernier consiste au fond à placer sur Terre la beauté du Ciel et à offrir au Ciel la force de la Terre. Ainsi seulement les deux se trouvent mêlés: force et beauté. Il s'agit donc de mettre ce qui est beau sous ce qui est vigoureux, paradoxalement. Cela correspond bien sûr aussi aux nécessités d'ordre pratique, car les membres de l'homme gagnent à être libres, et le corps de la femme à rester accueillant. Les principes abstraits ne doivent pas se matérialiser directement, mais se comprendre, souvent, par opposition à la matière en tant qu'elle est inerte, et en conformité avec la matière seulement quand elle est en mouvement: car en rien le mouvement ne se contente de prolonger les formes données au départ; il semble au contraire qu'il cherche constamment à les dépasser. On s'aperçoit alors qu'en rien la vie pratique, ou ordinaire, n'est dénuée de poésie - n'est coupée des principes abstraits, ou de la vie cosmique. La forme globale obtenue par les amants se comprend pleinement par rapport à la nature secrète de l'homme et de la femme, et par le jeu de ce qui est courbe avec ce qui est droit, mais aussi en relation avec les lois de l'espace, qui sont les lois terrestres de pesanteur. L'aspiration étant de ne former qu'un seul être, du reste, il n'est pas possible de sacrifier la rencontre des pensées et du cœur, à côté de celle du désir. Il devrait être regardé comme important de se représenter sous forme d'image unitaire l'être global obtenu dans l'acte d'amour, et d'en mesurer la force et la grâce internes. Là où les cœurs se rencontrent, une flamme d'or naît, et unit les amants au-delà des apparences. Mais elle est nourrie par tout l'être, du haut en bas, de la tête aux membres.