14/07/2012

Le récit du Chasseur étoilé au Bois

jh_morgoth_fingolfin_general_desktop_1464x936_wallpaper-80039.jpgJ'ai parlé, la dernière fois, au sein de ce cycle dit de Paris, d'un homme magique, issu du royaume enchanté, qu'avait rencontré le roi saint Louis dans le bois de Vincennes, et dit que, après qu'il l'eut poursuivi, il le pria de bien vouloir à lui - ce qu'il fit, en lui parlant.

Or, sa voix était douce; il semblait qu'il chantât, lorsqu'il prononçait les mots qu'il voulait dire. Ses membres mêmes, alors, donnaient l'impression qu'en permanence il dansait, car ils ondoyaient, comme s'ils fussent faits de lumière cristallisée. Ses yeux paraissaient remplis d'astres, et ses cheveux aussi. Ses doigts scintillaient. Et voici! il s'exprima dans une langue qui parut inconnue au bon roi Louis IX, sur le moment; mais après un moment, il s'aperçut qu'il la comprenait, qu'elle lui était familière, qu'il l'avait déjà entendue en rêve, ou dans une autre vie. Et elle résonnait dans sa tête, et pourtant, il ne lui semblait pas que l'être étrange remuât les lèvres. Il en fut fort étonné. Mais écouta les paroles.

Or il déclara qu'il appartenait à la race des fils de Dieu, qui sont nés dans le Soleil, se sont installés sur Terre, et dont certains, comme le dit la Bible - et toutes les mythologies, à vrai dire, quoique chacune à sa Frazetta_D.jpgmanière propre -, se sont unis à des mortelles dont ils étaient tombés amoureux, créant ainsi des lignées de héros, qui furent les premiers rois des peuples, les Seigneurs du Temps Jadis, et qu'on appela aussi Géants. On dit qu'ils furent de puissants magiciens; de grands sorciers. Et la Bible laisse entendre que l'enfer est peuplé de ces êtres, car lorsqu'ils devinrent mauvais, ils prirent la forme de monstres épouvantables.

Dans le même temps, des anges avaient pris l'apparence de femmes d'une sublime beauté, et s'étaient unis à des mortels dont-elles étaient tombées amoureuses, ainsi que le rappelle la légende d'Adonis, si radieusement narrée par Ovide à Rome, et qui le serait un jour à Paris par un certain Jean de La Fontaine, poète de la cour d'un roi futur. Ce faisant, ces dames renforcèrent le royaume dit des fées - où elles vivaient, puisque elles-mêmes étaient les fées elles de la tradition - par des progénitures fortes, des héros aux membres puissants, bénéficiant de la puissance de la Terre, laquelle manquait à ces êtres enchantés qui tenaient du Ciel et de la lumière. De cette lignée fut le célèbre Galaad, fils de Lancelot du lac et d'une fée; son père même avait accru la puissance de la Dame du Lac, une immortelle, en étant recueilli par elle peu après sa naissance: chacun le sait. Or Galaad fut l'un des trois chevaliers du roi Arthur qui purent conquérir le Graal.

A l'aube des temps, ces sortes d'anges de la Terre se rendaient souvent dans ce qu'on appela le paradis terrestre, lequel était lié alors directement au royaume des cieux. Ils y séjournaient durant de longues périodes, enseignant aux hommes ce qui leur était permis de leur enseigner, selon les décrets du roi des cieux, qu'ils appelaient de noms différents de nous. Ils avaient, ainsi, bien connu Adam, et Ève, nos premiers ancêtres. Ensuite, lorsque la porte du paradis terrestre fut close, ils restèrent quelque temps dans le royaume de Dieu, avant de se prendre de regret pour le paradis terrestre, dont ils voyaient les reflets affaiblis briller sur Terre, parmi les hommes mortels - qui les avaient emportés avec eux. Ils s'y rendirent, afin de fréquenter à nouveau les hommes de la Terre, et ils se mêlèrent à eux de la façon qui vient d'être dite. Ils éprouvaient, vis-à-vis d'eux, un secret désir! Ils les enviaient, parce qu'ils semblaient être aimés particulièrement de Dieu, quoiqu'ils fussent les derniers nés de tous les êtres doués de raison. Ils n'en démêlaient pas bien la cause: pour eux, c'était un mystère. Mais ils pressentaient que quelque chose de grandiose se préparait, impliquant ces hommes mortels, et que les plus hauts dieux seuls connaissaient.

Certains pensaient savoir de quoi exactement il retournait, et ils en méprisaient volontiers ces hommes mortels, et croyaient les dieux injustes; mais ils se trompaient: la vérité leur échappait. D'autres sentaient que les mortels avaient des vertus qu'ils ne pourraient avoir, et tâchaient de s'en emparer en les asservissant. Celui qu'on nomme le Serpent, ou bien le Dragon, Lucifer, était l'un d'eux. Il engendra Caïn par Ève, comme cela est peu connu. Dans tous les cas, eux-mêmes désobéissaient aux dieux, qu'ils eussent ou non des intentions pures; qu'ils le fissent sciemment ou en se trompant sur les desseins du Père céleste.

fond-ecran-64395,frank-frazetta.jpgLe fameux Merlin, surnommé l'enchanteur, eut pour père l'un d'entre eux: on le disait homme-oiseau du pays enchanté. Certains d'entre ces êtres se rallièrent plus tard à Jésus-Christ et trouvèrent leur rédemption, leur rachat, et ils furent réinvités à gagner le Ciel: on dit que le père de Merlin fut justement de ces heureux élus. Il s'installa avec d'autres sur l'orbe argenté de la Lune. Un jour, un certain Cyrano de Bergerac décrirait ces gens d'une façon plus ou moins judicieuse, en prétendant s'être rendu lui-même sur la Lune; il aurait en fait eu des révélations par la voie du rêve, suscités par des adeptes d'une croix semée de roses, et dont il n'oublierait pas de faire l'éloge dans son livre.

Ceux des Immortels qui restèrent les ennemis des dieux furent projetés dans les ténèbres du gouffre; ils devinrent abominables. Il vint un temps où l'on ne pouvait plus rester sur Terre et demeurer l'ami des dieux: ceux-ci l'interdirent, sommant ce peuple extraterrestre de choisir. C'est alors qu'on en vit qui devinrent des monstres affreux, quoique disposant encore d'une puissante magie. Or, tout cela serait bellement raconté, sous le voile de la fiction, par un certain Ronald Tolkien, conteur d'Angleterre plus inspiré qu'on ne s'en rendrait compte et voudrait l'admettre.

Saint Louis entendait néanmoins cette histoire pour la première fois. Il en fut fort surpris. Mais ce qu'il en advint, je le dirai un autre jour.

19/12/2011

Contes du bois de Vincennes

Diane_au_bain.JPGFontenay-sous-Bois, près de Paris, fut, comme son nom l'indique, bâti autour d'une fontaine sainte, qui rajeunissait les hommes, les guérissait de leurs maux. En vérité, les fées s'y baignaient: Diane y venait. Une clarté étrange s'y tenait, et on ne l'approchait qu'avec un saint respect. Une essence magique s'y mouvait, à la façon d'une nymphe, qui avait aussi la forme d'un poisson aux écailles d'argent.

Les poètes romantiques, vivant dans une époque déjà bien matérialiste, n'auraient vu, à vrai dire, que la lune s'y refléter. Un poète antique, de son œil perçant, y eût distingué Diane même! Dans son éclat argenté, il voyait le visage de nobles Immortels, et quand de l'or s'y mêlait, c'est que la couronne de leur Dame, la fabuleuse Diane, lui montrait sa lumière, laquelle se dessinait pour lui en chemin.

Les chrétiens y virent bientôt la Sainte Vierge, Marie, entourée de ses anges, ceux qui la servent, et qui ont l'allure de chevaliers éclatants, brillants jusque dans la nuit, aux cheveux et aux yeux semés d'astres, aux mains, aux membres traversés d'éclairs fins! Ils sont si difficiles à décrire! Mais ils étaient les chevaliers servants de la Dame du Ciel: ils le demeuraient.

Plus tard, Honoré d'Urfé voulut appeler cette divine vierge Galatée, retournant aux idées antiques. Mais ce n'est pas dans le nom qu'est la chose: il faut saisir de quoi il s'agit en prenant cette chose de l'intérieur, par le biais de ce qu'on pourra nommer l'amour.

450px-Sculpture_-_saint_Germain_l'Auxerrois.jpgDésormais, quoi qu'il en soit, à la place du guerrier argenté qui gardait le royaume de l'immortelle Diane (j'ai déjà parlé de cette sorte de mage), l'ombre luisante d'un Saint du Christianisme, celui qu'on appelle Germain l'Auxerrois (encore aujourd'hui patron de la paroisse de Fontenay), veillait, avec sa crosse de feu et sa mitre de lumière, et l'auréole d'or sur sa tête, et la gloire qui rayonnait de son front! Il portait à vrai dire un manteau pourpre qui luisait, et dont les pans volaient, formant comme des ailes, et les feux de son front se mêlaient à ce tissu divin, comme s'il avait été rabattu sur ses sourcils, à la façon d'un capuchon. Il avait été, au fond, changé en ange, à sa mort: il avait reçu un corps immortel, une chair de gloire. Et ainsi, muni d'une nature nouvelle, transfiguré, il se vit confier cette mission: garder l'immortel domaine de la forêt dite de Vincennes - son sanctuaire caché et secret, et qui était, dans le même temps, une porte de la Cité des cieux, des anges. Là où avait été la fontaine magique, on construisit une église, dédiée, naturellement, à ce saint Germain d'Auxerre. La vision qu'on eut du Saint fut reproduite à travers une belle statue, comme on en avait l'habitude alors.

La voix de cet être sublime, il faut le savoir, était amplifiée par un cor, qui était d'argent, et qu'il portait à sa ceinture. Lorsque, le portant à sa bouche, il le faisait résonner, le simple mortel croyait entendre le tonnerre; et des éclairs surgissaient, reflets de l'argent pur de ce cor divin, et les branches des arbres étaient agitées comme par un souffle puissant, qui faisait plier les troncs. Il appelait, naturellement, à l'aide les anges, s'adressant à leur prince - notamment, quand des hommes au cœur pur l'en priaient, quand les fidèles qui croyaient en lui le lui demandaient en pleurant. Car il était assez près pour les entendre: il ne se cachait que derrière un voile de lumière; il vivait dans le secret de l'éther. Or, lorsque sa colère, face aux maux dont souffraient les hommes par l'action du Malin, éclatait, on voyait la foudre surgir de son œil. Mais en général, on ne voyait que la foudre traverser l'air, sans savoir ni comprendre d'où elle venait.

Cependant, il y eut des hommes qui, dans la forêt de Vincennes, reçurent la vision de choses qui s'étaient passées. Des éclats en demeuraient, entre les branches des arbres; des reflets du temps passé se figeaient dans l'air et se faisaient voir de quelques-uns.

saint_louis_bartolomeo.jpgLe roi saint Louis en entendit parler. Il se rendit à cette fontaine enchantée de la forêt de Vincennes dont on a fait le nom de Fontenay et, à force de prières, finit par rencontrer un de ces êtres qu'on nomme parfois hommes-fées. Il était, justement comme une lumière vivante entre les arbres: il allait tel une étoile vive; mais il avait aussi une forme humaine. Des traits, tracés dans la lumière par des éclairs bleus et jaunes, se montraient, dans la clarté qui l'entourait: le bleu pour les membres, le jaune pour le reste du corps, et un point rouge était à son front, luisant comme un astre: il s'agissait d'un joyau pur, suspendu à une chaîne d'or qui lui entourait la tête. Or, lorsqu'il vit cet être étrange, saint Louis lui demanda qui il était; et l'autre sembla ne pas vouloir répondre: il le regardait en souriant. Alors Louis lui demanda  pour quelle raison il était venu et se trouvait devant lui, et s'il était un ange. A ce moment, l'être étrange, sans paraître ouvrir la bouche, parla, et il sembla à Louis que la voix venait de son propre sein, qu'elle résonnait dans son cœur, davantage que dans son oreille; et l'œil de l'être auguste scintilla de plus belle. Mais je dirai un autre jour à quoi ressemblait cette voix merveilleuse qui semblait surgir du sein même de celui qui l'écoutait, et le sens des paroles prononcées en ce jour béni de sa venue sur Terre.

08/01/2011

Contes du Val de Marne

Le_ruisseau_du_bois_de_Vincennes.jpgJ'ai d'abord vécu à Fontenay-sous-Bois, dans le Val de Marne. Mon père même y a grandi; ma mère, qui venait de Châteauroux, dans le Berry, l'a rencontré à Paris alors qu'elle y faisait ses études. Ma grand-mère paternelle, originaire de Roubaix, en Flandre francophone, s'était installée assez jeune à Fontenay. Mon origine savoyarde date de mon arrière-grand-père, qui était né à Samoëns et s'était installé près du bois de Vincennes pour travailler à Paris sans se couper du pays des arbres.

La Savoie était dans cette famille une image de l'Idéal; l'ange de la lignée, pour ainsi dire, rassemblait encore à Samoëns ses ouailles lors de la fête paroissiale annuelle, le jour de l'Assomption de la Vierge Marie. Mais les enfants étaient, au départ, nourris de légendes flamandes: aux enfants, on ne donne pas d'abord ce qu'on croit être la vraie culture. On donne plus volontiers ce qu'on appelle les contes de bonnes femmes: ce que les mères véhiculent sans le prendre non plus au sérieux, afin simplement d'endormir les petits et de les bercer de belles histoires pleines de couleurs. L'esprit en est utilitaire. Du reste, même quand les femmes essayent d'avoir l'autorité des hommes, ce n'est pas toujours en défendant la culture qui leur est propre: elles s'efforcent souvent de montrer qu'elles possèdent elles aussi la culture réputée grande - laquelle vient en général des hommes, mais de l'ancien temps: on ne s'en aperçoit donc pas.

Dans la prime enfance, par conséquent, on laisse colporter le vieux folklore, en attendant l'âge d'appréhender quelque chose qu'on croit plus intelligent. Moi-même, j'ai donc été nourri de sentiments thyl.jpgen faveur de la Savoie, certes, mais, dans les faits, on me lisait plutôt, le soir, des contes flamands, ceux notamment du Buveur de bière de l'excellent Charles Deulin, bien connu en Belgique, et également ceux de Till l'Espiègle, dans la sublime version de Charles De Coster, autre auteur national belge! (Car on sait qu'autrefois les Flamands écrivaient en français.)

J'aimais beaucoup les montagnes où j'allais chaque année, mais j'avais la même ferveur pour cette atmosphère très germanique, très proche de celle des frères Grimm, qu'on trouvait chez les Flamands. (Plus tard, je l'ai parfois trouvée chez l'excellent Jean Ray, un des écrivains francophones que je préfère, pour le vingtième siècle, mais chez lui, c'était atténué par le goût de la modernité, et l'influence américaine.)

Dans l'Antiquité, la vallée de la Marne était elle aussi en Gaule belgique, laquelle allait jusqu'à la Seine. Une certaine logique, ici, se trace. L'histoire de mon prénom me renvoyait elle aussi à l'ancienne Belgique, car elle était dominée par les Rèmes, les Belges de Reims, dont Remi fut le guide et l'évêque; on sait que Jules César a dit que les Belges étaient proches des Germains et que cela les différenciait des Galli. Je pensais retrouver cela dans Charles Deulin!

Fontenay tire son nom d'une fontaine magique, qui déversait une eau lustrale, propre à guérir bien des maladies, car elle venait d'un lac des Fées, lesquelles vivait sur la colline où se trouve aujourd'hui le cimetière, dans lequel d'ailleurs mon arrière-grand-père a créé un caveau. RT-COM~1.JPGDu moins, la colline avait à son sommet une porte de ce monde des Fées, des Immortels de la Terre, succursale du vieil Olympe! On dit que le Chasseur brillant du bois de Vincennes, qui a fait l'objet de maintes légendes, et qui vivait au travers des siècles sans jamais vieillir, en surgissait: qu'il apparaissait après en avoir passé le seuil. Un jour, cependant, il disparut; certains le disent parti sur l'orbe de la Lune dans un vaisseau d'argent qui, semblable à un cygne, avait des ailes qui lui permettaient de s'élancer dans les airs lorsque la rivière était parvenue à son terme: son cours était sans fin, comme celui des fleuves de la poésie chinoise, mais c'est parce qu'il se poursuivait au-delà de la Terre, le flux étant mystérieusement attiré par la Lune, au sein de son cheminement céleste. Ce courant d'éther qu'on ne voit pas, dut donc le suivre le Chasseur luisant du bois de Vincennes, dont on racontait que saint Louis lui rendit souvent visite, pour mieux apprendre les secrets du monde: et alors, on voyait qu'il s'agissait d'un homme grand, à l'air princier, dont le corps était vaguement transparent, et rempli de la clarté des étoiles, notamment aux yeux et aux cheveux, ainsi qu'aux mains. Sa bouche même semblait laisser passer de petits éclats d'astres, et sa voix était claire et mélodieuse, comme on s'en doute, et gracieux étaient ses mouvements, quand il cheminait, ou s'animait.

L'eau de la fontaine était également dite le sang d'un géant blessé mortellement jadis par un guerrier, peut-être ce même Chasseur divin, peut-être un autre encore, que cet être mystérieux avait connu. Le château de Vincennes, près duquel j'ai longtemps vécu, a un rapport avec ces légendes, par l'intermédiaire de saint Louis. J'en reparlerai, si je puis.