01/09/2013

Saint Louis et la voie des sept teintes

silent-river-night-fantasy-landscape-image-8.jpgDans le dernier épisode de cette très curieuse série médiévale et fantastique, j’ai dit que la figure luisante de saint Germain d’Auxerre s’était présentée au rendez-vous qu’elle avait fixé, puis avait invité saint Louis et ses six compagnons à entrer dans l’eau de la fontaine qui jaillissait à proximité, afin de venir sur la rive où lui-même se tenait, et pour l’y suivre.
 
Or, voici qu’ils descendirent la berge et pénétrèrent dans l’eau, qui sembla s’écarter à leur passage. Ils remontèrent alors de l’autre côté. Aussitôt furent-ils frappés par l’éclat du gazon de cette autre rive: on eût dit de l’or, et les fleurs qui le parsemaient étaient pareilles aux pierres précieuses.
 
Les sept aperçurent le saint à l’orée d’une forêt en apparence identique à celle de Vincennes, mais qui en réalité était étrangement imprégnée d’une lumière douce et dorée, de nature magique, ainsi que bientôt cela leur apparut. 
 
C’était comme si le feuillage des arbres filtrait la lumière en l’accroissant, délivrant une clarté d’émeraude dans le bois immense. Cependant, il mêlait des teintes fantasy forest hd wallpaper.jpgrouges, blanches, jaunes, mauves, bleues, provenant des fleurs ou des fruits qui étaient suspendues aux branches, ou qui, au sein des clairières, constellaient le sol même.
 
L’être merveilleux qui les attendait passa sous la voûte des arbres et s’enfonça dans ce bois - surprenant les chevaliers par sa vivacité et son allure: bien qu’à cheval, ils avaient peine à le suivre. Ses pieds pourtant ne semblaient pas faire de nombreux pas; il glissait au-dessus du sol, comme porté par un air invisible, un flux subtil dont ils voyaient toutefois luire quelques lignes ondoyantes plus épaisses que les autres, et que marquaient à son passage de légères étincelles. 
 
Parfois, même, le saint était si rapide qu’il donnait le sentiment de passer instantanément d’un lieu à un autre!
 
Souvent pensèrent le perdre de vue les chevaliers; mais, d’une part, il laissait derrière lui une lueur, laquelle s’étirait à la façon d’un fil qu’ils pouvaient suivre; et, d’autre part, même quand ils le croyaient Solcum.jpgloin, et hors de portée de leurs yeux, soudain il apparaissait devant eux, au-devant d’un fourré, ou d’un tronc, les attendant! Puis, après avoir brièvement souri, voici! il reprenait sa route.
 
Or passèrent-ils dans des lieux que jamais ils n’avaient vus, bien qu’ils crussent connaître la forêt de Vincennes par cœur. Leur course fut si effrénée que, dans leurs yeux, les feuilles, les fleurs, les fruits, les rivières, les daims, les cerfs, les oiseaux, les clairières se mêlèrent: ils ne virent bientôt plus qu'une superposition de lignes colorées, luisantes, qui s'ordonnèrent peu à peu en sept teintes distinctes - devenant un arc-en-ciel sur lequel ils galopaient, tandis que l'air autour d'eux était devenu un nimbe doré dans lequel ils ne distinguaient plus rien.
 
Leur guide enchanté perdit alors ce qu’il avait conservé de l’apparence de saint Germain, pour devenir un être de lumière, tout semblable à une étoile. Ses membres même ne purent plus être distingués. Ils aperçurent aussi, sur les côtés de l'arc-en-ciel dont ils suivaient les lignes colorées, des êtres étranges - tout semblables à des guerriers à l’armure brillante, à l’épée nue, au bouclier brillant. Ils avaient l’apparence de gardiens de la route, et les suivaient de leurs yeux étincelants. Mais ils allaient allait trop vite pour qu'ils fussent sûrs de ce qu'ils pensaient voir, ces guerriers se mêlant aux couleurs comme à une brume.
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Soudain ils s’arrêtèrent: l’être lumineux, devant eux, avait repris une forme accessible à leurs sens; il était appuyé sur son bâton, devenu une baguette de lumière solide - de feu cristallisé. Il les regardait d’un œil malicieux. Autour de lui était une clarté qui empêchait de voir ce qui se tenait derrière.
 
Ils ralentirent leur allure, et, lorsqu’ils furent à sa hauteur, il se tourna de l’autre côté, et leur montra un pays: celui dans lequel il avait cherché à les emmener! Car les teintes et les lignes s’étiraient désormais en formes distinctes.
 
Les Sept furent émerveillés: ce royaume était d’une beauté fantastique. Il passait tous les mots ordinairement utilisés par les mortels dans leurs faibles langues.
 
Cependant, le moment est venu de finir cet épisode: la description de cette terre enchantée ne pourra avoir lieu qu’une autre fois.

24/06/2013

Le départ de saint Louis

statue--saint-germain-vert-le-grand.jpgDans un épisode précédent de cette curieuse série, j’ai dit qu’un être étrange - semblable à saint Germain d’Auxerre, mais lumineux, brillant - avait surgi auprès d’une fontaine de la forêt de Vincennes pour demander au roi saint Louis - qui chassait dans ces lieux - de l’accompagner avec ses hommes dans son mystérieux royaume pour l’aider contre un monstre surgi des profondeurs, fils d’une sorcière et d’un géant mort!
 
Or, à ces mots, le roi vaillant répondit: - Voyons, comment hésiter? Tes paroles à mon cœur portent l’accent de la vérité. Mon ange me souffle que tu ne mens en rien, dans tout ce que tu dis. Je le vois, il me sourit, et me fait signe: il m’encourage à te seconder dans ton combat - et à te suivre, avec mes chevaliers de France, dans ton mystérieux royaume, pour guerroyer et affronter ce monstre qui vous assiège et vous tourmente, dussé-je en perdre la vie! - Tu parles noblement, répliqua l’être étrange. À présent, je te demande d’aller chercher tes preux hommes, et de me retrouver dans sept jours, au même endroit, et à la même heure!
 
Or, ayant dit ces mots, l’ombre de saint Germain disparut: un éclair jaillit, et le roi saint Louis cessa de pouvoir le voir; à la place, la fontaine coulait tranquillement, faisant entendre ses doux murmures. Un instant, le roi crut saisir que des mots étaient prononcés par la fontaine - et, dans l’eau, il pensa distinguer des formes féminines. Mais cette image fut anéantie dès qu’il eut fixé son regard dans l’espoir de les voir d’une façon plus nette. De même, les sons redevinrent ordinaires, dès qu’il eut tendu l’oreille pour les comprendre.
 
Il soupira, monta sur son cheval, bien décidé à revenir la semaine suivante à la même heure avec ses chevaliers, comme le lui avait demandé cet immortel!
 
Et c’est ce qu’il fit. 
 
@limbourg (f) 0012@ (1).jpgDurant les jours qui suivirent, il effectua ses préparatifs, s’efforçant de choisir les meilleurs chevaliers, pour venir avec lui sur la route du pays mystérieux des anges de la Terre. Dans son palais de la Cité, il se rendit à la Chambre Verte - aux murs tendus de soie. Il y méditait, plongeant dans ses pensées profondes, attendant l’image de la Vérité en lui. Elle était bordée d’un oratoire, où il priait. Puis, il était baigné par une émeraude de lumière, à la façon d’un flot; elle semblait être sortie des murs. Soudain, sous ses yeux, apparaissaient des figures tracées de fils d’or, et pour lui elles avaient un sens.
 
Or, à cette fois, il reconnut six visages, auxquels il put sans effort donner un nom: c’était ses frères Charles d’Anjou, Alphonse de Poitiers et Robert d’Artois, ainsi que trois moult vaillants hommes - Thibaut de Bar, Imbert de Beaujeu et Simon de Nesle. Parmi ces six, trois étaient graves, avisés et pensifs, et trois étaient vaillants, gais et hardis. Lui ferait le septième, devant être le point d’équilibre entre ces volontés, le point harmonie entre ces cœurs.
 
Il les fit mander et, dans la même Chambre Verte, il leur annonça ce qui les attendait, en leur faisant promettre de garder le secret: ils devaient seulement dire à leurs proches qu’ils l’accompagnaient à la chasse, en ordonnant qu’on ne comptât pas sur eux avant un certain temps; et ils devaient ajouter en manière de plaisanterie que si leur âme le leur inspirait, ils passeraient la mer et assailliraient les infidèles!
 
Car il fallait que nul ne sût exactement où ils se trouvaient, et qu’on ne les cherchât point.
 
saint-louis.jpgAinsi firent-ils: car ils étaient moult obéissants à leur seigneur, et aussi, leur cœur résonnait des paroles sacrées de l’être étrange que leur prince leur avait rapportées.
 
Or, Louis laissa la régence de son royaume à sa mère Blanche, et ils s’en furent, après s’être armés.
 
Ils partirent au matin, avant l’aube. Suivant la Seine, ils virent les premiers rayons du soleil se refléter sur ses flots d’argent - puis tournèrent à gauche, à Bercy. Ils se rendirent à Reuilly, puis passèrent par Saint-Mandé, avant de s’enfoncer dans la forêt.
 
Ils se reposèrent une heure au manoir de Vincennes, et repartirent. Bientôt parvinrent-ils à la fontaine étrange; et il était à peu près l’heure indiquée: ils arrivaient même quelque peu en avance. Or, lorsque le soleil eut atteint le tiers de son cours, ils virent l’être brillant qui ressemblait à saint Germain: ceux auxquels, parmi les compagnons de saint Louis, il demeurait un doute, qui avaient hésité à croire son fabuleux récit, furent profondément surpris; ceux qui y avaient cru le furent également: il n’était pas aussi beau, divin, qu’ils se l’étaient imaginés, mais de son regard s’exhalait une douceur infinie, qu’ils n’avaient pas prévue, et tous ses gestes avaient une grâce également inouïe. Les six hommes furent charmés au-delà de ce qu’on pourrait dire. Il leur semblait que chacun de ses mots fût un chant, que chacun de ses pas fût une danse, que chacun de ses clignements d’œil dévoilât un nouvel astre! Et lorsqu’il souriait, des anges apparaissaient à ses côtés.
 
Nous dirons néanmoins une autre fois ce qui s’ensuivit, et ce que les chevaliers découvrirent de l’autre côté de l’eau pure, qu’ils traversèrent.

30/03/2013

La mission de Louis

ch09_74_06.jpgDans le dernier épisode de cette sporadique série, j’ai dit qu’un être étrange et lumineux avait raconté à saint Louis, roi de France, une histoire fabuleuse sur des êtres immortels vivant sur Terre, apparentés aux anges et en même temps à Lucifer et dont étaient issus les anciens rois: maintes légendes en parlent; saint Louis en avait entendu quelques-unes. La Bible même n’y fait-elle pas allusion, avec ses géants? Étonné, cependant, le roi de France demanda à l’être étrange pourquoi il lui narrait ces choses, qui il était, ce qu’il attendait de lui.
 
Alors l’immortel lumineux répondit: Ô roi parmi les hommes, ta question est légitime. Aucune science ne fut jamais délivrée sans dessein. Sache-le, mon peuple a besoin de toi. Il s’affaiblit. La Terre est désormais le domaine des mortels: ceux de mon peuple sont tirés vers les hauteurs, et leurs royaumes ont moins de force qu’autrefois. Le sentant, les êtres de l’abîme ne cessent de les assiéger. Car eux tirent leur vigueur des profondeurs de l'Orc, et, en cela, ils sont pareils aux hommes, disposant de la science des choses physiques, et pouvant créer des engins, disposer d’une magie puissante, et s’imposer aux âmes par la peur: ils peuvent commander à la volonté. Et si d’ordinaire les hommes avaient besoin de la science des miens pour s’ouvrir l’esprit aux choses inconnues, si leur âme voyait des choses nouvelles grâce aux souffles qui venaient de nos lèvres et atteignaient les organes de leurs sens - si ainsi leur avenir se remplissait d’une lumière qui leur devenait salutaire, et qui les a naguère conduits à nous appeler des dieux et à nous vouer un culte -, s’il en était autrefois ainsi, dis-je, vient Blake.jpgmaintenant le moment où une obscurité profonde va s’abattre, où le lien entre ta race et la mienne va être rompu!
 
Or, en ce moment fatidique, il s’avère que c’est nous qui à présent avons besoin de vous; car les forces de l’abîme pourront bientôt nous submerger, si les hommes ne nous aident pas, et ne mêlent pas leurs forces à la sagesse qui est la nôtre. Nous serons vaincus, anéantis - et nos cités seront occupées par d’abominables monstres, et ce sera le règne sans partage du Mal; quant à nous, nous serons soit enfermés à jamais dans les cercles de l’Abîme, soit bannis à jamais de la Terre, contraints de regagner le Ciel jusqu’à la fin des jours! Or, non seulement plus d’un parmi nous s’est attaché à cette Terre, mais la rédemption pour ceux de ma lignée vient de l’aide qu’elle peut apporter aux hommes. Cependant, dès le moment de notre éviction, cette tâche nous sera rendue impossible.
 
Mais pour vous, mortels, ce sera également une époque terrible, puisque vous serez à la merci de vos pires ennemis! Sache-le, en effet, le mal que certains d’entre nous ont pu vous faire en vous séduisant et en vous réduisant à l’esclavage, en usant de vous comme ils le souhaitaient, n’est rien face au mal atroce que fera peser sur vous le peuple de l’Abîme - fait non de séduction et d’illusions chatoyantes, de rires énormes, de rondes infinies et de chants d’extase où se dissout la raison, emmenant les mortels dans le sillage de Cupidon et de Bacchus - mais de terreur, de sang, de mort! La nuit s’abattra sur vous, en vérité, je vous le dis.
 
Il faut donc que ta vigueur d’homme mortel et que celle de tes meilleurs chevaliers viennent à notre secours, et sauvent la cité dont je suis l’envoyé. Là règne un prince que tu apprendras, si tu acceptes de nous aider, à connaître, et qui m’est étroitement apparenté. Oui, si tu acceptes de nous aider, ai-je dit: car l’heure est grave et le temps est passé, dans lequel il était possible de vous séduire et de vous ensorceler afin de vous faire agir à notre guise. A présent, l’œil de celui que vous appelez Jésus-Christ nous regarde; il s’approche de la Terre: on ne peut échapper à son éclat. Or, il nous commande de louis 4.jpgvous laisser la liberté de nous aider, ou non: nous n’avons plus le droit de vous diriger selon nos vœux et à votre insu, comme nous l’avons si souvent fait, par les prestiges de la magie. Nous sommes contraints de dire la vérité: notre langue a été liée; un fil d’or la lie au Ciel! Alors, acceptes-tu? 
 
- Que devrai-je faire? demanda le saint roi. - Mais, combattre, comme tu sais le faire, en vrai chevalier, de toute ton âme et de tout ton être, au sein de notre monde - de notre royaume! En particulier, une bête vient d’être engendrée par une abominable sorcière des gouffres - une goule, qui s’était accouplée à un géant mort: l’art des êtres de l’Abîme a pu réveiller suffisamment un des géants des temps premiers - un roi parmi eux! - pour lui faire engendrer ce monstre qui porte en lui la puissance prodigieuse de la Terre, et qui est bardé de fer, dont le bras est de plomb, et qui semble de chair et de métal mêlés. Son aspect est horrible. Mais nos bras trop légers ne peuvent empêcher son avancée. Nous avons à présent besoin de la force des hommes! Ta tâche est donc lourde. Tu peux en périr. Mais il s’agit d’un sacrifice que tu feras à tous les tiens. Que décides-tu?
 
Or, chers lecteurs, cet épisode commence à être long; quant à ce que répliqua le roi saint Louis à cette fantastique demande, cela sera dit un autre jour, si la destinée le permet.