18/02/2018

Saint Louis et l'orgueil du chevalier-fée

louis.jpgDans le dernier épisode de cette geste du roi saint Louis au pays des fées, nous avons laissé le chevalier immortel qui l'avait fait prisonnier, Etalacün, alors qu'il était en plein doute, et qu'il se demandait si, un jour, les mortels valeureux ne deviendraient pas eux aussi des immortels, doués de superpouvoirs. Or, ses pensées tournoyantes se poursuivirent.

Non, non, cela ne serait que vain feu de paille, illusion grossière, forgerie stérile de l'art humain, machinerie destinée à tomber dans les rets de Mardon! Il fallait, à coup sûr, empêcher cette horrible évolution. Peu importait la grandeur apparente de Louis, son éclat intérieur qui rendait, à ses propres yeux, son corps transparent, et le crucifix qui, à sa poitrine, brillait comme une étoile! Peu importait l'air de bonté répandu sur son visage, ou le courage dont il avait fait preuve: jusqu'à sa naïveté et son incapacité à reconnaître la véritable nature de ses amis, étaient un danger mortel pour les elfes et la création. Peu importe, pensa-t-il distinctement, la voyance qui le rend similaire aux anges, il doit être livré à Ornicalc, et l'illusion qu'il représente, supprimée de la mémoire des peuples!

Il valait mieux que les génies, eux, devinssent tels que des dieux sages et justes! et puissants comme les êtres célestes, comme les entités stellaires, grâce à l'énergie qu'ils tireraient des mortels, et qu'ils voyaient résider en eux de façon errante, incomprise par eux - trop fous pour voir ce qu'ils devaient en faire. En réduisant ces hommes à la servitude, en se nourrissant d'eux tels des vampires, en faisant d'eux un bétail comparable à ceux qu'ils avaient - composés de moutons, de vaches, de chèvres -, n'assureraient-ils pas à la Terre, et à l'homme mortel même, le bonheur, la lumière, la gloire?

Ils agiraient contre la volonté consciente des êtres humains, certes; mais conformément au bien qu'ils ne voyaient pas! Et eux-mêmes deviendraient les nouveaux astres du monde, transformés par Ornicalc et sa science divine, son savoir illimité! La Terre à son tour deviendrait un soleil, éclairant les espaces de sa force 25151895_1915322108508373_7113410459229750921_n.jpginconnue. Et ses maîtres les génies seraient enfin les frères des dieux qu'ils méritent d'être - si ce n'est leurs rivaux! Ils seraient respectés à leur mesure, ayant su faire fructifier leurs dons.

Oui, comment avait-il pu en douter? C'est bien ce qu'il fallait.

Et, face à toutes ces pensées qui se tenaient devant lui comme des cercles de feu, et pendant que le groupe constitué par ses hommes et leurs prises continuait à monter, à s'élever dans les hauteurs, Etalacün se grisa de la vision dans laquelle lui-même, assis sur un trône d'or, conduisait sagement les peuples et transformait la Terre. Il se voyait couronné et maniant le sceptre et la foudre, et voici qu'il éteignit ses scrupules, qu'il fit taire la voix de sa conscience et qu'il redevint orgueilleux et méprisant – voire qu'il le fut plus encore qu'auparavant, la violence de sa haine se nourrissant de ses doutes anéantis.

Regardant Louis d'un œil cruel, il lui annonça: Attends-toi à voir ce que tu n'as jamais vu, et ce que tu ne verras jamais plus, la vraie grandeur terrestre, la façon dont on peut sur Terre être un dieu!

Saint Louis sursauta, et le regarda, étonné de cette intervention impromptue, et ne sachant à quoi la devoir. Etalacün avait parlé comme en crachant, et il frémit en percevant le mépris 1280_astral_castle_abstract_wallpaper.jpgqui s'en exhalait comme un vent, s'attendant désormais au pire, et prévoyant une vision atroce.

La cabine d'air cristallisé empruntée par les douze hommes s'arrêta brusquement, et saint Louis vit disparaître d'un coup les démons qui l'avaient soulevée. Et voici! devant lui était un couloir lisse et pur, aux murs ne montrant nulle jointure, et d'une couleur jaune sombre, comme s'ils fussent de métal; mais ils étaient tièdes, et Louis n'eût su dire en quelle matière ils avaient été bâtis. Des diamants brillants étaient au plafond, diffusant une clarté qui éclairait leur chemin.

Viens! dit Etalacün âprement; et il tira sur la chaîne que liait au cou de Louis un collier de fer. Les autres firent de même avec les compagnons du roi, et ils avancèrent, ne pouvant faire autrement.

Au bout de l'allée, Louis vit deux gardes, assez semblables à ceux de la porte d'en bas, mais plus fins, plus élancés et leurs armures étincelaient davantage, avaient plus d'or, et de pierres précieuses: ils étaient sans doute d'un rang plus haut, quoique ceux d'en bas fussent déjà fiers et nobles, et leurs lances reluisaient à la clarté des diamants du plafond. Elles étaient, pensa Louis, comme des rayons de lumière cristallisés.

Derrière eux se trouvait une porte à deux battants, que décoraient de singuliers bas-reliefs, contenant des formes qui firent se dresser le poil sur la nuque du roi de France, car il s'agissait d'hommes en armure qui avaient des traits animaux, mais, tels qu'ils étaient clairement représentés, étaient couronnés ou jetaient la foudre; et il se demandait quels êtres était-ce là, et auxquels peut-être le seigneur du lieu vouait un culte.

Ce qui l'étonna le plus était de voir qu'ils maniaient visiblement des astres, comme s'ils les créaient, ou comme s'ils les prenaient dans leurs mains pour s'en servir comme de balles à jouer ou de traits à jeter - il 4932c66bbf3f7fcfd40eeab6df8cd31f.jpgn'eût su dire. Étaient-ils des êtres cosmiques? Leur visage était effrayant, et tel avait un mufle de sanglier, tel des yeux de chat, tel une bouche dont jaillissaient des serpents, tel des mains se prolongeant en tentacules; car leurs formes étaient très distinctes, rehaussées qu'elles étaient de pierres précieuses, d'or et d'argent, de cristaux lumineux. Louis était surpris de cet art si dextre qu'il sculptait les êtres comme si on les avait juste solidifiés contre la porte. Tremblant malgré lui, il se signa. Au loin, crut-il entendre, un tonnerre gronda. Il s'interrogeait durement sur l'entité qu'il verrait apparaître derrière ces portes qui, sous ses yeux, commencèrent à s'ouvrir.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, peignant le hideux tableau qui se déroula alors sous les yeux de Louis!

11/12/2017

Saint Louis et les doutes du chevalier traître

devil.jpgDans le dernier épisode de cette série pleine de courtoisie, nous avons laissé le roi saint Louis alors que, menant toujours sa croisade dans le royaume de féerie, mais fait prisonnier par des chevaliers mauvais, il était emmené dans une sorte d'ascenseur magique, et que le chef des chevaliers traîtres se demandait s'il avait eu raison de s'opposer à son cousin Solcum, et de prendre le parti d'Ornicalc contre lui, et les hommes mortels qu'il aimait.

Etalacün soupira. Il pensa à ce qu'il avait fait depuis, et qui lui avait donné de la douleur. Mais il avait agi selon le droit, parce qu'il avait agi selon la vérité. Non, il ne fallait pas laisser le monde aux hommes mortels; n'avaient-ils pas été punis, à l'aube des temps? Leur infériorité ne venait-elle pas de leur folie ou, pour mieux dire, de leur ineptie? Ils s'étaient mêlés à l'illusion terrestre, et même ils l'avaient créée, suscitée en se noircissant l'être. Tombant sous la coupe de l'absolu Malin, ils étaient pareils à des pantins, entre ses mains, et ils renforçaient sa puissance sans même s'en rendre compte, déments qu'ils étaient. Leurs pensées vides les rendaient dangereux pour l'univers, et, pour confiner ce péril, il fallait les asservir, les réduire en esclavage, jusque pour leur propre bien.

Qui était leur prétendu sauveur, l'être qui assurait leur donner une dignité égale à celle des anges? Il n'était rien d'autre qu'un leurre, et, contrairement à Solcum, lui, Etalacün, ne l'avait pas vu descendre de l'orbe solaire, lorsqu'il était venu sur terre pour arracher les mortels à leur nuit. Il avait bien vu, certes, quelques hommes rusés, initiés à quelques mystères, à demi des génies, fils d'êtres angéliques peut-être, ce qu'on Mage_Angel_by_capprotti.jpgpourrait nommer des prophètes, des hommes tendant à être les égaux des elfes, du peuple d'Ëtön même, mais des dieux s'incarnant dans un homme et ouvrant aux autres la voie du ciel, non pas. Aucune étoile venue des hauteurs les plus pures ne s'était glissée sous la forme d'une colombe de feu dans le cœur d'un homme, non! De quel Saint-Esprit parlait-on? Il ne s'agissait que d'une magie ayant fait intervenir des génies comme lui était, comme Solcum était, quoiqu'il ne sût pas qui avait participé à cette étrange entreprise. Pour autant, devait-il croire à quelque esprit solaire? Non: jamais il ne se serait abaissé jusqu'à un corps d'homme mortel, de cela, il était persuadé. Pénétrer cette noirceur répugnerait forcément aux êtres divins; ils ne le pouvaient pas, dût leur amour être infini. Rien que de s'approcher des mortels suscitait en Etalacün une répulsion effroyable. Que devait ressentir un être demeurant au-delà des étoiles? La pensée en était insupportable à cet immortel de la Terre.

Pourtant elle revint en lui, lorsqu'il se souvint que ce roi parmi les mortels, ce Louis descendant des rois francs, issu d'une lignée qu'on disait bénie après être sortie d'un homme-serpent de la mer: ce génie du royaume de Siliurn s'était uni à une mortelle qui errait sur la plage d'un pays du nord, et avait engendré en 18765639_424731464573218_9050081326423753289_n.jpgelle l'ancêtre des rois de France; il connaissait cette histoire. Sur les traits de Louis, l'origine noble se distinguait encore. En un sens, lui, Etalacün, était un lointain cousin de ce roi de France. Et il le regardait, et reconnaissait en lui la marque de son ancêtre immortel, du peuple de Siliurn, allié à plus d'un titre à celui d'Ëtön. Il soupira. Le nom de Louis signifiait illustre au combat, dans la langue de ses pères, et il avait au cou le signe luisant du Crucifié, du dieu qu'on disait être mort pour les hommes. La lumière de ce signe était-elle ce qui donnait à Louis le pouvoir de distinguer, par delà l'ombre illusoire de la chair, le monde des esprits subtils? Certes, pour un simple mortel, il avait des pouvoirs exceptionnels. Or, il n'était pas un homme caché, obscur, mais le roi d'un noble peuple, et son palais était dans une des cités les plus puissantes de la Terre périssable.

Etalacün commença à souffrir de ses pensées contradictoires, de ses doutes, de ses incertitudes. Les ténèbres grandissaient dans son âme. Se pouvait-il que Louis annonçât réellement une ère nouvelle, comme le disaient Solcum et Ëton? Mais lui aussi, Etalacün, avait vu l'avenir, et la corruption étouffer les rares germes de splendeur chez l'être humain, ce par quoi il touchait aux anges, et était cousin des elfes! Comment aurait-il pu se tromper? La vision avait été claire. Ô quel tourment!

Se pouvait-il que ces graines lumineuses de vraie grandeur demeurassent si enfouies dans le sol, qu'elles eussent échappé à sa clairvoyance, mais fussent prêtes à resurgir avec d'autant plus d'éclat, dans un avenir lointain, hors de sa portée? D'où Solcum tirait ses certitudes? Au grand jamais il n'avait eu plus de capacité que lui. Les signes des astres, les paroles des anges étaient-ils fiables? Car il prétendait qu'ils allaient dans ce sens; mais il fallait s'appuyer sur une vision qu'on avait eue soi-même, puisque, jusque dans le ciel, les êtres pouvaient être trompeurs, et appartenir subrepticement à l'absolu malin, être les alliés de Mardon! _1404934787.jpgD'eux, Etalacün le pensait, le puissant Ornicalc les sauverait: il faisait poids, et bouclier.

Il reconnaissait que, au bout des siècles, sa vision se heurtait à un mur noir, et que le sort des mortels lui était en partie caché, qu'il existait chez eux quelque chose dont la destinée lui était inconnue. Quels mystères lui dissimulait cet abîme? Il n'osait y songer: il n'y voyait que péril, tromperie, illusion, mort.

Dans les nuées sombres des temps ultimes, il avait, certes, aperçu des étoiles qui inexplicablement se mouvaient, sans ordre et follement. Étaient-elles des restes du soleil recueilli par saint Louis sur son trône d'or, et qui un jour prendraient vie? Étaient-elles la confrérie des chevaliers errants dont Louis et ses compagnons étaient les membres secrets, les représentants dans ce siècle, et qui se poursuivrait sur Terre sans jamais disparaître, même sous l'épaisse nuée des temps? Deviendraient-ils des mortels semblables aux génies, et des justiciers dans l'ombre, flamboyant ainsi que des éclairs soudains? Acquerraient-ils des pouvoirs fabuleux, lançant des flèches de feu depuis leurs mains, leurs yeux, et maniant des épées de lumière pour affronter les démons? La perspective s'en éclairait, en lui. Et il tremblait de s'être trompé, en combattant Louis et ses chevaliers.

Mais il est temps, ô digne lecteur, de laisser là ces réflexions vertigineuses. Nous verrons la prochaine fois comment, à leur issue, Etalacün choisit une fois de plus le mauvais camp, celui du mensonge et de l'orgueil.

08/10/2017

Saint Louis et l'ascensionnel cylindre

astral_projection_by_tahyon-d5ikyh8.pngDans le dernier épisode de cette magistrale série, nous avons laissé saint Louis et ses compagnons alors qu'ils étaient emmenés face à quelque couloir sombre, au sein d'une forteresse obscure, par de mauvais chevaliers fées, traîtres passés du côté du Mal.

Ils ordonnèrent aux hommes de s'avancer, et ils entrèrent dans le sombre couloir. Dès qu'ils y furent, cependant, une lueur se répandit, diffusée depuis le plafond, et ils se voyaient les uns les autres dans l'ombre. Louis regarda en haut et de nouveau il vit des sortes de pierres blanches incrustées dans la pierre lisse et luisant d'une clarté frêle et lointaine, comme étouffée par le mal qui régnait en ces lieux.

Le couloir était profond, et ils marchèrent assez longtemps. Finalement, ils parvinrent dans une pièce ronde, mais qui semblait un cul-de-sac, et Louis se demanda si c'était un piège, et si le sol n'allait pas s'ouvrir sous leurs pieds, les précipitant dans quelque puits obscur. Or, il se produisit quelque chose d'extraordinaire, et qui n'eut rien à voir. Car de vives lumières apparurent autour de la pièce, et Louis se sentit soulevé. Il n'eût su dire par quelle magie. Mais il vit que les autres compagnons étaient dans le même cas, et aussi les chevaliers d'Etalacün, et que la pièce stationmodule_by_love1008.jpgn'avait pas de plafond, et qu'ils montaient, tirés ou poussés par une force inconnue.

La sensation en était bizarre: sous ses pieds Louis sentait une force, mais aussi le long de son corps et à sa tête, et ses cheveux volaient, comme tirés aussi, sans pour autant lui faire mal. Du vent soufflait, et une vapeur lumineuse les entourait, mue en volutes par l'air, et formant autour d'eux comme des anneaux.

Louis ferma les yeux, se calma, car il était angoissé, et les rouvrit; or, il vit distinctement, dans les nues en mouvement, de petits êtres démoniaques, qui, tournant autour de ses compagnons et de lui-même, s'employaient à les soulever et à les emporter vers les hauteurs. Car eux-mêmes, portés par des ailes de feu, volaient avec force.

Ils tenaient les hommes entre leurs bras, qui étaient plus semblables à des tentacules qu'à des bras humains, et les soulevaient en s'élançant de toute la force dont ils étaient capables.

Ils étaient difficiles à voir, car ils allaient vite, et étaient enfouis sous les vapeurs lumineuses, ne montrant leur visage et leur corps que de loin en loin, mais Louis put en distinguer trois, en demeurant attentif.

Or, il étaient d'une forme repoussante. Des yeux de charbon affleuraient de leur tête osseuse, et leurs bouches étaient constamment grimaçantes, parce que leurs dents énormes les empêchaient de les fermer. djinn_by_sebastien_grenier-d36sb34.jpgLeurs oreilles étaient pointues et au bout de leurs tentacules des griffes figuraient des sortes de doigts, simples bouts effilés de leurs bras de poulpe. Ces bras se multipliaient à leurs racines, comme si de véritables pieuvres étaient attachées à leurs épaules de singe, mais Louis ne put pas en voir davantage, car une nuée les recouvrit, et son œil redevint aveugle.

Au reste, il lui avait semblé que les trois êtres qu'il avait vus étaient de forme non absolument semblable, et, même, qu'ils pouvaient en changer d'un tour qu'ils faisaient à l'autre, déployant des parties qu'il n'avait point vues auparavant. Une fois il crut qu'il s'agissait de tentacules de pieuvre, une autre fois de branches d'une plante mue de sa propre volonté, une autre fois encore de longs bras de singe, et tantôt l'œil était noir comme du charbon froid, tantôt rouge comme une braise chaude, tantôt vitreux comme celui d'un mort. Cela avait été si vite qu'il n'avait pas su le dire, et il ne savait si les êtres changeaient de forme ou s'ils différaient entre eux de façon légère. Néanmoins la forme qui a été décrite était bien celle qui apparaissait généralement.

En songeant à ce qui les entourait et les enlaçait, il frissonna, mais leur toucher n'était pas mortel, apparemment; ils obéissaient parfaitement à leurs maîtres, quels qu'ils fussent, et se contentaient de les hisser dans le cylindre lumineux, recouvert à l'intérieur de pierres de lune qui luisaient en diffusant une forte lumière.

Etalacün posa son regard sur lui, semblant deviner ce qu'il avait vu; Louis se demanda si les chevaliers immortels de ce pays de génies les voyaient en permanence. Il se dit que c'était probable. Mais lui, simple mortel, était-il fait pour les voir? S'attendait-on à ce qu'il les distingue? Sans doute pas.

Etalacün était surpris, à vrai dire, par le don de vision de Louis, qu'il avait effectivement deviné. Il l'avait distingué dans ses yeux, lorsque les démons lui étaient apparus: un reflet lui en était venu. Et lui, qui avait méprisé si profondément les mortels pour leur supposée cécité, il s'étonnait de ce prodige, qui donnait à ce roi parmi les hommes le pouvoir de saisir, par son regard, les êtres cachés de l'univers.

Il se demanda d'où cela venait, si Louis était le fils d'un elfe ayant pris la place de son père auprès sa mère, ou d'une fée ayant fait de même pour son père et l'ayant déposé au pied du lit conjugal à sa naissance, comme on racontait que cela se faisait, parmi les mortels: ainsi dit-on les lignées de rois étaient nées. Mais d933810b86ce8c9710c02fa9203247a9.jpgcela était vrai dans les temps anciens, et cela n'avait pas suffi à élever les mortels dans leur ensemble, à les hisser à la hauteur des elfes!

Du moins l'avait-il cru. Avait-il erré, en faisant des mortels la lie de la création? Dans sa pensée, il hésita. Devait-il les sauver, les empêcher d'être placés devant Ornicalc le Fort, et de périr sans retour?

Il chassa aussitôt cette idée de son esprit, la trouvant absurde et en riant, en son for intérieur. Il devait avoir rêvé, lui aussi, influencé par les paroles de son cousin Solcum, toujours optimiste et illusoire dans ses vues, notamment lorsqu'il parlait des hommes mortels et de leur avenir, selon lui radieux!

N'était-ce pas pure folie, d'aimer ainsi ces êtres immondes?

Il regarda le visage de Solcum, que soutenaient deux de ses hommes, Darilqïn et Folcur, car il était toujours sous l'emprise du venin du monstre du défilé. Il l'avait aimé, ce noble cousin, et son visage, qui respirait la bonté, la bravoure, mais aussi la naïveté, la simplesse, lui rappela de joyeux souvenirs.

Puis revinrent ceux qu'emplissait l'amertume, à sa mémoire: il l'avait vu refuser avec douleur de se rendre à la raison, et de continuer, avec le roi Ëtön, de nourrir de folles illusions sur les hommes mortels. Alors des mots durs avaient été échangés, et c'est brouillés à jamais, semblait-il, que les cousins s'étaient séparés, et qu'Etalacün était parti, avec ses hommes, de la cour d'Ëtön, où demeurait Solcum, bras droit du roi.

Mais, ô lecteur, il est temps de laisser là cet épisode, déjà bien long, pour renvoyer au suivant, dans lequel les doutes du chevalier traître Etalacün seront exposés en détail.