18/02/2015

Mythologie républicaine et catholicisme

Bumfuck 053.JPGOn croit souvent qu'en France la République a fait table rase du passé, comme une célèbre chanson révolutionnaire l'assurait; mais il ne faut penser qu'à Charles de Gaulle, et à sa capacité à concilier le passé et le présent. On se souvient qu'au début de ses mémoires, il assimilait bien sûr la République à la France, mais celle-ci à la sainte Vierge, comme sous l'Ancien Régime; il disait voir son âme vivante lorsqu'il contemplait les grands monuments de Paris, le drapeau. Pour lui, pas de doute que Marianne était un nouveau visage pour Marie, à laquelle on avait mis un bonnet phrygien.

Et avait-il tort? On pourrait jouer sur Marie-Anne qui unit sainte Marie mère de Dieu et sainte Anne mère de Marie. Et on pourrait s'interroger sur ce bonnet phrygien, détail archéologique propre à la rhétorique classique qu'affectaient les républicains, et qui aurait un lien originel avec Mithra. Le classicisme a constamment ajouté des éléments antiques à la statuaire traditionnelle, prétendant ainsi rompre avec le passé, le Moyen Âge, et retrouver l'ancienne grandeur romaine. Même le mot république est un latinisme; en français courant, c'est la chose du peuple. Royaume, France, roi, étaient des mot du Moyen Âge; et les statues de la sainte Vierge étaient habillées comme l'était la noblesse médiévale: on lui donnait l'air d'une dame, d'une femme possédant un sceptre. Les intellectuels nourris au sein de l'antiquité romaine et grecque ont cherché, on le sait bien, à effacer ce Moyen Âge; le rejet du merveilleux chrétien n'a pas d'autre origine. Il est propre à Paris, à ses bourgeois, à ses magistrats. En Savoie, il n'y avait pas eu de classicisme; on était resté fidèle au Moyen Âge.

Mais quelle valeur ont les fastes imités de l'antiquité? Est-ce que Racine, imitant les anciens, ressemble réellement plus à ceux-ci qu'aux auteurs de romans médiévaux? On l'a dit; on l'a prétendu; on a voulu q1510425_927841050569060_1267451811071683341_n.jpgu'il en soit ainsi. Est-ce le cas? Ne ressemble-t-il pas plutôt à Honoré d'Urfé, qui lui aussi - comme les Savoyards - se réclamait du Moyen Âge gaulois?

Creusons encore. Si on soulève les draperies majestueuses des statues qui représentent la République, que trouve-t-on? Une déesse antique? Mais qui croit encore à Athéna? Même le classicisme admettait son inexistence; il n'y trouvait qu'une idée; on donnait dans la philosophie de Platon. Mais l'allégorie a été abondamment pratiquée par le Moyen Âge. En réalité, les anges étaient considérés comme des idées vivantes; et les saints, des incarnations pures de ces idées vivantes - de ces pensées de Dieu. Et la République ne saurait être une idée morte.

Dès qu'on essaye de donner vie à ses symboles, on retombe vers le merveilleux. On pourrait presque dire que le modèle antique a servi de prétexte à la purification du merveilleux chrétien pour qu'il sorte des fétiches propres au catholicisme. De Gaulle n'avait aucun doute à ce sujet: comme homme providentiel, il était un chevalier de Marie – et un envoyé de Marianne. La première devenait la seconde en se penchant sur la question sociale – ce qu'avait, hélas! refusé de faire le catholicisme. Elle s'occupait du bonheur du peuple. Est-ce que même le progrès technique ne devenait pas une bonté de ses anges? Victor Hugo s'est exprimé de cette manière.

Mais le croirait-on? Dans la vie de saint Jean l'évangéliste, Jacques de Voragine, dès le treizième siècle, rapportait que ce digne ami de Jésus avait annoncé une société plus juste, égalitaire, au sein de laquelle tout appartiendrait à tous! Le socialisme même est d'origine chrétienne, tout comme la devise: Liberté, Égalité, Fraternité. Car le Christ rend chacun libre devant Dieu, puisqu'il ne s'est pas soumis aux lois des hommes lorsqu'elles lui semblaient contraires à la charité; il rend les hommes égaux devant Dieu, puisque, ainsi qu'on le lui a souvent dit, il ne faisait pas de différence entre les gens; il rend les hommes frères devant Dieu, puisque tous ont par lui un même père. Chateaubriand affirmait que la devise de la République était l'accomplissement politique du christianisme, mûrissant dans le silence des siècles. Elle avait été énoncée d'abord par Fénelon, champion du mysticisme chrétien.

Une dernière chose. Le républicain savoyard François-Amédée Doppet adressait ses vœux au génie de la Liberté comme on s'adresse à un saint patron des guerriers - saint Georges, saint Michel, saint Maurice. Et il estimait qu'ils étaient toujours satisfaits, lorsqu'ils étaient sincères.

Si la République est vivante, de fait, l'âme qui l'habite est un être céleste, elle est dans les étoiles; et la Liberté, l’Égalité, la Fraternité sont trois fées qui l'entourent, et viennent aider et éclairer les hommes. Si la République est vivante, elle a une mythologie; et comme toutes les mythologies, elle peut se recouper avec ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne.

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02/02/2015

Montagnes sacrées

Tigre-Zhang.jpgDans Hommes, cimes et dieux, Samivel a démontré que dans le monde entier, les montagnes étaient considérées comme sacrées, comme porteuses de forces dans lesquelles la divinité était appelée à se manifester. Ce qui m’a le plus frappé, à cet égard, est peut-être la tradition des Immortels taoïstes, en Chine: à force de purification, des hommes étaient divinisés - et sous une forme sublime vivaient sur les sommets.

On a tort de croire que la seule force qui s’exerce dans la nature est la pesanteur: les plantes, chaque printemps, nous montrent que d’autres forces sont à l’œuvre qui vont vers le ciel et font monter la matière qu’elles soulèvent. Saint Augustin disait que la flamme a un poids qui la pousse vers les hauteurs.

Or, ces forces existent aussi dans la terre, même quand il n’y a pas de plantes, et elles tendent à suivre les pentes des montagnes, pour se concentrer au sommet et former une invisible flamme. Les pyramides tentaient en réalité de les capter; ainsi l'âme des rois montait plus vite au ciel!

Dans le feu que le regard intérieur distingue sur les sommets, il perçoit des êtres enchantés, s'appuyant sur des couleurs. Le mont-Blanc n'y échappa pas: les Savoyards plaçaient à son sommet un royaume de fées, inaccessible et mystérieux. Leur reine commandait aux éléments, et était couronnée de cristaux étincelants. J’ai fait, de cette légende, un poème, une fois, que j’ai intégré dans mon livre De Bonneville au mont-Blanc - recueil de textes poétiques ou même mythologiques sur le chemin qui mène au roi des monts!

Il faut savoir que cette reine des fées mène là-haut une sorte de combat contre les forces mortifères de la terre; la glace qui jaillit des hauteurs en est comme le déchet, le résidu. C'est en tout cas ce que j'ai suggéré dans mes vers!

Cette glace est comme une cendre qui contient aussi le sang des êtres qui vivent dans le monde éthérique, les anges de la terre. Leur sacrifice permet à celle-ci de se régénérer: la glace contient le feu dmontagne.jpgont jaillit la vie - et qui apparaît quand les rivières nées des glaciers commencent à ondoyer dans les vallées comme des serpents d'or. En effet, comme le disait David Lindsay dans A Voyage to Arcturus, le feu pur de la vie est à son point de départ trop vif pour être saisi par la matière: il a trop de puissance, quand il se détache des ailes de flamme de l'ange créateur. La glace déjà le saisit - et c'est l'éclat bleu qu'on distingue dans ses profondeurs! Puis il s'atténue, arrêté, enchaîné par mille êtres invisibles liés au sol, pour enfin se déposer sur les berges et y créer les fleurs, le règne végétal.

L'adjectif blanc viendrait d'un mot celte signifiant brillant; là est une lumière, et un pont d'arc-en-ciel - destiné aux hommes justes! Quant aux autres, ils ne peuvent, dit-on, atteindre le véritable sommet, qu'un être glorieux à l'épée flamboyante garde en la faisant tourner; il a le pouvoir de faire errer sans fin les profanes autour du vrai sommet de la montagne sainte, et de faire prendre un autre sommet, qui est faux, pour celui-ci.

On aperçoit ce pont lumineux d'en bas, et des poètes visionnaires l'ont décelé; ils ont dirigé leur regard vers le haut, et voici! ils ont perçu la lance de l'archange archangel-michael-1.jpgsaint Michel plantée sur ce pic, donnant comme une direction. Car il faut savoir que Chamonix est sous le patronage du prince des anges, comme souvent les paroisses de montagne. La reine des fées garde le lieu où cette lance a été fixée dans le sol, et s'occupe du jardin cristallin qui en est né: car la hampe a fleuri, a fructifié, elle a donné des feuilles! Et elles étaient fines et transparentes, et les fruits ressemblaient à du cristal. Car là-haut la neige n'est pas froide, et elle se mange, elle est ce qu'on appelle la manne.

L'archange a laissé son arme à la façon d'un clou dans le flanc du dragon qu'il a jadis vaincu là, et dont les restes sont ce que peuvent voir les yeux humains. Et cet arbre nouveau est aussi comme une colonne de feu qui peut être gravie, et qui donne accès au ciel.

Or, on raconte que l'épouse céleste de Captain Savoy l'a prise dans l'autre sens, l'utilisant pour descendre: elle a voulu se réfugier dans ce royaume d'argent lorsqu'elle est venue, contre le vœu de son père, sur terre pour se rapprocher de son mari. Demeurée dans ce monde pur, elle n'enfreignait pas vraiment l'ordre du père! Celui-ci l'accepta. Il fit même rayonner depuis les étoiles sa bienveillance. Car voici! comme l'a dit Jules Michelet, le mont-Blanc est un morceau détaché de la lune – c'est à dire, somme toute, un bastion avancé du château lunaire où vivent les Immortels. Mais il en sera sans doute question plus en détail dans la série spéciale Captain Savoy.

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30/11/2014

Saint Maurice, Horus, Jean-Pierre Veyrat

hb_2006.469.jpgLa Savoie a pour patron saint Maurice, dont la mort eût eu lieu dans le Valais. Il était chef de la légion thébaine, en Égypte. On le représente noir et vêtu d’une armure d’or, tel un Horus solaire.
 
Les historiens disent qu’il n’aurait pas existé. Était-ce un être du monde spirituel? Il vivait sur la Terre, mais appartenait à la race des anges: il était de ceux qu’on a nommés les génies - qu’on nomme volontiers à présent les elfes, à cause de Tolkien. Il était un génie doré, et protégeait la liberté des hommes qui s’étaient convertis au christianisme, que l’empereur Dioclétien avait condamnés à mort. Si Maurice est un être spirituel, à travers Dioclétien il faut lire le prince des démons - du moins de ceux qui vivaient en Occident - et la poursuite des chrétiens non comme une action physique, passant non par les corps et les armes, mais comme une action psychique: les démons étaient peut-être chargés d’anéantir les chrétiens par une maladie punitive.
 
Il existe, à Bessans, en Maurienne, une image étrange: un ange conduit un démon armé d’un arc et de flèches vers des hommes qu’il lui désigne, l’invitant à leur jeter ses flèches; or, il s’agit de la peste. Saint Maurice était-il un génie qui ne voulait plus officier de cette façon, qui voulait sauver les chrétiens du mal?
 
L’exotisme à l’époque médiévale traduisait en profondeur des réalités spirituelles: les lieux lointains étaient symboliques. L’Égypte était d’abord le pays où l’on avait asservi les Juifs, et François de Sales l’assimilait encore au royaume du mal: Arrachez-moi à cette Égypte, ô mon Dieu, faisait-il dire en substance par sa Philothée. En outre, les statues représentant des hommes-animaux étaient regardées comme par essence celles de démons, de génies. On liait en effet l’animalité à ces génies, parce que le pouvoir de ceux-ci s’exerçait d’abord dans le monde élémentaire, dans lequel baignaient les animaux. Pour autant, en eux-mêmes, ces êtres étaient liés à la Lune, et c’est par les forces de la Lune qu’ils commandaient au règne animal - et à la partie de l’homme qui y était immergée. Bram Stoker, dans son Dracula, en a restitué les principes. Naturellement, il dit que le démon était à l’origine un simple mortel; mais peu importe. Ce qu’il y a de certain, c’est que, dans l’antiquité, nul mieux que les Égyptiens, pensait-on, avait plus subtilement représenté ce peuple des génies, des démons - même quand on ne l’entendait pas en mauvaise part.
 
De fait, les anges qui vivaient sur Terre pouvaient regretter le Ciel, et choisir le parti du Christ. Le poète savoyard Jean-Pierre Veyrat en parle, dans un texte magnifique: il évoque l’ange du repentir Abadonna, qui regarde avec nostalgie vers la lumière qu’il quittée, ayant suivi Lucifer inconsidérément dans sa chute. Il a pris cette image de Klopstock, à ce qu’il me semble. Saint Maurice était-il un de ces anges appelés dans l’occultisme les veilleurs, les anges vivant sur la Terre et devenus des démons, des êtres spirituels liés désormais à la Lune quoiqu’ils fussent à l’origine nés sur le Soleil, comme le dit Cyrano de Bergerac?
 
La Légende dorée a un tel être, de façon plus explicite: c’est le géant saint Christophe, à tête de chien: Bassot-Saint-Christophe-1607-Jésonville.jpgle lien avec l’animal est encore là; il a pu s’agir d’Anubis! Car il est raconté, par Jacques de Voragine, qu’il voulait se mettre au service de l’être le plus puissant de la Terre: il est devenu un mercenaire de l’empereur romain, mais en voyant qu’il était voué au diable, il s’est mis au service de celui-ci; et puis en voyant que Satan craignait Dieu, il s’est mis au service du Christ, et l’a porté par-dessus les rivières.
 
Il faut savoir que l’Empire romain décadent vouait un culte ardent aux figures mythologiques égyptiennes: elles étaient très à la mode, dans la bonne société; saint Augustin le raconte.
 
Saint Maurice était un dieu égyptien, démon pour les chrétiens, converti au Christ et défiant l’ombre satanique de l’Empereur, le diable qui l’inspirait: il est possible que sa légende ait une valeur symbolique, et qu’on en ait ramené le fil mythologique à l’histoire, qu’on l’y ait transposé; cela expliquerait qu’il n’y ait aucun document évoquant ce mystérieux personnage. L’action en a été conçue au départ comme se situant dans le monde occulte, le monde spirituel en tant qu’il baigne la Terre, le pays des fées comme qui dirait, ou des génies, et comme les visionnaires médiévaux et plus généralement chrétiens ne se souciaient aucunement de l’histoire physique - véridique comme on dirait maintenant - mais seulement d’histoire sacrée - de ce que Corbin appelait la hiérohistoire -, ils ont transposé la chose pour ce que ce soit plus clair à ceux qui étaient habitués aux chroniques romaines, à Tite-Live, à Tacite. Je me plais à l’imaginer. L’armure d’or fut donnée à saint Maurice lorsqu’il fut autorisé à gagner le Ciel: il a pu récupérer celle qu’il avait perdue autrefois, redevenant un guerrier de la légion de l’archange saint Michel!
 
La Savoie s’est vouée à lui à juste titre, par conséquent; sans le savoir, Veyrat a parlé de lui!