19/07/2014

Le Péril bleu de Maurice Renard

MarSF0599.jpgPoussé par des amateurs de merveilleux scientifique tels que Joseph Altairac, j’ai lu un classique de la science-fiction française paru en 1910, Le Péril bleu, de Maurice Renard. Il se passe en grande partie dans le Bugey, et quelques scènes même se déroulent au-dessus du lac du Bourget et sur le mont-Blanc; or, il y est question des célèbres lutins locaux qu’on appelle sarvants, et des étranges actions qu’ils effectuent.
 
Ici toutefois le thème est rationalisé: il s’agit d’une espèce d’araignées invisibles vivant sur une sphère supérieure, entourant la Terre: pour elles l’atmosphère est comme une mer, et elles l’explorent après avoir découvert le moyen technique de s’y rendre. On n’en sait pas beaucoup plus, somme toute, car ce qui les concerne est réduit à des hypothèses, des constructions intellectuelles. Le récit est bâti comme un roman policier qui déboucherait sur une portion inconnue de la nature céleste, ces êtres enlevant des êtres humains et même les tuant, et la science aidant la police à résoudre l’énigme qu’ils constituent; mais on n’entre au fond pas réellement dans le merveilleux, car le monde dévoilé ne l’est pas à la façon d’une révélation: on reste extérieur à l’espèce en question; ses motivations restent mystérieuses, ou sont extrapolées: elles n’ont pas même l’occasion de témoigner directement, ce qui, pour des accusés, est singulièrement anormal: on ne peut même pas dire que l’enquête ait abouti, d’un strict point de vue judiciaire - et, partant, scientifique, car les procédures de la science sont en réalité d’origine judiciaire. Même, précisément, la tendance à ne se soucier que des preuves matérielles renard_maurice.jpgsans tenir compte des témoignages est une déviance propre au droit moderne, notamment en Amérique.
 
Parce que l’enquête n’aboutit pas, parce que le point de vue des extraterrestres n’est ni deviné magiquement, ni donné directement par eux, l’impression est qu’au lieu de merveilleux, on est dans le genre fantastique, puisque le réel ordinaire est simplement nourri de fantasmes de savants qui ne peuvent pas confirmer leurs découvertes.
 
À l’intérieur de l’histoire, on ne doute pas vraiment de l’existence de cette espèce invisible; mais à la fin, le narrateur affirme qu’on pourrait aussi bien dire qu’elle est une invention, et n’est là que pour symboliser les possibilités de l’imaginaire, ou alors de la nature. Cela apparaît comme une vaste blague, et le ton de la comédie employé tout au long du récit y aide beaucoup; les invraisemblances délibérées font tendre le roman à la farce.
 
Le commentaire final est intéressant, Renard y suggérant que des sphères supérieures peuvent être peuplées d’espèces plus évoluées et que la surface solide de la terre est une sorte de purgatoire, subi après de mauvaises actions effectuées dans une vie antérieure. Mais précisément, on ne peut pas dire que son récit illustre spécialement une telle idée. Il va jusqu’à s’empresser de reconnaître qu’en parlant de métempsycose, il sort des limites admises! Là où il aurait pu créer une mythologie, il recule; là où il aurait pu avoir un ton grave, sérieux, qui eût crédibilisé son imagination, il s’y refuse. Il est difficile de regarder le roman comme autre chose qu’une agréable plaisanterie.
 
Dans ce même commentaire final, appelé par lui épilogue, Renard développe l’idée que, peut-être, comme dans le Horla de Maupassant, il existe sur terre des êtres invisibles dont les hommes ne sont fire-walk-with-me7.jpgque les involontaires instruments: cela fait frémir, affirme-t-il; et pour le coup, l’implication morale de cette image est forte. Mais dans le roman qu’il a écrit, de nouveau, on n’a rien de tel! Or, ce n’était pas incroyable, de dire cela: avant même Maupassant, le thème des esprits par lesquels les hommes sont possédés était connu. Ce qui aurait été original, c’est de le mettre en récit! D’en faire un roman. Mais les êtres invisibles du Péril bleu sont en fait matériels, solides! C’est curieux, car ils sont attirés par les hauteurs comme s’ils étaient remplis de vide. Mais alors, d’où vient leur enveloppe? Cela n’a aucun sens. Renard prétend qu’ils vivent au-dessus de l’atmosphère comme l’homme au-dessus de la mer, et qu’ils l’explorent; mais l’homme vit sur la terre, pas sur la mer, et la terre est plus lourde que la mer. Cela n’a donc rien à voir. Les démons qui s’emparent de l’âme des hommes sont faits d’air, en principe, et un feu les habite qui leur permet de vaincre la pesanteur Sandro_Botticelli_-_La_Carte_de_l'Enfer.jpgterrestre, puisque, comme le dit saint Augustin, la flamme a un poids qui l’emmène vers le haut: il existe aussi une pesanteur céleste.
 
Ce qu’il doit aux anciennes cosmogonies, Renard y fait allusion: il cite Dante et ses cercles cosmiques. Mais il ne l’assume pas, il fait un mélange de mythologie et de science matérialiste qui pour moi ne fonctionne pas.
 
Cela dit, ses fantasmagories sont amusantes. Qu’il cherche à rénover le thème des sphères cosmiques, qui entourent celle de la Terre, est intéressant. Car il est certain que les esprits ont été compris comme vivant sur une telle sphère invisible! Mais Renard les humanise trop, reproduit trop en eux les mœurs humaines; c’est assez naïf.

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02/07/2013

Les Géants de la Bible et les Elfes de Tolkien

t5m4k9xl.jpgDans le chapitre III du livre biblique de Baruch, on peut lire (dans la version de la Vulgate): O Israel, quam magna est Domus Dei, et ingens locus possessionis ejus! Magnus est, et non habet finem; excelsus, et immensus. Ibi fuerunt gigantes nominati illi, qui ab initio fuerunt, statura magna, scientes bellum. Non hos elegit Dominus, neque viam disciplinæ invenerunt, propterea perierunt; et quoniam non habuerunt sapientiam, interierunt propter suam insipientiam. (Ô Israël, comme est puissante la Maison de Dieu, et glorieux le lieu de ses possessions! Il est puissant, et il n’a pas de fin; élevé, et immense. Là furent ceux qu’on a nommés les géants, qui existèrent dès l’origine, de stature puissante, savants à la guerre. Ce n’est pas eux que Dieu choisit, et ils ne trouvèrent pas la voie de la règle juste, à cause de quoi ils périrent: et comme ils n’eurent pas de sagesse, ils moururent par leur folie.)
 
Ce passage me fait penser aux Elfes de Tolkien, tels qu’ils sont présentés dans Le Silmarillion: ils partent du Ciel, où ils vivaient à l’origine, et s’installent sur Terre, avant que l’Homme s’y trouve de façon claire: ils le précèdent. Puis ils créent des royaumes. Et quand l’être humain commence à se répandre, ils se mêlent à lui, créant des lignées de princes à la science profonde
 
Cependant, la véritable sagesse leur manquait: parmi eux dominait Sauron, principal conseiller des rois d’Atlantide - que Tolkien appelle Númenor. Or, il avait le cœur vicieux, et les princes qu’il dirigeait le devinrent aussi. On sait ce qu’il s’ensuivit: ceux-ci furent changés en ces spectres nommés Nazgûl, l’Atlantide tomba, et il se fonda des royaumes plus proprement humains.
 
Dans l’Ancien Testament, le royaume d’Israël s’impose aussi à des Géants. L’illustre le célèbre épisode de David et Goliath: passage sublime, que celui où l’armure du second est décrite! La sagesse de David, d’essence morale, peut s’imposer face à cette science des choses terrestres. La force qui le tumblr_lewt2080461qd79ozo1_500.jpgsoutient n’est pas dans un art des éléments, mais dans une connaissance du véritable Ciel, inspirée aux pauvres bergers dans les montagnes: ils sont secondés par les anges. Les ennemis d’Israël sont souvent décimés par ceux-ci, de fait!
 
Tolkien connaissait parfaitement la Bible, mais, de surcroît, ces histoires étaient reprises par une littérature qu’il connaissait mieux encore, puisqu’il l’enseignait: celle du Moyen-Âge. Les chansons de geste, en particulier, reprenaient ce thème. Charlemagne et ses pairs de France combattent des seigneurs orientaux dont la science des choses terrestres est bien plus étendue que la leur; mais un ange les guide, leur apparaît en rêve - et leur valeur prévaut.
 
Cela n’est pas vrai seulement quand ils s’opposent à l’Islam: à Byzance, ils se retrouvent face à des mécanismes magiques, incompréhensibles, relevant du merveilleux scientifique; mais leur valeur propre, donnée à eux par leur foi, les anges, vient toujours à bout de cette technologie orientale.
 
Dans les romans en prose du cycle arthurien, on trouve également de véritables robots. Ils sont vêtus en chevaliers, et des humains les combattent. La science qui animait ces automates était volontiers assimilée à celle du diable: elle dépendait d’anges qui ne se soumettaient pas au Christ, d’êtres merveilleux qui défiaient Dieu en ne se mettant pas spécialement à son service, en restant autonomes. Saint Augustin en parle: il les dit invoqués par les Néoplatoniciens, auxquels ils délivrent une science prodigieuse sur les éléments du mondes, mais sans aider en rien à progresser sur le plan spirituel, étant eux-mêmes des pécheurs, dénués de piété. Rudolf Steiner les appelle êtres lucifériens.
 
Ce thème a parcouru tout le christianisme. La gnose a été condamnée parce qu’elle était réputée liée à ces anges qui en quelque sorte ne croyaient pas en Dieu, à la science qui ne se met pas au service de l’Homme dans sa dimension morale. Joseph de Maistre, à son tour, reprocha aux disciples de Saint-tumblr_m2tywsW73z1rrf67fo1_1280.jpgMartin de spéculer sur les mystères, de chercher à percer tous les secrets. Le vrai miracle, disait-il, est de contrôler ses passions! Il n’en admettait pas moins que les arts étaient issus d’intelligences célestes…
 
Or, Tolkien ne rejette pas l’ensemble des immortels de la Terre: il restait romantique, quoique catholique. Ses Elfes enseignent aux hommes la poésie, la musique; et leur donnent le modèle de leurs langues idéales.  Certains d’entre eux - Elrond, Galadriel - sont authentiquement sages: ils se réfèrent à la déesse qui vit au-delà des mers occidentales, et orientent ainsi leurs connaissances vers l’amélioration morale du monde, acceptant pour cela de sacrifier leurs cités et de partir au pays divin quand il le leur est ordonné. Cependant, leur force demeure insuffisante, face à Sauron, prince de ce monde. Pour vaincre celui-ci, il faut des mortels, mais aussi le mage Gandalf, envoyé par les dieux, dit Tolkien dans sa correspondance: un ange au sens étymologique. Finalement les Elfes passent au second plan, disparaissant comme le fait un rêve!
 
Je crois que Tolkien a bien saisi l’essence de ce thème mythologique des Géants, des anges de la Terre, qui sont les génies dont l’Asie parle, et qu’elle présente à peu près de la même façon. Il en montre le caractère ambigu, au-delà de tout dogmatisme, se montrant compréhensif vis-à-vis du paganisme, plus que ne l’était Augustin. Il se plaçait du côté de la poésie, et s’efforçait de le concilier avec sa foi. Pour moi, ce fut un grand homme.

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10/10/2012

Lovecraft face à ses visions

nightgaunt.jpgLovecraft, on le sait, se nourrissait, dans ses écrits, de ses rêves. Mais il tendait à les interpréter essentiellement de façon négative, comme des intrusions de l’irrationnel, des facteurs de chaos. Cela venait de son matérialisme, qui l’amenait à considérer spontanément ces images du rêve comme démoniaques: sa culture protestante avait pu l’y amener, le diable y créant les illusions, incitant à imaginer des choses fabuleuses, des figures fantastiques - et c’était l’essence du paganisme, pour Calvin. La raison, au contraire, était assumée par Dieu, dans cette tradition. On en voit des traces chez Shakespeare et dans les questions que se pose Hamlet sur le fantôme de son père: est-il une tromperie du Malin, ou une communication céleste?
 
Il est un penseur bien connu qui allait dans le même sens que Calvin: Jean-Jacques Rousseau. Mais alors que celui-ci s’empêchait de créer des figures mythologiques, ou même d’en évoquer, Lovecraft ne se privait pas de nommer et de décrire des monstres abominables. D’où cela vient-il, puisque leur philosophie à cet égard était la même?
 
Il faut remarquer que Rousseau disait rejeter le merveilleux, mais que, en réalité, dans La Nouvelle Héloïse,TheShadowOUtofTime.jpg il a réellement fait le portrait idéal d’une femme dont il annonce qu’elle continuera après sa mort à peupler les lieux qu’elle a fréquentés durant sa vie, et qu’on pourra l’imaginer auprès de soi, que ce sera une imagination vraie. De même, Lovecraft fait de ses imaginations des abominations, mais il les met en scène en abondance dans ses récits, il crée une mythologie. Il cherchait, d’ailleurs, une justification scientifique à ses monstres: il les aimait tellement, il avait pour ses rêves une telle passion qu’il s’efforçait de les interpréter en conformité avec ses conceptions matérialistes. Il disait, donc, qu’ils étaient des êtres organiques d’autres planètes. Rousseau, de son côté, se justifiait par des considérations morales: la famille pour lui était tellement sacrée, et aussi l’amour, que cela excusait le merveilleux, lorsqu’il s’agissait de Julie d’Étanges.
 
Lovecraft n’assuma jamais pleinement ses imaginations, contrairement à Tolkien, qui pensait qu’elles avaient vocation à refléter le monde divin, qu’elles pouvaient le faire. Lovecraft ne croyait pas, en principe, au monde divin! Et il avoua n’écrire des contes fantastiques que poussé par une impulsion spontanée, sans pouvoir affirmer qu’en soi ce fût le meilleur des genres.
 
Pourtant, il tendit à s’habituer à ses visions, et, peu à peu, à évoquer des Grands Anciens qui avaient une forme de beauté morale. On se souvient que dans At The Mountains of Madness, des Grands Anciens bons et créatifs avaient été supplantés par leurs créatures, des êtres hideux qui leur avaient d’abord servi d’esclaves, et qui étaient à mi-chemin entre l’animal et la machine; la civilisation d’origine extraterrestre que ces êtres représentaient entra ainsi en décadence. Dans The Shadow out of Time, Lovecraft disait que ses Grands Anciens, quoique repoussants extérieurement, possédaient une sagesseshadow-out-of-time.jpg profonde, et qu’ils allaient de corps en corps, à travers le temps et l’espace, et qu’ainsi, ils inspiraient des images mystérieuses à leurs élus - à ceux qu’ils voulaient initier à leurs mystères suprêmes! La proximité de ces pensées avec celles de Cyrano de Bergerac dans son récit de voyage sur la Lune est remarquable: Cyrano dit aussi que les êtres de la Lune, à l’apparence bestiale et repoussante, voyagent de corps en corps et inspirent les consciences en secret, au travers des rêves - plaçant, parmi eux, le démon de Socrate!
 
Inconsciemment, Lovecraft chercha à surmonter sa peur, face à ses cauchemars, et à en faire des visions célestes. Il les regardait, les affrontait courageusement, et les retournait, pour ainsi dire.
 
Sa vertu fut de ne pas s’appuyer sur des images creuses: il refusait celles de la tradition; Jésus, tel que le christianisme le représentait, lui semblait inintéressant. Il ne s’appuya que sur lui-même, son courage propre, pour surmonter ses terreurs et distinguer de la lumière dans les formes qu’il voyait. Il la pressentait, quoiqu’il ne voulût pas directement la nommer. C’est la source de l’incroyable vitalité de ses imaginations, qui ont toujours un fond authentique, même si les explications qu’il donne à leur sujet ne convainquent pas toujours. Il n’a, au demeurant, pas forcé le trait, laissant à ses visions leur part de mystère. Il était conscient qu’elles dépassaient l’entendement, que les pensées humaines ne les restituaient pas complètement. Elles fascinent donc encore.

08:26 Publié dans Mythes | Lien permanent | Commentaires (0)