26/02/2018

Louis-Claude de Saint-Martin et le merveilleux chrétien

2339.jpgEn encourageant à faire du roi la butée des sentiments religieux, le catholicisme gaulois, on peut bien le dire, est retombé dans le césarisme, et le romantisme a eu raison de s'opposer à lui. Le culte du Prince a mené au culte de l'État et à celui de Paris qui sont le propre de la république centralisée, et, même si les révolutions n'y ont rien changé, l'impatience populaire peut s'expliquer aussi par le rejet de la forme d'idolâtrie qui assimile la divinité au pouvoir manifesté.

Le romantisme, effacé ensuite par le nationalisme et le marxisme, se dressait paradoxalement contre ce fétichisme par le merveilleux chrétien, qui détachait, en réalité, le pouvoir visible du monde des anges et des saints célestes. C'était une aspiration profonde à la liberté, qui agitait alors les individus - comme elle les avait agités dans les premiers siècles du christianisme, lorsqu'il avait fallu détacher son esprit de l'omniprésence du pouvoir romain et de ses images, pour mieux gagner le ciel et les étoiles.

En un sens, on renouait alors avec l'ancienne mythologie, pas si liée au trône et au sceptre, et le romantisme renouait à la fois avec le merveilleux chrétien et la mythologie païenne pour cette raison même.

Or la démocratie, au-delà des fétiches collectifs, renvoie non à la liberté de gouverner, mais à celle de choisir, seul dans l'isoloir, entre différents candidats à l'élection. L'affranchissement de la culture, face à la politique, fut ressenti à juste titre comme nécessaire, car la liberté de voter pour un dirigeant ne veut au fond rien dire: il s'agit seulement d'être libre de penser ce qu'on veut des dirigeants, et du système politique.

Le monde spirituel est au-delà des lois humaines, et le gallicanisme, en ramenant la divinité au pouvoir manifesté, a commis une erreur qui a suscité la Révolution. N'est-ce pas elle qui, sous la plume de Joseph de Maistre puis de Victor Hugo, a justement permis de détacher le Roi du monde divin, et de voir la politique comme maniée de l'extérieur par la Providence, au lieu d'en être la manifestation directe? L'avait permis, en gregoire.jpgréalité, l'appartenance de Joseph de Maistre à la Savoie et au Saint-Empire romain germanique, car on y séparait soigneusement le Pape et l'Empereur. Pour Maistre, seul le Pape est un héros légitime: il l'affirme, dans Du Pape. Le roi de France n'est pas, en lui-même, un être divin, même s'il le loue, notamment pour l'époque franque, d'avoir soutenu les papes.

Pas davantage, un État laïque ne peut incarner les forces de création - les forces démiurgiques par lesquelles les choses se font -, étant toujours, lui aussi, la création de la Providence. Maistre affirme que les papes étaient démiurges, Hugo que c'est le peuple: peu importe; l'important est que l'idée d'un décalage entre la divinité et le gouvernement s'impose - malgré le retour du culte de l'État, provoqué au vingtième siècle par le naturel latin et favorisé, dans son expression, par le marxisme et l'Union soviétique.

Du reste, avant même La Fin de Satan de Hugo - et dans la foulée, peut-être des Considérations sur la France de Maistre -, un roman de la fin du dix-huitième siècle déjà réhabilitait, en France, le merveilleux chrétien, tel qu'il avait été produit au Moyen Âge: dès 1799, Louis-Claude de Saint-Martin, avec son Crocodile, a tenté un roman de fantasy (genre qu'il appelle épico-magique) impliquant Paris dans ses dessous occultes.

Son action oppose, sous le règne de Louis XV, de saints hommes inconnus, liés entre eux par des fils invisibles, à une bête venue d'Égypte, démoniaque et affreuse. Or, Saint-Martin entendait dénoncer les résurgences païennes qui s'en prenaient au christianisme de façon aveugle et bornée, désignant, par sa bête égyptienne, les puissances du matérialisme moderne.

D'un autre côté, il accusait aussi les prêtres catholiques de ne pas faire de miracles et d'être d'un naturalisme triste, de se contenter de sacraliser l'ordre existant. Joseph de Maistre, dont la vision de la révolution crocodile.jpgfrançaise a des liens avec ce roman du Crocodile, et qui peint les révolutionnaires comme possédés de forces infernales, en a parlé.

Saint-Martin est, comme les frères Maistre, un précurseur du romantisme, et, s'il condamnait l'impiété de nombreux révolutionnaires, il ne condamnait pas en soi la Révolution, n'étant en rien un adorateur des formes asséchées du passé. À cet égard, il se différenciait de Joseph de Maistre. Le monstre qu'il dépeint annonce clairement l'Isis de Hugo, notamment par l'origine égyptienne, mais il est aussi un écho des monstres de la Légende dorée qu'affrontent à Paris sainte Geneviève et saint Marcel - puisque, à travers eux, il faut aussi voir les dieux païens, assimilés par l'ancienne doctrine chrétienne aux démons.

D'une part, il faut savoir (saint Augustin le dit) que la religion égyptienne était très à la mode dans la Rome décadente; d'autre part, à travers la figure du crocodile, Saint-Martin entend bien faire allusion aux dragons, tel celui qu'affronta saint Marcel à Paris, et qui était né de la tombe d'une grande dame vouée au démon, selon la légende.

Cette dame, justement, était-elle l'Isis qui, selon les occultistes locaux, avait donné son nom à Paris? Car c'était aussi une idée chrétienne, que les anciens dieux étaient en réalité de puissants seigneurs ou de nobles dames divinisés par les illusions du diable.

Certes, les initiés inconnus évoqués par Saint-Martin n'ont plus de lien avec le corps constitué qu'est l'Église catholique, comme s'en est indirectement plaint Maistre - et cela annonce aussi Victor Hugo et la déchristianisation de la France. Mais ils sont bien, en théorie, les héritiers de saint Marcel et sainte Geneviève: ils le sont bien, poétiquement.

Certes encore, Saint-Martin intellectualise beaucoup son monstre, le rend allégorique comme les monstres l'étaient dans la littérature latine de Prudence, au cinquième siècle, et on est loin du merveilleux populaire pratiqué par Jacques de Voragine huit cents ans plus tard. Depuis la Renaissance, la culture s'était à nouveau rendue savante - l'homme s'était intellectualisé. Mais Saint-Martin n'en retourne pas moins au mythologique, à l'allégorie renvoyant au monde spirituel telle que la concevaient les anciens évêques. Par lui, ainsi, Paris a renoué avec le merveilleux prôné par André Breton, qui d'ailleurs se plaignait qu'on ne l'étudiât pas plus à l'Université.

10/02/2018

Mythologie parisienne

paris.jpgLes amateurs français de merveilleux scientifique, notamment Serge Lehman, mettent souvent en avant quelques écrivains à demi oubliés pour montrer que, à l'époque moderne, une mythologie proprement française s'est créée, et que, liée à la révolution industrielle, elle fut dominée par Paris.

Ils pourraient, à vrai dire, évoquer le Paris romantique, lié à la révolution française et à la victoire du peuple sur les forces de Versailles - et, s'appuyant sur le livre de Pierre Albouy consacré à la mythologie dans la littérature française, faire remonter ce merveilleux parisien à Hugo et à sa génération, qui faisaient de Paris un volcan créateur, un centre cosmique flamboyant!

Mais, au bout du compte, pour quels résultats? L'idée d'une matrice universelle est restée très théorique, et les figures dites mythologiques soit se sont avérées surtout allégoriques, soit se sont fondues dans le prosaïque Pieuvre.jpgde la vie ordinaire. On avait, à l'époque romantique, le réalisme d'un Balzac, ou même du Hugo romancier, et des concepts grandioses, des métaphores, des invocations au folklore relativement brèves. L'un dessinait, en profondeur des bandits de la cité, une pieuvre maléfique - mais l'action de son récit demeurait liée aux personnages mortels, et on n'allait pas, pour ainsi dire, de l'autre côté - on ne se rendait pas où vivait le monstre. L'autre créait des confréries secrètes intrigantes, mais non douées de pouvoirs magiques. Gérard de Nerval racontait, de son côté, en quelques lignes des phénomènes étranges liés à des esprits domestiques, comme on en trouve aussi à la campagne. Seule la figure de l'Homme rouge est restée marquante, mais elle ne fut jamais approfondie.

Le merveilleux scientifique a introduit dans Paris des êtres bizarres, mais également prosaïques, parce que ramenés à des théories matérialistes, qui d'ailleurs ne tenaient pas debout. L'ouvrage le plus significatif, à cet égard, est Le Péril bleu (1912), de Maurice Renard, célébré dans les milieux autorisés, mais qui ne m'a guère convaincu, les sarvants du folklore savoyard y étant assimilés à une espèce d'êtres invisibles mais solides et vivant dans le ciel - comme si l'invisibilité rendait léger le solide! Dans ce livre, les êtres élémentaires perdent leur essence spirituelle et sont rationalisés à partir de conjectures par surcroît hasardeuses, et Paris est impliquée, puisqu'un engin de ces êtres s'y pose, et est exploré de façon cocasse par des hommes qu'on voit progresser depuis l'extérieur. Il est du reste à noter que l'auteur comprend mal ce goblin_by_mattdemino-d7n7zxd.pngqu'est un sarvant, puisque, à Paris, il s'appelle plutôt un gobelin, la ville ayant été plus profondément germanisée que la Savoie (le sarvant vient de silventem, esprit silvestre, et le gobelin de l'allemand kobold, sorte de gnome).

Serge Lehman a été plus convaincant, dans ses bandes dessinées, lorsqu'il a évoqué le plasme spirituel dont émanait son super-héros l'Optimum, même si, à mon goût, il n'a pas assez exploré ce plasme de l'intérieur, ne lui a pas assez donné vie. Il s'agissait, en théorie, de l'égrégore de Paris, et était sans doute relatif à des réflexions d'André Breton sur les sources collectives du mythe.

Mais on pouvait aller plus loin, des pensées ésotériques détaillées ayant été livrées, sur ce sujet, par divers auteurs étrangers, qui permettaient justement la mythologie claire. À cet égard, la référence aux Américains est humiliante, quand on sait, par exemple, que la série Twin Peaks s'appuie explicitement sur H. P. Blavatsky, et qu'elle a contribué à créer une mythologie de l'Amérique contemporaine. La timidité des Français, face aux énigmes du monde spirituel, leur est fatale.

Le merveilleux scientifique n'a en réalité pas fait beaucoup plus, pour articuler des mythes autour de Paris, que le romantisme, et le récit le plus marquant, de ce genre, reste celui d'Erckmann-Chatrian appelé Le Cabaliste Hans Weinland, écrit à partir du monde allemand et peignant la maladie qui se répand dans la genie-de-la-liberte.jpgcapitale comme un être bleu, un démon, une personne. Tout se passe comme s'il était plus facile de créer un mythe à Paris depuis Strasbourg que depuis Paris même.

Si on peut rattacher l'allégorie de La Fin de Satan, de Victor Hugo, à Paris, en faisant d'Isis (comme il le suggère) l'esprit de la Bastille, et de l'ange de la Liberté celui qui a guidé les révolutionnaires, on obtient également un mythe parisien valable; mais Hugo y reste excessivement abstrait, n'insérant pas ces êtres dans la cité de manière précise.

Au bout du compte, les histoires merveilleuses les plus convaincantes, parmi celles qui s'insèrent dans l'histoire de Paris, restent les légendes chrétiennes. C'est douloureux à dire, pour une ville qui a autant développé le rejet du Moyen-Âge chrétien, mais sa mythologie demeure profondément dans ce qu'elle renie - comme si, au fond, à force de vouloir être plus qu'elle n'est, elle se reniait elle-même! La modestie de ses origines lui fait-elle honte? Pour justifier d'être le centre d'un empire, mieux vaut être la fille d'Athènes et de Rome qu'un village gaulois fortifié par les Francs.

Sa culture véritable n'en est pas moins reflétée dans les légendes de sainte Geneviève, de saint Denis et de saint Marcel telles qu'elles sont racontées par Jacques de Voragine d'après des traditions locales. Le reste est vaporeux. Même la référence à Isis n'a guère donné lieu qu'à des dissertations: les récits mythiques ne se sont pas fait jour.

Paris, hélas, n'a pas accueilli l'empereur Auguste: seulement le roi Clovis. Significativement, le texte le plus foncièrement mythologique impliquant Paris a été écrit par un moine carolingien de Saint-Germain-des-Prés se nommant Abbon: au dixième siècle, il a composé un poème épique sur le siège de Paris par les Normands - en latin bien sûr. Il y fait intervenir saint Germain devenu ombre lumineuse, attaquant les Danois pour protéger ses ouailles, et explique providentiellement les malheurs de Paris par ses péchés, notamment son attachement excessif au luxe et aux beaux habits! Le méchant osait attribuer des fautes à la ville des lumières; c'est peut-être pour cette raison qu'on l'a laissé dans le cachot du vieil oubli...

Quant à Jacques de Voragine, il narre que saint Marcel et sainte Geneviève ont banni des monstres infernaux qui infestaient la Seine et Paris avec l'aide de Dieu, et donc une histoire épique et complexe intègre avec lui saint denis pantheon.jpgdu merveilleux de façon convaincante dans le décor de la capitale. Pour saint Denis, on le sait, il est réputé avoir porté sa tête coupée sur Montmartre.

Le merveilleux chrétien, quoi qu'on veuille, reste le seul solide, en ce qui concerne Paris, et même lorsque Hugo convainc, c'est qu'il le reprend à son compte, puisque Isis est chez lui une déesse païenne et démoniaque comme les divinités maudites que combattaient les saints - et sa liberté, un ange céleste. Qu'il affirme, indirectement, que la révolution était chrétienne et la Bastille païenne et diabolique, ne peut pas déboucher sur l'idée qu'il rejetterait le christianisme: peut-être qu'il a vu le vrai au-delà des positions politiques affichées, et qu'il est le véritable héritier de Jacques de Voragine et d'Abbon, parce que depuis plusieurs siècles le catholicisme a pris le triste parti du réalisme asséchant.

09/01/2018

Christianisme et monde élémentaire: Teilhard de Chardin

e63407c5d99174b13adbe9fba6754e30.jpgDans un article relativement récent, j'ai montré que la religion catholique n'avait pas réussi à vaincre la croyance en un monde élémentaire, en une face spirituelle interne à la substance terrestre qui ne fût pas forcément mauvaise, comme elle avait essayé de le prouver en assimilant les fées aux démons. Les bons esprits du foyer restaient plus proches, plus intimes, plus familiers que les anges de la Bible, plutôt abstraits, et, sous la forme des lutins, des sarvants, des nains, des korrigans, même chez des peuples pieux et assidus à l'église ils continuaient d'être vénérés et de recevoir des offrandes. La terre visible et les corps charnels avaient eux aussi leurs secrets protecteurs, leurs thaumaturges invisibles.

En dernière instance, de tous ces êtres, les extraterrestres de la science-fiction sont l'expression renouvelée. Dans les histoires qu'on en raconte, ils apportent aux hommes des solutions pour leurs problèmes matériels, leur santé, leur organisation sociale - et parfois, jugeant l'humanité et ses méfaits, ils ressemblent plus étroitement aux anges de la Bible.

Pierre Teilhard de Chardin prit conscience, à sa manière, que la métaphysique catholique était trop abstraite, et refusa de rejeter le progrès technique dans l'enfer habituel: les esprits de la nature eux aussi étaient tournés vers le Christ, assurait-il! Les machines n'empêcheraient donc pas la spiritualisation de la Terre, qui était elle-même, au fond, un être spirituel.

Tout en demeurant théorique dans son langage comme pouvaient l'être les héritiers de la scolastique, il a défini une nouvelle façon plus embrassante, plus globalisante, de concevoir la divinité. L'union même du couple était, à ses yeux, la première marche vers l'union avec l'univers, c'est à dire son esprit, c'est à dire Dieu. Il donnait raison à Dante et à la spiritualité orientale, et désavouait implicitement l'héritage de Pietro_Perugino_-_Cato_-_WGA17247.jpgl'ancienne Rome qui avait glorifié Caton parce que, ayant engendré les enfants qu'il espérait avoir, il avait répudié sa femme et mariée à un autre, estimant ne plus avoir à copuler. Cette conception mécaniste de l'amour, qu'on a longtemps prétendue être d'origine chrétienne, s'avère prendre ses racines dans la morale rigoureuse, toute masculine et nourrie de stoïcisme, de l'ancienne Rome. Teilhard, plusieurs siècles après Dante, comprit que le christianisme allait au-delà, qu'il embrassait l'Orient, et le culte de la femme comme image du monde.

L'enjeu était grand, car l'humanité moderne, détournée des grandes pensées mystiques médiévales, assimilait le monde des phénomènes à la matière pure. Rejetant, dans son matérialisme, au sein d'une bulle désuète et caduque tout ce qui avait trait aux mythologies, elle déliait l'individu de l'univers, créait une morale elle-même arbitraire, choisie par goût personnel par les hommes.

Du reste, les prouesses de la science moderne attestaient de la faculté de la connaissance de la matière à améliorer la vie humaine au moins en cette vie, à la façon des vieux thaumaturges. La science-fiction la plus intelligence faisait se rejoindre la science et la magie, et rendait au savant, ou à l'ingénieur, son vieux titre sacerdotal. Car lorsque, dans la Rome primitive, on commandait à la foudre, disait Tite-Live, c'était en suivant un rite précis, qui permettait à l'initié d'utiliser l'arme de Jupiter. On a eu beau jeu d'établir le rapprochement avec la maîtrise de l'électricité: Théophile Gautier, par exemple, l'a fait.

Lorsque Milarépa affronte un prêtre bön, c'est à dire antérieur au bouddhisme, il lui reproche de ne s'adresser qu'aux esprits terrestres, ne réglant que des problèmes physiques; lui, Milarépa, a des préoccupations morales supérieures. Mais en même temps, sur le plan physique, les divinités célestes qu'il invoque, et qui entourent le Bouddha, ont une efficacité supérieure à celles invoquées par le bön, puisque la Terre est soumise au Ciel. Or, les prêtres catholiques ne montraient aucune faculté à effectuer des miracles naturels aussi admirables que ceux de la technologie. Louis-Claude de Saint-Martin le mila.jpgréclamait d'eux, mais ils se montrèrent dépassés jusque dans leurs conceptions scientifiques, ainsi que l'affaire de Galilée l'avait dévoilé.

Pour Teilhard, il s'agissait de reconquérir le terrain perdu en faisant pénétrer le Christ jusque dans l'inanimé, dans la pierre et les atomes, qu'il affirmait être porteurs d'ébauches de psychisme. Mais ces ébauches de psychisme justement pouvaient, ou pourraient être figurées par les êtres élémentaires de la vieille mythologie, et l'esprit de la pierre être à nouveau un gnome, l'esprit de croissance végétale une ondine, et ainsi de suite. N'étant pas artiste, il est resté dans les généralités; mais cela amenait bien à cela, et il a avoué être panthéiste, ou animiste. Il admettait implicitement l'existence des génies, dans la mesure où ils étaient l'expression localisée, dans un pays, un sol, de l'esprit cosmique.

Le problème devenait seulement, comme pour Milarépa et les bouddhistes asiatiques, celui de la hiérarchie entre les esprits célestes supérieurs et les esprits terrestres inférieurs devant leur obéir. Pour Teilhard, il existait une hiérarchie entre l'esprit du couple, l'esprit de l'humanité entière et l'esprit universel. Cela créait une trinité, et, assurément, puisque le couple est lié à une pratique sexuelle, l'ange qui préside à ses destinées est lui-même placé dans le monde élémentaire, il est entouré, pour ainsi dire, de faunes et de nymphes - ou d'amours ailés et armés d'arcs et burn.jpgde flèches, qu'il dirige, ou doit diriger, pour que le couple s'épanouisse pleinement. Ainsi était réhabilitée la vieille poésie courtoise, si elle était soumise cependant à l'esprit chrétien, qui ne voit d'amour légitime que dans le mariage religieux, et l'union durable.

À un niveau supérieur, la Terre est à son tour imprégnée d'âme, mais d'une âme aussi élémentaire devant obéir au Christ, à l'esprit de l'humanité. Ainsi était-elle spiritualisée, peut-être plus par l'art que par la technique, néanmoins: et à cet égard Teilhard a manqué de lucidité.

Certes, jamais il ne se serait jamais exprimé de cette manière trop poétique pour lui, mais, précisément, si l'on utilise le langage des figures et, comme le disait Frederic Schlegel, de la mythologie qui est suprême poésie, on parvient bien à ces tableaux grandioses, qui d'eux-mêmes parlent, sans qu'il soit besoin de faire appel à des concepts abstraits.

Directement ces images spiritualisent la matière, et les machines deviennent secondaires, la science matérialiste aussi.