26/07/2016

La mythologie selon Pierre Albouy

mythes-et-mythologies-dans-la-litterature-francaise-9782200282097_0.gifDans ma bibliothèque traînait depuis longtemps une vieille édition d'un classique de la littérature universitaire fait pour m'intéresser: Mythes et mythologies dans la littérature française, de Pierre Albouy (Paris, Armand Colin, 1969). Un joli petit livre, avec du merveilleux repris des auteurs classiques français. Car les Savoyards, les Belges, les Suisses et les Canadiens ne s'y trouvent pas, conformément à une certaine tradition patriotique des universités françaises; il n'y a que quelques allusions à Joseph de Maistre. Seule la production des villes de Paris et de Lyon est réellement mentionnée - et surtout celle de la première, naturellement.

Il n'était pas question non plus, visiblement, d'évoquer la littérature dialectale, malgré la remarquable faculté de Frédéric Mistral à entrer dans le merveilleux chrétien.

Mais ce n'est pas là le principal défaut de ce livre. J'ai trouvé que la définition du mythe plaçait ensemble deux aspects dont l'articulation n'est pas claire du tout: d'une part, le merveilleux, d'autre part, l'aspect archétypal, la faculté de représenter les structures fondamentales du psychisme humain. Cela ne se recoupait pas.

En effet, Pierre Albouy admet n'avoir pas parlé du merveilleux lorsqu'il se rattachait à l'ancienne tradition tumblr_m2gkmy7yy91qaaik3o1_1280.jpggauloise. Il n'évoque donc pas le Moyen Âge, ni non plus Rabelais, ni tellement les contes de fées de l'âge classique. Il s'en justifie en disant qu'il a voulu se concentrer sur les mythes issus de la tradition savante, ceux des Grecs et ceux de la Bible. Mais, dans ce cadre, il ne se limite pas non plus aux mythes faisant intervenir le merveilleux. Il évoque des mythes consacrés, des figures du classicisme comme Orphée ou Prométhée, même quand leur mise en œuvre, chez certains auteurs, ne contient aucun merveilleux parce que, sous leur plume, tout a été rationalisé et démystifié. Tel est le cas d'André Gide, dont Pierre Albouy parle abondamment, que j'ai très peu lu, et qu'il m'a convaincu de ne jamais lire plus, si Dieu le veut.

Pour moi, le mythe se confond avec le merveilleux, et je me moque un peu des mythes classiques, qui ne m'intéressent que parce que, chez les auteurs anciens, ils étaient présentés dans de belles œuvres pleines de merveilleux. Je lis le latin, et donc peux appréhender ces œuvres; mais retrouver les mêmes personnages chez des auteurs modernes ne me fait ni chaud ni froid, et je ne comprends pas l'espèce de sentimentalisme qui fait avoir un point de vue différent. Je ne me sens absolument pas mieux quand je retrouve ces références prétendument nationales autour de moi. Je ne me sens pas de lien particulier avec la mythologie grecque, que j'aime pour sa beauté, mais qui ne s'insère pas dans des lieux que je connais.

Depuis que je suis allé en Grèce, cela va un peu mieux, et comme je connais l'Italie, les mythes spécifiquement romains m'intéressent. Mais pour moi le mythe n'est beau et vivant que s'il s'insère dans un cadre familier, et donc je ne comprends pas Albouy lorsqu'il refuse de s'intéresser à la mythologie gauloise: c'était, somme toute, le plus important.

Il montre que le merveilleux chrétien n'a pas tellement marché, contrairement à ce qu'espérait Chateaubriand. Mais c'est sans doute parce qu'il était trop biblique; lorsqu'il s'appuie sur les légendes de saints locales, il est très émouvant, ainsi que Mistral l'a montré, mais aussi le Savoyard Alfred Puget, auteur ste-cecile.jpgd'un poème sur La Chute du mont-Granier, ou le Québécois Nelligan - auteur de beaux poèmes sur sainte Cécile, patronne des musiciens. Or, le merveilleux chrétien médiéval, dont ces légendes sont issues, était défendu et illustré par François de Sales - dont Pierre Albouy ne parle pas, évidemment.

En lisant son texte, il m'a été révélé que la psychanalyse et le structuralisme étaient classicisants. Voilà deux écoles de pensée qui ont l'air persuadées que les mythes grecs manifestent des structures fondamentales de l'être humain, et qu'une vie humaine reprenant les étapes de ces structures est mythique par essence. On assiste alors à la démonstration que Michelet présentant Jeanne d'Arc crée par elle un mythe, à cause de cela. Mais c'est pour moi une illusion complète. Le mythe de mon point de vue est simplement la manifestation de l'action divine dans la vie humaine. Si Jeanne d'Arc n'est pas présentée comme ayant réellement parlé à saint Michel et saint Martin, ou à des fées, son histoire n'est pas un mythe, même si elle reprend la structure du récit d'un héros - et même si elle a rendu des services à la France. Car dans cette prétention au mythe des figures nationales, à vrai dire, on retrouve un certain chauvinisme.

Il est vrai que les mythes grecs avaient une portée nationale; mais je crois que les mythologies modernes peuvent être individuelles ou universelles et se détacher de la nation, car si ce n'était pas le cas, il n'y aurait pas de mythologie chrétienne, ou de merveilleux chrétien. Toute vie peut être regardée sous l'angle de son rapport avec les dieux, même si elle ne suit aucune structure préexistante. C'est à ce titre que des mythes nouveaux peuvent être créés, et non simplement, comme l'assure Pierre Albouy, en donnant un nouveau sens à des vieux mythes. À cet égard, il faut que le poète puisse déceler le monde des esprits; et il admet que Hugo se posait comme tel. Mais cela reste allusif.

Il fait de surcroît du fantastique un simple jeu d'esprit, conformément à la doctrine de Todorov, alors qu'il est justement clair que, dans beaucoup de cas, il a servi à manifester le monde des esprits dans une vie horla2.jpgordinaire moderne, et à y créer, par conséquent, du mythe. L'exemple de Lovecraft est le plus criant, à cet égard; mais même pour le Horla de Maupassant, qui était français, on peut bien parler de mythe: le Horla est un mythe de notre temps. Gautier s'en est également approché, dans Le Pied de momie, ou d'autres récits fantastiques.

Toutefois, les pages de Pierre Albouy sur la Renaissance sont belles, car c'est bien une époque qui a essayé de revivre intimement les mythologies antiques, tant païennes que bibliques, comme il le dit lui-même; elle correspondait bien à son propos. Il n'est notamment pas matérialiste au point de nier que les poètes du temps croyaient aux nymphes; il affirme même le contraire, montrant qu'elles ont été, par exemple pour Ronsard, un nom savant pour les traditionnelles fées.

Et ce qu'il évoque de Hugo est juste et intéressant, parce que fouillé, nourri d'exemples probants.

Il parle, encore, de romantiques oubliés amusants, qui faisaient des épopées humanitaires grandioses, tels Soumet ou Quinet. Et ce qu'il affirme d'André Breton, partagé entre son scepticisme de principe et sa volonté d'appréhender un monde supérieur, est tout à fait exact.

Après avoir laissé libre cours à ma frustration, je reviendrai, à l'occasion, sur beaucoup de choses justes et intéressantes de son livre.

09/07/2016

La plante et le poulpe selon H. P. Lovecraft

The-Shadow-Out-of-Time-279x300.jpgDans la nouvelle The Shadow out of Time, de Lovecraft, une évolution tragique du passé est évoquée: les Grands Anciens, êtres sans corps ayant besoin d'un corps étranger pour vivre, empruntent celui d'organismes à la fois humains et végétaux; mais une nouvelle espèce surgit, liée à l'animalité, et aux poulpes, qui supplante la première et la fait disparaître.

Lovecraft retrace l'évolution connue en faisant deux choses: il lie les organismes anciens à des esprits venus du ciel, et il établit une hiérarchie tragique entre le végétal et l'animal qui lui succède.

Il faut savoir que cette idée que les organismes végétaux puis animaux à l'origine de l'être humain étaient habités par des entités cosmiques ayant préparé l'apparition de l'être humain et provoqué l'évolution générale – que cette idée, dis-je, était présente chez les théosophes que Lovecraft lisait. On peut la trouver chez Rudolf Steiner et dans sa Chronique de l'Akasha, que Lovecraft n'avait sans doute pas lue, mais dont il avait pu lire des versions proches écrites en anglais par les membres de la Société Théosophique. Car Steiner avait écrit ce texte à l'époque où, en Allemagne, il en était lui-même membre, et il ne s'écartait pas sur le fond de ce que disaient et écrivaient les autres; son originalité, à ma connaissance, vient de ce qu'il a insisté sur l'évolution morale de l'être humain, ou ce qui en tenait lieu dans les époques reculées. Le lien avec les entités cosmiques est donné pour mieux comprendre cette évolution morale, et une hiérarchie angélique est bien à l'origine de la conscience humaine. Pour la créer, évidemment, elle n'intervenait pas physiquement, mais pénétrait directement les organismes. C'est bien ce que raconte Lovecraft, à sa manière davantage marquée par le matérialisme.

En un sens, Steiner lui donne raison: en passant de l'état végétal à l'état animal, l'ancêtre de l'homme actuel a perdu sa pureté; il a subi une tragédie. Ainsi peuvent s'expliquer le charme qu'exerce sur l'homme le monde végétal et la répulsion qu'il éprouve à l'égard des animaux primitifs, justement traduite par Lovecraft lorsqu'il créa Ungoliant_and_Morgoth_by_palantir6.jpgl'entité maléfique liée à la pieuvre Cthulhu, ou même par Tolkien lorsqu'il évoqua la monstrueuse araignée Ungoliant. Celle-ci, précisément, avait, selon l'auteur du Silmarilion, blessé à mort l'arbre divin de l'Ouest - et bu sa lumière, laissant le pays des Dieux sans vie.

Mais Steiner avait une vision providentialiste de l'histoire: le passage du végétal à l'animal, quoiqu'en soi une tragédie - puisqu'il a fait déchoir, puisqu'il a rendu impurs les organismes - était nécessaire, parce qu'il fallait que la conscience apparût dans l'homme, et que cela passait par l'animalité. D'ailleurs, l'inertie et la passivité morne du monde végétal actuel dévoilent l'impossibilité dans laquelle était l'homme d'en rester à ce stade. La sagesse des dieux lui a donc permis d'emprunter un chemin impur, une voie de traverse, pour repartir vers l'avant: c'était reculer pour mieux sauter.

À vrai dire, l'homme n'a toujours pas renoué avec la pureté morale du végétal, et en ce sens encore Steiner eût pu donner raison à Lovecraft: mais à ses yeux l'avenir permettrait à l'homme de redevenir pur comme la plante. Lovecraft néanmoins rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes.

Il n'est reste pas moins faux que, comme l'ont dit certains, il ne donnait pas de valeur morale à des faits, ou à des phénomènes. Il donnait bien un sens à l'histoire, mais un sens tragique. À cet égard, il rappelait l'antique Sénèque, dont la mythologie était vide des dieux sages réglant au mieux l'histoire humaine - punissant les méchants, récompensant les bons, favorisant le progrès. Les entités agissantes étaient infernales et matérialisaient et étendaient les passions humaines, destructrices.

22/05/2016

Un précurseur de J. R. R. Tolkien: E. R. Eddison

Worm Ouroboros.jpgQuand j'étais petit, grand admirateur de J. R. R. Tolkien (1892-1973), je cherchais des auteurs semblables à lui. Un jour, j'ai lu quelques lignes de Roy Thomas évoquant, comme grands précurseurs, William Morris (1834-1896), Lord Dunsany (1878-1957) et E. R. Eddison (1882-1945). Comme seul alors Dunsany était traduit, je ne les ai pas lus avant un certain temps – celui d'apprendre l'anglais. Depuis on a traduit Morris, mais pas Eddison, et cela se comprend, car son grand roman, The Worm Ouroboros (1922), est d'un style difficile et précieux, imité de la Renaissance, de Shakespeare et de Webster. Car je l'ai lu, après des années d'attermoiement.

Eddison connaissait personnellement Tolkien, qu'il avait rencontré à Oxford par l'intermédiaire de C. S. Lewis, qui l'admirait et lui avait écrit. Il n'aimait pas tellement ses écrits, qu'il trouvait trop doux. Tolkien le raconte dans sa correspondance. Lui n'aimait pas la philosophie d'Eddison, qu'il trouvait idiote, et perverse. Mais il reconnaissait qu'il était le meilleur créateur de mondes qu'il eût lu, le plus convaincant.

Lovecraft aussi aimait The Worm Ouroboros, qu'il regardait comme l'un des rares récits du genre qu'on pût prendre au sérieux: car il détestait les récits héroïco-fantastiques qui faisaient dans la bouffonnerie - à la façon du Jurgen (1919) de James Branch Cabell (1879-1958), plutôt imitateur de Rabelais.

Or il raconte la lutte, sur Mercure, entre deux peuples puissants, les Demons et les Witches. Tous les peuples de cette planète ont des noms relatifs aux êtres fantastiques terrestres, ce qui pose un certain nombre de problèmes. Car ils sont mortels et humains, quoiqu'ils aient des cornes, et tiennent leurs armes souvent d'êtres fantastiques que la tradition mythologique ne rend pas forcément supérieurs aux démons: des elfes, des sylphes, notamment. Et parfois ces êtres humains de Mercure rencontrent des nymphes et des faunes, et ils leur apparaissent comme des êtres merveilleux, ce qui pour des démons est plutôt étrange. Les termes, à force de chercher la grandeur, manquent de précision.

L'action principale ne contient pourtant pas beaucoup de merveilleux. Les cornes ne jouent aucun rôle, étant purement ornementales et n'étant pas évoquées dans les descriptions pourtant nombreuses de heaumes et de casques. Les épées ont beau avoir été forgées par des elfes et des sylphes, les chevaux venir d'un pays situé au-delà du soleil couchant et être immortels, cela n'a pas non plus de rôle dans les batailles; c'est d'autant plus vrai que, de façon maladroite, leurs qualités surnaturelles ne sont pas évoquées dans le cours de l'action mais dans de longues descriptions, souvent postérieures.

Pourtant ces êtres de Mercure ont des qualités chevaleresques extraordinaires, et pour le coup ils impressionnent par leur force, au combat: les rois et comtes sont réellement des demi-dieux, tel le roi Arthur ERE.jpgdans les récits médiévaux. Ou, mieux, tel Roland dans la célèbre chanson française qui porte son nom, et dont l'influence sur Eddison est avérée. Il fendait de haut en bas, de son épée, un ennemi et l'échine de son cheval, nous dit-on: les héros d'Eddison font pareil. Ils sont, comme lui, fiers et arrogants, amoureux de leurs exploits et de leur puissance.

Mais, dans La Chanson de Roland, on trouve des personnages ayant un caractère différent: Charlemagne pleure quand l'ange Gabriel lui donne une mission guerrière, Olivier se plaint que Roland veuille accomplir des exploits au lieu d'agir rationnellement. Chez Eddison, rien de tel: tout le monde adore se battre, comme dans la façon caricaturale dont la modernité voit les vieilles épopées, ou les vieux peuples. C'est nietzschéen.

Cela rend les récits de bataille intenses, mais la dramaturgie un peu mécanique et répétitive.

Il faut du reste noter que dans les chansons de geste françaises, on ne le sait pas assez, les épées viennent souvent aussi d'êtres surnaturels, et ont souvent comme ornements des gemmes rayonnantes, telles qu'on en trouve, encore, chez Eddison. Mais le merveilleux au sein de l'action est plutôt assumé par des anges ou des miracles, et chez Eddison on ne trouve rien de tel; seuls les dieux de l'Olympe sont là pour agir, rendre immortelle une dame, ou ressusciter des messieurs. Leur morale n'est certes pas chrétienne, ni même d'ailleurs païenne au sens civilisé d'un Virgile, car ils encouragent les humains à se battre sans arrêt: ils ne sont pas amis de la Paix, comme l'était, dans l'ancienne Rome, Auguste divinisé.

Le merveilleux est davantage présent dans des épisodes annexes, secondaires, que dans la trame principale, occupée par une lutte entre deux peuples, dont l'un est présenté comme moralement meilleur que l'autre; en son sein, on a plus de liberté, d'égalité et de fraternité. Dans ces épisodes annexes, il y a, je l'ai dit, une immortelle rendue telle par les dieux, des monstres épouvantables de la montagne, un monde des morts (également dans la montagne) plein d'ombres trompeuses, une dame enchantée statue_griffon_en_bronze.jpgvivant dans un château solitaire, des griffons qui portent les héros dans les airs. Mais, comme je l'ai aussi dit, aucun de ces éléments n'intervient directement dans les batailles entre les Demons et les Witches.

Tolkien a non seulement critiqué les personnages, trop uniformes, mais aussi les noms propres, qui ont quelque chose d'effectivement pompeux, naïf, désagréable.

La fin explique le titre. Le roi des Witches a sur son doigt un anneau représentant le ver qui se mord la queue. Il est détruit par ses propres maléfices, invoquant une fois de trop les forces infernales, mais il est ressuscité finalement avec tous ses compagnons légendaires, parce que les Demons se plaignent de n'avoir plus rien à faire après leur mort et les avoir vaincus. Les dieux les exaucent, et en même temps les immortalisent eux. Tout finit donc dans la gloire. Mais qui paraît factice.

Le cadre général de ce roman est beau, et beaucoup d'actions et de descriptions sont impressionnantes. Mais l'auteur donne le sentiment d'avoir eu trop d'ambition et d'orgueil. Si on ne peut que donner raison à Lovecraft et Tolkien dans leurs éloges, on donnera raison aussi au second dans ses réserves.