03/10/2014

L’âme des roches

post-5153-1228123013_thumb.jpgJ’ai fait un article il y a quelque temps sur la nécessité de pénétrer de l’intérieur l’âme des plantes, et de ne pas en rester à l’observation extérieure: je voulais qu'on crée, à partir de l'observation, des images qui donnent corps à ce qu’on pressent du tempérament d’un arbre, véritable source de la forme particulière de ses feuilles. Or, lorsqu’il s’agit du monde végétal, qui reste vivant, qui évolue selon les saisons, on l’accepte volontiers; mais avec les pierres, on hésite davantage. Cependant, je crois qu'il faut effectuer le même travail. Car quand j’étais petit, j’étais assez mauvais en géologie: le monde minéral, tel qu’il était présenté par les professeurs, ne me parlait aucunement. Or, la forme des pierres, elle aussi, dépend de leur tempérament!
 
J’ai publié, ailleurs, un texte rappelant que, pour les anciens, notamment Ovide, les pierres naturellement attachées à la terre étaient vivantes, que celles arrachées à cet état natif par l’homme étaient mortes; elles ont crû par des forces plus lentes, mais pas moins élevées, au fond, que les Albe1985.jpgplantes: il s’agit sans doute des mêmes, mais reçues dans une sphère psychique différente. Est-ce qu’on peut prétendre que les os, qui sont en calcaire, sont morts, lorsqu’ils sont dans le corps d’un homme? Pas davantage ne peut-on le dire du monde minéral terrestre; lui aussi est plastique, plus qu’on ne croit; et lui aussi a ses tendances propres, ses courants, ses couleurs!
 
Dans l’occultisme, on représentait l’esprit des pierres sous la forme de gnomes. Or, ils ne sont pas uniformes; ils sont de différentes nationalités, pour ainsi dire - même s’ils appartiennent tous à la même espèce, même s’ils sont tous de la même race; ils ne parlent pas la même langue, même si toutes celles qu’ils parlent ont la même souche, différente de celle de la langue des plantes! On sait que Tolkien adorait inventer des langues antiques ou mythologiques, et les attribuer à des peuples d’immortels, ou à des nains vivant justement sous les parois rocheuses: avec quel génie il eût pu, à cet égard, distinguer les différents types de pierres, et enseigner, par le biais de cette imagination, la géologie! Son travail pourrait être poursuivi et affiné: car si ses nains sont liés à la terre, et ses elfes à l’air, à la lumière, ou au végétal, avec quelle application on eût pu évoquer les mœurs et dialectes des gnomes du granit, différents de ceux du calcaire!
 
Il est des roches qui s’arrondissent, et qui ont un lien avec l’eau: les gnomes s’en marient volontiers avec les ondines; il en est d’autres qui ont des angles pointus: leurs gnomes préfèrent fréquenter les sylphes - les esprits du vent! Les mouvements ne sont pas les mêmes, et les métaux créés en leur sein également sont divers. Or, ce sont les parures des gnomes: ils ont des armures qui diffèrent selon leur nature - et les joyaux qui les ornent pareillement brdwarf.jpgillent d’un éclat différent, appartiennent à une classe différente de pierres.
 
On pourrait en faire toute une mythologie.
 
Il ne doit pas s’agir, là, d’un simple procédé mnémotechnique, aidant les enfants à distinguer les types de roche et à retenir leurs noms, mais de représenter l’âme des pierres, qui se nuance de mille teintes. Celui qui ne croirait pas à la réalité de cette âme ne gagnerait rien à évoquer de telles figures: l’imagination n’est pas à développer pour elle-même.
 
Il viendra un temps, cependant, où il ne sera plus utile de briser les roches et leur faire subir toute sorte d’expériences pour vérifier qu’il s’agit de silice ou de gneiss: par l’imagination, on transpercera le voile que représente leur enveloppe physique, et on verra les gnomes qui se tiennent en leur sein - comme au sein d’une maison, d’un château. On les verra agir, on pourra raconter leur histoire, étudier les rapports qu’ils entretiennent avec le reste du monde - décrire leur cité, leur royaume!
 
Beaucoup de mythologies incompréhensibles aux contemporains - qui croient y voir des récits sur les extraterrestres, ou de vieux archétypes mal compris par les primitifs - ont en réalité été élaborées de
47f58fbb23e4ec9e37d94969d8b84a0b-d68e8h9.jpgcette façon. Il y eut un temps où les gens voyaient autant les images qui naissaient d’eux-mêmes que celles qui leur arrivaient de l’extérieur - où, pour mieux dire, ils ne voyaient pas clairement la différence entre les deux. Owen Barfield en a parlé: la conscience originelle était foncièrement poétique; pour elle la métaphore désignait une réalité, au même titre que les noms désignant directement des objets. Lorsque André Breton a fait de cette même métaphore un instrument d’exploration du monde, et lorsqu’il faisait du merveilleux le seul élément qui pût sauver le genre du roman, il voulait renouer avec ce mode de connaissance ancien. Or, c’est un fait que les enfants ne peuvent parvenir à la connaissance que par ce biais: les autres sont illusoires - et stériles.
 
Mais il est également possible que, pour l’adulte, il en soit ainsi! La poésie doit devenir objective, la science doit parler à l’âme, au cœur; sinon, elle trace des lois pour de la fumée: car comme disait François de Sales, du monde qui nous entoure, un jour, il ne reste pas autre chose!

19/07/2014

Le Péril bleu de Maurice Renard

MarSF0599.jpgPoussé par des amateurs de merveilleux scientifique tels que Joseph Altairac, j’ai lu un classique de la science-fiction française paru en 1910, Le Péril bleu, de Maurice Renard. Il se passe en grande partie dans le Bugey, et quelques scènes même se déroulent au-dessus du lac du Bourget et sur le mont-Blanc; or, il y est question des célèbres lutins locaux qu’on appelle sarvants, et des étranges actions qu’ils effectuent.
 
Ici toutefois le thème est rationalisé: il s’agit d’une espèce d’araignées invisibles vivant sur une sphère supérieure, entourant la Terre: pour elles l’atmosphère est comme une mer, et elles l’explorent après avoir découvert le moyen technique de s’y rendre. On n’en sait pas beaucoup plus, somme toute, car ce qui les concerne est réduit à des hypothèses, des constructions intellectuelles. Le récit est bâti comme un roman policier qui déboucherait sur une portion inconnue de la nature céleste, ces êtres enlevant des êtres humains et même les tuant, et la science aidant la police à résoudre l’énigme qu’ils constituent; mais on n’entre au fond pas réellement dans le merveilleux, car le monde dévoilé ne l’est pas à la façon d’une révélation: on reste extérieur à l’espèce en question; ses motivations restent mystérieuses, ou sont extrapolées: elles n’ont pas même l’occasion de témoigner directement, ce qui, pour des accusés, est singulièrement anormal: on ne peut même pas dire que l’enquête ait abouti, d’un strict point de vue judiciaire - et, partant, scientifique, car les procédures de la science sont en réalité d’origine judiciaire. Même, précisément, la tendance à ne se soucier que des preuves matérielles renard_maurice.jpgsans tenir compte des témoignages est une déviance propre au droit moderne, notamment en Amérique.
 
Parce que l’enquête n’aboutit pas, parce que le point de vue des extraterrestres n’est ni deviné magiquement, ni donné directement par eux, l’impression est qu’au lieu de merveilleux, on est dans le genre fantastique, puisque le réel ordinaire est simplement nourri de fantasmes de savants qui ne peuvent pas confirmer leurs découvertes.
 
À l’intérieur de l’histoire, on ne doute pas vraiment de l’existence de cette espèce invisible; mais à la fin, le narrateur affirme qu’on pourrait aussi bien dire qu’elle est une invention, et n’est là que pour symboliser les possibilités de l’imaginaire, ou alors de la nature. Cela apparaît comme une vaste blague, et le ton de la comédie employé tout au long du récit y aide beaucoup; les invraisemblances délibérées font tendre le roman à la farce.
 
Le commentaire final est intéressant, Renard y suggérant que des sphères supérieures peuvent être peuplées d’espèces plus évoluées et que la surface solide de la terre est une sorte de purgatoire, subi après de mauvaises actions effectuées dans une vie antérieure. Mais précisément, on ne peut pas dire que son récit illustre spécialement une telle idée. Il va jusqu’à s’empresser de reconnaître qu’en parlant de métempsycose, il sort des limites admises! Là où il aurait pu créer une mythologie, il recule; là où il aurait pu avoir un ton grave, sérieux, qui eût crédibilisé son imagination, il s’y refuse. Il est difficile de regarder le roman comme autre chose qu’une agréable plaisanterie.
 
Dans ce même commentaire final, appelé par lui épilogue, Renard développe l’idée que, peut-être, comme dans le Horla de Maupassant, il existe sur terre des êtres invisibles dont les hommes ne sont fire-walk-with-me7.jpgque les involontaires instruments: cela fait frémir, affirme-t-il; et pour le coup, l’implication morale de cette image est forte. Mais dans le roman qu’il a écrit, de nouveau, on n’a rien de tel! Or, ce n’était pas incroyable, de dire cela: avant même Maupassant, le thème des esprits par lesquels les hommes sont possédés était connu. Ce qui aurait été original, c’est de le mettre en récit! D’en faire un roman. Mais les êtres invisibles du Péril bleu sont en fait matériels, solides! C’est curieux, car ils sont attirés par les hauteurs comme s’ils étaient remplis de vide. Mais alors, d’où vient leur enveloppe? Cela n’a aucun sens. Renard prétend qu’ils vivent au-dessus de l’atmosphère comme l’homme au-dessus de la mer, et qu’ils l’explorent; mais l’homme vit sur la terre, pas sur la mer, et la terre est plus lourde que la mer. Cela n’a donc rien à voir. Les démons qui s’emparent de l’âme des hommes sont faits d’air, en principe, et un feu les habite qui leur permet de vaincre la pesanteur Sandro_Botticelli_-_La_Carte_de_l'Enfer.jpgterrestre, puisque, comme le dit saint Augustin, la flamme a un poids qui l’emmène vers le haut: il existe aussi une pesanteur céleste.
 
Ce qu’il doit aux anciennes cosmogonies, Renard y fait allusion: il cite Dante et ses cercles cosmiques. Mais il ne l’assume pas, il fait un mélange de mythologie et de science matérialiste qui pour moi ne fonctionne pas.
 
Cela dit, ses fantasmagories sont amusantes. Qu’il cherche à rénover le thème des sphères cosmiques, qui entourent celle de la Terre, est intéressant. Car il est certain que les esprits ont été compris comme vivant sur une telle sphère invisible! Mais Renard les humanise trop, reproduit trop en eux les mœurs humaines; c’est assez naïf.

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02/07/2013

Les Géants de la Bible et les Elfes de Tolkien

t5m4k9xl.jpgDans le chapitre III du livre biblique de Baruch, on peut lire (dans la version de la Vulgate): O Israel, quam magna est Domus Dei, et ingens locus possessionis ejus! Magnus est, et non habet finem; excelsus, et immensus. Ibi fuerunt gigantes nominati illi, qui ab initio fuerunt, statura magna, scientes bellum. Non hos elegit Dominus, neque viam disciplinæ invenerunt, propterea perierunt; et quoniam non habuerunt sapientiam, interierunt propter suam insipientiam. (Ô Israël, comme est puissante la Maison de Dieu, et glorieux le lieu de ses possessions! Il est puissant, et il n’a pas de fin; élevé, et immense. Là furent ceux qu’on a nommés les géants, qui existèrent dès l’origine, de stature puissante, savants à la guerre. Ce n’est pas eux que Dieu choisit, et ils ne trouvèrent pas la voie de la règle juste, à cause de quoi ils périrent: et comme ils n’eurent pas de sagesse, ils moururent par leur folie.)
 
Ce passage me fait penser aux Elfes de Tolkien, tels qu’ils sont présentés dans Le Silmarillion: ils partent du Ciel, où ils vivaient à l’origine, et s’installent sur Terre, avant que l’Homme s’y trouve de façon claire: ils le précèdent. Puis ils créent des royaumes. Et quand l’être humain commence à se répandre, ils se mêlent à lui, créant des lignées de princes à la science profonde
 
Cependant, la véritable sagesse leur manquait: parmi eux dominait Sauron, principal conseiller des rois d’Atlantide - que Tolkien appelle Númenor. Or, il avait le cœur vicieux, et les princes qu’il dirigeait le devinrent aussi. On sait ce qu’il s’ensuivit: ceux-ci furent changés en ces spectres nommés Nazgûl, l’Atlantide tomba, et il se fonda des royaumes plus proprement humains.
 
Dans l’Ancien Testament, le royaume d’Israël s’impose aussi à des Géants. L’illustre le célèbre épisode de David et Goliath: passage sublime, que celui où l’armure du second est décrite! La sagesse de David, d’essence morale, peut s’imposer face à cette science des choses terrestres. La force qui le tumblr_lewt2080461qd79ozo1_500.jpgsoutient n’est pas dans un art des éléments, mais dans une connaissance du véritable Ciel, inspirée aux pauvres bergers dans les montagnes: ils sont secondés par les anges. Les ennemis d’Israël sont souvent décimés par ceux-ci, de fait!
 
Tolkien connaissait parfaitement la Bible, mais, de surcroît, ces histoires étaient reprises par une littérature qu’il connaissait mieux encore, puisqu’il l’enseignait: celle du Moyen-Âge. Les chansons de geste, en particulier, reprenaient ce thème. Charlemagne et ses pairs de France combattent des seigneurs orientaux dont la science des choses terrestres est bien plus étendue que la leur; mais un ange les guide, leur apparaît en rêve - et leur valeur prévaut.
 
Cela n’est pas vrai seulement quand ils s’opposent à l’Islam: à Byzance, ils se retrouvent face à des mécanismes magiques, incompréhensibles, relevant du merveilleux scientifique; mais leur valeur propre, donnée à eux par leur foi, les anges, vient toujours à bout de cette technologie orientale.
 
Dans les romans en prose du cycle arthurien, on trouve également de véritables robots. Ils sont vêtus en chevaliers, et des humains les combattent. La science qui animait ces automates était volontiers assimilée à celle du diable: elle dépendait d’anges qui ne se soumettaient pas au Christ, d’êtres merveilleux qui défiaient Dieu en ne se mettant pas spécialement à son service, en restant autonomes. Saint Augustin en parle: il les dit invoqués par les Néoplatoniciens, auxquels ils délivrent une science prodigieuse sur les éléments du mondes, mais sans aider en rien à progresser sur le plan spirituel, étant eux-mêmes des pécheurs, dénués de piété. Rudolf Steiner les appelle êtres lucifériens.
 
Ce thème a parcouru tout le christianisme. La gnose a été condamnée parce qu’elle était réputée liée à ces anges qui en quelque sorte ne croyaient pas en Dieu, à la science qui ne se met pas au service de l’Homme dans sa dimension morale. Joseph de Maistre, à son tour, reprocha aux disciples de Saint-tumblr_m2tywsW73z1rrf67fo1_1280.jpgMartin de spéculer sur les mystères, de chercher à percer tous les secrets. Le vrai miracle, disait-il, est de contrôler ses passions! Il n’en admettait pas moins que les arts étaient issus d’intelligences célestes…
 
Or, Tolkien ne rejette pas l’ensemble des immortels de la Terre: il restait romantique, quoique catholique. Ses Elfes enseignent aux hommes la poésie, la musique; et leur donnent le modèle de leurs langues idéales.  Certains d’entre eux - Elrond, Galadriel - sont authentiquement sages: ils se réfèrent à la déesse qui vit au-delà des mers occidentales, et orientent ainsi leurs connaissances vers l’amélioration morale du monde, acceptant pour cela de sacrifier leurs cités et de partir au pays divin quand il le leur est ordonné. Cependant, leur force demeure insuffisante, face à Sauron, prince de ce monde. Pour vaincre celui-ci, il faut des mortels, mais aussi le mage Gandalf, envoyé par les dieux, dit Tolkien dans sa correspondance: un ange au sens étymologique. Finalement les Elfes passent au second plan, disparaissant comme le fait un rêve!
 
Je crois que Tolkien a bien saisi l’essence de ce thème mythologique des Géants, des anges de la Terre, qui sont les génies dont l’Asie parle, et qu’elle présente à peu près de la même façon. Il en montre le caractère ambigu, au-delà de tout dogmatisme, se montrant compréhensif vis-à-vis du paganisme, plus que ne l’était Augustin. Il se plaçait du côté de la poésie, et s’efforçait de le concilier avec sa foi. Pour moi, ce fut un grand homme.

14:11 Publié dans Mythes | Lien permanent | Commentaires (0)