14/12/2019

Duncan Williamson et la bourse du diable

images.jpgDepuis que je visite régulièrement mon amie Rachel Salter, je m’emploie à lire les contes de Duncan Williamson (1928-2007) dont elle est spécialiste, et qu’elle a racontés fréquemment en ma présence. Je les aime, en ai traduit, et leur merveilleux mêlé de ton familier, de simplicité, de franchise, d’humour, rappelle Kafka, et tous les grands auteurs qui ont mis en scène le monde des esprits avec souplesse et naturel. On sait bien que c’est une qualité qu’ont les conteurs anglophones en général, de savoir faire cela, que c’est par exemple le génie de J. K. Rowling, de présenter le merveilleux, dans ses récits, avec naturel et simplicité, et même C. S. Lewis, qui ne croyait guère en la réalité de ses êtres fantastiques – qui ne croyait guère au monde des esprits – qui intellectualisait en réalité les figures fabuleuses –, avait un talent spontané pour les intégrer à de chatoyants récits.

C’est peut-être une qualité qu’ont en particulier l’Irlande et l’Écosse. La renaissance littéraire irlandaise, avec Yeats, Lord Dunsany et Lady Gregory, a sans doute joué un plus grand rôle qu’on ne l’admet généralement dans le développement du genre de la fantasy – et pour l’Écosse il y eut le fantasque George MacDonald, ami de Lewis Caroll. Même Lewis était originaire de l’Irlande du Nord, et Tolkien disait qu’il en avait conservé un côté foolish. Le merveilleux moderne a peut-être pris racine chez Walter Scott, qu’imitaient Charles Nodier, Jacques Replat, et même Victor Hugo.

Le premier recueil de Duncan Williamson que j’aie lu en entier s’intitule Jack and the Devil’s Purse. L’auteur dit lui-même que Jack était un héros récurrent, vivant généralement seul avec sa mère dans une pauvre maison à côté de laquelle ne poussaient que quelques légumes que Jack allait vendre. Mais ce Jack, différent sous certains rapports d’une histoire à l’autre, avait toujours un parent proche qui Duncan_Williamson_-_photo_by_Leonard_Yarensky.jpgl’initiait à des mystères: tantôt une tante, tantôt un oncle, tantôt une grand-mère... Et il rencontrait une sorcière de mer, ou la fille d’un magicien ayant donné forme humaine à des corbeaux qui ensuite la tenaient prisonnière, il lui arrivait des choses diverses et contradictoires, car les Jack se ressemblaient tous sans être parfaitement semblables, c’était toujours un jeune homme qui rencontrait des êtres fantastiques.

Le récit qui a donné son nom au recueil lui fait rencontrer le diable, car pour pouvoir s’adonner à sa passion pour l’alcool, il demande à celui-ci de l’argent, qu’il obtient en échange de son âme. Un jour, donc, il est obligé de livrer son âme, mais tente d’y échapper, et une tante lui donne une minuscule Bible, qu’il cache dans sa poche. Jack l’oublie, doit se rendre en enfer, et est laissé par Satan dans son gouffre: lui-même, pendant ce temps-là, s’en va faire ses affaires et ses conquêtes de par le monde.

Or, Jack, s’ennuyant, fouille dans sa poche, trouve la Bible, et commence à la lire (à haute voix). Et les diablotins (imps) partout enfermés autour de lui dans des cages écoutent fascinés, et Jack ouvre les e215f1d8d2f64f5d9d5f451b6f440f64.jpgcages, et les entraîne à sa suite vers la surface. Ils lui montrent le chemin en même temps qu’ils l’escortent et une fois parvenus à l'air libre, ils deviennent les fées, les gnomes, les êtres élémentaires bienveillants dont parlent les contes – et Jack peut rentrer chez lui, il a échappé au diable!

Cette histoire doit plonger tout homme avisé dans des abîmes de méditation. Les fées y sont d’anciens démons encagés par le diable et libérés parce qu’un être humain leur a livré la lumière de la Bible. Et elles dirigent désormais le monde élémentaire dans cet esprit de la Bible, la nature est donc sanctifiée par elles. Ce n’est pas que la Bible ait plongé les fées dans l’abîme, nous dit-on, faisant d’elles des démons; au contraire, elle les a libérées de l'enfer, et les a transformées en bons esprits de la Terre. N’est-ce pas fantastique? N’est-ce pas renversant? Toute la sagesse scoto-irlandaise ne se trouve-t-elle pas dans cette histoire? (Car pour les ignorants en histoire, je rappellerai que les Écossais sont à proprement parler une ancienne tribu irlandaise venue s’installer en Calédonie, dans l’antiquité une partie de la Bretagne.)

J’ai déjà évoqué ce mythe irlandais selon lequel les fées s’étaient déclarées en faveur de saint Patrice et de Jésus-Christ contre les druides et leurs traditions. Étrange trait, qui en dit long sur les révélations intimes des sages irlandais.

Rudolf Steiner disait que l’ancienne Irlande avait connu une école initiatique de première importance, à laquelle se référaient tous les Celtes et même les Germains, et qu’il appelait l’école de mystère d’Hibernie, ou simplement les mystères d’Hibernie. Il les a décrits, il a évoqué la manière dont les élèves de cette école étaient initiés. Je ne me souviens plus du détail, seulement qu’on invitait à méditer sur une étrange figure, grande et informe. Mais Steiner dit aussi que les Irlandais ont connu le Christ directement, lors de son apparition sur Terre, sans passer par la tradition historique venue de Jérusalem. Le fait est que des mythes irlandais montrent que le grand roi légendaire de l’île, vivant au temps de Jésus-Christ, a tout de suite déclaré celui-ci fils de Dieu, dès qu’il a appris sa mort, qu’il a sue magiquement, sans qu’aucun mortel ne la lui annonce!

Duncan Williamson appartenait à la communauté des gens du voyage écossais, qui n’étaient pas exactement des Tziganes. Il s’agissait plutôt de journaliers, de travailleurs agricoles qui allaient de propriété en propriété, de ferme en ferme, et demeuraient sans domicile fixe. Ils vivaient dans des sidhe-Oberon_and_Titania-Sir_Joseph_Noel_Paton-688po.jpgtentes d’une façon qu’a aussi décrite notre auteur, et qui laissait la part belle aux contes, édifiants et fabuleux, initiant aux mystères de l’homme et de la Terre – du cosmos. Cela impliquait une légèreté, mais aussi un lien avec le vent, les éléments, les êtres de l’air, que la mythologie irlandaise met au cœur de ses récits, et qui prennent soin des hommes parce que l’air donne la vie, anime, éveille les sens. En même temps, il ne forme pas les pensées, qui viennent de plus haut.

Mais la mythologie irlandaise ne montre pas une tendance profonde à la pensée claire, comme on trouve chez les anciens Grecs: les éléments sont vécus d’une manière bien plus directe, concentrée sur les êtres de l’eau et de l’air – affranchis de la terre au sens de l’élément solide mais quand même placés dans la sphère terrestre. Or, Duncan Williamson donne le sentiment d’avoir conservé, grâce aux lignées de conteurs dont il est issu, cette relation directe avec les êtres magiques, sans doute favorisé en cela par la vie nomade même. Il ne les traite pas comme des choses absolument mystiques, ou comme des concepts éculés, mais comme des êtres vivants qui ont des réactions normales d’êtres vivants – doués d’une moralité souvent mystérieuse et inattendue, dont je reparlerai à l’occasion.

08/11/2019

Voyage en Norvège

20191022_173919.jpgDurant les dernières vacances de la Toussaint, je suis allé, avec ma fille, une semaine en Norvège, pour voir mon fils qui s'y est installé pour un an. Il réside à Stavanger, petite ville enrichie par le commerce du pétrole, et le luxe y est grand, les routes y sont belles, les maisons spacieuses – tout y est propre, et cher. La nuit tombe vite mais les Norvégiens laissent tout éclairé, dans leurs demeures, même quand elles sont vides, ce qui crée un effet étrange. Car elles sont munies de grandes fenêtres – voire de verrières, les locaux aspirant au plus de lumière possible –, et on distingue, de la rue, d'immenses pièces, ou salles, la nuit, sans voir rien d'autre qu'un être humain assis à lire, ou à travailler. Car les Norvégiens lisent beaucoup, et travaillent beaucoup aussi. La 20191021_184412.jpgtélévision est souvent allumée, également, mais pas si souvent qu'en France. Il y a une impression de maisons fantômes, comme d'une ville parfaite mais vide.

Il y a bien sûr des habitants – environ cent mille, à Stavanger –, mais les maisons étant vastes et généralement individuelles, sur le mode germanique, la ville est très étendue. Cela rappelle l'Amérique, mais pour la partie la plus riche.

Dans les rues, les gens sont calmes, et ne se bousculent pas, il y a toujours de la place pour circuler, à pied ou en voiture, et les embouteillages sont maigres. On ne roule pas trop vite, on dépasse rarement. Les tunnels peuvent être d'une longueur incroyable, plus de dix kilomètres, et ne donner l'occasion de croiser qu'une seule voiture. Cela a quelque chose à la fin d'angoissant.

Le monde y paraît d'autant plus vide que les nuages glissent en permanence dans un ciel immense, laissant la terre terne, et la mer grise. J'ai rencontré dans le musée d'art de la ville une dame qui était venue spécialement d'Oslo pour voir les tableaux d'un peintre norvégien qui avait vécu dans les environs, appelé Lars Hertevig. Il vivait au dix-neuvième siècle, et créait des paysages étranges, assez transfigurés pour qu'on ne les reconnût pas, et qu'on eût le sentiment qu'il les avait inventés, ou sortis de ses profondeurs propres. Ils étaient baignés d'une singulière lumière intérieure et, à la fin de sa vie, perdant la raison, il dessinait même des figures parmi les nuages, il avait des visions, peignait des cavaliers allant en file infinie. C'était beau et troublant, mais tout cela, je n'ai pu le découvrir qu'en feuilletant, avec la dame en question, un livre qui lui avait été consacré, car aucune information n'en avait été donnée, mais le musée avait fermé ses salles d'exposition pour effectuer des travaux – ou des réarrangements, je ne sais. La dame venant d'Oslo était consternée, elle avait pris l'avion, et ce n'était pour rien, 20191026_184811.jpget personne ne le savait, sinon les responsables du musée, même l'Office de Tourisme n'était pas au courant. Elle en a profité pour me parler du peintre, et me dire ce qu'il exprimait de l'âme norvégienne. Car, me disait-elle, une profonde mélancolie l'habite, et le monde en Norvège paraît sans issue aux cœurs. Cela ne se distinguait pas toujours, les habitants vaquant avec droiture et rigueur à leurs occupations, à leurs travaux, mais le fond était bien celui-là, m'assurait-elle. Elle était comme une initiée, un ange, une messagère, et la fermeture inopinée des salles d'exposition était karmique.

Avec mes enfants, j'ai suggéré que, dans une autre vie, j'avais été une paysanne norvégienne, élevant des moutons dans le froid et sous la pluie, que j'avais été mère de famille, et connue du voisinage seul – pour mes blagues. Car j'en fais, en temps ordinaire. Même peut-être lorsque je remplis ce blog, bien que l'écrit ne le dévoile pas – ne montrant pas mon 20191026_141645.jpgvisage, lorsque je m'exprime. Et j'ai passé une partie de mes vacances à faire des imitations, notamment de cris d'animaux.

Au moment où j'évoquais ma vie antérieure, je venais d'imiter des moutons, dans la voiture que j'avais louée. Mon fils avait souri, en trouvant que c'était très ressemblant. Mais je lui ai dit que les moutons ne s'y laissaient pas prendre. Or, quelques instants après, passant devant un troupeau, je réitère mon imitation, et cela fait vivement réagir les bestiaux, me donnant immédiatement tort.

J'ai suggéré cette vie antérieure d'abord pour me moquer de ceux qui s'en imaginent de glorieuses, ensuite parce que j'ai dans l'idée que si mon fils s'est retrouvé à Stavanger, c'est peut-être parce que, dans une autre vie, il y a vécu une expérience intense et formatrice. Rudolf Steiner s'exprimait en ce sens: ce qui nous attire inopinément dans un lieu 20191026_115806.jpgvient de ce qu'on y a subi dans une vie antérieure une initiation. Et si je suis venu visiter mon fils pendant une semaine, c'est que je suis aussi lié à la Norvège d'une manière ou d'une autre.

J'y étais déjà allé tout jeune, sur la trace des Burgondes fondateurs de la Savoie souveraine – et de Samoëns, le village de mes ancêtres. On dit que ces Burgondes venaient de Bergen. Peut-être sont-ils passés par Stavanger. Qu'ils y ont comme franchi un cap, qu'ils y ont quitté un rivage. Qu'alors les scaldes chantaient des rituels mystiques, faisant passer les voyageurs par une porte invisible.

Et voici! la Norvège se remettait maintenant sur mon chemin, sans que le choix d'y aller fût arbitraire – sans que j'y eusse mis la moindre idée consciente, puisqu'il s'agissait d'y rejoindre un fils. Lui-même a été conduit à Stavanger20191026_131533.jpg plus qu'il n'en a fait le choix – il aurait préféré les États-Unis, ou l'Australie.

Au musée d'archéologie de la ville, redécouvrant la mythologie germanique et les traditions scandinaves, que je connais assez bien par diverses sagas et l'Edda, j'eus soudain envie de m'y consacrer tout entier, y décelant d'immenses secrets pour l'humanité, et ma propre âme!

Durant une randonnée vers un glacier, je me suis mis à chanter en interprétant les êtres élémentaires, les fées des lacs où tombait la pluie – y créant de fines gouttelettes au son de clochettes –, les trolls à la voix sourde et au corps de rochers moussus, les elfes de l'air tournant autour de nous. J'imitais les opéras de Wagner et de Berlioz, je pense, et improvisais des chansons où le chœur de ces êtres évoquaient les humains passant devant eux et riant soit pour les saluer gentiment, soit pour les menacer sourdement. Mes enfants étaient mal à l'aise, car leur père était fou, pensaient-ils, mais c'était un beau moment quand même, ils m'ont laissé faire. Le paysage norvégien est très inspirant, et donne envie d'interpréter ses voix; la nature y est vive.

Mais je dirai une chose: on ne rendra pas son énergie spirituelle par des discours, mais par l'art, la musique et la poésie, la chanson. Peut-être aussi le récit. J'aurais pu évoquer les esprits dissipant les nuages seulement quand nous sommes arrivés au but de notre excursion, le bas rocheux d'une descente en haut de laquelle bleuissait le glacier. Ne m'avaient-ils pas entendu? Le sentiment de la Providence ne se rend que dynamiquement, dans le temps, et il est renvoie bien à l'esprit pur. Le merveilleux l'exprime idéalement. Les discours rationnels, non.

La rationalité ne sert qu'à en prendre conscience, et qu'à savoir ce qu'on fait, comme disait Rimbaud.

21/09/2019

Arbres sacrés (J. R. R. Tolkien)

foret.jpgJ. R. R. Tolkien, qui avait, de sa lecture de James Fenimore Cooper, une impression plus durable qu'il n'en était peut-être conscient, avait l'âme plus nourrie de sagesse amérindienne qu'on pourrait croire – puisqu'il se réclamait essentiellement des anciens Germains, et était plus clair sur sa dette envers William Morris que sur le romancier américain. On a préféré relier sa mythologie aux anciens Celtes, quoiqu'il minimisât en général l'héritage reçu des Irlandais, concédant toutefois son intérêt pour les anciens Bretons, la langue galloise et la mythologie arthurienne. Mais son culte des arbres n'est pas forcément issu de cela, et on se souvient que les anciens Germains vénéraient Yggdrasil, l'arbre du monde, qu'il était question d'arbres divins dans la Bible et que les forêts étaient un immense temple, dans The Last of the Mohicans.

Au reste, l'idée se comprend d'emblée, sans avoir besoin de référence à une ancienne tradition, et les forêts et les arbres dégagent leur propre aura, que les poètes authentiques ressentent, perçoivent, ce qui leur permet de recouper leurs paroles avec ce qu'énonçaient autrefois les prophètes et les druides. Rudolf Steiner regardait les facultés humaines comme étant à même de pénétrer l'esprit des choses – de le faire en toute conscience, et donc d'entrer dans le monde des anges, des dieux, des elfes. Le poète romantique puis surréaliste assurait disposer de ces facultés, et Tolkien n'était pas seulement un imitateur des poètes médiévaux: héritier relativement inconscient du romantisme allemand, il admettait que les poètes avaient le pouvoir de créer des mythologies authentiques, même lorsqu'elles étaient nouvelles, et de percer le monde spirituel et d'en rendre compte par leurs imaginations, leurs inventions. Il choquait à cet égard son foret.jpgami C. S. Lewis, qui n'y croyait guère – et rejoignait leur ami commun Owen Barfield, disciple de Rudolf Steiner, dont il n'était pas. Il s'appuyait sur les facultés prophétiques d'un saint Jean, comme d'ailleurs Steiner lui-même.

Bref, lorsqu'il évoquait les forêts enchantées, il n'imitait pas mécaniquement les vieux poètes, ni ne pratiquait un quelconque druidisme, mais, à ses propres yeux, inventait en étant inspiré, en pénétrant de son âme le mystère des arbres réels, et de leurs communautés feuillues. Et ainsi créa-t-il l'idée d'une forêt sublime habitée par la demi-déesse Galadriel, et dans laquelle les immortels Elfes de son peuple s'étaient bâtis des loges, au sens étymologique du terme. Car le mot est d'origine germanique et désignait à l'origine des cabanes faites de branches et de feuillages, dans les arbres. Les sens qui en ont dérivé peuvent à cet égard faire rêver, et donner le sentiment que soit les acteurs de théâtre, soit les francs-maçons séjournent, lorsqu'ils officient, dans les lieux boisés qu'habitaient jadis les fées – les immortels de la Terre, les anges qui se mêlant aux hommes les éclairaient directement. Ils leur prêtent leurs corps, depuis qu'ils ont pour ainsi dire fui au-delà de la Lune, et leur bouche est censée livrer leurs paroles. Du moins était-ce leur intention première, et l'origine de leur prestige. Je ne sais s'ils sont restés bien dignes de cette ambition, de ce don fait à eux par les elfes – ces loges. Car je ne doute pas que Tolkien n'ait représenté fidèlement, dans son génie, la mythologie des anciens peuples, le monde spirituel tel qu'ils le concevaient – et tel, je crois, qu'il était, car il y avait réellement des divinités dans les forêts antiques, j'en suis convaincu, et les mythes anciens servent à cet égard de témoignage. Même ceux de Rome les confirment, puisqu'on se souvient de la nymphe Égérie, qui elle aussi vivait dans une loge, dans la lumière fangorn 3.jpgastrale qui entoure un arbre et rend son feuillage si magique aux yeux des âmes sensibles – si l'on peut dire que l'âme a des yeux.

Cependant, Tolkien peint aussi une forêt maléfique, comme si les dieux qui y avaient vécu avaient été remplacés par des démons, des ombres, comme si les anciens elfes avaient déchu, et son nom est Fangorn, mais aucune divinité maléfique distincte n'a été mise par Tolkien en son centre occulte, il s'est contenté de montrer ses arbres hostiles. Cela peut certainement arriver aussi, la forêt peut aussi inspirer de l'effroi. Et même si Tolkien a préféré placer sa divinité maléfique, Sauron, dans des terres totalement mortes, dévastées par le feu; même s'il n'a pas voulu faire de Fangorn une alliée consciente de ce hindu.jpgmauvais ange, peut-être par sentimentalisme, on peut après tout rattacher des forêts hostiles au mal, et certains ne s'en sont pas privés, lorsqu'ils ont évoqué certaines jungles, et même la forêt amazonienne.

Peut-être que les forêts connaissent, peuvent connaître elles aussi une forme de décadence, de dégénérescence, et remplacer leurs loges de fées par des antres de démons, et que la Terre est à son tour destinée à mourir, de telle sorte que les forêts enchantées du futur seront celles que créent les poètes – et qui se matérialiseront quelque jour, dans une autre vie, sur une autre planète, par la grâce divine. Henry Corbin avait ce genre de pensées: le monde futur devait matérialiser les rêves des artistes, les pensées pures des poètes et des saints hommes. Il paraît que Tolkien les eut aussi. Steiner les paradise.jpgavait encore, et même si Corbin n'eut pas le courage de l'assumer, il est probable qu'il les a découvertes chez ce fondateur de l'Anthroposophie, bien qu'il ait aussi pensé les déceler chez les gnostiques iraniens. Dans ces forêts, pour ainsi dire, les elfes reviendront – ou les hommes qui la peupleront eux-mêmes auront acquis la nature d'elfes, un corps éthérique puissant et clair, un corps glorieux.

Je ne justifie pas par là la destruction des forêts sacrées de jadis, qui ne sont pas seulement celles d'Amérique du Sud: car en Gaule la forêt la plus sacrée était celle des Carnutes, qui fut immense, et c'est là où aujourd'hui s'étendent des plaines couvertes de cultures, dans la Beauce autour de Chartres dont le nom vient justement des Carnutes. Là s'assemblaient annuellement les druides, dit-on, et cela explique le caractère sacré de la cathédrale de Chartres, je veux dire aux yeux des occultistes, qui ne l'accordent pas à toutes les églises, quoique Rome veuille.

Les arbres étaient des escaliers menant au monde des anges, et le long des branches on trouvait des fées bénéfiques, comme le long des marches du ciel on trouve de divins messagers. Un jour il en sera de nouveau ainsi, et les poètes l'annoncent. Leurs figures se cristallisent dans la lumière astrale des bois, et se revêtiront un jour de matière. Une Terre nouvelle apparaîtra.