05/06/2014

Momulk et l’Elfe Jaune parmi les Immortelles

flag_of_gondor.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons dit de quelle façon Momulk et l’Elfe Jaune, disciple de Captain Savoy, avaient, invités par les Fées de Vouan, pénétré dans un mystérieux souterrain, jusqu’à ce que, ayant marché quelque temps, ils fussent arrivés au bout.
 
De l’autre côté, une vallée ensoleillée s’étendait; elle était enserrée de montagnes. Un souvenir du temps où le paradis était sur Terre semblait, là, être demeuré. On y voyait tout ce qu’on peut découvrir quand on monte au sommet d’une montagne et qu’un lieu béni semble se tenir dans ces hauteurs, mais avec plus d’éclat, de lumière, comme si d’eux-mêmes les objets avaient lui. Et le fait est que, curieusement, on n’était pas ébloui par le Soleil, qui ne brillait dans le ciel que comme une pomme d’or; on pouvait le scruter, comme si ses rayons avaient rencontré un obstacle venant de la Terre, et des formes colorées étranges semblaient l’entourer. Mais surtout, l’on percevait également les étoiles, dans le ciel, et derrière le Soleil, semblables à de lointaines lanternes! Elles n’étaient d’ailleurs pas aussi froides, aussi éloignées qu’elles le paraissent depuis le monde des mortels; elles rappelaient davantage les fenêtres d’or des maisons éclairées de l’intérieur, la nuit! Quels êtres tenaient, allumaient ces lampes, il était difficile de le voir; mais on les pressentait avec force, et l’Elfe Jaune croyait parfois distinguer de vagues silhouettes, transparentes dans l’azur piqueté d’or. Mieux encore, la Lune, encore dans son croissant, était visible aussi, vers le nord, suspendue au-dessus d’un sommet, et y déposant son argent habituel, mais sous la forme d’une poudre brillante que l’Elfe Jaune crut brièvement voir tomber d’une main. Les étoiles, le Soleil, la Lune étaient ensemble dans le ciel, et c’était de toute façon une chose assez extraordinaire pour que l’Elfe Jaune s’en émerveillât. À une remarque qu’il fit, Amariel lui dit qu’il ne fallait pas s’en étonner, qu’il en était constamment ainsi dans son merveilleux royaume.
 
Devant lui, au loin, le disciple de Captain Savoy vit cependant un arbre gigantesque: les arbres arbrejournuit.jpgordinaires étaient pour lui ce que sont pour eux des brins d’herbe, et son tronc faisait bien vingt mètres de diamètre. Sa cime se perdait dans l’azur, et semblait toucher la voûte étoilée; le Soleil et la Lune devaient passer entre ses branches, sans doute! Et l’Elfe se demanda comment il était possible qu’un arbre si monstrueux ne pût être vu depuis le monde des mortels, car il dépassait de ses branches les plus hautes les montagnes les plus massives.
 
Amariel sembla, alors, deviner sa pensée, et le regardant elle dit: Ô Elfe Jaune, vaillant disciple de Captain Savoy, fils de Jean Tarcaz d’Annecy, tu contemples cet arbre et te demande comment il est possible qu’il n’ait jamais été vu par les yeux des mortels. Sache qu’il leur faudrait des yeux spéciaux, une clairvoyance singulière, pour l’apercevoir, lorsque le Soleil éblouissant place devant eux un voile de clarté! Car il est fait d’une matière plus fine que la lumière, qu’aucun instrument prolongeant et renforçant la vision ne pourrait déceler. Il est une cristallisation de forces. Mais ici tout ce qui est réel derrière les apparences, tout ce qui agit derrière le rideau tissé de rayons de lumière se dévoile. Les êtres qui, captant ces rayons, mettent sous l’œil des mortels l’illusion qui l’entoure, sont en ce lieu moins puissants: mes gardiennes les maintiennent à distance. Et cet arbre, que tu vois, continuellement agit, formant la terre, l’air, la lumière; mais les hommes ne peuvent rien voir au-delà justement de ce qu’il crée, et qui s’impose à leurs sens. Tel est le fond obscur de cette énigme.
 
Alors l’Elfe Jaune demanda: Ô Amariel, puits de sagesse, mère des hommes, comment se fait-il, en ce cil_570xN.116688859.jpgas, que mes yeux à présent le voient? Amariel répondit: Je pourrais te dire que, ayant reçu des dieux une nature d’Elfe - les êtres célestes t’ayant fait cette grâce -, tes yeux se sont assez transformés pour l’apercevoir tel qu’il est vraiment; mais il te reste encore trop de temps d’initiation pour qu’il en soit pleinement ainsi. En vérité, en passant par le seuil de mon royaume, tu as reçu le don de seconde vue, et cette fois ton œil enchanté s’est complètement ouvert.
 
Il faut pourtant que tu saches que Momulk, ici présent, ne distingue pas comme toi ce grand arbre: pour lui il est comme une montagne se tenant au centre de ce vallon. Et la raison en est que s’il a reçu la grâce du Seuil, si l’ange posté à cet endroit a allongé sa baguette jusqu’à ses yeux, ceux-ci, encore peu accoutumés à la clarté véritable, ne distingue dans les objets de ce monde que des masses grossières. Réjouis-toi, donc, et remercie ton maître et les dieux - ainsi que les anges qui sont venus te métamorphoser, te donner ta nature d’elfe, aussi douloureux ce moment soit à ton souvenir: car, n’est-ce pas, ce jour-là, tu t’es senti mourir!
 
L’Elfe Jaune ne répliqua rien, car il savait qu’elle disait les choses comme elles étaient, et il s’étonnait, même, qu’elle en sût autant sur son compte; il pensait que ce qui lui était arrivé appartenait au plus grand secret, que seuls Captain Savoy et les êtres célestes étaient au courant.
 
La suite de cette curieuse histoire ne pourra cependant être donnée au lecteur qu’une fois prochaine.

04/04/2014

Momulk et l’Elfe Jaune sur le chemin de Féerie

2013_Spring_ApsaraMera2_613x463.jpgDans le dernier épisode de cette série qui mêle l’histoire et la légende, j’ai laissé Momulk et l’Elfe Jaune alors qu’ils venaient d’accepter la proposition d’Amariel la fée de l’accompagner dans son fabuleux royaume, au cœur de Vouan - dans sa partie inaccessible aux mortels -, afin de guérir le monstre et ramener dans son âme la flamme de la conscience.
 
Guidés par les demoiselles enchantées, ils s’en allèrent au pied d’une falaise, au-dessus de la Menoge, en passant par un chemin abrupt. Ils pénétrèrent alors sous un porche naturel, dans une sorte de large grotte, au fond de laquelle ils virent des cavités rondes: là, pense-t-on, les paysans anciens taillaient des meules, pour leur farine. L’Elfe Jaune se demanda où cela allait les mener.
 
Soudain, il vit apparaître, à un geste étrange d’Amariel, une porte ornée, au sein d’une arche creusée dans le roc. Une lumière en rayonnait. Pourtant, lorsque, à un mot prononcé par la reine dans une langue qu’il ne reconnut pas, elle s’ouvrit, de l’autre côté, il ne vit qu’obscurité, ténèbres.
 
Riant une fois encore, les demoiselles et leur maîtresse le regardèrent au moment d’y pénétrer, voyant qu’il hésitait; car Momulk sans hésiter déjà s’engageait sur leurs pas. L’Elfe à son tour les suivit.
 
Une fois passé le seuil, qui brillait d’une étrange lumière, douce et chatoyante, il fut étonné de voir que le chemin qu’il avait cru obscur était en réalité éclairé: une ligne de diamants bleus était au sol, semblables aux cailloux qu’eût disposés un ange! 
 
Ils constituaient un fil qu’il fallait suivre. Sur les parois rocheuses, plus espacés, des diamants blancs firent aussi leur apparition, éclairant le chemin. Car ces pierres brillaient d’elles-mêmes, diffusant leur propre clarté ainsi que des lampes: une vie semblait être en elles, qui palpitait.
 
Longtemps ils marchèrent, et les fées se mirent à chanter, dans leur langue obscure et de leur voix mélodieuse, belle, enchanteresse. Au début, l’Elfe Jaune pensa ne pas comprendre ce qu’elles disaient, DeesseFlutePan.jpgmais bientôt, des images vinrent en lui, qui semblaient sortir de leurs bouches - ou de leur chœur, comme si l’ensemble de leurs voix formait une coupe dont des figures colorées retombaient en flottant. À vrai dire, il lui parut d’abord que ces images ne signifiaient rien; mais il les vit bientôt s’ordonner, et il put les traduire en mots. Et lorsque plus tard il s’efforça de rendre ce qu’il en avait saisi, il composa ce poème, que l’on considérera en vérité comme celui que chantaient ces demoiselles du mont Vouan:
 
Yo! yo! nous cheminons sur la piste aux étoiles,
Nous posons nos pieds fins sur le cristal brillant
Taillé par ce dieu mâle au marteau scintillant
Qui des astres saisit l'éclat pur dans ses voiles:
 
Vurnarïm! Vurnarïm! ton bras faisait frémir
Le cœur trop tendre au sein des nymphes des montagnes,
Mais tu travaillais dur, comme on fait dans les bagnes;
Nul n’entendait jamais dans ta bouche un soupir!
 
Hélas! hélas! plus d’une a senti dans son âme
Monter un feu pouvant embraser un pays,
Quand entre tes mains d’or tu saisissais les plis
Dans lesquels les pouvoirs d’en haut posaient leur flamme!
 
Béni! béni! le jour où tu fis ces cadeaux
À notre reine auguste, à notre dame aimée,
Car depuis cet instant sa couronne est semée
Des rayons qu’y fait luire un bouquet de joyaux!
 
Dieux! dieux! par là put-elle égaler les déesses
Et devenir sur terre incomparable ainsi
La_chute_des_anges_rebelles.jpgQu'au sein du ciel le sont les dieux dans les récits
Qu'en livrent nos aînés quand les prend la tristesse.
 
De fait! de fait! de nos parents le temps récent
Les a vus fréquenter la gent de l’empyrée
- Mais un désir les prit, la voûte chamarrée
D’étoiles s’éloigna de leur œil frémissant.
 
Pourtant! pourtant! le don divin du seigneur fèvre
A rendu le chemin plus lisse à nos pieds fins
- Et nous voici soudain arrivés aux confins
Du pays d’or alors finissons ce chant mièvre!
 
Et à ces mots, elles rirent encore, puis se turent. Et de fait, la troupe était parvenue à la borne du pays enchanté.
 
Mais quelle apparence il avait, cela ne pourra être dit qu’une fois prochaine.

30/01/2014

Momulk et l’Elfe Jaune parmi les Fées

970603_10151541711568105_840336009_n.jpgDans le dernier épisode de cette série mouvementée, nous avons laissé l’Elfe Jaune au moment où il venait d’être lâché par Momulk, lequel l’avait tenu de sa ferme poigne jusqu’à ce qu’une pointe d’or dépasse sous ses yeux de son épaule droite, enfoncée par la reine des fées de Vouan Amariel par l’omoplate. Elle avait été appelée par l’Elfe: il en avait reçu le pouvoir de Captain Savoy.
 
Une telle blessure n’avait encore jamais été infligée au monstre vert, métamorphose de Mirhé Maumot: il en fut comme stupéfait. Pour la première fois une peur se lut dans ses yeux.
 
Il voulut se retourner pour voir qui l’avait frappé, mais déjà la belle reine des fées était passée devant lui, suivie de ses nymphes, qui étaient moins grandes qu’elle, mais vaillantes aussi, et pas moins magnifiques, dans leurs armures d’argent.
 
Amariel était majestueuse; elle rappelait l’antique déesse Diane, ou Minerve. À son image, elle avait au frminerva_spranger.jpgont, à la naissance des cheveux, un croissant d’argent qu’ornaient des diamants luisants. Ses yeux étincelaient, et un éclair courait le long de ses sourcils blonds. Elle portait une cuirasse renforcée d’écailles brillantes, également d’argent. Ses longues bottes dorées remontaient au-delà de ses genoux, et une courte robe de soie bleue flottait, attachée à sa taille par une ceinture blanche, dont le nœud laissait tomber deux pans. Elle tenait à la main un long poignard dont la garde était ornée de pierreries, et déjà une de ses suivantes lui donnait un nouveau javelot, qu’elle prit de l’autre main. Ses cheveux blonds volaient derrière son crâne comme une flamme, bien que le vent fût doux; on eût dit qu’ils étaient animés de sa propre fureur.
 
Or, Momulk eut alors une réaction des plus étonnantes: la beauté de ces êtres, et en particulier de la reine, éveilla visiblement en lui un souvenir enfoui; son œil s’alluma, et il demeura coi.
 
La belle Amariel alors parla: Hé bien, monstre, tu ne dis ni ne fais plus rien? Mon petit javelot t’a-t-il meurtri à ce point? fit-elle. Momulk tenta de répondre: Belle… fée… Étoiles… faites… femmes…, l’entendit-on prononcer obscurément.
 
L’Elfe Jaune lui aussi avait été frappé par la beauté de ces immortelles, la première fois qu’il les avait vues - et encore aujourd’hui il en était charmé, comme ébloui, le souvenir ne rendant qu’à peine le vif éclat qui les ceignait; aussi comprenait-il ce qui se mouvait en Momulk. Elles le comprirent aussi, ayant déjà eu l’occasion de constater l’effet qu’elles produisaient sur les mortels auxquels elles se montraient. Soudain, la clarté, la lumière qui s’exhalait d’elles avait rejeté dans les ténèbres profondes - à la faveur aussi du choc du javelot - le mauvais esprit qui était dans le monstre vert, et laissé la conscience de Mirhé Maumot revenir un tant soit peu à la surface, fait place à une part de son esprit véritable, jusque-là totalement exilé dans les limbes.
 
Elles s’approchèrent, Amariel à leur tête. Et quand celle-ci prit en main le javelot qu’elle avait enfoncé dans sa chair en passant derrière lui, comme subjugué par elle, et soumis à son parfum, il la regarda, 426px-pallasetlecentaure1.jpgd’un air effaré, sans rien faire. Elle retira le trait de son épaule - et il glissa sans effort, étant enchanté, et pouvant comme se dématérialiser en partie, ou à volonté s’assouplir.
 
Ô Momulk, fit alors la reine immortelle, tu as du bon en toi: tu perçois encore, au fond de ton abîme, la beauté des filles de la Lune! Tu n’es pas totalement perdu, pas complètement damné! Viens dans mon royaume et nous te soignerons, t’apprendrons de nouveau l’humanité, ramènerons ton esprit enfoui à la surface, si nous le pouvons: nous possédons pour cela des remèdes!
 
Momulk ne dit rien, mais il sembla plus adouci encore, comme s’il approuvait ce qu’il venait d’entendre, comme s’il en ressentait du plaisir, comme si la perspective de se rendre dans ce pays merveilleux apportait en lui un immense souffle d’air frais. Il parut heureux, et on s’attendait à ce qu’il accepte l’invitation. De fait, il fit entendre un faible: Oui, au sein d’un vague grognement. - Bien! dit Amariel, et les nymphes qui l’entouraient esquissèrent un sourire. Et toi, Elfe Jaune, qui nous as appelées, veux-tu venir aussi avec nous, afin de surveiller le monstre, au cas où sa fureur se déchaînerait à nouveau, et parce que ton maître Captain Savoy t’a demandé de t’occuper de lui? Nous t’y invitons pareillement.

L’Elfe Jaune écouta ces paroles avec émotion: la voix de la reine de Vouan était d’une douceur ineffable, et en même temps une autorité profonde l’habitait. Qui eût pu lui dire non, même parmi les hommes qui avaient acquis une nature d’elfe, de génie, de demi-dieu, étaient, comme lui devenus, par la grâce d’entités cosmiques grandioses, égaux aux immortels? Il dit, d’une voix claire: Oui! La reine alors sourit. Et énonça: Hé bien, allons-y! Ses nymphes rirent.
 
L’Elfe Jaune brièvement se demanda pourquoi.
 
Mais la suite ne pourra être narrée qu’une autre fois.