27/06/2015

Science-fiction et point Oméga

frazetta-jc5.jpegSur mon blog genevois, j'ai publié récemment un article sur le récit affaibli en France et en Europe par l'absence de philosophie morale nette. Des voix m'ont alors rappelé que beaucoup de romans de science-fiction américains avaient défendu le colonialisme, le militarisme, la suprématie de l'Occident. On connaît à cet égard l'œuvre d'Edgar Rice Burroughs, ou le Starship Troopers de Robert Heinlein. Mais le fait est que ces romans sont bien composés, qu'ils ont une intrigue claire et une action dynamique.

On m'a aussi rappelé que la science-fiction n'était pas trop religieuse, comme si on s'en réjouissait: mais il est difficile de prétendre que Dune, de Frank Herbert, soit sans religiosité, ses Fremen faisant allusion constamment à l'Islam, et le christianisme est explicite chez C. S. Lewis ou Olaf Stapledon.

Ces réactions montrent qu'au fond on préfère que les récits soient mal composés plutôt que de les voir aller vers un point qui manifeste une philosophie morale désapprouvée par la morale publique, orientée en France vers ce qu'on pourrait appeler un humanisme agnostique.

Et je ne veux pas dire que cette philosophie de l'humanisme agnostique n'est pas la meilleure, qu'il faut l'abandonner: je n'en sais rien. Et je m'en moque un peu. Mais d'un point de vue artistique, il me paraît aberrant qu'on préfère un récit raté à un récit réussi qui n'irait pas dans le sens de cette philosophie autorisée. Cela conduit forcément à une forme d'interdiction, à un rejet des récits qui n'iraient pas dans le sens prévu. Cela mène à une sorte de censure.

Or, sur le long terme, cela crée une situation dans laquelle les écrivains n'osent plus s'engager.

De fait, un humanisme agnostique qui s'engage avec force pourra se voir reprocher un culte de l'être humain qui confine au mysticisme. On pourrait le dire d'Isaac Asimov.

Parmi toutes les nouvelles qu'il avait écrites, sa préférée était The Last Question. Saisissant successivement l'humanité à des moments différents de son évolution future, il y affirme qu'elle créera unntmrrwsmg1969.jpegn jour un être collectif situé au-delà de la matière et de l'énergie, et que quand tous les hommes se seront fondus dans cet être artificiel et en même temps spirituel, ils trouveront la solution de la vie, et créeront un nouvel univers, devenant une sorte de dieu.

L'humanisme laïque poussait le grand écrivain à une sorte de mythologie qui n'était pas sans rapport avec la doctrine de Teilhard de Chardin: on se souvient que celui-ci concevait une évolution de l'être humain vers le Christ cosmique, qu'il appelait point Oméga; le progrès amènerait l'humanité à se fondre dans son Corps mystique. À la rigueur, on pourrait dire qu'Asimov a remplacé les pensées religieuses du jésuite auvergnat par des figures futuristes, une imagination plus précise: il a remplacé les symboles abstraits par des figures originales, inspirées par la science même. Mais le résultat est similaire. Asimov n'était pas matérialiste comme on croit.

Or, un agnostique radical pourrait facilement lui reprocher de s'être trop engagé dans cette mythologie scientifique - de s'être trop confondu avec Teilhard de Chardin et son évolutionnisme mystique. C'est par ce progrès indéfini de l'Homme qu'Asimov pense que l'Entropie sera vaincue et que l'Univers pourra ressusciter - ou du moins resurgir, comme dans la pensée hindouiste: on sait qu'elle postule une succession d'univers au fond desquels agit une puissance absolue - à la fois créatrice et dissolvante, selon les phases de sa respiration.

Pour faire un bon récit, il faut qu'il aille dans une direction claire; et comme tout récit achevé symbolise une conception du monde, on peut dire qu'un récit qui n'avance pas trahit un manque de courage, une conviction qui n'ose pas s'afficher, ou s'affirmer. Tout récit qui assume son fond philosophique devient mythologique par essence, et captive. C'est la force des Américains, des Chinois, d'oser afficher des convictions nettes: cela donne à leurs récits un dynamisme qu'on voit peu en Europe. Ayant renoncé à son christianisme traditionnel, elle ne sait pas vraiment à quels saints se vouer, et ses récits se dissolvent dans l'incertitude - ou du moins tendent à le faire.

Aucune philosophie a priori ne peut lui rendre son ancien dynamisme: c'est là que se trompent les thctndthst1957.jpgnationalistes, ou les nostalgiques du marxisme et du jacobinisme. C'est de courage et, je dirais, de nourriture saine, que les écrivains ont besoin: d'énergie pour aller dans un sens clair, quel qu'il soit, et résister à la voix des intellectuels qui s'efforcent de le leur interdire en rappelant les dangers de l'engagement trop franc, de l'enthousiasme.

La science-fiction débouche fatalement sur la philosophie de Teilhard de Chardin: non seulement Asimov, mais aussi l'Anglais Arthur C. Clarke l'a montré - lui qui avait, dans The City of the Stars, inventé la figure d'un être spirituel créé par l'humanité et l'attendant au bout de son évolution. Il faut l'assumer: lorsqu'elle va au bout d'elle-même, elle touche au Mythe, parce que d'emblée elle est mythologique. L'imagination ne trouve pas, à l'issue de son élan, la Matière, mais l'Esprit qui la meut.

Il ne suffit pas de spéculer les conditions matérielles de l'avenir: l'être humain scrute aussi son évolution psychique, et tout progrès l'emmène avec lui. Il l'emmène jusqu'au bout de lui-même, c'est à dire à ce qu'il peut concevoir de plus élevé dans l'univers, et qui peu ou prou se recoupe avec l'ancienne définition de la divinité.

26/05/2015

Stefan Wul: Noô (1977)

pdf236-1977.jpgEn 1977, paraissait Noô, un gros roman de Stefan Wul (1922-2003), déjà célèbre pour de nombreux récits de science-fiction, dont un, Oms en série, avait été adapté en dessin animé par Topor et Laloux sous le titre La Planète sauvage (1973). Noô devait couronner une carrière. Il en a laissé perplexe plus d'un. Son auteur y avait laissé éclater son mépris des nécessités narratives, révélé dans la foulée: il estimait que l'intrigue n'existait que pour servir de support à la poésie. Cette fois, il avait décidé de ne rien concéder à cette obligation, de s'en affranchir complètement. Le résultat n'a pas convaincu tout le monde.

On peut s'étonner que son héros, qui ne s'intéresse à rien, n'a pas de but, ne cherche qu'à manger, boire, s'amuser, forniquer - fasse l'objet de tant de sollicitations: car mille personnages s'intéressent à lui; certains veulent même lui donner le sceptre de l'univers. Cela n'a aucune vraisemblance.

Mais cela correspond à l'agnosticisme contemplatif de l'auteur: car son personnage, double de lui-même, prend un plaisir d'hédoniste absolu à découvrir les merveilles et les horreurs des autres planètes - où il est transporté, bien sûr, sans l'avoir voulu! Ces choses extraordinaires se multiplient donc - et encore Stefan Wul a-t-il juré en avoir évacué beaucoup afin de ne pas surcharger la narration! Elles ont surgi dans le flot de son imagination automatique, pour ainsi dire...

Les planètes évoquées sont inconnues: elles se nomment Soror - comme dans La Planète des singes de Pierre Boulle (1963) - et Candida, et on ne connaît pas l'étoile qui les éclaire. La première contient une ville enchanteresse et futuriste, ainsi qu'une race d'hommes-oiseaux qui communient lors de cérémonies étranges: ils ne forment alors qu'une seule conscience. Le début du roman, prometteur, raconte qu'une race extraterrestre, les Fâvds, a autrefois colonisé de Terriens plusieurs corps célestes - avant de disparaître mystérieusement, laissant derrière elle des moyens de transport intersidéraux. 57.jpgC'est ainsi que cet anti-héros a pu être transporté, lui-même. La suite du récit néanmoins n'approfondit pas ces aspects, et entraîne le personnage dans des luttes politiques sans véritable intérêt, car elles n'ont rien de spécifique, comparées à celles de la Terre. Plusieurs éléments d'exotisme apparaissent, mais aucun n'est véritablement marquant. Les scènes d'horreur le sont davantage, mais elles ne sont pas forcément typiques d'un monde autre. Elles viennent souvent de la guerre, ou de maladies: aucun monstre hideux et mythologique ne fait d'apparition. Stefan Wul avoue du reste les avoir parfois tirées de souvenirs personnels.

Il arrive également que la chair exulte dans de vibrantes histoires d'amour, l'auteur essayant visiblement d'assouvir ses fantasmes en imagination. L'exotisme interplanétaire semble le justifier, mais d'une façon grossière.

Le titre fait allusion à une matière organique chargée de forces psychiques qui font avoir des hallucinations, et qui sont ce qui reste des légendaires Fâvds. Le voyage se veut à demi initiatique, mais il n'instruit pas vraiment sur l'univers ou soi-même.

Le talent de Stefan Wul est tout entier dans sa prose poétique et bondissante, dans son style. Celui-ci se distingue mieux, à mon sens, dans ses poèmes de science-fiction, qui, archétypaux, saisissent l'essence mythologique des images propres au genre. J'en reparlerai, à l'occasion. Car ils sont réellement superbes. Son roman en porte des marques, par à-coups - mais souvent elles surgissent de façon arbitraire, sans que l'intrigue le justifie.

Une sorte de récit de voyage, mais fictif, en somme.

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19/10/2014

Lamartine et ses Visions

0011.jpgAlphonse de Lamartine avait un grand projet épique: raconter en vers les neuf vies de l’ange Cédar qui s’était changé en homme par amour pour une mortelle et devait expier cette faute durant ses passages sur terre. La Chute d’un ange en est le premier épisode, et Jocelyn en est le dernier entièrement écrit. Les fragments qui en ont été composés ont été publiés après la mort du poète sous le titre Visions. On y découvre une vie humaine de l’ange entièrement rédigée, assez courte, se passant au Moyen Âge au bord d’un lac alpin - probablement celui du Bourget. Un enfant trouvé dans une nacelle tirée par un cygne est élevé par une haute dame qui a récemment perdu son fils, et plus tard tombe amoureux de sa sœur de lait. Il accomplit l’exploit de sauver cette belle d’un méchant chevalier qui voulait la kidnapper, et le seigneur qui l’a aussi élevé est tout près de lui accorder sa fille quand le père biologique du héros s’annonce et raconte que, simple mendiant, il a monté la mystification du cygne pour faire élever son fils par le couple seigneurial.
 
Cela finit mal: le seigneur refuse de marier sa fille au jeune homme avant qu’il ne prouve sa valeur aux croisades, mais le héros n’y croit pas, il essaie de voir sa belle au sommet d’une tour la nuit, et le vieux père pour le punir lui tire un coup d’arbalète depuis sa fenêtre; las, il n’atteint que la fille, qui tombe dans le lac, où la suit désespéré le garçon, qui se noie.
 
Beaucoup d’idées semblent avoir avorté, dans ce petit récit qui compte de beaux passages, car on aurait aimé assister aux croisades, ou que l’affaire du cygne eût une résonance plus wagnérienne, paradoxalement fût moins invraisemblable, en étant assumée par le merveilleux, le monde des immortels. Mais Lamartine rechignait en réalité à l’évocation des fées, des demi-dieux, et à mes yeux c’est ce qui manque le plus à ses œuvres; il était généralement hostile à ce qui venait du nord, la mythologie des Celtes et des Germains, ne jurant que par les Latins et la Bible: il lui était par conséquent difficile d’entrer dans l’âme médiévale.
 
Pourtant, la dernière vie de Cédar est assez grandiose: elle se passe dans un lointain futur, alors que les forêts ont recouvert les cités, que l’Allemagne est depuis longtemps retournée à la sauvagerie, tout comme l’Amérique et la Grande-Bretagne - leurs civilisations n’étant qu’éphémères et mal assises, s’imagine le poète. Il ne reste pas beaucoup davantage de Paris, mais Rome a gardé une communauté, retournée à l’état sauvage, comme dans La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq. Les montagnes Wolfsberg_-_Pfarrkirche_-_herz-Jesu-Altar_-_Melchisedech.jpgs’étant aplaties, elles ne sont que des chaos de rochers, où le dernier Cédar doit fuir des cannibales. Il entre dans une anfractuosité, s’enfonce, et découvre une porte de pierre, au-delà de laquelle est un immortel authentique: Melchisédech. Il vit dans un merveilleux jardin! Et il a recueilli une jeune fille qui fuyait les méchants, et qui est bien sûr la réincarnation de celle pour qui à l’origine Cédar est devenu un homme mortel, celle aussi pour qui il s’est tué au Moyen Âge, celle encore qu’il a crue être un garçon dans Jocelyn, s’étonnant de l’aimer - avant de découvrir en vain la vérité, puisqu’il était prêtre catholique…
 
Il s’agit d’un des premiers récits d’anticipation écrits en français; et comme il contient du merveilleux, il est assez étonnant, comme si le futur devait ramener les mythes, les accomplir plus sûrement que ne l’a fait le passé! Mais Lamartine n’a pas pu le finir, comme si la fable le faisait reculer, comme s’il craignait qu’il le ridiculisât: dame, il avait une carrière publique, aussi!
 
Il est cependant remarquable que, constatant son échec, et percevant qu’il ne finirait jamais sa grande épopée humanitaire, il ait réécrit la fin de Jocelyn: un ange vient chercher les ombres lumineuses du prêtre et de sa bien-aimée et les emmène au ciel, alors qu’ils se tiennent la main; s’élevant depuis les montagnes de la Savoie où Jocelyn avait une cure, ils s’en vont parmi les astres! La grande épopée devait se terminer ainsi; mais Melchisédech immortel de la Terre a été remplacé par un ange, et la rédemption avancée dans le temps: Jocelyn se déroule au temps de la Révolution et de l’Empire. Il a beaucoup déplu aux catholiques, et a brouillé Lamartine avec Louis de Vignet, poète savoyard neveu de Joseph de Maistre qui était devenu rigoriste avec le temps. Il ne manque pourtant pas de force; depuis la montagne, y dit en substance le poète, on distingue mieux les anges, dans les vents!

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