04/08/2014

L’épopée de la chute d’un ange

Angel caido.jpgLamartine n’a pas été seulement le poète sentimental auquel en France on pense souvent reconnaître un romantique; j’ai fini récemment de lire un chef-d’œuvre méconnu, une des œuvres de la littérature française que Georges Gusdorf place dans le romantisme authentique, La Chute d’un ange, vaste épopée préhistorique et fantastique en vers alexandrins. Comme le style est narratif, il est plus aisé à saisir que celui des Méditations - même si un long passage présentant les fragments mythiques d’un livre de sagesse perdu ne laisse pas de plonger le lecteur dans la philosophie profonde.
 
Lamartine a assuré qu’un feu du ciel avait dévoilé à lui les brumes d’un passé immémorial; mais, quoique, à comparer des épopées antiques, on ait peu de merveilleux, il évoque, dans son monde barbare, une cité fabuleuse, possédant une technologie moderne, notamment des machines volantes; elle est dirigée par d’horribles tyrans, qui se font passer pour des dieux. Ils abreuvent le peuple de corruption et de vices pour mieux le réduire, et l’assujettir à de simples fonctions, faisant de lui un ensemble de machines, comme dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. 
 
On n’est pas loin non plus de l’univers de Robert E. Howard, le créateur de Conan: lui aussi plaçait dans le passé le plus lointain des civilisations décadentes et sinistres; en toile de fond néanmoins il les prolongeait par des êtres épouvantables, liés à la mythologie de Lovecraft, venus des étoiles ou de l’abîme de la terre, et de ce point de vue Lamartine est plus sobre. Il n’y a somme toute que son héros, dont l’origine céleste soit explicite! Car il s’agit d’un ange tombé du ciel, ayant pris forme humaine par amour pour une mortelle, et il est capturé avec elle et leurs deux petits enfants par les faux dieux de la cité, qui veulent les posséder, à cause de leur grande beauté. Cédar, l’ange déchu, parvient à se libérer, et il entraîne spontanément à sa suite le peuple révolté, qui se délivre de ses tyrans. L’épopée prend alors des accents révolutionnaires, mais Lamartine n’est pas aussi républicain que Hugo, et il montre comment le peuple ezequi10.jpgest, dans sa vengeance, tout aussi pervers que les tyrans qu’il abat. Le palais impérial brûle toutefois de flammes qui servent d’ailes à l’ange de la justice et de la liberté - lequel on reverra dans Quatrevingt-Treize se dressant derrière Gauvain, le bon républicain.
 
On comprend que la Providence s’est servie de Cédar pour terrasser cette cité odieuse, ennemie du vrai Dieu; car il est bientôt trompé par des princes qui ont survécu à la tuerie, et qui l’emmènent dans le désert en lui faisant croire qu’il va trouver, au-delà, un peuple juste et bon. Il n’existe cependant pas: il sera abandonné, trahi, et verra mourir sa famille de soif. Il se jettera alors dans le bûcher dressé à leur intention, et un ange descendu du ciel viendra lui annoncer qu’il a ainsi expié partiellement la faute qu’il a commise lorsqu’il est devenu un homme. Il devra ensuite se réincarner neuf fois, et souffrir neuf vies, avant de reconquérir son siège céleste! Sur terre d’ailleurs il n’est que douleur, et seul le Christ pourra un jour la sauver: sa venue future est évoquée brièvement.
 
Ce poème grandiose n’a eu aucun succès: on a dit que c’était parce qu’il était trop affreux. De fait, comme chez Robert E. Howard, la violence est extrême; le sang coule à flots, les chairs sont déchirées, rompues, et les viols pareillement nombreux. Le cynisme des méchants rois de Babel est incroyable. Le fantastique est dans la force énorme de l’ange déchu, mais aussi dans le gigantisme de la cité; le roi bucher.jpgque finalement Cédar affronte directement à mains nues est un colosse, et il le tue avec les dents, en déchirant sa poitrine jusqu’au cœur. Qui eût cru Lamartine aussi sauvage, par-delà son vernis de poète sentimental néoclassique?
 
On est dans l’esprit tragique des romans de Victor Hugo, qui d’ailleurs semble avoir été profondément marqué par ce poème: le style de ses vers, après sa parution, a pris le pli que Lamartine a donné aux siens dans ce volume, et qui est également assez différent de celui qu’il a d’habitude, notamment dans les passages les plus violents. Le thème en tout cas du héros qui meurt après que la Providence s’est servie de lui en lui donnant l’espoir d’une vie rêvée, pleine d’amour et de beauté, est dans Les Travailleurs de la mer et L’Homme qui rit.
 
J’ajoute que l’ensemble du récit est présenté comme ayant été dicté au poète par un sage du Liban, un ermite très vieux, peut-être de plusieurs siècles, vivant et méditant dans une grotte.
 
Il s’agit d’un texte authentiquement romantique, et une des épopées les plus abouties de la littérature moderne. Il préfigure Salammbô. Que Flaubert ait détesté Lamartine n’y change rien; peut-être d’ailleurs était-il sa tête de Turc justement parce qu’il lui devait plus qu’il ne voulait l’admettre.

19/07/2014

Le Péril bleu de Maurice Renard

MarSF0599.jpgPoussé par des amateurs de merveilleux scientifique tels que Joseph Altairac, j’ai lu un classique de la science-fiction française paru en 1910, Le Péril bleu, de Maurice Renard. Il se passe en grande partie dans le Bugey, et quelques scènes même se déroulent au-dessus du lac du Bourget et sur le mont-Blanc; or, il y est question des célèbres lutins locaux qu’on appelle sarvants, et des étranges actions qu’ils effectuent.
 
Ici toutefois le thème est rationalisé: il s’agit d’une espèce d’araignées invisibles vivant sur une sphère supérieure, entourant la Terre: pour elles l’atmosphère est comme une mer, et elles l’explorent après avoir découvert le moyen technique de s’y rendre. On n’en sait pas beaucoup plus, somme toute, car ce qui les concerne est réduit à des hypothèses, des constructions intellectuelles. Le récit est bâti comme un roman policier qui déboucherait sur une portion inconnue de la nature céleste, ces êtres enlevant des êtres humains et même les tuant, et la science aidant la police à résoudre l’énigme qu’ils constituent; mais on n’entre au fond pas réellement dans le merveilleux, car le monde dévoilé ne l’est pas à la façon d’une révélation: on reste extérieur à l’espèce en question; ses motivations restent mystérieuses, ou sont extrapolées: elles n’ont pas même l’occasion de témoigner directement, ce qui, pour des accusés, est singulièrement anormal: on ne peut même pas dire que l’enquête ait abouti, d’un strict point de vue judiciaire - et, partant, scientifique, car les procédures de la science sont en réalité d’origine judiciaire. Même, précisément, la tendance à ne se soucier que des preuves matérielles renard_maurice.jpgsans tenir compte des témoignages est une déviance propre au droit moderne, notamment en Amérique.
 
Parce que l’enquête n’aboutit pas, parce que le point de vue des extraterrestres n’est ni deviné magiquement, ni donné directement par eux, l’impression est qu’au lieu de merveilleux, on est dans le genre fantastique, puisque le réel ordinaire est simplement nourri de fantasmes de savants qui ne peuvent pas confirmer leurs découvertes.
 
À l’intérieur de l’histoire, on ne doute pas vraiment de l’existence de cette espèce invisible; mais à la fin, le narrateur affirme qu’on pourrait aussi bien dire qu’elle est une invention, et n’est là que pour symboliser les possibilités de l’imaginaire, ou alors de la nature. Cela apparaît comme une vaste blague, et le ton de la comédie employé tout au long du récit y aide beaucoup; les invraisemblances délibérées font tendre le roman à la farce.
 
Le commentaire final est intéressant, Renard y suggérant que des sphères supérieures peuvent être peuplées d’espèces plus évoluées et que la surface solide de la terre est une sorte de purgatoire, subi après de mauvaises actions effectuées dans une vie antérieure. Mais précisément, on ne peut pas dire que son récit illustre spécialement une telle idée. Il va jusqu’à s’empresser de reconnaître qu’en parlant de métempsycose, il sort des limites admises! Là où il aurait pu créer une mythologie, il recule; là où il aurait pu avoir un ton grave, sérieux, qui eût crédibilisé son imagination, il s’y refuse. Il est difficile de regarder le roman comme autre chose qu’une agréable plaisanterie.
 
Dans ce même commentaire final, appelé par lui épilogue, Renard développe l’idée que, peut-être, comme dans le Horla de Maupassant, il existe sur terre des êtres invisibles dont les hommes ne sont fire-walk-with-me7.jpgque les involontaires instruments: cela fait frémir, affirme-t-il; et pour le coup, l’implication morale de cette image est forte. Mais dans le roman qu’il a écrit, de nouveau, on n’a rien de tel! Or, ce n’était pas incroyable, de dire cela: avant même Maupassant, le thème des esprits par lesquels les hommes sont possédés était connu. Ce qui aurait été original, c’est de le mettre en récit! D’en faire un roman. Mais les êtres invisibles du Péril bleu sont en fait matériels, solides! C’est curieux, car ils sont attirés par les hauteurs comme s’ils étaient remplis de vide. Mais alors, d’où vient leur enveloppe? Cela n’a aucun sens. Renard prétend qu’ils vivent au-dessus de l’atmosphère comme l’homme au-dessus de la mer, et qu’ils l’explorent; mais l’homme vit sur la terre, pas sur la mer, et la terre est plus lourde que la mer. Cela n’a donc rien à voir. Les démons qui s’emparent de l’âme des hommes sont faits d’air, en principe, et un feu les habite qui leur permet de vaincre la pesanteur Sandro_Botticelli_-_La_Carte_de_l'Enfer.jpgterrestre, puisque, comme le dit saint Augustin, la flamme a un poids qui l’emmène vers le haut: il existe aussi une pesanteur céleste.
 
Ce qu’il doit aux anciennes cosmogonies, Renard y fait allusion: il cite Dante et ses cercles cosmiques. Mais il ne l’assume pas, il fait un mélange de mythologie et de science matérialiste qui pour moi ne fonctionne pas.
 
Cela dit, ses fantasmagories sont amusantes. Qu’il cherche à rénover le thème des sphères cosmiques, qui entourent celle de la Terre, est intéressant. Car il est certain que les esprits ont été compris comme vivant sur une telle sphère invisible! Mais Renard les humanise trop, reproduit trop en eux les mœurs humaines; c’est assez naïf.

23:00 Publié dans Lettres, Mythes | Lien permanent | Commentaires (0)

25/08/2013

Valère Novarina ou la farce mystique

J’ai évoqué sur mon blog de la Tribune de Genève les opéras et pièces de théâtre d’inspiration mythologique que je suis allé voir, en me montrant déçu du choix systématique des metteurs en scène de ne pas prendre au sérieux leur dimension fabuleuse. Rudolf Steiner disait que notre époque tendait à se moquer du spirituel, à le tourner en dérision, et que cela se vérifiait dans la vie artistique jean racine.jpget culturelle. J’ai parlé avec des gens qui fréquentent le théâtre et l’opéra, lu des critiques spécialisés, et ai pu constater que la tendance était générale: tous les metteurs en scène cherchent à se démarquer des textes sur lesquels ils s’appuient s’ils sont de nature mythologique, pour les ramener vers des idées plus acceptables par le matérialisme. C’est la manière dont ils assurent faire preuve d’originalité!
 
Il faut noter que Boileau et Racine, déjà, reprochaient aux dramaturges de leur temps de transformer la fable antique en bouffonnerie: ils voulaient davantage de respect pour les Anciens, et qu’on restituât leur noble grandeur… 
 
Tourner en dérision la mythologie parce qu’on ne croit pas en ce qu’elle a à dire n’a donc rien de nouveau: bien au contraire, les grands hommes qui ont osé faire preuve d’originalité sont justement ceux qui ont osé, à contre-courant de leur temps, prendre mythologie au sérieux! Car la masse des œuvres, qui toutes se prétendent originales, et qui le sont collectivement et quasi anonymement, tombe dans ce que Boileau et Racine, avant Steiner, ont dénoncé. Et la raison en est que, comme l’a dit Frédéric Schlegel, la mythologie est l’essence même de la poésie, et que la masse des artistes n’est simplement pas à la hauteur des grands hommes qui ont pu en fonder une. Se démarquer revient pour eux à se moquer: leur personnalité ainsi peut s’exprimer. Sinon, ils se sentent submergés. Malheureusement, on AVT_Aristophane_2445.jpega peine à se souvenir des poètes contemporains de Racine qui, contrairement à lui, tournaient la fable antique en dérision: et c’est ainsi que beaucoup croient qu’à l’époque de ce grand poète, tout le monde était comme lui, et qu’il est original et moderne de s’en différencier!
 
Néanmoins, le dramaturge Valère Novarina est assez étonnant, en ce que, peut-être à l’exemple d’Aristophane, il a pris son parti de cette tendance au burlesque irrespectueux du sacré: d’une certaine façon, à l’inverse de ses contemporains, il part de ce qui est bouffon, et s’efforce d’en faire un mystère, une voie de renaissance intérieure. Si le réel, ou les stéréotypes, sont détruits, c’est pour placer l’homme devant un vide qui lui permettra de se trouver lui-même.
 
L’idée est belle, et, au-delà de la drôlerie et du burlesque, les pièces de cet écrivain peuvent avoir de la grandeur. Je trouve cependant le principe de la renaissance spirituelle face au néant un peu théorique. Dans les ténèbres de l’âme, j’attends que de nouvelles images surgissent, comme chez Lovecraft, et qu’elles dessinent dans l’ombre des formes grandioses, quoique éventuellement épouvantables.
 
L’horreur peut être surmontée, comme chez Hugo, qui partait volontiers de la nuit pour y tracer la silhouette de spectres, mais qui, au-delà, distinguait des formes grandioses, radieuses, lumineuses, flamboyantes. À notre époque, les films de David Lynch suivent à peu près la même voie. L’absence de réalité du monde extérieur ouvre d’abord sur des monstruosités, parce qu’on demeure attaché à ce qui a disparu: alors lChrist_en_Gloire_17e.jpga peur survient; puis, une fois franchi un seuil étrange, on est face à des anges, à de la lumière colorée, à des miracles - et à des cœurs purs, rayonnants.
 
Dans son recueil d’aphorismes Lumières du corps, Valère Novarina assure que le Christ surgit dans le vide de l’âme. Il en fait un souffle qui se remplit de lumière. Mais, à la fin de ses pièces, je ne l’ai pas vraiment vu, comme si, pour le coup, la scène refusait de représenter le monde intérieur. Or, de mon point de vue, elle n’a pas d’autre fonction. Il ne peut pas y avoir de solution de continuité entre le matériel et le spirituel, au théâtre, parce que tout émane de l’âme. Par conséquent, ce qui est projeté en théorie mais n’est pas montré, ne forme pas d’image, peut aussi bien être dit ne pas exister.
 
Sartre pareillement détruisait l’image du réel, la pulvérisait, et son héros en acquérait une nausée métaphysique par-delà laquelle il n’y avait rien, sinon l’informe, le hideux, le fade - même pas munis d’une force propre, comme chez Lovecraft. On peut très bien s’arrêter à ce néant, et que rien ne vienne! Il n’y a rien d’automatique dans le surgissement de la lumière.
 
L’esprit n’est pas une machine: il n’est pas soumis à une nécessité. Ce fut aussi l’erreur d’André Breton, de croire qu’en fragmentant le réel, il allait forcément surgir la révélation de Grands Transparents.
 
L’artiste à mes yeux doit répondre à la question de ce qui se trouve dans la nuit: il doit, par le symbole, l’éclairer. Ses charmes se saisissent de la clarté des étoiles, et y tissent la forme qui dévoile.
 
Cela m’évoque le titre du recueil de poésie de Charles Duits: Fruit sorti de l’abîme. Il était l’ami d’André Breton, mais il a réellement tendu son esprit vers les invisibles présences du gouffre, et les a données à voir. Pour moi, il fut une sorte de modèle. Or, lui aussi se plaignait de l'esprit du ricanement...

21:27 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (2)