27/11/2015

Joseph de Maistre et l'origine germanique de l'Europe

charlemagne-napoleon-ecole-france-allemagne-2381578-jpg_1579220.JPGDans un texte non publié de son vivant intitulé Étude sur la souveraineté, Joseph de Maistre écrivait: Il faut avoir égard à notre origine commune et au caractère général des peuples septentrionaux qui ont pris la place de l'Empire romain en Europe. [...] C'est au milieu des forêts et des glaces du Nord que nos gouvernements ont pris naissance. C'est là qu'est né le caractère européen.

Pour le philosophe savoisien, l'Europe moderne n'est pas tant issue de la Grèce et de Rome que des Germains qui ont pris la place des Romains en Occident et ont imposé leurs régimes propres, leurs princes, leurs lois. C'est sans doute à cause de cela qu'on a dit Joseph de Maistre lié en profondeur au Saint-Empire romain germanique, dont la Savoie a fait partie jusqu'à son rattachement à la France révolutionnaire de 1792. Plus ou moins consciemment, il se réclamait de la tradition allemande.

C'est en cela aussi qu'il fut romantique. Il entendait scruter les sources de l'Europe moderne dans l'origine organique, non théorique, des royaumes; et il n'est pas douteux que, d'un point de vue organique, le royaume de France est issu des Francs.

La Révolution a entretenu l'idée que le peuple en France restait gaulois, et la République a voulu cette idée sûre: l'histoire a quasiment été réécrite pour la prouver. Mais la structure est bien restée d'origine franque. Comment penser autrement, quand on sait que ce sont les Francs qui ont donné à Paris son importance, qu'elle n'avait pas jusqu'à ce qu'ils arrivassent en alaux-clovis--reims2.jpgGaule? quand on se souvient que, conformément au désir d'émanciper ce peuple gaulois, les fédéralistes ont pensé créer un nouveau royaume constitutionnel dont la capitale serait Lyon mais que cela a été refusé par la classe dirigeante, autrefois satellite du Roi? Si Paris reste la capitale de la France, c'est bien que le régime créé par les Francs est toujours en vigueur. Que les magistrats du roi franc l'aient supplanté dans son règne ne change pas la nature profonde de celui-ci. J'ai montré ailleurs que le centralisme, en France, était issu de Constantin et de la Rome chrétienne, adoptée en son principe par les Francs. Songeons simplement à ceci, que les professeurs dans l'ancienne Rome étaient payés directement par leurs élèves; un tel régime existait encore dans le duché de Savoie, mais non en France, soumise à cet égard à la doctrine catholique. Or, la République n'y a évidemment rien changé.

À la Restauration, en 1815, les historiens savoisiens sont restés dans la ligne tracée par Joseph de Maistre. Léon Ménabréa (1804-1857) a passé presque toute sa vie à tenter de prouver que la Savoie était organiquement issue du royaume de Bourgogne - que l'impulsion donnée par les Burgondes, malgré l'unitarisme franc, avait créé l'âme de la communauté savoisienne.

André Chénier, au dix-huitième siècle, disait encore que le français était un latin corrompu par les Francs, puis reforgé pour créer une langue digne de ce nom: les Francs s'étaient civilisés.

Mais ensuite les linguistes ont nié cette possibilité, affirmant que le français était d'abord un latin déformé par les Gaulois conquis du temps de Jules César. Le groupe de parlers auquel appartiennent les dialectes Evariste-Vital_Luminais_-_Goths_traversant_une_rivière.jpggenevois, vaudois et savoyards ne se recoupait pas avec une telle théorie. Pour lui, exceptionnellement, on a admis une influence du royaume de Bourgogne - prouvée par l'extension de cette aire linguistique au Val de Suse, qui avait été rattaché à l'évêché de Maurienne par le saint roi Gontran (au sixième siècle).

Cela veut-il dire que la Savoie est la seule partie de France à être restée romantique, ou à être autorisée à le rester? Partout ailleurs il faut parler seulement de l'origine théorique, intellectuelle: les Francs s'étant voués à la latinité, c'est la latinité qui est à l'origine de la France. Il en va d'ailleurs de la place de la France en Europe, notamment face à l'Allemagne. Joseph de Maistre pourrait par d'aucuns être taxé de pangermanisme...

Le romantisme de la même façon a été prétendu d'origine française, ou l'expression pure du génie français; on n'a pas toujours voulu admettre qu'il était issu de l'Allemagne. Mais le germanisme de Hugo, grand amateur d'images rhénanes, est-il vraiment à démontrer?

On a aussi nié que l'art gothique fût lié aux Francs. Chateaubriand lui-même affirmait qu'il venait des forêts sacrées des Gaulois, que les cathédrales pétrifiaient. Mais on le trouve aussi en Allemagne, et on le trouve peu en Gaule méridionale. Quelle vraisemblance cela a-t-il? Ne vaut-il pas mieux l'attribuer au sentiment des forêts sacrées de l'ancienne Germanie? Les Francs n'étaient-ils pas un assemblage de tribus germaniques dont certaines avaient vécu dans la Forêt Noire et y avaient combattu les Romains à l'époque d'Arminius?

Naturellement, en France ne vécurent que des Francs convertis à la latinité, et conseillés et éduqués par des prêtres romains, souvent d'origine gauloise: tel était saint Remi, l'initiateur de Clovis. Mais du temps de Charlemagne déjà les prélats étaient eux-mêmes d'origine franque.

En ce sens, le gothique est l'évolution naturelle de l'art roman. Il est la poussée de l'inconscient des Francs dans l'art roman.

Les chansons de geste aussi viennent des Francs. Quoique écrites en français, elles ont une forme extérieure héritée de la germanité. Consciemment, elles sont imitées des épopées antiques: les auteurs citent Virgile et Rolandfealty.jpgHomère. Mais elles viennent organiquement des poèmes imités de Virgile par des clercs d'origine franque, et dans l'inconscient le caractère germanique demeurait. Les héros étaient bien des Francs de langue germanique, comme l'était Charlemagne même. Et le grand forgeron de leurs armes fabuleuses n'était-il pas le mystérieux Galant, issu de la mythologie germanique, où on le nomme Wieland?

Or, ces chansons de geste sont la fondation de la littérature française - et le seul moment où elle ait été pleinement épique. Et pour quelle raison, si ce n'est qu'elle était alors pleinement en accord avec le caractère national? Les Francs ne disaient pas venir de Troie, comme le prétendait Ronsard, mais d'Odin, et pour cette raison tenaient-ils leurs épées de Wieland.

Je crois que Joseph de Maistre était un réaliste mystique et que c'est la raison pour laquelle il est volontiers rejeté: on préfère vivre dans un rationalisme abstrait, une théorie intellectualiste qui ne laisse rien à l'inconscient et place tout dans la raison, la culture transmise par les clercs. Néanmoins je dois dire qu'il m'a paru avoir une vision juste de l'histoire.

25/10/2015

Joseph de Maistre, Mme Guyon, Révolution

Joseph-de-Maistre.jpgDans le onzième entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre affirme que les disciples protestants de Louis-Claude de Saint-Martin et de son maître Martinès de Pasqually lui étaient sympathiques parce qu'ils pratiquaient, dans le but d'accéder au monde spirituel, François de Sales, Fénelon et madame Guyon. Il reprochait au protestantisme son manque de perspective mystique, et finalement il se félicitait que l'illuminisme en eût ramené une.

Il ne dit pas que lui-même, à Chambéry, s'était ennuyé avec les catholiques traditionnels, et qu'il avait cherché à approfondir le christianisme mystique en se rendant à Lyon chez ces francs-maçons illuminés, et en devenant l'un d'eux.

Plus tard néanmoins il pensa qu'ils allaient trop loin, recherchaient trop l'extraordinaire, et qu'il fallait se fier à la raison, et au sens qu'avaient les prêtres des vices et des vertus. Mais à l'époque de Calvin, les théologiens réformés reprochaient aussi aux catholiques leur goût pour le merveilleux, l'extraordinaire.

Joseph de Maistre faisait par ailleurs d'amères critiques au gallicanisme et à Bossuet, qui justement avait fait enfermer madame Guyon à la Bastille par l'intermédiaire de Louis XIV. On a pu dire qu'avec cet emprisonnement la France renonçait officiellement au mysticisme chrétien. Or, au dix-neuvième siècle, l'archevêque de Chambéry Alexis Billiet parlait des gallicans, dans une lettre à son ami André Charvaz, comme étant orientés vers le rationalisme à la façon des protestants, notamment lorsqu'il s'agissait de la sainte Vierge: ils ne voudraient pas croire en son Immaculée Conception.

Plus troublant encore est le souvenir que la devise Liberté, Égalité, Fraternité, a vu le jour dans un écrit de Fénelon, qui était le maître et le soutien de madame Guyon, et qui se verra exilé à Cambrai après avoir critiqué la politique royale. On serait presque tenté de dire que, obscurément, c'est le souvenir de l'embastillement de madame Guyon qui a particulièrement fait vivre l'idée de l'arbitraire monarchique. On pourrait parler de Diderot, des encyclopédistes; mais en plaçant madame Guyon en prison, les prêtres français ne sciaient-ils pas la branche qui les soutenait? Car ce qui fonde l'ordre social chrétien, c'est les inspirations mystiques chrétiennes, les perceptions du monde spirituel tel que le conçoivent les chrétiens. À l'époque médiévale, on disait l'ordre social calqué sur l'ordre divin: la hiérarchie humaine reproduisait celle des anges. Or madame Guyon a consacré plusieurs pages à cette hiérarchie qu'elle concevait et vivait en images: les saints terrestres s'y mêlaient de façon ordonnée aux êtres célestes.

Mais la lecture de Saint-Simon montre que, pour Louis XIV, il fallait ne voir de dieu qu'en lui seul: toute imagination déployant des êtres divins indépendants de sa personne était subversive. Est-ce pour cela que Joseph de Maistre eut d'abord le sentiment que la Révolution était un châtiment qui n'était pas injuste en soi? Plus tard, Victor Hugo développera ce providentialisme, montrant l'ange de la Liberté anéantissant le démon de la Bastille. Et lui aussi voudra évoquer la hiérarchie céleste au-delà des interdits lancés par la religion officielle.

Peut-être est-ce aussi pour cela que les tragiques français hésitaient à pratiquer le merveilleux. On prétend souvent qu'ils ne l'aimaient pas; mais Corneille l'a au contraire défendu, dans un poème sur la fable, et s'est plaint qu'on voulût supprimer celle-ci dans la poésie. Et Racine a dit que la fable participait francois-fenelon.jpgde la poésie; et dans la préface à sa dernière pièce, Athalie, il s'excuse presque d'avoir placé sur scène un homme saisi par l'esprit divin et prophétisant. Ce ne sont pas tant les tragiques français qui rejetaient le merveilleux, que la critique académique. Étaient-ils d'accord avec le Roi pour dire que lui seul devait apparaître comme un être semi-divin? Je ne le sais pas. Mais je suis persuadé que le rejet des super-héros en France est venu largement de ce que la surhumanité était confisquée par les figures politiques, De Gaulle ou Staline.

Le romantisme, au-delà de la Révolution, ne fut-il pas une réaction contre cette prétention du système politique à représenter exclusivement le monde spirituel, à le matérialiser? En créant des héros masqués, Alexandre Dumas n'était-il pas à l'origine des super-héros, et ne montrait-il pas qu'ils étaient à la marge du pouvoir, de ce qui était officiel?

La Révolution ne vint pas forcément de ce qu'on était dans le rationalisme pur; obscurément, le bannissement de Fénelon, la mise à la Bastille de madame Guyon, le rejet du merveilleux dans la religion et la littérature ont pu aussi provoquer le rejet de la royauté, qui, en vidant l'imaginaire, détruisait le socle sur lequel elle s'était bâtie.

Plus qu'on ne croit, par delà les partis, il y a une logique dans l'histoire. Son évolution a un sens. Ce qui apparaît comme déperdition de vie morale donne l'occasion de créer de nouvelles figures, et de s'émanciper de ce qui a cherché à tuer les anciennes.

09/10/2015

La lune du nouveau soleil: une mystique chrétienne

0527bede4.jpgJ'ai lu récemment l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, de Bède, qui vivait au huitième siècle et, anglo-saxon d'origine, écrivait en latin: il était moine dans le Northumberland. Il m'a appris comment les Anglais s'étaient convertis au christianisme et le récit en est beau et touchant. Deux influences ont prédominé: celle des Francs, déjà convertis, et dont les rois saxons épousaient les filles, lesquelles demandaient à pouvoir continuer à exercer leur religion dans ce qui était alors encore la Bretagne, de telle sorte qu'elles faisaient créer des églises et se faisaient accompagner de prêtres chrétiens; et celle des Irlandais, véritables précepteurs des rois anglo-saxons, lesquels s'étaient alliés avec eux contre les Bretons, après avoir été appelés à l'aide par ceux-ci.

Mais un débat est bientôt né. Car les Irlandais et les Latins ne fêtaient pas Pâques tout à fait au même moment. La fête était dans les deux cas un dimanche, jour du Seigneur et de la Résurrection. Car ce n'est pas seulement par commémoration que le dimanche fut choisi, mais parce qu'on pensait que la résurrection de tous adviendrait un dimanche, sur le modèle de celle du Christ. On accordait un sens mystique aux jours.

Or, le problème du décalage de date entre les Celtes et les Latins avait une signification de ce point de vue. Les premiers retenaient le dimanche situé entre le quatorzième et le vingtième jour après la pleine Lune et l'équinoxe de mars, en avril; et les seconds retenaient le dimanche situé entre le quinzième et le vingt-et-unième jour. En apparence, écart minime, mais qui amenait parfois à effectuer deux fêtes distinctes, à deux dimanches différents, pour Pâques, en pays anglo-saxon, les uns s'étant liés aux Celtes, les autres aux Latins, en ce lieu de rencontre entre les deux traditions qu'était déjà l'Angleterre. saint-colomban-cathedrale-saint-giles-edinburgh1-1.jpgCela heurtait la sensibilité uniformisatrice des Latins, qui se réclamaient de saint Pierre et de sa pratique. Les Celtes invoquaient saint Jean l'Évangéliste et saint Colomban, mais les Latins répondaient que le premier ne s'était pas même soucié du dimanche, n'ayant fêté que la Pâque juive et ne voulant pas heurter la sensibilité de ses disciples, et que le second, quoique pieux et bon chrétien, n'avait pas reçu toutes les lumières acquises à Rome.

On pouvait croire à une simple volonté d'uniformisation de Rome, comme souvent on a vu, mais une raison profonde finit par être donnée. Il s'agissait de ceci, que le début de la lunaison ne devait pas pouvoir précéder l'équinoxe. En effet, le Soleil était le symbole du Christ, la Lune celui de l'Église. L'assemblée religieuse qui eût pris son origine dans un temps antérieur à celui du nouveau soleil s'enracinait donc dans le paganisme et n'émanait pas pleinement du Christ ressuscité. Elle pouvait Schichten.jpgn'être de Dieu que dans la mesure où il ne s'était pas encore incarné, et en ce cas elle était comme le judaïsme, puisque les chrétiens assimilaient le Christ à l'être qui s'était adressé à Moïse, et même à l'esprit qui plane sur les eaux mentionné dans la Genèse: il était le Fils de Dieu. Mais l'important était de lier l'assemblée sainte à la Résurrection, et donc au Christ incarné.

Il est étonnant, au vu de cette logique, que la Lune ait été assimilée à la sainte Vierge, reine des anges: son esprit se confondait avec l'assemblée ecclésiale, mais elle n'était, elle-même, pleinement vierge et sainte, reine aux cieux, que par la Résurrection. Elle a été couronnée au Ciel qu'après la métamorphose du Christ Jésus, et son Ascension.

Certains ont assimilé la Vierge Marie à la Terre Mère; mais c'est méconnaître le symbolisme chrétien, qui ne lie Marie à la Terre que pour la partie qui prépare la Jérusalem céleste, et qui est l'assemblée ecclésiale: sinon, elle se lie à la Lune.

Or, chez saint Avit, on trouve que la Terre originelle, où vivaient Adam et Ève, était bien plus grosse que la Terre physique, et que les arbres y fleurissaient et fructifiaient une fois par mois: le cycle était lunaire. Doit-on considérer que la Terre avait un diamètre atteignant celui du cercle que la Lune fait autour d'elle? Qu'alors les deux planètes étaient mêlées? On sait que certains affirment que la Lune s'est détachée de la Terre, qu'elle en est une partie. Or, de nouveau, cela semble répété par la Vierge couronnée et devenant la Lune. Mais à condition de se souvenir que cela n'a pu venir qu'après l'apparition d'un Soleil nouveau.

Car il est important de noter que désormais la Lune était subordonnée au Soleil: 15th-century_unknown_painters_-_Madonna_on_a_Crescent_Moon_in_Hortus_Conclusus_-_WGA23736.jpgles anciennes religions étaient lunaires, le christianisme était solaire.

Je songeais aussi, en lisant ces vieux débats, à Olaf Stapledon, qui affirmait que les étoiles avaient une âme, et que de l'extérieur seulement elles semblaient obéir à des lois mécaniques: de l'intérieur, elles pensaient agir selon leurs propres aspirations personnelles, tournées vers la beauté – celle à la fois du ballet stellaire et du centre cosmique divin. Se peut-il que si l'Église était parvenue à lier sa doctrine à des pensées astronomiques, elle eût dit, à peu près comme Stapledon, que les mouvements de la Lune étaient les effets visibles de l'activité de la sainte Vierge au ciel - mue par son amour, tournée vers son Fils, et en même temps vers les hommes? Est-ce cela qui a fait dire par exemple à saint François de Sales que la Lune était le symbole de la Vierge Marie et à saint Amédée de Lausanne qu'elle était la reine des anges et qu'elle avait remplacé Lucifer sur le trône dont il avait été déchu? Cela en est-il le pressentiment?

Il a sans doute manqué, au catholicisme, de pouvoir déployer son merveilleux, sa mythologie propre, dans la science en progrès; il a préféré essayer de l'empêcher d'en faire, ne voulant pas entrer dans des considérations ésotériques qui eussent pu faire perdre de vue les fondements de sa doctrine et eussent rappelé les mythologies anciennes, païennes, par leur richesse de coloris.

Pourtant les romantiques ont essayé de rendre à la Lune son âme, perdue depuis l'Antiquité - ou du moins le Moyen Âge. Parfois aussi la science-fiction. Relier celle-ci aux pensées de l'ancien christianisme peut s'avérer troublant, et ouvrir d'étonnantes perspectives.