08/08/2013

Saint Martin et l’hérésiarque

martin.jpgJ’ai lu récemment une Vie de saint Martin, en vers, par le poète latin Venance Fortunat, qui vivait au sixième siècle, et la personnalité de ce célèbre évêque de Tours m’a fasciné.
 
Il accomplissait toute sorte de miracles, guérissant des maladies par ses prières, et il avait des visions du monde divin: les anges lui parlaient, dit Venance, les saints - transfigurés - lui apparaissaient, et le diable même n’échappait pas à son clairvoyant regard, ce qui lui permettait de le chasser de devant lui.
 
Il était chef d'un diocèse, mais il vivait retiré, comme un moine, dans un ermitage. Cette union du sacerdoce et de l’état monacal plus tard fut interdite.
 
Les intellectuels de son temps, même chrétiens, doutèrent souvent de ses dons surnaturels. Mais il fut défendu par ses adeptes, et il est devenu le patron spirituel de la Gaule.
 
Une chose remarquable et d’une portée énorme est le rôle qu’il a joué dans les événements liés au priscillianisme. L’évêque Priscillien tendait au manichéisme et à la gnose: il enseignait que les âmes étaient liées aux astres, faisait des personnes de la Trinité de simples noms vides, plaçait la matière sous la coupe complète du Mal, discutait d’autres points du MartinTours.jpgdogme encore. Il penchait vers une mystique de type oriental. (Peut-être annonçait-il Michel Servet, comme lui espagnol!)
 
Or, les évêques proches du pouvoir impérial s’en sont pris à ce Priscillien, et sont finalement parvenus à le faire condamner à mort, et exécuter. La loi romaine vouant au trépas ceux qui pratiquaient la magie, le jugement s’est appuyé sur l'accusation de sorcellerie.
 
Il s’agit d’un fait considérable, parce que c’est la première fois que des chrétiens en ont appelé au pouvoir temporel contre un hérétique.
 
Saint Martin ne l’admit pas: il regardait les évêques auteurs de ces faits comme abominables, et il refusa par la suite de siéger en leur compagnie lors des conciles. L’empereur Maxime pourtant le lui enjoignait; mais il résista, et parvint même à sauver de la mort et de l’exil plusieurs disciples de l’hérésiarque.
 
Il faut ajouter que le célèbre évêque de Milan saint Ambroise essaya également de défendre Priscillien et ses disciples. J’ai déjà évoqué cette grande figure, à propos de son débat avec Symmaque: il voulait sincèrement arracher le religieux au pouvoir politique, séparer les deux sphères, et sa critique de l’ancienne religion d’État allait dans ce sens; il ne réclamait pas les mêmes subventions que les religieux païens, mais l’abandon du souci de l’argent par toutes les religions, faisant à cet égard des chrétiens des modèles! Il voulait que les prêtres se soumissent à la parole de Jésus selon laquelle il ne fallait pas penser aux revenus du lendemain, mais s’en remettre à la Providence. Or, parce qu’il défendait un hérétique, Ambroise fut menacé de mort par l’empereur, et Martin même fut à son tour accusé de partager en secret la doctrine de Priscillien. Les deux à vrai dire cédèrent, et Venance dit que le pieux évêque de Tours s’en voulait de ne pas résister plus courageusement à ses ennemis.
 
Cet épisode bouleverse, quand on sait ce qu’il est advenu durant les siècles qui ont suivi.
 
Saint Martin est bien digne d’être le patron aux cieux de la Gaule, mais qui se montra digne de lui en son sein, je ne le sais pas. Voltaire défendant Calas, peut-être; Victor Hugo défendant la liberté d’imaginer le monde divin sans en référer aux autorités religieuses; Zola défendant Dreyfus; Bernanos défendant, sous la bannière de Jeanne d’Arc, les républicains espagnols contre Franco… Le heretiquesaubucher.jpgpremier exemple, au bout du compte, est venu de saint Martin: il parle en secret au cœur des Français, et sa lumière agit en eux, même quand ils ne la reconnaissent pas, lui donnant d'autres sources.
 
J’ajoute que Priscillien fut vénéré comme martyr au Portugal et en Galice: certains disent que le corps de saint Jacques, adoré à Compostelle, serait le sien.
 
On le lie volontiers aux Cathares: son enseignement aurait conservé une profonde influence dans le nord de l’Espagne et le sud de la France. Ses descendants aussi furent pourchassés...
 
Ce n’est pas dans les institutions d'Etat que l’héritage de saint Martin est resté le plus profond: il a davantage parlé aux poètes! Les modes habituels de penser étaient demeurés liés à l’ancienne Rome: seule l’inspiration qu’on puisait au fond de soi se plaçait dans la clarté du Pannonien.

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01/05/2013

Rapport de Symmaque et réponses d'Ambroise

Ambroise.jpgPrudence, poète latin du cinquième siècle, illustra dans ses vers la religion chrétienne. Il composa en particulier un Contre Symmaque inspiré par un débat qui avait eu lieu quelque temps auparavant entre Symmaque, orateur, sénateur et prêtre païen, et l’évêque de Milan saint Ambroise. Le premier, en effet, demanda à l’empereur Valentinien II, qui était chrétien, de rétablir l’autel de la Victoire qu’Auguste avait fait ériger à l’entrée du Sénat, et qu’un autre empereur chrétien avait fait supprimer. Il voulut également que fussent rendues aux Vestales leurs subventions, qui leur avaient été enlevées.
 
Les arguments échangés de part et d’autre sont fascinants: ils éclairent le monde moderne d’un jour nouveau.
 
Ambroise défend la cause de la laïcité: l’empereur ne versera désormais plus d’argent aux Vestales, puisque, dit-il, s’il fallait en verser aussi aux vierges chrétiennes, le trésor public serait rapidement épuisé. Et on ne peut pas obliger les sénateurs chrétiens à sacrifier à la déesse de la Victoire; or, le rituel garantissait, aux yeux des païens, la sincérité et la loyauté des Sénateurs. Il fallait que la conscience privée seule y contraignît.
 
Cependant, lorsqu’il s’agit de principes théoriques, il est remarquable que les idées énoncées par l’orateur ressemblent davantage à celles de la philosophie ordinaire que celles énoncées par saint Ambroise. Symmaque dit, par exemple, que l’âme naît avec le corps. L’évêque de Milan ne répond pas à cette assertion, mais la Scholastique l’a reprise à son compte. Elle ne vient pas du christianisme: Aristote déjà l’énonçait. Un certain courant mystique, au sein du christianisme, alla du reste dans un autre sens - se réclamant davantage de Platon, qui présupposait qu’avant la naissance du corps, l’âme était dans le sein de la Divinité, au Ciel: certains passages de François de Sales et (plus encore) de Joseph de Maistre vont dans ce sens: ces deux Savoyards étaient liés, en profondeur, au Saint-Empire romain germanique et à la tradition mystique allemande; ils étaient moins proches des anciens Romains que ne l’étaient les Français, tels Bossuet ou Fénelon.
 
Une autre idée de Symmaque très répandue dans l’Occident actuel est que l’on ne peut rien savoir de la Divinité, qu’elle est hors de la portée de l’entendement. Il le dit pour égaliser les cultes: comme on transfiguration1.jpgne peut rien savoir de Dieu, toutes les voies religieuses doivent être sauvegardées; aucune ne doit être supprimée. À cela, Ambroise répond que si les païens avouent ne rien savoir de la Divinité, il n’en est pas ainsi des chrétiens, puisque le Christ s’est exprimé clairement, soit sous les traits de Jésus, soit au travers des prophètes qu’il a inspirés: car on estimait que le dieu de l’Ancien Testament était le Christ avant qu’il ne s’incarne.
 
Prudence affirme, cependant, que seul Dieu connaît la nature des anges: il voulait éviter qu’on assimilât les dieux multiples à ceux-ci. Pour lui, l’important est l’unité de la Divinité: les anges sont noyés dans sa lumière. En donnant aux êtres spirituels des attributs trop précis, on morcelait Dieu, et le polythéisme faisait son apparition.
 
Toutefois, la Bible n’est pas dénuée d’allusions précises à certains anges. Saint Paul leur donnait plusieurs noms, selon leur rang, et on dit que saint Denys l’Aréopagite, celui qui a établi la hiérarchie complète des anges, était son disciple. Prudence ne s’oriente pas dans ce sens ésotérique. Il se contente de dire que le Christ foule au pieds les étoiles dont les Romains faisaient les implacables destins.
 
numa.jpgCurieusement, il affirme que Rome, à l’origine, n’avait elle aussi que quelques dieux, et que la corruption des temps et l’apport d’idoles arrachées aux peuples vaincus seuls les ont multipliés jusqu’à constituer un infâme fatras. Comme, par ailleurs, Prudence était très patriote, qu’il croyait à l’éternité de Rome, on peut comprendre que son christianisme s’est mêlé d’un désir de retour aux sources: Plutarque ne disait-il pas que Numa avait interdit la représentation des dieux, qui étaient tels que des idées pures, invisibles à l’œil de chair? Les sages, parmi les Romains, méprisaient la religion populaire et avaient de la Divinité une vision globale, unitaire, quoique théorique. Prudence s’appuie souvent sur eux.
 
Pourtant, les peuples vaincus tendaient leur regard vers Rome parce qu’elle possédait les idoles sacrées dans lesquelles ils avaient placé leur âme: plusieurs sages païens du temps ont compris qu’en supprimant leur culte, Rome perdrait de son prestige, et que l’Empire se dissoudrait. Tout au contraire, Prudence pensait qu’en plaçant le symbole du Christ sur la bannière romaine, l’Empire n’en deviendrait que plus grandiose. Dans les faits, il perdit de son lustre, et les différences avec les peuples extérieurs s'estompant sous la poussée universaliste, les Germains purent facilement déposer l'Empereur romain puis revêtir sa couronne depuis leurs propres royaumes.
 
La lecture de Prudence n'en est pas moins profondément instructive.

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04/10/2011

Origines des langues romanes

Siege-alesia-vercingetorix-jules-cesar.jpgRécemment, dans un article évoquant le décès de Gaston Tuaillon, professeur à l'université de Grenoble spécialiste du francoprovençal, j'ai émis l'idée que la thèse qui domine l'université française, quant à l'origine des langues romanes, était née entre 1870 et 1914, dans un contexte hostile à l'Allemagne, parce qu'elle s'opposait à l'idée selon laquelle ces langues seraient, au moins en France, des corruptions du latin propres aux royaumes germaniques: la nouvelle idée, qui prévaut toujours à Paris, étant qu'elles sont issues des différentes phases de la conquête romaine. Gaston Tuaillon la reprenait, tout en expliquant le francoprovençal par les Burgondes, parce que ce groupe est à cheval sur l'Allobrogie, qui était partie intégrante de la Gaule narbonnaise, conquise en premier lieu, et sur l'Helvétie, conquise seulement par Jules César: ce qui n'a pas de logique. Mais les Burgondes possédaient bien les deux rives du Léman, les Alpes occidentales et les rives du Rhône.

Si on réfléchit que les Germains qui ont créé des royaumes dans la Gaule romaine ont eux-mêmes repris, en général, les subdivisions propres à l'Empire romain, on saisit, cependant, que les deux thèses ne se contredisent pas, et qu'il s'agit avant tout du regard qu'on jette sur l'histoire - d'une question de préséance, parmi les peuples, entre les Latins et les Germains: les Français estimant que les seconds, notamment, ne peuvent pas être regardés comme ayant effectué des actions fondatrices, sur le plan historique. Les Allemands et les Suisses ont globalement été d'un autre avis. L'historien vaudois Richard Paquier allait jusqu'à estimer que le francoprovençal venait du Second Royaume de Bourgogne, dit rodolphien, dominé par la rive vaudoise du Léman - notamment à l'époque de la célèbre reine Berthe. Mais le Bâlois Walther von Wartburg pensait, lui, que les modifications - imperceptibles au départ - du latin étaient dues aux premiers rois germaniques: de l'époque de Clovis, ou de Gondebaud - époque où ces rois, prenant des conseillers issus de l'Église latine, se sont mis à rédiger leurs décrets en latin. (En France, il y avait saint Remi, en Burgondie, saint Avit.)

Le problème, par conséquent, est également religieux. Car dans le cas d'un infléchissement du latin dû aux barbares germaniques, on n'est pas parti du latin de Cicéron, Domenico_Ghirlandaio_-_St_Jerome_in_his_study.jpgmais de celui de saint Jérôme, le traducteur de la Bible, l'auteur de la Vulgate. De nouveau, le latin de cette dernière vient bien de celui de Cicéron, comme les royaumes germaniques avaient au départ des limites dues aux subdivisions de l'Empire romain; mais pour les Français, il s'agit de s'enraciner dans l'ancienne Rome, celle qui vouait un culte à Jupiter, et non dans la Rome en perdition qui vouait un culte à Jésus-Christ: se rattacher plus à Auguste qu'à Constantin, parce que la vraie origine se situe dans l'essence des choses, et pour la pensée qui a dominé Paris sous la Troisième République, cette essence se trouvait dans l'héritage antique, proprement romain, mais pas dans l'héritage chrétien et germanique, lequel était regardé comme artificiel - ou superficiel -, incolore, transparent. Sans discuter de cette idée, je dirai qu'elle était tellement prégnante qu'elle s'est imposée à la chaîne objective des faits historiques. Il est également évident que pour les peuples de langue allemande, notamment après la période romantique qui a vu réhabiliter la culture allemande, l'enjeu n'était pas le même - ni les présupposés.

Mais dans la France médiévale, on le sait, l'héritage chrétien n'était pas renié, ni non plus l'héritage germanique, car on chantait les grands rois barbares, les Francs tels que Charlemagne - dont la langue maternelle était une sorte d'allemand -, et on tendait à rejeter les anciens Romains, regardés comme païens. Même dans le cycle du roi Arthur, on trouve que les Bretons étaient de purs chrétiens, quand les Romains du cinquième siècle s'alliaient avec les païens et étaient par conséquent fautifs aux yeux de Dieu, qui était regardé comme favorable aux Bretons. Saint Augustin, remarquant que les Goths qui avaient dévasté Rome avaient respecté les églises chrétiennes, regardait la chute de l'Empire romain comme un coup de la Providence, comme l'expression d'un refus du Ciel d'accepter que Rome pût être considérée comme la cité parfaite et divine annoncée par les prophètes - ce qu'on appellerait aujourd'hui un aboutissement de l'Histoire -, ainsi que les Romains eux-mêmes l'avaient proclamé. Jusqu'à l'aube du dix-neuvième siècle, en France, on considérait que le français était une corruption du latin provoquée par les rois de nation franque. Un poème d'André Chénier restitue cette idée de façon tout à fait exacte. Le français moderne, disait-il, venait de l'effort patient de civilisation rénovée qu'avait apporté, à la Renaissance, l'étude de l'ancienne Rome et de l'ancienne Grèce. La datation de l'idée selon laquelle les langues romanes ont pour origine concrète, matérielle, les différentes phases de la conquête romaine peut donc bien être située dans la période de la Troisième République, à mon avis.

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