13/02/2016

Jean-Henri Fabre, ou l'Intelligence derrière les insectes

Jean_Henri_Fabre_Nadar.jpgJean-Henri Fabre (1823-1915) était un entomologiste distingué, en même temps qu'un poète et un professeur, un Provençal régionaliste. Il observait les insectes dans leur environnement qui était en même temps le sien, et devenait ainsi familier de leurs mœurs. S'il était critiqué parce qu'il n'appartenait pas à l'aristocratie scientifique, si à la Sorbonne notamment on le contestait, à son tour il émettait des doutes sur les théories à la mode, ne voyant pas entre elles et les faits de cohérence.

Il était l'ami de Charles Darwin mais sa théorie de la sélection naturelle ne lui semblait pas vraisemblable. Il jugeait impossible que le hasard ait permis aux insectes d'acquérir leur savoir-faire. Pour lui l'instinct était né avec l'insecte et avait été imprimé en lui par une intelligence qui n'était pas en lui, mais derrière.

Il écrivait: L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une génération à la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle prévision, du hasard; une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il soumis aux fatalités d'évolution du premier atome d'albumineux qui se coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrière le mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie […].

Depuis Fabre, à ce que j'entends dire depuis que je suis au lycée, on ne croit plus que de génération en génération les techniques de l'insecte se soient élaborées au sein de l'espèce; on regarde plutôt les espèces comme ayant été livrées par le hasard avec leurs facultés, et comme s'étant dominées les unes les autres selon l'appropriation de ces facultés au milieu. En un sens, cela ne contredit pas ce que disait Fabre, qui niait l'élaboration progressive des facultés d'une espèce.

Mais, en réalité, il contestait aussi le hasard: il y a dans tout ce que fait l'insecte, pensait-il, une intelligence prodigieuse, qui n'est pas son fruit. Il l'a prouvé par nombres d'expériences: l'insecte suit mécaniquement une procédure, un programme, et n'a pas de sentiments profonds, et ne réagit pas intelligemment en face de données nouvelles. Il continue ce qui est imprimé en lui, ce que son instinct lui dicte.

Mais, d'un autre côté, penser que son action est arbitraire n'a aucun sens. Ce qu'il fait est toujours extrêmement judicieux, en soi d'une intelligence supérieure. Ce que l'homme même n'a pu accomplir que 7871726.jpggrâce à son intelligence, l'insecte l'accomplit sans intelligence. Par exemple, telle espèce d'araignée sait exactement où il faut frapper telle grosse abeille pour la tuer d'un coup; or, c'est le même endroit qu'utilisent les bouchers lorsqu'ils tuent les bœufs (juste derrière la nuque). Mais eux tâtent l'endroit, avant de frapper, et ils l'apprennent de leurs maîtres, durant leur jeunesse, tandis que l'araignée le connaît d'instinct.

On me dira que c'est là petite chose, que l'espèce a pu naître avec ce réflexe et ainsi s'imposer aux espèces qui ne l'avaient pas. Mais certaines pratiques sont d'une élaboration bien supérieure, et à peine croyable. Les savants de la Sorbonne du reste ne les croyaient pas vraies, et pourtant elles ont été confirmées. Tout ce qui est relatif à la reproduction et aux provisions laissées par la mère à la larve, en particulier, est prodigieux.

Ce qui a été le plus longtemps contesté est ceci: certaines espèces laissent aux larves à naître des proies paralysées par des coups assénés aux centres nerveux; elles déposent les œufs à un endroit précis du ventre, et la larve dévore la proie vivante par cet endroit. Mieux encore, pour conserver la chair fraîche et éviter l'empoisonnement, la larve ne mange d'abord que les parties non vitales de la proie. Ce sont des détails horribles, certes; mais qui montrent une science de l'anatomie qui passe l'entendement.

Fabre en vient logiquement à l'idée que l'instinct des insectes, en particulier celui des femelles, est rempli d'une intelligence située au-delà d'eux, agissant mystérieusement sur eux sans être en eux.

Il n'en dit pas plus: il se méfie de l'imagination. Il n'entend pas parler des esprits, des êtres qui agissent derrière le voile de la lumière - comme disait Victor Hugo. Il s'en tient aux faits observables. Mais il est clair qu'il partage à cet égard le sentiment des romantiques allemands, de Goethe, de ceux qui évoquent un vivant archétype derrière les espèces animales – ou les nations humaines.

Teilhard de Chardin disait que le même mouvement qui avait créé les premières créait les secondes. Et cela rappelle inévitablement Joseph de Maistre, qui niait que les nations se fussent créées par l'intelligence humaine, que les lois se fussent formées de tâtonnements en tâtonnements. Pour lui, elles ressortissaient à genii_2.jpgl'instinct, et avaient été imprimées de l'extérieur sur les groupes d'hommes – l'avaient été par les êtres qu'on appelle les génies nationaux, et qui, pour lui, n'étaient pas une métaphore, mais des êtres réels, des esprits, des anges. Il les nommait aussi des Intelligences, et les plaçait même à l'origine des métiers.

Il contestait les présupposés de la Révolution, qui étaient ceux de la philosophie des Lumières: non, la raison ne crée pas les nations, avec leurs lois; depuis le subconscient humain, des êtres spirituels agissaient pour les former.

Cela avait un lien avec son idée que la France était d'origine franque plus que latine. Les Francs avaient obéi d'instinct à la Providence, au génie national, et créé, sans le vouloir, la France moderne. Ce qui venait des anciens Romains était lié à la raison, à la pensée consciente, chez les Francs mêmes, ou leurs conseillers gaulois. Mais c'était un vernis, une nappe de conscience qu'on avait versée sur l'organisme national d'origine inconsciente pour justifier a posteriori ses principes, ou même pour essayer de les modifier – en vain. Par delà les lois d'inspiration romaine, celles qu'on écrit, la France continuait et continue d'agir selon les réflexes imprimés dans une partie de l'humanité par les Francs, eux-mêmes instruments du destin. Même le réflexe consistant à se référer constamment aux anciens Romains émane des Francs, qui vouaient aux Romains une admiration sans borne. Ils se pensaient leurs successeurs, se rêvaient leurs descendants – comme les Français d'aujourd'hui, à vrai dire: cela n'a pas changé.

Le mystère de la création des espèces d'insectes toutefois demeure, et Fabre ne prétendit jamais le percer. Teilhard de Chardin en dit quelque chose, lorsqu'il énonça que ce n'était pas la forme du tigre qui lui avait donné son tempérament - la férocité -, mais la férocité qui lui avait donné sa forme. Autrement dit, l'instinct est d'abord une force spirituelle, et il modèle la matière, présidant aux formes et à leur évolution.

Fabre n'étant pas transformiste, il ne pouvait imaginer une chose pareille. Cependant, si on réfléchit à cela pour les insectes, les perspectives en sont étranges et prodigieuses. Et puis cela ferait de la nature une vivante œuvre d'art. Et de l'artiste, non du technicien, l'image de l'être créateur en l'être humain.

Or, paradoxalement, Fabre ne fut jamais aussi artiste que quand il décela derrière les insectes cette Intelligence. Pareillement, derrière ses beaux textes, son beau style, ses mots en eux-mêmes dénués de conscience, il y a une intelligence - la sienne. Une intelligence, et une sensibilité. Une intelligence sensible, pour ainsi dire. Un être qui pense, ressent, veut, et modèle la langue reçue de la collectivité selon ces facultés.

29/12/2015

La légende des bergers corses

ga-culioli.jpgLors d'un de mes voyages en Corse, j'ai rencontré une sorte de sage, un homme relativement connu dans l'île, parfois surnommé le Gandhi corse - et oncle d'un homme célèbre aussi, surtout depuis qu'il a gagné deux élections importantes. Il éprouvait le besoin de raconter la Corse, d'exprimer son âme. Je l'ai écouté avec la modeste attention dont je suis capable.

Il ne m'a pas parlé du Corse éternel et de ses qualités morales, comme le font presque toujours ceux qui veulent parler d'un peuple ou d'une ethnie, mais a évoqué des faits historiques significatifs et des anecdotes parlantes. C'était moins péremptoire et plus amusant; car il avait de l'humour.

Petit, mince, émacié, de la malice et de la volonté dans le regard, sa personne dégageait une évidente force intérieure, celle qu'on imagine facilement à un vieux chef sioux. (Car, en France, on connaît mieux, en fait, la tradition américaine que celle des régions du pays.)

Le point le plus fort et le plus étonnant qu'il ait évoqué est que les bergers corses auraient récité autrefois Dante dans le texte. J'avais lu que la bourgeoisie corse avant le rattachement à la France lisait le Tasse et l'Arioste, mais ce qui m'était dit à présent était plus mythique. On pouvait imaginer les bergers de l'île, le soir, scruter l'infini et y voir les cercles du paradis, de l'enfer, du purgatoire...

Le trait historique important qu'il a cité était l'emprise des Franciscains sur la spiritualité corse. La Savoie le partage, car cet ordre dominait Chambéry, à l'origine; saint François d'Assise était censé y avoir passé une d3637814.jpgsemaine. C'est un lien avec l'Italie qu'avaient les deux contrées. François de Sales même, confirmant Dante, reprend, en vue de la dévotion, les figures de l'enfer et du paradis, sur lesquelles, disait-il, il faut méditer. Il affirme, aussi, que Dieu parle dans la nature et qu'il faut apprendre à y lire sa volonté.

Je n'ai rien vu de tel dans le gallicanisme, qui invitait à méditer davantage sur des principes abstraits. L'évêque de Genève reprend aussi des figures d'anges conducteurs, ou d'autres, tirées de l'Apocalypse. Mais en prose, et en français. Les chansons en dialecte peuvent reprendre en Savoie des épisodes évangéliques, mais de façon moins solennelle, plus gaie, plus légère.

L'italien a un lien fort avec le corse, qui dérive du pisan, une variété du toscan. Les plus anciennes églises corses sont pisanes. Elles ont été longtemps vides, ayant été supplantées par les églises génoises, de type baroque: le pouvoir imprime toujours sa marque et son style. Paris impose, elle, des musées: c'est la religion rationaliste, le culte des Lumières. Le gallicanisme était déjà la branche la plus rationaliste du catholicisme, et, à écouter mon interlocuteur, le différend entre la Corse et Paris était aussi religieux, car, justement, la Corse ne partageait pas les présupposés du gallicanisme.

Malicieusement, il me raconte que les prêtres corses du dix-huitième siècle approuvaient la révolte contre la France en répliquant, à ceux qui leur opposaient le roi de droit divin: Là où il y a de la tyrannie, il n'y a plus de droit divin.

Un trait qui eût ravi Stendhal. Il haïssait le gallicanisme et raffolait du catholicisme italien, romantique et comme la suite du paganisme romain. Un trait, aussi, qui rappelle les patriotes italiens du dix-neuvième siècle, souvent républicains et catholiques à la fois. Mais un trait qui pour le coup ne rappelle pas la Savoie, qui à cet égard était plus proche de la Bretagne: on y croyait bien à la figure paternelle et sacrée du Prince. François de Sales s'était exprimé dans ce sens à propos du Duc - dont la bannière croisée reflétait, disait-il, le 4239024670.jpgPère divin. Il avait aussi promu le culte du bienheureux Amédée IX, ancien duc considéré en Savoie comme saint. La cathédrale de Chambéry et l'église abbatiale d'Hautecombe témoignent de ce culte de la dynastie locale.

Et si, au dix-neuvième siècle, un profond esprit de fraternité régnait en Savoie, c'est que chacun se considérait comme le fils du roi, Charles-Félix ou Charles-Albert notamment: il était un père pour tous, et le peuple constituait une famille. Il était la manifestation vivante du lien social, et, à cet égard, on était proche de l'esprit qui règne en Thaïlande ou au Cambodge, où le roi reste une personne sacrée manifestant l'esprit du peuple. En Bretagne, je crois, même à l'égard du roi de France, et par l'éventuel intermédiaire des princes bretons, on avait ce genre de sentiments; cela explique les guerres de Vendée. Était-ce l'héritage du roi Arthur - très vénéré aussi en Savoie, où ses chevaliers sont réputés avoir fondé plusieurs cités?

Ce qui me rappelle davantage la Corse est l'esprit frondeur des Francs-Comtois. Face à Louis XIII et Louis XIV, on plaça leur armée sous la direction du capitaine Lacuzon, de Longchaumois. Je rappelle qu'à cette époque la Franche-Comté était une partie de l'Espagne. Lacuzon n'était qu'un simple bourgeois. Or il avait été, dit la légende, baptisé sous deux signes: chrétien, païen.

Pour le christianisme, il avait pour mentor Claude Marquis, curé de Saint-Lupicin, près de Saint-Claude. Il eût également plu à Stendhal, car on raconte qu'avant d'officier, d'effectuer la cérémonie sacrée, il posait sur l'autel ses deux pistolets, le chien levé, prêts à tirer.

Quant au baptême païen, il avait été donné à Lacuzon par son autre guide intime, le colonel Varroz, à la fontaine de la Vouivre, l'esprit protecteur de la Comté. Et elle donnait au héros, dernier surhomme d'Europe, une prescience étrange: car dès qu'un danger le menaçait, ce serpent ailé tournait au-dessus de sa tête, dans les airs, et lui criait: Attention! - c'est-à-dire, en patois: La Cuson. D'où son nom. Car en réalité il s'appelait Jean-Claude Prost. Un jour, même, on le vit monté sur cet animal volant, pour échapper aux assiégeants français d'un fort qu'il devait garder. Il disparut dans les airs, laissant derrière lui une traînée lumineuse - pareille à un arc-en-ciel, dit un texte (d'Édith Montelle)!

Ce paganisme plein d'imagination est plus septentrional que méridional. L'esprit latin est plus réaliste.1310758-Pascal_Paoli.jpg Il est vrai que les bergers corses étaient réputés avoir obtenu maints secrets des ambigus Ogres, à la fois terreur du peuple et inspirateurs occultes. Il est vrai, aussi, qu'il existe, en Corse, la tradition des mazzeri, voyants qui agissent sous une forme spectrale (ou astrale), qui se dédoublent, et sont les instruments du destin. Mais le héros de la Corse, Pascal Paoli, était davantage dans l'histoire, moins dans la légende, que le capitaine Lacuzon, même s'il se disait citoyen du Ciel. Fréquentant Rousseau, il était déjà un homme des Lumières. Il me suggère que la Corse a aussi un rapport avec la rationaliste et républicaine Genève – qui, certes, s'est fiée, à un prédicateur religieux, pour poser les bases de son État; mais Calvin se fiait à la raison humaine, pour démêler les mystères divins.

Je pensais à tout cela, en écoutant le vieil homme sage, et à ce romantisme italien, à la fois patriotique et réaliste, que Stendhal admirait. Car il aspirait à transfigurer ce monde, plutôt qu'à y amener l'autre.

Mon interlocuteur me montrait, par d'autres anecdotes, qu'il décelait la source cachée des décisions collectives, qu'il en distinguait les origines individuelles: il connaissait le dessous des cartes. Cela me rappelait La Chartreuse de Parme. Le regard vif de l'homme projetait des images qui allaient au-delà des apparences, tout en restant dans le monde manifesté.

27/11/2015

Joseph de Maistre et l'origine germanique de l'Europe

charlemagne-napoleon-ecole-france-allemagne-2381578-jpg_1579220.JPGDans un texte non publié de son vivant intitulé Étude sur la souveraineté, Joseph de Maistre écrivait: Il faut avoir égard à notre origine commune et au caractère général des peuples septentrionaux qui ont pris la place de l'Empire romain en Europe. [...] C'est au milieu des forêts et des glaces du Nord que nos gouvernements ont pris naissance. C'est là qu'est né le caractère européen.

Pour le philosophe savoisien, l'Europe moderne n'est pas tant issue de la Grèce et de Rome que des Germains qui ont pris la place des Romains en Occident et ont imposé leurs régimes propres, leurs princes, leurs lois. C'est sans doute à cause de cela qu'on a dit Joseph de Maistre lié en profondeur au Saint-Empire romain germanique, dont la Savoie a fait partie jusqu'à son rattachement à la France révolutionnaire de 1792. Plus ou moins consciemment, il se réclamait de la tradition allemande.

C'est en cela aussi qu'il fut romantique. Il entendait scruter les sources de l'Europe moderne dans l'origine organique, non théorique, des royaumes; et il n'est pas douteux que, d'un point de vue organique, le royaume de France est issu des Francs.

La Révolution a entretenu l'idée que le peuple en France restait gaulois, et la République a voulu cette idée sûre: l'histoire a quasiment été réécrite pour la prouver. Mais la structure est bien restée d'origine franque. Comment penser autrement, quand on sait que ce sont les Francs qui ont donné à Paris son importance, qu'elle n'avait pas jusqu'à ce qu'ils arrivassent en alaux-clovis--reims2.jpgGaule? quand on se souvient que, conformément au désir d'émanciper ce peuple gaulois, les fédéralistes ont pensé créer un nouveau royaume constitutionnel dont la capitale serait Lyon mais que cela a été refusé par la classe dirigeante, autrefois satellite du Roi? Si Paris reste la capitale de la France, c'est bien que le régime créé par les Francs est toujours en vigueur. Que les magistrats du roi franc l'aient supplanté dans son règne ne change pas la nature profonde de celui-ci. J'ai montré ailleurs que le centralisme, en France, était issu de Constantin et de la Rome chrétienne, adoptée en son principe par les Francs. Songeons simplement à ceci, que les professeurs dans l'ancienne Rome étaient payés directement par leurs élèves; un tel régime existait encore dans le duché de Savoie, mais non en France, soumise à cet égard à la doctrine catholique. Or, la République n'y a évidemment rien changé.

À la Restauration, en 1815, les historiens savoisiens sont restés dans la ligne tracée par Joseph de Maistre. Léon Ménabréa (1804-1857) a passé presque toute sa vie à tenter de prouver que la Savoie était organiquement issue du royaume de Bourgogne - que l'impulsion donnée par les Burgondes, malgré l'unitarisme franc, avait créé l'âme de la communauté savoisienne.

André Chénier, au dix-huitième siècle, disait encore que le français était un latin corrompu par les Francs, puis reforgé pour créer une langue digne de ce nom: les Francs s'étaient civilisés.

Mais ensuite les linguistes ont nié cette possibilité, affirmant que le français était d'abord un latin déformé par les Gaulois conquis du temps de Jules César. Le groupe de parlers auquel appartiennent les dialectes Evariste-Vital_Luminais_-_Goths_traversant_une_rivière.jpggenevois, vaudois et savoyards ne se recoupait pas avec une telle théorie. Pour lui, exceptionnellement, on a admis une influence du royaume de Bourgogne - prouvée par l'extension de cette aire linguistique au Val de Suse, qui avait été rattaché à l'évêché de Maurienne par le saint roi Gontran (au sixième siècle).

Cela veut-il dire que la Savoie est la seule partie de France à être restée romantique, ou à être autorisée à le rester? Partout ailleurs il faut parler seulement de l'origine théorique, intellectuelle: les Francs s'étant voués à la latinité, c'est la latinité qui est à l'origine de la France. Il en va d'ailleurs de la place de la France en Europe, notamment face à l'Allemagne. Joseph de Maistre pourrait par d'aucuns être taxé de pangermanisme...

Le romantisme de la même façon a été prétendu d'origine française, ou l'expression pure du génie français; on n'a pas toujours voulu admettre qu'il était issu de l'Allemagne. Mais le germanisme de Hugo, grand amateur d'images rhénanes, est-il vraiment à démontrer?

On a aussi nié que l'art gothique fût lié aux Francs. Chateaubriand lui-même affirmait qu'il venait des forêts sacrées des Gaulois, que les cathédrales pétrifiaient. Mais on le trouve aussi en Allemagne, et on le trouve peu en Gaule méridionale. Quelle vraisemblance cela a-t-il? Ne vaut-il pas mieux l'attribuer au sentiment des forêts sacrées de l'ancienne Germanie? Les Francs n'étaient-ils pas un assemblage de tribus germaniques dont certaines avaient vécu dans la Forêt Noire et y avaient combattu les Romains à l'époque d'Arminius?

Naturellement, en France ne vécurent que des Francs convertis à la latinité, et conseillés et éduqués par des prêtres romains, souvent d'origine gauloise: tel était saint Remi, l'initiateur de Clovis. Mais du temps de Charlemagne déjà les prélats étaient eux-mêmes d'origine franque.

En ce sens, le gothique est l'évolution naturelle de l'art roman. Il est la poussée de l'inconscient des Francs dans l'art roman.

Les chansons de geste aussi viennent des Francs. Quoique écrites en français, elles ont une forme extérieure héritée de la germanité. Consciemment, elles sont imitées des épopées antiques: les auteurs citent Virgile et Rolandfealty.jpgHomère. Mais elles viennent organiquement des poèmes imités de Virgile par des clercs d'origine franque, et dans l'inconscient le caractère germanique demeurait. Les héros étaient bien des Francs de langue germanique, comme l'était Charlemagne même. Et le grand forgeron de leurs armes fabuleuses n'était-il pas le mystérieux Galant, issu de la mythologie germanique, où on le nomme Wieland?

Or, ces chansons de geste sont la fondation de la littérature française - et le seul moment où elle ait été pleinement épique. Et pour quelle raison, si ce n'est qu'elle était alors pleinement en accord avec le caractère national? Les Francs ne disaient pas venir de Troie, comme le prétendait Ronsard, mais d'Odin, et pour cette raison tenaient-ils leurs épées de Wieland.

Je crois que Joseph de Maistre était un réaliste mystique et que c'est la raison pour laquelle il est volontiers rejeté: on préfère vivre dans un rationalisme abstrait, une théorie intellectualiste qui ne laisse rien à l'inconscient et place tout dans la raison, la culture transmise par les clercs. Néanmoins je dois dire qu'il m'a paru avoir une vision juste de l'histoire.