02/06/2018

Saint Patrice, apôtre d'Irlande

st_patrick_statue2.jpgComme je compte me rendre incessamment en Irlande et que je lis tous les jours du latin, j'ai résolu de pratiquer des textes en latin d'Irlande, pour mieux m'imprégner de la tradition locale. La première chose qui me soit venue à la connaissance, à cet égard, est le Livre d'Armagh, qui contient: deux vies de saint Patrice, évangélisateur de l'Irlande (au cinquième siècle), écrites par des moines irlandais; deux textes de la main même de Patrice, assez courts; un dialogue qu'il aurait eu avec un ange; et des extraits du Nouveau Testament. J'ai lu les cinq premiers textes, qui sont tout à fait plaisants. Il est peu d'écrits catholiques anciens aussi remplis de merveilleux.

Le catholicisme s'est rempli progressivement de merveilleux, mais l'influence irlandaise à cet égard est probable, voire certaine.

Saint Patrice était un Breton insulaire emmené très tôt en captivité en Irlande et qui, selon ses propres dires, se serait échappé en suivant une voix, dont il ne savait si elle était intérieure ou extérieure: alors qu'il priait sur une colline, elle lui a ordonné de se rendre au bord de la mer, où, disait-elle, un navire l'attendait! Il s'y rend, mais le capitaine ne veut pas de lui. Il est surpris, tourne les talons, mais on le rappelle; et ainsi sera-t-il emmené en Bretagne.

Plus tard, il fréquentera, en Gaule, saint Germain d'Auxerre, restant auprès de lui trente années. Puis, appelé par une autre voix, et contre l'avis de ses supérieurs, il retourne en Irlande pour convertir le peuple. Les Irlandais, considérés comme situés au-delà de l'Empire romain, n'avaient pas besoin d'être convertis, pour le clergé romain. Patrice en décide autrement.

Il dit être visité chaque semaine par un ange appelé Victoricus, avec lequel il s'entretient. Le Livre de l'Ange s'appuie sur ce dialogue pour justifier une propriété, l'ange étant censé avoir désigné un territoire comme devant être à Patrice et à ses successeurs.

Selon ses hagiographes, les pouvoirs du saint sont extraordinaires. Car aussitôt arrivé, il est attaqué par les druides qui entourent les rois - et que les textes appellent mages. (Cela, je pense, rappelle étroitement la façon dont les rois thaïs et khmers sont entourés de brahmanes.) Ils veulent le tuer, mais il se défend en levant la main au ciel et en demandant l'aide de Dieu, et le meneur est foudroyé. Les autres se convertissent et deviennent les premiers disciples de Patrice.

Cela pourrait donner lieu, ces affrontements de mages, à de grandes épopées, éventuellement filmées!

À vrai dire, la lutte entre les mages des divinités terrestres et ceux des êtres célestes existe aussi dans le monde asiatique, et les récits consacrés sur Milarépa montrent comment lui, moine bouddhiste, a vaincu les prêtres du bön, relatif aux esprits élémentaires. La ressemblance est frappante. Milarépa accuse ses ennemis de ne frayer qu'avec des divinités terrestres (ce que les chrétiens appelaient des démons). Mais il faut avouer que l'opposition entre Patrice et les druides est plus icon_13.jpgrude, plus sanglante, plus radicale. Peut-être cela vient-il de l'esprit de conquête de Rome. Ou de ce que l'Occident œuvre par oppositions tranchées. Mais le fait est là. Il faut quand même savoir que Patrice, jeune, avait été captif d'un druide, selon la tradition.

Malgré ses victoires et les conversions, il reste constamment en danger, et des princes continueront longtemps à tuer ou à vendre comme esclaves (selon le sexe) des nouveaux baptisés. Patrice s'en plaint directement.

Il échange également avec des défunts, éveillés de leur tombe pour l'occasion, tirant d'eux des révélations, et vide les fontaines sacrées pour montrer qu'elles ne contiennent aucun roi divin. De fait, la confusion entre le spirituel et le matériel se répandait, ou s'approfondissait, et les chrétiens voulaient séparer les deux rigoureusement.

Dans sa Confessio, Patrice est l'auteur d'un merveilleux bien moins populaire, placé dans les secrets les plus élevés du ciel biblique. Il reprend en effet la tradition du Fils consubstantiel au Père, et par qui celui-ci a créé le monde. Il était déjà là à l'origine; Jésus n'a fait que l'incarner. C'est assez grandiose. Un peu abstrait. Mais Patrice était sensible au merveilleux.

Il dit lui-même que le latin n'était pas sa langue maternelle, et qu'il l'a apprise sur le tard; il en a un peu honte. Il avait à sa naissance un autre nom, breton, Suchet. Patricius était en réalité un titre. Il évoque les Gaulois et les Romains comme s'ils étaient plus civilisés que les Irlandais, et d'une haute morale. Mais il ne le fait pas pour le prouver, mais pour enjoindre un méchant roi à imiter les princes gaulois et romains dans leurs 7351cce91814bd4ebc8191dc988053f3.jpgbonnes actions; il s'exprime en fait comme si les Irlandais eux-mêmes admettaient la supériorité des Romains.

La conversion de l'Irlande la rattacha à l'Empire d'Occident par le biais du seul clergé, comme souvent les pays du nord: le Pape prolongeait l'action de l'Empereur. En France, on le sait, la conversion est antérieure à l'effondrement du pouvoir romain. Cela change beaucoup de choses. L'adoption du latin comme langue commune est évidemment impensable pour les Irlandais (dont la langue avait des rapports avec le gaulois, comme on sait). La conversion ne s'accompagne pas au même degré d'une colonisation culturelle.

Le résultat est que le catholicisme irlandais restera très marqué par l'ancienne mythologie, qu'il christianisera sans la supprimer. On mesure peu, en effet, la confusion entretenue entre le christianisme occidental et le rationalisme, voire le matérialisme des anciens Romains, seuls Occidentaux à pratiquer une histoire plutôt dénuée de merveilleux. Les Irlandais en étaient loin: si leur histoire était également en prose, elle était pleine des immortels de la Terre ou de héros fabuleux. Même en latin, cela se ressent évidemment.

Or, lorsque, convertis, les druides irlandais se rendront à leur tour en Gaule, en Italie et en Germanie, ils auront une influence profonde, ravivant en réalité le sentiment du monde spirituel, en deçà des concepts qui, dans la théologie latine, représentaient ce même monde spirituel. Les concepts en ce temps-là parlaient encore au cœur, et saint Augustin l'atteste; mais depuis la tête, pour ainsi dire. Les Irlandais chrétiens se rendant sur le continent enflammeront plus profondément les âmes, régénérant le christianisme et y créant, pour une large part, son merveilleux spécifique - tel que Dante le fit triompher dans sa poésie.

Comme je compte lire des écrits sur et de saint Colomban, j'aurai peut-être l'occasion d'en reparler.

17/11/2017

Le Seigneur des anneaux et la seconde guerre punique: Tite-Live et J.R.R. Tolkien

lord.jpgJ'ai lu le livre XXI de l'histoire romaine de Tite-Live, qui raconte le début de la seconde guerre punique, et les liens avec Le Seigneur des anneaux de Tolkien m'ont frappé.

On parle sans cesse des sources germaniques et celtiques de cet auteur, mais on méconnaît son fond classique. Certes, il disait se réclamer des anciens Germains par défiance pour le classicisme, parce qu'il l'ennuyait; mais il assurait aimer aussi le latin, et disait que l'action de son livre se situait en réalité dans le Saint-Empire romain: Minas Tirith était italienne.

On a pu relier la Guerre de l'Anneau à la bataille des Champs catalauniques, opposant les Romains et les Germains d'un côté à Attila de l'autre. C'était piquant: l'époque ténébreuse de la chute de Rome fascine. De surcroît, lui-même renvoyait à la Rome chrétienne. La dimension cosmique de la guerre contre Sauron, un esprit céleste dévoyé, rappelait ce que l'historien des Goths, Jordanès, affirmait d'Attila - qu'un démon l'accompagnait, dont on avait eu la vision.

Mais Jordanès est relativement abstrait, si, chrétien, il mêle effectivement Dieu à son récit. Le Seigneur des anneaux a bien plus de vie. Et chez qui en trouve-t-on une qui soit comparable - proche de ses personnages, attentive à toutes les actions, à tous les détails? Chez Tite-Live.

Le récit livien est un passage obligé de tous les latinistes - dont Tolkien, étudiant, a été. Il est abondant, comme le sien, et comme ne l'est pas celui de Jordanès. Il est plein d'une intensité dramatique fascinante.

Certes, Tite-Live, pas plus que les historiens romains en général, ne fait dans le merveilleux: il ne nomme aucun être infernal habitant Hannibal.

Ce n'est pas que les Romains ne le fissent jamais: les Furies pouvaient bien animer certains personnages, dans leurs textes. Mais c'était dans les poèmes, imités des Grecs et inspirés de leur mythologie. Lorsqu'ils voulaient créer une histoire sérieuse, ils s'en tenaient aux faits extérieurs, ne faisant que qualifier moralement les hommes, sans y impliquer les divinités. À la vérité, c'est l'origine du récit naturaliste.

Même quand Lucain compose une épopée sur des Romains qui s'affrontent (dans son impressionnante Guerre civile), il hésite à les dire mus par des esprits: Jules César défie le génie de Rome, dont il a la vision sur le Rubicon, mais Lucain fait venir son orgueil de lui seul. Lorsqu'il fait habiter un homme par un dieu, il ne nomme pas celui-ci: il entend par le mot une divinité globale et vague, à la mode stoïcienne. Le rationalisme chrétien, ou ce qu'on nomme tel, a bien pour source la littérature romaine.

Cependant, pas plus que ne l'est Lucain, Tite-Live n'est dénué de vues morales. Pour lui aussi, la vertu est divine. Et c'est là que nous retrouvons Tolkien - sans le merveilleux. Car Hannibal est peint d'une façon hannibal.jpgextraordinaire: il a des capacités athlétiques incroyables, et une force intérieure démesurée, tenant du prodige. Mais, face à cela, il y a sa moralité, qui est mauvaise, car il est faux, fourbe, hypocrite, menteur, cruel. Ce n'est pas un peureux, un lâche, comme on croit souvent que sont les méchants: il est réellement surhumain. Mais cela ne le rend aucunement plus vertueux.

Les Romains, ou du moins Tite-Live, faisaient parfaitement la différence entre la force brutale et la vertu morale. L'historien va donc s'employer à montrer que ses vices vont finir par le faire battre, alors qu'il était en soi, et au départ, plus puissant, appartenant à une lignée plus haute, à un peuple plus noble. Les Romains ne vainquent pas leurs ennemis par la noblesse de leur origine, mais par la rigueur de leurs vertus.

On trouve bien la même chose chez Tolkien, et Sauron est lui aussi d'une puissance incroyable, et d'une haute origine; mais face à lui, l'humilité et la bonté des hobbits sont comme un diamant qu'on ne peut pas entamer, et qui finit par faire s'écrouler des montagnes. Le sens profond de l'histoire de Tite-Live est restitué. Même, manifesté par le merveilleux, il l'est directement - Sauron étant une divinité déchue, et les hobbits des demi-hommes.

Les détails des deux récits montrent encore leurs similitudes - notamment les éléphants, que Tolkien fait énormes, semblables à des mammouths. Les ennemis humains de Minas Tirith sont assez clairement des Carthaginois: non mauvais en eux-mêmes, dit Tolkien, mais trompés par Sauron. Leur lien avec Attila peut être établi, voire celui avec les Orientaux combattus par les Francs des chansons de geste; mais de celles-ci, Tolkien n'était pas un grand lecteur. Il avait, en revanche, bien lu Tite-Live - avait certainement passé du temps à le traduire.

Le passage des Alpes, comme une réminiscence obscure, inconsciente, est présent dans les deux récits également: la Communauté de l'Anneau passe par l'horrible Moria, occupée par les Orcs. Or, Tite-Live, lorsqu'il hanni.jpgnarre le passage des Alpes par Hannibal, met moins en avant sa cruauté que la barbarie des peuples qui l'attaquent en Maurienne. Comme le récit est réaliste et qu'Hannibal reste le champion d'un peuple civilisé, Tite-Live n'absolutise pas ses vices: il peut affronter pire que lui, et les Romains n'avaient pas de sympathie pour nos montagnards sauvages. Tolkien n'était pas tel; du reste, il ne s'agit pas d'une transposition mécanique, mais de souvenirs enfouis, resurgissant dans l'élan de l'écriture. Néanmoins, le lien peut être établi. Il faut seulement remarquer avec quel génie Tolkien a créé des figures mythologiques pour clarifier le sens moral de son récit, et lui donner une unité.

On peut également remarquer, cependant, de quelle manière il n'a pas repris les traits les plus horribles du récit de Tite-Live, tels que l'anéantissement complet de Sagonte, prise par Hannibal au début de la guerre: ville espagnole alliée de Rome, mais que le général carthaginois rase, après avoir tué tous les mâles adultes, et réduit en esclavage les autres - pratiquant une forme de génocide (chaque cité dans l'antiquité étant quasiment regardée comme un peuple à part). Tolkien ne va jamais aussi loin dans l'horreur, ce qu'E.R. Eddison lui reprocha. De fait, la poésie mythologique antique était souvent horrible, elle-même. Le roman courtois, au Moyen Âge, l'était moins, et Tolkien était tributaire, quoiqu'il s'en défendît, du concept classique de bienséance. Mais son lien avec Tite-Live me paraît certain.

16/10/2017

Vox populi aut vox plebis?

Brutus_Musei_Capitolini_MC1183.jpgBeaucoup de pays modernes se réclament de la république romaine, soit directement, soit en se proclamant républiques comme si cela avait un sens sacré. Pour moi, la seule république digne de ce nom était celle de Rome, parce que la république y a été inventée. Elle était d'ailleurs différente des républiques populaires qui se sont imposées à l'époque moderne, parce qu'elle n'était pas spécialement populaire au sens où nous l'entendons. Le peuple romain comprenait aussi bien la noblesse ce que nous appelons le peuple, et que les Romains appelaient plebs, ou plèbe. Au fond ce que les Romains entendaient par populus se traduit correctement par nation. La voix du peuple, c'était la voix de la nation, c'était celle du génie national, du génie de Rome. On votait en toute raison, individuellement, pour se mettre en relation avec ce génie - une sorte d'ange.

Mais la spiritualité de l'ancienne Rome s'est perdue. Les républiques modernes sont généralement athées. Il faut se souvenir que quand Brutus fait la révolution et impose la république en chassant les rois, il est approuvé par les dieux: il se rend d'abord à Delphes, et l'oracle délivré est que le premier qui embrassera sa mère sera le dirigeant de Rome. Que fait Brutus? Il embrasse la terre: la terre, c'est la mère des hommes. Il a compris l'oracle, parce qu'il entend le langage divin. Alors que les rois régnaient par la force, la république s'impose depuis le ciel.

En France, la république succède à un royaume de droit divin. Quelle voix sacrée est apportée par les révolutionnaires pour montrer que la république l'est plus? En fait, on érige en souverain absolu la volonté populaire, on la divinise pour ainsi dire a priori, sans connaître la volonté effective des dieux - révélée par un oracle, ou une prophétie, un miracle. On rejette la divinité pour ne confier ses attributs qu'au peuple.

Mais cela renvoie à la force explicite de ce peuple: l'union qui lui permet de s'imposer, de se constituer en foule, et d'être plus fort que les individus pris un par un. La force pour ainsi dire mécanique du nombre semble imposer une ligne directrice. C'est l'origine du mythe de la rue qui gouverne un pays. La rue est imprégnée de force divine obscure, d'une puissance élémentaire qui s'impose de toute façon, et a un pouvoir démiurgique.

Marx le dresse en théorie: le prolétariat dans son Manifeste du Parti communiste est présenté comme en phase profonde avec les forces d'évolution et de création, et donc, lorsqu'il s'assemble, ce qu'il prononce est la voix du salut, la voix divine, elle indique le chemin à suivre.

Du point de vue romain, néanmoins, il s'agit là de la plèbe, qui, certes, a un poids légitime, devant être représenté dans les institutions, mais non déterminant. Elle est représentée par les tribuns, qui ont leur apotheosis_RGZM_3377a.jpgplace, peuvent être consuls, mais dont le pouvoir est balancé par celui de la noblesse, qui a aussi son consul. Cela n'a d'ailleurs été introduit que progressivement: Brutus appartenait à la noblesse, et même à la famille royale.

La plèbe émane pour les Romains anciens des forces élémentaires, des faunes et des nymphes, pour ainsi dire, de Priape et des dieux terrestres; la noblesse est en lien avec les dieux célestes, avec Jupiter, Apollon, Mars, Vénus, Vesta. Le génie de Rome est en lien avec les deux; mais il y a quand même une hiérarchie.

D'où vient la réaction républicaine moderne, qui a inversé cette hiérarchie? Il faut avouer que les royaumes chrétiens se sont fondés sur le rejet des forces élémentaires et donc de la foule: les dieux célestes étaient eux-mêmes arrachés aux éléments terrestres pour être remplacés par des anges n'ayant que des qualités morales. La noblesse seule gouvernait. En cherchant à se réhabiliter, la plèbe a eu tendance à se dire le seul peuple, à tomber dans l'excès inverse, ne retrouvant pas l'inspiration romaine primitive.

On y remédiera en articulant le lien entre les forces élémentaires et les forces morales, entre, pour ainsi dire, les faunes et les anges. La république ne peut pas rejeter les religions qui parlent de ces derniers; il faut bien que, comme celle fondée par Brutus, elle fasse apparaître qu'elle émane de prophéties, d'oracles, sinon elle ne trouvera jamais sa légitimité au regard des étoiles. Elle continuera à donner le sentiment qu'elle Cato_Utica_Louvre_LP2090.jpgémane de l'arbitraire collectif que Marx et ses adeptes ont abusivement érigée en force constructive fondamentale.

Comme le disait Boèce, le sentiment de ce qui est juste s'insère dans l'individu libre par la contemplation de l'harmonie étoilée, et la démocratie naît de ce que le peuple est celui qui vote librement, en son âme et conscience, à partir de la contemplation du ciel - éventuellement complétée par l'art, la philosophie et les religions. Ce qui est voté majoritairement émane dès lors du génie national, et ce que tente d'imposer la rue n'est qu'un élément parmi d'autres du peuple global.

Ce que manifestent les gens dans la rue ne peut avoir en droit qu'une seule répercussion: emporter la conviction des individus lorsque ensuite ils votent. Le nombre est un argument; l'enthousiasme aussi. Mais, comme l'a dit Gérard Collomb, on ne peut pas imposer au gouvernement ses vues personnelles par la violence. Une manifestation ne saurait avoir d'influence saine sur un gouvernement élu, il ne peut légitimement en avoir que sur les électeurs lors du scrutin suivant, même s'il est vrai que l'aristocratie s'arrange pour ne pas intégrer à son gouvernement les représentants de ce qu'on appelle le peuple.

Le système peut manquer de caractère proportionnel, en France; mais aussi, ce peuple souvent refuse de participer à un gouvernement qui ne le suivrait pas dans sa radicalité. Il peut avoir l'impression d'être le seul dépositaire de la force divine de création et d'évolution. Cela n'est pas juste. Marx avait tort. Les anciens Romains avaient raison. Rousseau même les a mal compris, en les interprétant dans un sens pour ainsi dire prémarxiste, emporté qu'il était par sa haine (peut-être toute genevoise) pour la monarchie.

Il eut notamment tort de prétendre que les sages de l'ancienne Rome se réclamaient des dieux par ruse, que ce n'était pas sincère, et que leur raison seule les a rendus supérieurement sages; c'est un mensonge profond.

Jusqu'à Caton d'Utique, un des derniers républicains à combattre César, était sincèrement dit par le poète Lucain le porteur d'un dieu. Jusqu'à Pompée fut dit transporté au Ciel parmi les dieux après sa mort, par le même Lucain. La république dans l'ancienne Rome était sacrée au sens littéral.

C'est en quoi les républiques qui imitent celle de Rome sont souvent piètres, en réalité. Elles n'en sont que des copies relativement vides.