13/12/2015

Régions et nation

79309015_o.jpgL'horizon réel des Français dépasse moins qu'ils le croient leur région. Lorsqu'ils se réfèrent à la nation, ils ajoutent à leur région l'image plus ou moins fantasmée de la ville de Paris, la regardant comme leur capitale ontologique. Ils s'intéressent en fait peu aux autres régions, et c'est pourquoi le régionalisme a peu d'audience en France: personne ne veut voir une autre région devenir plus importante que la sienne. Chacun au contraire assimile la province entière à sa région à lui, et s'il constate que dans les autres régions on ne fait pas comme chez lui, cela l'irrite.

Néanmoins, cela démontre que des régions trop abstraites courent le risque de désorienter les citoyens et de ne plus leur donner une image concrète de la nation, puisque c'est justement à leur région traditionnelle qu'ils assimilent celle-ci. Il est donc important de créer des régions correspondant à une tradition culturelle identifiable.

Certains, pour le refuser, assurent que la France a changé, que le monde n'est plus le même que dans les siècles anciens. Ils s'inventent des mondes nouveaux, je crois. Car les provinces de l'Ancien Régime étaient liées à des villes qu'elles entouraient, or ces villes sont toujours les capitales régionales qu'elles étaient alors. On ne voit pas que des villages soient devenus des villes et des villes des villages, sauf dans les banlieues des grosses villes; mais c'est qu'alors celles-ci ont étendu leur influence et ont englouti les villages: ce n'est pas que ceux-ci soient devenus des métropoles.

L'industrialisation a fait croître des villes en leur donnant comme d'énormes champignons - ou des tumeurs, et je le dis sans esprit de péjoration, car cela peut aussi s'appeler des grains de beauté: cela dépend si c'est invasif. Pour moi la croissance des villes est comparable à celle des plantes; or la tumeur d'un arbre ne tue pas l'arbre, en général.

Certes, certains craignent que les banlieues n'envahissent funestement les villes vieilles; ils ont peur des effets de l'industrialisation, tout en essayant de faire croire que leurs peurs sont culturelles. Mais elles sont plutôt d'ordre végétal. Cela n'empêche pas un certain danger; mais il faut que l'humain prévale, en principe. regions-towns-800-13.jpgAu reste la Commune était peut-être déjà une révolte des faubourgs. Finalement, Paris s'est renouvelée en intégrant la culture ouvrière; André Breton la chantait, la disant viscérale.

Il existe, pour les villes d'une même région, des rapports de force qui ont changé: c'est le cas entre Annecy et Chambéry. La proximité de la Suisse, sans doute, a rendu la première plus grosse que la seconde. Du coup beaucoup se demandent quelle pourra bien être la capitale d'une hypothétique Région Savoie. Mais en général, les choses sont restées comme autrefois: Tours est toujours la ville la plus grosse de la Touraine, Rouen de la Normandie, Amiens de la Picardie, Grenoble du Dauphiné, Toulouse du Languedoc. Les anciennes régions restent donc complètement valables, quoi qu'on dise.

La croissance des villes étant végétale, il est écologique de faire épouser la forme administrative à ces régions traditionnelles, économiquement polarisées par leurs capitales. Il peut y avoir des exceptions, notamment autour de Paris, devenue une ville monstrueuse: les villes voisines semblent avoir été aspirées par elle. Chartres paraît être désomais au moins autant en Île de France qu'en Touraine. Mais même si sa croissance est faible, Bourges, par exemple, reste bien la capitale du Berry.

Épouser la nature, c'est ramener les anciennes provinces et en faire des régions démocratiques dans une France fédérale. Car la nature des choses n'est pas que seule une ville énorme existe et que tout autour il n'y ait que de la campagne. C'était le rêve de Charles Fourier, selon Alfred de Musset: concentrer la population dans Paris et transformer le reste de la France en un immense champ agricole. Mais cela n'a jamais eu lieu, quoique peut-être certains s'y soient efforcés. Et cela n'aura pas lieu, car les grandes régions voulues par François Hollande sont une manière de dire que ce sont des villes secondes qui d'abord doivent aspirer les plus petites villes à l'entour. Avant peut-être de recommencer à tout aspirer depuis Paris? Je ne sais si Fourier a encore des adeptes.

Cela dit, sa réforme des Régions a bien tendu à rendre à la Normandie son âme, et même peut-être à l'ancien Languedoc. Elle a une part d'écologie, mêlée à de la technocratie. Je veux regarder ce qui est positif. Mais toutes les Régions n'ont pas forcément à être grandes. L'important est qu'elles soient culturellement représentatives, c'est à dire qu'elles parlent aux citoyens, et deviennent pour lui en petit l'image de la Nation. Peu importe que cela soit illusoire, puisqu'en réalité les régions sont très différentes entre elles et qu'aucune n'est l'image fidèle du tout; dans les faits, c'est par le lien intime avec la région, par ce lien qui parle au cœur, AVT_Jean-Luc-Melenchon_6378.jpegque le citoyen vit son rapport à la République. Celle-ci, sans sa déclinaison locale, reste une abstraction, accessible seulement aux gens qui, ayant fait des études, évoquent les grands principes.

D'ailleurs, même chez ceux-là, cela parle peu. Il suffit d'écouter Jean-Luc Mélenchon pour s'en convaincre: s'il évoque constamment la théorie républicaine, il ne laisse pas de trahir son régionalisme spontané en évoquant aussi son caractère méridional et latin. Ceux même qui ont fait beaucoup d'études ne peuvent pas s'empêcher de se relier à une région, pour la simple raison qu'au-dessous de leur bel intellect ils sont des corps enracinés dans un milieu, issus d'un lieu. En tant qu'ils sont des organismes vivants, ils se lient totalement à des lieux restreints, et l'intelligence vient s'y ajouter - ouvrant, peut-être, des perspectives -, mais ne le change pas. L'intellect ne crée pas de bulle nouvelle, par laquelle on pourrait s'arracher au terrestre.

Il est donc normal de considérer que le fédéralisme doit progresser en France et qu'il doit avoir pour base les anciennes provinces, dans les cas où leurs capitales restent des villes importantes – et il en est généralement ainsi. Ce qu'on aurait souhaité, une refonte complète de l'univers par la Révolution, n'a pas forcément à entrer en ligne de compte: ce qu'il faut regarder, c'est le réel.

24/04/2015

Littérature carolingienne

Louis_le_Pieux.pngDernièrement, j'ai lu deux poètes latins du neuvième siècle: Ermold le Noir et Abbon de Saint-Germain-des-Prés. Le premier a composé un Poème sur Louis le Pieux et deux Épîtres au roi Pépin; le second une petite épopée sur le siège de Paris par les Danois, ou Normands: car c'est à la suite de ce siège que ces Vikings vont se voir donner la Neustrie, qui prendra le nom de Normandie, le pays des Hommes du Nord, Northmanni.

Rémy de Gourmont, l'ami de Blaise Cendrars, fit l'éloge d'Ermold le Noir, et aussi Huysmans; cela n'empêche pas Edmond Faral, l'éditeur-traducteur, professeur au Collège de France, d'en dire pis que pendre. Il déteste son latin, qui certes n'est pas condensé et synthétique, élégant comme celui de Virgile et Ovide, pourtant ses modèles. Et il écume de rage dès qu'il évoque la tendance d'Ermold au merveilleux chrétien.

Mais il faut dire ceci: premièrement, le latin d'Ermold ressemble au français médiéval, dont il est en quelque sorte la vraie source. Car le français est lié à la volonté des Francs de parler latin. Existe-t-il une langue romane aussi septentrionale que le français? Aux mêmes latitudes – en Suisse, en Autriche, en Angleterre -, les Germains ont imposé leur langue - comme les Francs eux-mêmes avaient commencé à le faire en Flandre. La soumission complète des fils de Mérovée et de Charlemagne à Rome et au Pape a modelé une langue romane originale, la plus germanisée des langues latines. En second lieu, le merveilleux chrétien d'Ermold et d'Abbon remplace admirablement la mythologie antique, exactement comme plus tard le voulut Chateaubriand. Troisièmement, Edmond Faral appartenait à cette école néoclassique de la France républicaine, et la Sorbonne le citait encore dans ma jeunesse comme un grand homme, mais en réalité, il était (comme Victor Bérard, sur lequel j'ai fait un livre) ennemi du romantisme.

Ermold le Noir présente Louis le Pieux comme soumis à la religion chrétienne, comme voulant n'agir que selon les voies de Dieu, donnant leurs chances aux rebelles bretons de s'amender, cherchant à convertir les païens danois et saxons, pardonnant le plus tôt possible aux chrétiens, et ainsi de suite. La postérité l'a dit faible, Ermold le dit saint. Il agrémente son récit de miracles et de visions du monde divin, dans lesquelles les saints du Ciel descendent sur Terre à la rencontre des hommes pieux. Et puis le plus beau est qu'il décrit les costumes et les mœurs de la cour des rois francs, qui n'ont fait que se convertir à une religion: ils ont appris le latin pour pouvoir lire la Bible et n'avoir qu'elle comme référence culturelle, 1268148217111.jpgmais ils continuent à se vêtir et à se comporter comme de vrais Germains, plaçant sur leurs fronts des bandeaux d'or, sur leur dos des tuniques brodées, sur leurs épaules des baudriers sertis de pierreries, à leurs côtés des épées brillantes: et c'est l'origine des costumes de la noblesse française. Ces Germains n'avaient rien de pouilleux, ils étaient glorieux! Leur coutume était, également, de baiser les pieds du roi: ils le faisaient au sens propre. On découvre l'origine de l'expression.

Là où Abbon est impressionnant est dans le récit grandiose des interventions miraculeuses de saint Germain, qu'il fait le véritable patron spirituel de Paris: il apparaît aux uns, guérit et ressuscite les autres, protège tout le monde, et si Paris ne vainc pas les païens du nord, c'est parce que les Francs pèchent excessivement. Ils aiment trop Vénus, dit Abbon, mais aussi trop les riches costumes! Saint Germain est une personne lumineuse, a un corps glorieux; il est tel qu'un dieu, quoique son souvenir soit historique. Il faut dire qu'Abbon était moine à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Mais à l'en croire, ne dirait-on pas que le rayonnement intellectuel de cette paroisse naguère champêtre vient de cet homme fabuleux, saint Germain – et pas du tout des philosophes et des poètes qui l'ont ornée de leur présence au vingtième siècle? Ne dirait-on pas que ces hommes mêmes ont été en réalité inspirés, quoique inconsciemment, par cette figure immense? Que toute l'inventivité de Jean-Paul Sartre est due Siege_of_Paris_(885–886).jpegà ce soleil, cet astre? L'imagination de Boris Vian, pareillement? Comme le monde est ingrat! Car une fois la lumière acquise, on renie volontiers sa source.

Et puis quelle admirable preuve Abbon n'apporte-t-il pas qu'il est faux que la France n'ait pas la tête épique, comme on l'a dit! Il suffit de se référer aux Francs chrétiens pour y retrouver le fil de l'épopée. C'est parce que ces barbares ont été reniés qu'on l'a perdu; mais les poèmes d'Abbon et d'Ermold contiennent plus de merveilleux que la plupart des chansons de geste. Et le premier se passe à Paris, et fut écrit par un homme qui vivait à Saint-Germain-des-Prés! Tout ce qui s'est écrit dans ce faubourg en vient, au fond.

Je suis originaire de Fontenay-sous-Bois, qui a aussi saint Germain pour patron; ma famille y a un caveau; ne lui dois-je pas une dévotion spéciale? Ne mène-t-il pas mon lignage aux cieux?

L'éditeur-traducteur du texte d'Abbon, Henri Waquet (un contemporain d'Edmond Faral), se plaint de son mélange de merveilleux chrétien et d'expressions mythologiques païennes - sans voir que celles-ci sont réservées aux phénomènes naturels: Abbon reconnaissait la valeur des dieux anciens pour le monde élémentaire; mais pour le monde moral, il fallait les hommes voués au Christ, supérieurs aux éléments, et donc aux dieux de l'Olympe - du moins sous la forme transfigurée qui était la leur après leur mort. C'est sublime, et je crois que c'est ce qui a déplu, en profondeur, aux positivistes qui ont édité ces textes. Mais il faudrait en mesurer l'importance, le caractère fondateur.

08:11 Publié dans France, Poésie | Lien permanent | Commentaires (0)

06/03/2015

Marianne, sainte Geneviève divinisée

Genevieve.jpgQuand j'habitais à Paris, j'ai acheté un jour un livre formidable, plein d'une riche couleur - d'un éclat profond -, intitulé Sainte Geneviève, et écrit par un prêtre parisien mort il y a bien cent ans, Henri Lesêtre. Il était bien sûr consacré à la patronne de Paris, qui a eu, à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, un certain succès dans les arts: on se souvient par exemple du poème que lui dédia Charles Péguy, à côté de Jeanne d'Arc. Elle gardait des moutons à Nanterre, disait-il; mais Jacques de Voragine dit plus précisément qu'elle a fait fuir des monstres qui infestaient la Seine, appelés gargouilles - ce qui viendrait des gargouillis, ces monstres étant la personnification des tourbillons du fleuve - ou, pour mieux dire, les esprits qui provoquaient ces tourbillons et s'y faisaient entendre: car c'était l'idée qu'on avait dans les temps anciens. Ces êtres étaient des démons, des esprits des éléments voués au diable. Geneviève les fit fuir par une sorte d'exorcisme. Et quelle gratitude a-t-on gardée, alors que les gargouilles sont pour beaucoup dans le succès touristique de Paris, Victor Hugo les ayant remises à la mode dans son roman sur Notre-Dame?

Geneviève, aussi, sauva Paris par ses prières: les anges, à sa demande, firent dévier Attila de sa route vers la cité, l'épargnant de ses attaques.

Paris l'a donc prise pour protectrice, et au dix-huitième siècle on lui a fait un temple pompeux sur la montagne qui porte son nom, transformé plus tard en panthéon des grands hommes – dont Geneviève fPierre-Puvis-De-Chavannes-St.-Genevieve-Bringing-Supplies-to-the-City-of-Paris-after-the-Siege.JPGut exclue, naturellement! Car la culture, alors - et toujours maintenant –, rejetait avec la dernière énergie ce qui venait de l'époque réellement chrétienne de la France, le Moyen Âge.

Mais pour moi il n'est pas difficile de saisir que sainte Geneviève a rejailli, subrepticement, sans qu'on s'en rende bien compte, par la figure allégorique de Marianne. Car la république française est avant tout celle de Paris: d'ailleurs au Moyen Âge on appelait France l'Île de France seule. La seule vie spirituelle réellement autorisée est celle de la capitale - et donc, la seule divinité permise est celle qui l'a toujours protégée. Dans l'antiquité, dit-on, elle avait le visage d'Isis; au Moyen Âge, celui de sainte Geneviève; à l'époque moderne, c'est Marianne.

Son statut d'allégorie ne renvoie, au fond, qu'à l'intellectualisme accru de la culture officielle. Si les divinités catholiques sont détestées, c'est en partie parce qu'elles s'insèrent dans la culture populaire et vivent sur Terre sous les traits d'hommes et de femmes ordinaires, ayant historiquement vécu; l'intellectualisme issu de Platon exige plus d'abstraction.

Dans les temps anciens, les autres villes avaient leurs propres divinités protectrices: Annecy avait saint Maurice, Genève saint Pierre, Tours saint Martin, Bonneville sainte Catherine... Mais aux yeux des jacobins, cela justifiait le féodalisme. Il fallait que toutes les villes n'eussent plus que Marianne - c'est à dire sainte Geneviève rendue abstraite, et universalisée! La nécessité de la déraciner de Nanterre et d'en faire une allégorie apparaissait ainsi clairement: le but était de faire de Paris non une ville ordinaire, placée dans un lieu donné - mais une idée pure, genevieve8.jpgmiraculeusement matérialisée.

Marianne devenait en quelque sorte la seule divinité légale – les autres n'étant que tolérées par souci de paix civile; mais n'étaient-elles pas destinées à disparaître d'elles-mêmes, par l'effet de l'éducation républicaine?

Même le Dieu que priait Geneviève - ou les anges qui la secouraient, les démons qu'elle repoussait, n'étaient pas trop utiles: Marianne devait avoir une puissance magique absolue. Toute adjonction d'esprit non incarné, ou de divinité, relativisait sa force, et mettait en danger l'unité du peuple français.

Néanmoins, le défaut d'une telle figure est d'être trop abstraite pour être ressentie par tous: seuls les plus intellectualisés pouvaient la percevoir, intérieurement; le gros du peuple était laissé à la marge. C'est pourquoi à mon avis Marianne doit avoir un père – l'Être suprême – et des serviteurs célestes - qui ne soient donc pas les fonctionnaires, mais les esprits qui protègent les villes - Paris comprise. Sainte Geneviève peut donc revenir, Henri Lesêtre être consacré, et le merveilleux chrétien se coordonner avec la mythologie proprement républicaine dans un élan dynamique et beau.

Il est faux que les deux ne puissent pas trouver une logique d'ensemble, s'emboîter l'une dans l'autre! Seul le sectarisme l'a cru. Le monde des idées de Platon doit pouvoir se relier aux images populaires et former avec elles un tout.

Car les idées ne sont rien d'autre que des images affinées: il n'y a pas de réelle solution de continuité. Marianne est bien un reflet de sainte Geneviève dans la pure sphère des idées!

Mais celles-ci sont souvent trop loin du réel: il ne faut pas les diviniser.