05/05/2014

Michel Houellebecq et le néant cosmique

possibilite1.jpgJ’avais interrompu ma lecture de La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq, parce que celui-ci prétendait que le vide du ciel profond était manifeste; mais, voyant que dans une interview donnée récemment au Figaro il se disait nostalgique de l’émerveillement de l’enfance, et du temps où il composait des poèmes épiques sur le modèle de Hugo et Tolkien, je l’ai reprise. Il affirmait également adorer La Chanson de la croisade albigeoise, qui pour moi aussi est un grand texte. Et puis il disait que le dernier tiers de cette Possibilité d’une île était ce qu’il avait réalisé de plus beau, ce qui était le plus proche de la prose poétique dont il avait la secrète ambition.
 
Et effectivement, il a une remarquable faculté à présenter de façon claire, simple, limpide, maîtrisée, des fantasmagories futuristes; la science-fiction française, à cet égard, est souvent tombée dans un irréalisme excessif. Les dernières scènes rappellent les premières de Niourk, de Stefan Wul: le néo-humain Daniel25 parcourt un monde dévasté et asséché. Mais alors que Wul achevait son récit par la création déroutante d’un monde nouveau, Houellebecq se contente de plonger son héros dans de vaines rêveries, au sein desquelles tout est indifférencié. L’intelligence, l’érudition du second lui permet de présenter les concepts de la philosophie occidentale d’une manière nette. Et puis il sait rendre poignante l’évocation intérieure: le drame de l’homme, qui aspire à un monde fabuleux, plein d’amour, sans pouvoir le trouver, est bien exprimé. Il profite à cet égard de la tradition classique: renoue avec le roman d’analyse de madame de Lafayette, ou avec les pièces de Racine. Même ses clones ont une épaisseur psychologique; leurs émotions sont pourtant atténuées.
 
Il y a de surcroît davantage de tristesse que de cynisme. La lumière intérieure, désespérément abstraite, inaccessible, crée une vraie poésie.
 
Naturellement, je trouve nombre des généralités énoncées par notre auteur absurdes. Il prétend par exemple que tout le monde admeshiva_30.jpgt que l’homme naît, vit, meurt seul; mais pas du tout: il n’y a qu’au sein de la pensée matérialiste qu’on l’admet, et en particulier dans celle qui est cultivée à Paris: car dans les couches populaires, ou en Amérique, on s’efforce de combler le vide par des illusions liées aux machines, ou à la tradition familiale. Houellebecq affirme, lui, que Platon et saint Paul se sont fourvoyés, quand ils ont évoqué la chair unique qu’Héphaïstos pour le premier, le Christ pour le second, feraient des êtres qui se sont aimés: pour lui, pure illusion. À la rigueur, il croit davantage aux miracles des machines, à travers ses clones; mais même eux ne trouvent pas le monde rêvé: les êtres idéaux, appelés les Futurs, restent une projection incertaine.
 
Laquelle n’est pas sans rappeler les deux abstraits tels qu’ils se dessinent au fond des tragédies de Racine, de nouveau. À l’époque en France on ne croyait pas à leur existence; mais on osait parfois les assimiler aux anges, leur donner un semblant de réalité. Ce flou est aussi celui de Houellebecq.
 
L’ange gardien, de fait, empêche que l’homme se sente seul dans beaucoup de traditions. Le Coran affirme qu’il accompagne l’homme toute sa vie, notant ses actions sur un livre qu’il lui présente à la mort; François de Sales allait dans le même sens; et en Asie, on est toujours entouré d’esprits, ou du Bouddha: même physiquement isolé, l’homme n’est jamais seul. Or, l’union finale avec l’être aimé, passe dans la tradition mystique par ce sentiment d’union avec l’ange: l’âme-sœur est la verr.jpgmatérialisation de celui-ci. Teilhard de Chardin, dont Houellebecq dit à tort le plus grand mal, rappelle que l’union avec le Christ passe par l’entrée de l’humanité dans un corps unique; l’union avec le dieu créateur renvoie à l’union intime avec l’esprit de l’univers. Il est inexact que pour tout le monde l’homme naît, vit et meurt seul, mais notre écrivain procède à la manière méprisante de Paris: il néglige les opinions qu’il trouve trop méprisables pour être prises en compte; il fait comme si elles n’existaient pas. Il affirme d’ailleurs que l’Islam, dernier bastion de la religiosité ancienne, finira lui aussi par plier sous l’extension de ce matérialisme mystique représenté dans son livre par les Élohimites, qui se proposent de refaire l’être humain et de lui donner une éternité physique.
 
Il a une vision de la vie mécaniste, héritée de Descartes, qui me paraît plutôt grotesque - même si dans certains cercles elle aussi apparaît comme une évidence! Il faut dire que dans les grandes villes les machines et les bâtiments et routes tracés au cordeau tiennent une telle place qu’on en oublie la spécificité de la vie: on la ramène à ce mathématisme qui s’est emparé du paysage au cours des temps. Houellebecq est victime de cette fantasmagorie, de cette tentation de créer, à partir de l’intelligence, un monde nouveau. Il s’en prend donc à l’écologie, qu’en fait il ne comprend pas du tout.
 
Il est globalement néoclassique: son romantisme est surtout un discours. Aucune image au bout du compte ne le cristallise.

19/04/2014

Lovecraft et Bardo-Thödol: vide, monstres, elfes, anges

angelico-anjo-mus-tambor.jpgLes agnostiques généralement méprisent le monde des anges, des esprits, l’assimilant à une illusion, et regardant la vraie spiritualité comme l’ayant dépassé, comme étant parvenue au-delà des images émanées de l’âme. Pourtant, dans la tradition mystique, les images renvoient à des principes spirituels. Les sept cercles célestes par exemple contiennent les sept vertus, dont l’acquisition faisait descendre la connaissance sur l’âme à la façon d’une grâce; or, elles se concevaient, quoiqu’elles fussent immatérielles: il fallait donc en passer par l’imagination. Si néanmoins elles ne parlaient qu’à l’intellect, ne passaient que par des mots, elles étaient une science qui ne devenait pas une réalité, n’étant pas vécues en profondeur: le cœur devait être touché par la forme, la couleur, l’idée.
 
À vrai dire, il a généralement été admis que les premières images qui surgissent, quand on se dégage intérieurement de l’espace physique, sont épouvantables; l’initiation tibétaine ne suit pas d’autre chemin, lorsqu’elle commence par la méditation sur les Divinités Courroucées. Un exemple de notre temps en est le monde de H. P. Lovecraft, lequel affirmait que l’imagination lui servait à concevoir ce qui est situé au-delà des sens et de l’analyse rationnelle. Pourtant, il s’affichait aussi comme matérialiste, et ne pouvait, intellectuellement, accepter des entités totalement détachées de la sphère sensible: cela lui paraissait repoussant. La seule émotion, par conséquent, qui lui paraissait pouvoir toucher à l’au-delà des sens et de l’intelligence était la peur: par elle, estimait-il, on pouvait franchir le seuil. Par la joie aussi, à mon sens; mais seulement si on se sépare affectivement du monde visible, ce que Lovecraft ne voulait pas, ou ne croyait pas possible. Ayant ce paradoxe, il ne pouvait plus montrer que des monstres effroyables, se tenant comme aux aguets juste derrière la porte du dicible!
 
Cela fut chez lui une marque impressionnante de courage. Il le faisait sans espoir de salut - ou presque: car ses derniers récits diffusent, au-delà des formes horribles habituelles, une sorte de lumière, une bonté, chez ses Grands Anciens: j’en ai déjà parlé. La plupart des pèlerins du Mystère préfèrent s’arrêter à des idées réconfortantes, et n’ont pas envie de se retrouver face à des monstres qui pourraient briser leur équilibre mental, mettre en péril leur santé: on ne se jette pas dans l’inconnu sans péril. Lovecraft du reste en avait conscience; mais il méprisait la vie: il n’aimait que ses images grandioses d’entités épouvantables!
 
Par delà ses horribles Divinités Courroucées, pourtant, l’initiation tibétaine affirme qu'il n'existe que le BouddhaCompassion2.jpg. Elles doivent s'effacer pour guider vers l’état suprême. Mais le passage par ces projections de l’âme est indispensable, si on veut, précisément, se libérer de ses attaches, de ses illusions, de ce qui relie les sentiments à l’éphémère, au transitoire du sensible. Le paradoxe est qu’il faut se jeter dans les mythes pour s’affranchir de ce qu’ils ont de faux: il faut les vivre pleinement pour en dépasser le caractère illusoire et en saisir l’essence vraie. Si on ne s’y jette pas par mépris abstrait pour l’illusion, on ne dépasse pas celle-ci, ou alors de façon seulement théorique.
 
Naturellement, la peur ne peut pas être le seul sentiment impliqué; la joie doit elle aussi être purifiée, afin que ce qui la relie aux illusions terrestres soit séparé de ce qui la relie aux états divins. Lovecraft s’y efforça, peut-être, dans ses évocations imitées de Lord Dunsany, contenues dans la Dream-Quest of Unknown Kadath; mais son univers alors a manqué de solidité. Si ses Grands Anciens sont comparables en puissance aux Divinités Courroucées du Bardo-Thödol, on ne saurait dire qu’il ait jamais su donner une image comparable à celle des Divinités Paisibles qui les précèdent dans le rituel tibétain. J.R.R. Tolkien, avec ses Elfes, sut bien mieux le faire. Et même François de Sales lorsqu’il évoquait les anges et les saints du Ciel les rappela davantage. Mais ces deux catholiques surent aussi que cela passait par l’imagination de l’enfer, des entités démoniaques. Leur défaut fut peut-être de ne pas vouloir trop s’y arrêter, d’enjoliver la vie de l’âme. L’art baroque, tel qu’on peut l’observer en Savoie, manifeste un caractère sans doute similaire: il dérive trop aisément vers un merveilleux de fantaisie - de pacotille, diront certains. Lovecraft a un aspect plus sérieux, inspirant plus de respect. En France, on tend comme lui au matérialisme, et on n’accepte l’imagination qui perce les mystères que si elle représente le mal: le bien est moqué. Le succès de Lovecraft auprès des intellectuels parisiens s’explique ainsi.
 
Maupassant est allé dans le même sens, avec son Horla, ou Jarry avec le Père Ubu, à qui il a donné des pouvoirs futuristes. Il y a une sorte de peur qu’on surmonte par le ricanement, quand on veut créer l’image de ce qui est indépendant de la matière, du présent. On trouve sans doute quelques divinités positives dans les écrits de Charles Duits et de Gérard Klein: mais elles ne sont présentes qu’en toile de fond; elles ne se cristallisent pas précisément comme elles le font chez Tolkien. Ou chez Rudolf Steiner, qui décrivit notamment l’archange Michaël d’une façon grandiose.

12/04/2014

Médecine romantique: l’être moral du corps humain

paracelse.jpgDans son livre sur les romantiques allemands, Ricarda Huch (1864-1947) rappelle que dans la médecine romantique le corps humain était soumis à une sorte d’archétype, que Paracelse nommait archæus, et par lequel la forme se maintient à la fois globalement et organe par organe; ses atteintes provoquent les maladies, qui sont avant tout liées à des parasites immatériels, à des entités qui s’insèrent dans l’organisme archétypal et le déforment dans leur sens. Une sorte de combat moral ainsi préside à la guérison, qui se situe au-dessous de la conscience: il était évident que le psychisme dans ses profondeurs favorisait tel ou tel agent malin.
 
Cependant, la médecine allemande du dix-neuvième siècle n’était pas forcément moins scientiste que la française, car beaucoup de théoriciens soutenaient des positions totalement opposées à celles des romantiques, et il ne faut pas en tirer, comme on le fait souvent, que la diversité et la liberté de pensée dans ce domaine aient jamais freiné l’évolution scientifique: tout au contraire, elles la stimulent.
 
Un des grands noms de la médecine romantique fut Johan Nepomuk Ringseis (1785-1880). Opposé à lui était Rudolf Virchow (1821-1902), 496px-Moritz_von_Schwind_-_Johann_Nepomuk_Ringseis.jpgd’une génération plus positiviste, et qui ne s’intéressait pas à une pensée de la maladie située en amont des manifestations physiques, ou à une science fondée sur l’imagination. Ricarda Huch en a dit: Virchow se séparait de Ringseis sur un autre point: il ne voulait pas entendre parler de « force vitale », notion indispensable pour tout médecin romantique. Cette force vitale n’était pas pour eux cependant, comme on l’a souvent cru, une force qui s’ajoutait à l’organisme et que l’on pouvait penser séparable de lui, au contraire elle était l’essence même de l’âme, ce par quoi l’organisme est quelque chose d’unitaire qui se détermine soi-même. Cette force vitale est ce qui distingue l’homme de la machine; c’est précisément sur ce point que la philosophie de la nature s’était opposée au brownisme ambiant. Ringseis fit remarquer qu’Hippocrate aussi avait reconnu dans chaque organisme un principe moral unitaire qui donne forme au corps, le maintient et s’efforce de le restaurer en cas de maladie en faisant valoir qu’il est le seul maître en face de l’élément étranger perturbateur.

Les forces de guérison étaient dans l’esprit de l’archæus, le gardien occulte, l'ange - ou la cime de l'âme de François de Sales, dont l'âme ordinaire n'a pas conscience. Mais il faut remarquer ici la distinction faite avec la machine: alors qu’en celle-ci l’élan moteur passe par un carburant simplement versé dans la coque, élan moteur que les spiritualistes voudraient chez les êtres vivants assimiler à un fluide vital immatériel, la médecine romantique dit qu’au contraire le corps sensible baigne tout entier Hippocrates_pushkin02.jpgdans un réseau de forces éthériques déterminées, cohérentes, dont il n’est que la manifestation. La forme de la machine est donnée par l’imagination humaine; mais elle n’a pas d’élan propre: seuls les éléments fixés matériellement entre eux la restituent; en eux-mêmes, ceux-ci tendent à se disjoindre. Chez l’homme, c’est une force permanente qui organise les éléments, qui les lie pour ainsi dire magiquement, du point de vue de Ringseis, Hippocrate, Paracelse: une volonté semble commander directement aux choses, afin d’y créer une harmonie, comme si la pensée qui crée une machine pouvait exercer sur les éléments dont elle est constituée une puissance directe, constante. C’est Amphion mettant en branle les pierres par son chant et les assemblant après les avoir éveillées: devenues plastiques et intelligentes à la fois, elles allaient d’elles-mêmes former des murs, des maisons, des villes.
 
Mais la dimension poétique de la chose ne prouve pas qu’elle soit fausse. Le principe qui organise la matière pour en faire un organe, un corps, reste mystérieux. Les auteurs de science-fiction, notamment Olaf Stapledon, ont aussi questionné les formes apparentes, d’une façon plus pragmatique peut-être que les romantiques allemands: l’auteur de Star Maker évoquait des cerveaux magnétiques organisés à partir de réseaux de forces matérialisés par des éléments épars. Sans aller jusqu’à l’être psychique pur, l’ange, et demeurant dans la pensée du magnétisme d’une manière peut-être caractéristique des Anglo-Saxons, il reprenait à son compte des concepts du romantisme allemand. Il faisait émaner, de la matière même, un esprit cohérent, ou du moins il disait le déceler en profondeur de la matière: car il ne présentait pas celle-ci comme étant son origine. De cette dernière, il ne disait rien. Lorsqu’il évoquait un dieu créateur, il ne parlait jamais d’ange: partout il exerçait sa puissance directement, son calvinisme l’empêchant en réalité de concevoir un monde d’esprits seconds. L’héritage direct du romantisme allemand, à cet égard, se trouve plus probablement chez Rudolf Steiner, qui développa une médecine spécifique, notamment en s’appuyant sur Goethe.