27/03/2014

L’imagination et les machines: une eschatologie

120528022757314442.pngLes amateurs de science-fiction disent souvent que les images qui naissent des possibilités des machines du futur ont un fond profondément scientifique, normal, rationnel, contrairement aux visions nées des rituels chamaniques. Dans les deux cas, pourtant, l’imagination s’appuie pour ainsi dire sur des béquilles, qui la stimulent. La contemplation éblouie des machines projette des fantasmes depuis l’extérieur comme les plantes hallucinogènes en créent à l’intérieur.
 
Les machines, disait Georges Gusdorf, matérialisent, cristallisent les propriétés de la matière: à ce titre, elles ont valeur de fétiches; elles sont un symbole, donnant à voir les lois physiques. Lorsqu’elles rayonnent, elles font naître d’autres images, recoupent d’autres mystères.
 
Les plantes ont du reste elles aussi un effet corporel; elles donnent le sentiment de développer la perception; elles sont des relais au même titre que les instruments d’observation. L’idée d’un déplacement dans le cosmos est également présente, en elles; or, les machines du futur n’emmènent pas réellement le corps présent dans l’espace intersidéral: seulement l’âme. Car comme le disait saint Augustin, le futur n’existe pas encore!  On ne peut donc assurer qu’au moyen par exemple du peyotl, on ne peut pas aller véritablement sur Mars au même titre que par des engins non encore construits, mais seulement conjecturés à partir d’autres quDSC_1017.jpg’on a vus. Le rêve aussi extrapole à partir du souvenir! C’est toujours l’âme qui s’en va au travers des étoiles: aucun corps n’y est jamais allé.
 
Peu importe ce que promet la science; les chamanes aussi promettent. Le point de vue de la conscience insérée dans le présent est restreint à celui-ci: quant aux mystères qui se trouvent hors de la portée des sens, soit dans l’avenir, soit dans un monde parallèle, ils renvoient finalement toujours au même inconnu, que l’imagination s’efforce de représenter. L’opposition peut être philosophique; d’un point de vue poétique, elle n’apparaît pas.
 
La science-fiction, sans doute, est fondée sur le matérialisme; le chamanisme au contraire sur le spiritualisme. Mais si on observe les phénomènes réels, tels qu’ils se déroulent dans la conscience, indépendamment des pensées qu’en ont les sujets, la différence s’estompe, comme on l’observe chez Olaf Stapledon, qui, dans Star Maker, dit voyager à travers l’espace et le temps simplement en sortant de son corps, et qui reconnaît qu’en réalité, ce qu’il a vu ou entendu sous cette forme ne peut être rendu que par des images toujours plus ou moins inexactes, relevant du mythe. Pourtant, sa conscience, nourrie au sein de la science occidentale, a été plongée dans le ciel tel que celle-ci la conçoit depuis Copernic, Galilée; Stapledon n’a rien dit qui ne soit scientifiquement vraisemblable. - Il n’en reconnaît pas moins, au bout du compte, que sa vision relève de la mythologie. Il était pleinement conscient de ce qu’est réellement la science-fiction: une mythologie qui s’insère dans un modèle cosmique hérité de la science moderne.
 
D’autres artistes ont perçu le lien qui existait entre les visions chamaniques et la science-fiction. Lorsqu’on a publié les romans épiques de Charles Duits dans des collections réservées à ce genre, on a cru qu’il s’intéressait aux théories des mondes parallèles; en réamoebius-arzachnight.jpglité, il mêlait les idées de Gurdjieff aux visions émanées du peyotl, qu’il a consommé. Il ne s'intéressait pas à la science moderne.
 
Mais l’imagination, en réalité, n’a pas besoin de béquille: à cet égard, il ne faut pas confondre un objet extérieur au psychisme, lui servant comme de support, avec la discipline à laquelle doit se soumettre toute forme d’imagination. La pensée claire est un secours indispensable; mais elle n’est pas un tyran, soumettant les images à des idées extérieures, à des dogmes. Tolkien le disait: la raison sert l’homme; ce n’est pas l’homme qui est son esclave. Elle agit de l’intérieur, justement à la manière d’une plante, mais de façon assumée, en toute conscience. De cette façon, on peut parvenir à concilier la raison et l’imagination: non en assujettissant la seconde à des limites préétablies, à une autorité, mais en commençant par y pénétrer, afin d’y créer un chemin. Le fil qui en sort crée un équilibre global, se tenant par lui-même, sans béquille, sans évidence présupposée à la mode de Descartes. 
 
La difficulté ici est tisser une forme d’harmonie cohérente entre les images de l’âme, qui soit comme suspendue dans le vide, à la manière d’un système planétaire - qui, de fait, n’est posé sur aucun sol! Alors la poésie triomphe, qu’elle intègre ou non des données de la science officielle. À cet égard, l’avenir même n’est qu’un horizon psychique: il étire le présent vers le mythe, en le soulevant par le souffle du désir, ou de la peur. Au bout de sa vision doit toujours, selon moi, se trouver le pur esprit, comme Stapledon l’a compris, puisque au-delà des galaxies qui s’embrasaient il évoquait le créateur cosmique. L’esprit qui s’affranchit du présent se trouve en fin de compte face à lui-même, nu. La science-fiction est eschatologique par essence.

08:24 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

11/03/2014

Le surhomme à venir

untitled-1-1371238783.jpgDans le livre de mon ami Brice Perrier, Qui a peur du saint Suaire? la croyance des Juifs en un messie à venir est présentée, à la fin; il est raconté que sa venue se fera en étapes successives, et qu’il y aura notamment un surhomme qui combattra victorieusement les forces du mal.
 
Bien plus que la légende du Golem, à laquelle on les a souvent rapportés, cette projection m’a rappelé les superhéros de Stan Lee, de Jack Kirby, de Jerry Siegel, de Joe Shuster. Car on dit que ce sont principalement des immigrants juifs, venus de pays allemands ou slaves, qui ont créé ces êtres prodigieux ayant pour remarquable particularité d’être comme les anciens héros mais de vivre dans le monde moderne, et en particulier en Amérique, regardée justement comme le pays de la liberté, de la justice, du progrès, de l’avenir.
 
J’ai déjà, de fait, évoqué la synthèse du Talmud d’Abraham Cohen et montré de quelle façon le judaïsme projetait l’âge d’or non dans un passé lointain, comme le faisaient les païens, mais dans le futur; or cet âge d’or doit forcément être créé par les superhéros.
 
Cela se mêle au merveilleux scientifique, puisque la technologie a fréquemment paru le moyen de réaliser les rêves de l’humanité. Mais ce n’est pas si systématique que certains croient. Il n’y a au fond pas de technologie humaine dans le surgissement de Superman, la planète Krypton disposant seule jack-kirby-2.jpgd’un vaisseau spatial à même de transporter Jor-El jusqu’à la Terre. Souvent du reste la technologie extraterrestre dans ces comics est un don, une grâce, et est différenciée de la technologie ordinaire, qui ne fait que mal l’imiter. On méconnaît en Europe que les superhéros sont souvent liés à une technologie d’êtres supérieurs vivant dans le ciel - et assumant, en réalité, la nature des anges. Jack Kirby a été clair, à ce sujet, dans son Fourth World: la technologie dont se servent ses New Gods n’a en fait rien à voir avec celle des êtres humains, elle est d’une tout autre nature.
 
Stan Lee se moque de lui-même, de ses propres fantasmes, en ce qui concerne la science, dont il avoue qu’il ne la connaissait absolument pas, quand il inventait par exemple que Hulk était né de rayons Gamma: il aurait été incapable de dire de quoi il s’agit; il trouvait juste que cela faisait chic, que cela rendait crédibles ses personnages.
 
Lorsque les Japonais ont adapté en série télévisée le mythe de Spider-Man, ils ont fait venir ses pouvoirs non d’une araignée radioactive, mais d’êtres extraterrestres à demi divins, liés à l’araignée. Dans leur mythologie, ils ont de ces êtres situés entre l’être humain et les dieux, des sortes de démons, mais qui peuvent être bons, et qui ont un lien profond avec les espèces animales, sur le modèle par exemple d’Hanuman, le singe héroïque de l’Inde ancienne - ou même des dieux égyptiens. Les pouvoirs de l’animal donnés à l’être humain s’assimilent aisément à ces sortes de héros, d’êtres que les vieux Romains eussent pu appeler des génies. La force du totem n’a pas d’autre origine; en Afrique, l’esprit d’une espèce animale peut donner sa force à l’initié, et la tradition des hommes-léopards a cette source; or, Kirby, encore, l’a repris dans son personnage de la Panthère Noire, roi disposant d’une technologie fabuleuse et de capacités surhumaines, apparentées à l’animal dont il prend l’apparence.
 
Même M. Spock, homme de la planète Vulcain qui apporte aux hommes le secret du voyage dans l’espace au-delà de la vitesse de la lumière, a les oreilles pointues que le paganisme latin attribuait à 341px-Winged_genius_Boscoreale_Louvre_P23.jpgses génies ailés, à ses êtres protecteurs des cités et des individus, et que la mythologie des anciens Germains donnaient à ses Elfes. La différence étant, justement, que Gene Roddenberry a situé l’arrivée des Vulcaniens dans le futur! Mais Vulcain est une planète dont parle la théosophe Blavatsky comme d’un dédoublement invisible de Vénus.
 
Naturellement, les mythologies en général ont joué un rôle énorme dans celle des superhéros: Kirby a créé ses New Gods après avoir longtemps dessiné ceux d’Asgard, et l’enracinement des artistes concernés dans la culture germanique ne doit pas être méconnu. Sans doute il en a eu assez un jour des Asgardiens: il l’a dit; mais son problème était seulement celui de tout artiste doué d’un fort tempérament: il voulait créer son propre univers, comme J.R.R. Tolkien, qui à cet égard lui servait de modèle. Il a du reste aussi marqué Jim Starlin, qui a sublimé des histoires d’extraterrestres descendus sur Terre pour y faire régner la justice, en particulier Captain Marvel, en les reliant aux dieux de l’Olympe et aux esprits sans corps qui habitent le cosmos; or, il s’est toujours dit païen, et en rupture avec le catholicisme. Il s’était lancé dans l’aventure des comics par admiration pour Jack Kirby et Steve Ditko… Puis, il a, apparemment, cessé de croire en la force de ses figures, car on dit qu’ensuite il s’est surtout parodié lui-même. Il n’avait pas la foi suffisante, malgré des débuts prodigieux.

08:03 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

22/01/2014

Judaïsme et science-fiction, ou l’âge d’or à venir

41QBGN1QYGL._SY300_.jpgAbraham Cohen, dans sa synthèse du Talmud, écrivait: À l’inverse des autres peuples antiques qui plaçaient leur âge d’or dans la nuit du plus lointain passé, les Juifs l’attendaient dans l’avenir. À maintes reprises, les prophètes d’Israël font allusion aux derniers jours, qui verront la grandeur nationale atteindre son apogée. Cette espérance s’implanta, toujours plus profonde, dans l’esprit du peuple; non seulement elle alla s’intensifiant, mais avec le temps se multiplièrent aussi les merveilles qui devaient en manifester la réalisation dans le monde. L’avenir glorieux gravitait autour de la personne d’un machiakh, oint, que Dieu enverrait présider à l’inauguration de l’ère nouvelle et miraculeuse. 
 
Ce messie devait être un homme, et certains rabbins affirmaient qu’il ne viendrait que si le peuple se conduisait bien. L’imagination ne connaissait plus de bornes quand elle essayait de contempler le monde tel qu’il apparaîtrait transformé par le Messie. La fécondité de la nature prendra des proportions inouïes, dit encore Abraham Cohen: par exemple, les arbres fleuriront et fructifieront tous les deux mois; en outre, la Lune brillera comme le Soleil, et le Soleil brillera sept fois plus qu’à présent; tout homme malade sera guéri par le Soleil sur ordre du Messie, ou par la source d’eau courante suscitée à Jérusalem; toutes les villes ruinées seront rebâties, même Sodome et Gomorrhe; Jérusalem le sera avec des pierres précieuses. Le bonheur, la paix seront infinis. Tous les peuples envieront Israël. Les morts qui en sont dignes alors seront ressuscités. 
 
Néanmoins, dit encore notre auteur, il semble qu’une réaction se soit produite contre tous ces rêves d’avenir; parfois on nous déclare que le Messie se bornera à libérer Israël de ses oppresseurs. Le merveilleux ne devait pas y être projeté; l’homme devait lui-même être attentif à ses malheurs et soigner ses maladies et son agriculture par ses propres forces. Le point de vue pouvait être plus réaliste. Abraham Cohen semble approuver cette modération.
 
Or, j’ai le sentiment que la science-fiction s’est souvent nourrie, plus ou moins consciemment, de cette attente de temps merveilleux à venir. D’origine populaire, elle a globalement laissé libre cours à l’imagination, sans se référer à l’autorité des rabbins. Isaac Asimov, par exemple, se disait athée.
fe00c27a02a052e12f6a6110.L.jpgPourtant, j’ai souvent pensé que nombre de ses visions s’appuyaient obscurément sur le folklore juif: son robot qui, dans Prelude to Foundation, conserve, par-delà les siècles, l’essence du patrimoine humain, et permet à chaque génération, si elle le désire, d’accéder à la connaissance, rappelle à la fois les Elfes de Tolkien, qui vivent plusieurs milliers d’années et sont en lien avec la source secrète de la vie, et le Golem, créé par la science des hommes. Même le fond moral est assumé, puisque le désir d’accéder à la connaissance et de poursuivre l’Évolution repose entièrement sur la liberté, dit Asimov.
 
Ce qui est remarquable est cette projection du désir vers l’âge d’or promis. Cette orientation particulière de la sensibilité juive a été certainement introduite dans le christianisme, qui imaginait également une Jérusalem céleste; mais les chrétiens, souvent issus d’autres peuples, et marqués par les Esséniens, ont tendu à avoir de cet avenir une vision plus mystique, plus abstraite, plus diffuse, et la cité de Dieu était placée par eux plutôt dans le ciel. L’idée d’autres planètes, perçues dans leur dimension physique, semblait pouvoir unir les deux tendances profondes, mais il reste indéniable que les chrétiens avaient de la vie future une perception moins liée aux images terrestres: elle était moins précise. Il est remarquable, à cet égard, qu’Asimov ait toujours conservé, lorsqu’il regardait vers l’avenir, et concevait des empires galactiques, un réalisme de principe qui à mes yeux rend ses tableaux supérieurs à la plupart de ceux de ses contemporains. Arthur C. Clarke, Frank Herbert, Michel Jeury imaginaient l’avenir d’une façon plus folle, plus démesurée, comme si, en dehors de tout repère historique, de toute trace du passé, la vision devait se disperser, et se charger de mysticisme. Le réflexe était présent.
 
Chez Olaf Stapledon, à vrai dire, on parvient à des imaginations plus grandioses que chez Asimov, et pourtant, selon moi, on demeure dans une grande clarté, une grande précision. Peut-être faut-il l’attribuer à l’héritage protestant, également présent chez Lovecraft, lui aussi très clair: le rationalisme,
dès qu’il s’agissait de l’attente des temps futurs, était plus grand chez les Réformateurs que dans la 0030272001206311963.jpgthéologie catholique - qui héritait certainement du vieil Orient, de l’ancienne Perse. Calvin était tourné vers le perfectionnement de la Cité, ce qui lui valut les éloges de Rousseau.
 
L’esprit romain était rationaliste, aussi. Mais, comme le dit Abraham Cohen, il était tourné vers le passé: l’âge d’or y était refoulé. On se contentait, par pragmatisme, de l’accorder avec l’histoire, en prenant pour modèle Auguste! Les Juifs, eux, parvenaient à placer la clarté intérieure dans une perspective eschatologique. On pourrait presque y retrouver la différence entre le réalisme latin et la science-fiction. Car même lorsque, pour le futur, on s’efforce de réfréner l’ardeur des poètes, en ne parlant que de libération de l’humanité, et en refusant le merveilleux excessif, on demeure dans la science-fiction; on n’entre pas dans le pur naturalisme.
 
L’importance de la tradition juive pour la culture moderne est en tout cas indéniable.