01/09/2014

Le voyage vers Arcturus de David Lindsay

Voyage-To-Arcturus_David-Lindsauy_03.jpgL’Écossais David Lindsay (1876-1945) est surtout connu pour avoir écrit un roman culte de science-fiction, Voyage to Arcturus (1920), admiré par C.S. Lewis et goûté par J.R.R. Tolkien. Il ne s’agit pas d’un roman de science-fiction classique: il ne contient aucune machine futuriste, le personnage principal, Maskull, étant transporté par un moyen bien plus mystérieux sur la planète Tormance, dans la constellation du Bouvier: il use de forces qui dans le roman sont rendues visibles et ont des polarités, mais qui sont assez clairement de nature psychique.
 
Et c’est ce qui est le plus remarquable dans le roman: sur la planète même, Maskull assiste à d’étranges phénomènes, avec des particules et des étincelles, décrits d’une manière apparemment scientifique, mais qui ne sont rien d’autre que des images du monde spirituel. Cela rappelle les descriptions précises de la médecine asiatique: elles évoquent avec clarté des phénomènes subtils qui, selon la médecine occidentale, ne correspondent à rien sur le plan physique. Ces processus, sans doute, n’ont jamais été constatés matériellement par les Orientaux, au moyen d’instruments: il s’agit d’une connaissance imaginative. Ce n’est pas pour autant qu’elle soit fausse; il s’agit en réalité de forces invisibles, élémentaires, qu’on estime en Asie prévaloir dans la vitalité d’un corps, et que, selon les sages d’Orient, le regard intérieur peut apprendre à déceler.
 
Par exemple, Lindsay décrit de façon merveilleuse comment une rivière libère, à mesure qu’elle coule, des étincelles lumineuses, qui, saisies par la matière, créent la vie: elles s’envolent toutes, mais, au-dessus du sol, est une épaisseur nuageuse qui s’efforce de les saisir en se compactant autour d’elles. Maskull les distingue grâce à des yeux frontaux qu’il a acquis suite à l’intégration en lui de l’esprit d’un défunt: en effet, dans ce monde, tout influx spirituel modifie immédiatement la forme extérieure. Dès que les étincelles sont prisonnières, elles font naître des êtres vivants, visibles par l’œil ordinaire. S’il y a moins de vie en hauteur qu’en aval, c’est parce que, est-il dit, les étincelles sont alors trop vivaces pour êtres saisies: elles émanent du cerveau d’un mystérieux créateur, et plus elles s’en éloignent, plus elles rvoyage-to-arcturus.pngalentissent, à la manière de braises arrachées à leur brasier originel.
 
Les perspectives en sont étonnantes: si les planètes du ciel sont dénuées de vie apparente, est-ce parce qu’elles sont trop proches de la source invisible et qu’elles ne peuvent en saisir les feux?
 
Lindsay  décrit aussi un navire volant au-dessus du sol, grâce à des pierres brillantes polarisées de façon mâle; en effet, la terre même est femelle, et lorsque le navire est contré dans son aspiration à la rejoindre par les pierres mâles, il reste dans l’air. C’est assez fascinant. Le voyage alors effectué, au milieu de brumes qui en réalité matérialisent les passions intimes, est de toute beauté.
 
Les formes des habitants sont également étranges. On trouve souvent des organes supplémentaires, que l’occultisme a attribués à l’homme du futur: par exemple, des yeux au milieu du front, en plus des deux que nous possédons déjà, et des tentacules naissant du buste. Certains sont androgynes, et ont des membres anguleux, comme du cristal, et d’autres voient naître l’humanité sur leur visage d’abord indifférencié à mesure que l’amour les anime. Tout suit un ordre spirituel secret. De fait, l’intrigue est peu claire: Maskull visite la planète avec curiosité et comme s’il en allait de sa vie, mais on ne sait ce qui le pousse, et on ne comprend pas toujours clairement les événements, qui ont un ressort occulte, un peu comme dans les films de David Lynch. Comme dans ceux-ci aussi, Maskull devient un fantôme que lui-même a vu, et il se voit se voyant: il remonte le temps, en quelque sorte.
 
D’obscurs mystères qui concernent tout le cosmos sont révélés, comme celui de sa constitution, fait d’Existence, de Relation et de Sentiment: les trois se superposent pour tisser l’univers.
 
Le récit est celui d’un rêve éveillé, et la planète Tormance est spirituelle: en s’y projetant, lorsqu’il Voyage-To-Arcturus_David-Lindsauy_04.jpgcontemple l’étoile Arcturus, Maskull vit en imagination vraie son destin intérieur, qui est tragique, ou du moins angoissant. Car il meurt à la fin, faisant place à un autre lui-même, Nightspore, qui continue son trajet dans les ténèbres, accompagné d’un des trois dieux qui créent l’univers. 
 
Pour autant, il serait, je crois, inexact de dire, comme cela a été fait, que Tormance est en réalité la Terre sous un angle symbolique; Lindsay, qui était gnostique, a sans doute considéré que les étoiles étaient bien le lieu réel où les âmes humaines évoluaient: une planète tournant autour d’une de ces étoiles est le lieu où ce qu’elles vivent s’image. Il devait, paraît-il, ses conceptions mystiques du ciel à ses méditations sur la mythologie scandinave. L’âme est guidée par une étoile, disait-on autrefois: si on s’y transporte, on vit sur une planète ce qu’elle vit. Si on ne saisit pas les enchaînements dans l’action, c’est que ce monde se situe au-delà de la matière - grâce à laquelle, sur Terre, on fait apparaître les expériences intérieures comme un tout.
 
Il s’agit indéniablement d’un grand livre, quoique obscur, et difficile, déroutant, inquiétant. La raison ordinaire s’y efface devant la force des images, un peu comme dans les mystères des anciens Celtes - tels que leurs mythologies les traduisent.

04/08/2014

L’épopée de la chute d’un ange

Angel caido.jpgLamartine n’a pas été seulement le poète sentimental auquel en France on pense souvent reconnaître un romantique; j’ai fini récemment de lire un chef-d’œuvre méconnu, une des œuvres de la littérature française que Georges Gusdorf place dans le romantisme authentique, La Chute d’un ange, vaste épopée préhistorique et fantastique en vers alexandrins. Comme le style est narratif, il est plus aisé à saisir que celui des Méditations - même si un long passage présentant les fragments mythiques d’un livre de sagesse perdu ne laisse pas de plonger le lecteur dans la philosophie profonde.
 
Lamartine a assuré qu’un feu du ciel avait dévoilé à lui les brumes d’un passé immémorial; mais, quoique, à comparer des épopées antiques, on ait peu de merveilleux, il évoque, dans son monde barbare, une cité fabuleuse, possédant une technologie moderne, notamment des machines volantes; elle est dirigée par d’horribles tyrans, qui se font passer pour des dieux. Ils abreuvent le peuple de corruption et de vices pour mieux le réduire, et l’assujettir à de simples fonctions, faisant de lui un ensemble de machines, comme dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. 
 
On n’est pas loin non plus de l’univers de Robert E. Howard, le créateur de Conan: lui aussi plaçait dans le passé le plus lointain des civilisations décadentes et sinistres; en toile de fond néanmoins il les prolongeait par des êtres épouvantables, liés à la mythologie de Lovecraft, venus des étoiles ou de l’abîme de la terre, et de ce point de vue Lamartine est plus sobre. Il n’y a somme toute que son héros, dont l’origine céleste soit explicite! Car il s’agit d’un ange tombé du ciel, ayant pris forme humaine par amour pour une mortelle, et il est capturé avec elle et leurs deux petits enfants par les faux dieux de la cité, qui veulent les posséder, à cause de leur grande beauté. Cédar, l’ange déchu, parvient à se libérer, et il entraîne spontanément à sa suite le peuple révolté, qui se délivre de ses tyrans. L’épopée prend alors des accents révolutionnaires, mais Lamartine n’est pas aussi républicain que Hugo, et il montre comment le peuple ezequi10.jpgest, dans sa vengeance, tout aussi pervers que les tyrans qu’il abat. Le palais impérial brûle toutefois de flammes qui servent d’ailes à l’ange de la justice et de la liberté - lequel on reverra dans Quatrevingt-Treize se dressant derrière Gauvain, le bon républicain.
 
On comprend que la Providence s’est servie de Cédar pour terrasser cette cité odieuse, ennemie du vrai Dieu; car il est bientôt trompé par des princes qui ont survécu à la tuerie, et qui l’emmènent dans le désert en lui faisant croire qu’il va trouver, au-delà, un peuple juste et bon. Il n’existe cependant pas: il sera abandonné, trahi, et verra mourir sa famille de soif. Il se jettera alors dans le bûcher dressé à leur intention, et un ange descendu du ciel viendra lui annoncer qu’il a ainsi expié partiellement la faute qu’il a commise lorsqu’il est devenu un homme. Il devra ensuite se réincarner neuf fois, et souffrir neuf vies, avant de reconquérir son siège céleste! Sur terre d’ailleurs il n’est que douleur, et seul le Christ pourra un jour la sauver: sa venue future est évoquée brièvement.
 
Ce poème grandiose n’a eu aucun succès: on a dit que c’était parce qu’il était trop affreux. De fait, comme chez Robert E. Howard, la violence est extrême; le sang coule à flots, les chairs sont déchirées, rompues, et les viols pareillement nombreux. Le cynisme des méchants rois de Babel est incroyable. Le fantastique est dans la force énorme de l’ange déchu, mais aussi dans le gigantisme de la cité; le roi bucher.jpgque finalement Cédar affronte directement à mains nues est un colosse, et il le tue avec les dents, en déchirant sa poitrine jusqu’au cœur. Qui eût cru Lamartine aussi sauvage, par-delà son vernis de poète sentimental néoclassique?
 
On est dans l’esprit tragique des romans de Victor Hugo, qui d’ailleurs semble avoir été profondément marqué par ce poème: le style de ses vers, après sa parution, a pris le pli que Lamartine a donné aux siens dans ce volume, et qui est également assez différent de celui qu’il a d’habitude, notamment dans les passages les plus violents. Le thème en tout cas du héros qui meurt après que la Providence s’est servie de lui en lui donnant l’espoir d’une vie rêvée, pleine d’amour et de beauté, est dans Les Travailleurs de la mer et L’Homme qui rit.
 
J’ajoute que l’ensemble du récit est présenté comme ayant été dicté au poète par un sage du Liban, un ermite très vieux, peut-être de plusieurs siècles, vivant et méditant dans une grotte.
 
Il s’agit d’un texte authentiquement romantique, et une des épopées les plus abouties de la littérature moderne. Il préfigure Salammbô. Que Flaubert ait détesté Lamartine n’y change rien; peut-être d’ailleurs était-il sa tête de Turc justement parce qu’il lui devait plus qu’il ne voulait l’admettre.

05/05/2014

Michel Houellebecq et le néant cosmique

possibilite1.jpgJ’avais interrompu ma lecture de La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq, parce que celui-ci prétendait que le vide du ciel profond était manifeste; mais, voyant que dans une interview donnée récemment au Figaro il se disait nostalgique de l’émerveillement de l’enfance, et du temps où il composait des poèmes épiques sur le modèle de Hugo et Tolkien, je l’ai reprise. Il affirmait également adorer La Chanson de la croisade albigeoise, qui pour moi aussi est un grand texte. Et puis il disait que le dernier tiers de cette Possibilité d’une île était ce qu’il avait réalisé de plus beau, ce qui était le plus proche de la prose poétique dont il avait la secrète ambition.
 
Et effectivement, il a une remarquable faculté à présenter de façon claire, simple, limpide, maîtrisée, des fantasmagories futuristes; la science-fiction française, à cet égard, est souvent tombée dans un irréalisme excessif. Les dernières scènes rappellent les premières de Niourk, de Stefan Wul: le néo-humain Daniel25 parcourt un monde dévasté et asséché. Mais alors que Wul achevait son récit par la création déroutante d’un monde nouveau, Houellebecq se contente de plonger son héros dans de vaines rêveries, au sein desquelles tout est indifférencié. L’intelligence, l’érudition du second lui permet de présenter les concepts de la philosophie occidentale d’une manière nette. Et puis il sait rendre poignante l’évocation intérieure: le drame de l’homme, qui aspire à un monde fabuleux, plein d’amour, sans pouvoir le trouver, est bien exprimé. Il profite à cet égard de la tradition classique: renoue avec le roman d’analyse de madame de Lafayette, ou avec les pièces de Racine. Même ses clones ont une épaisseur psychologique; leurs émotions sont pourtant atténuées.
 
Il y a de surcroît davantage de tristesse que de cynisme. La lumière intérieure, désespérément abstraite, inaccessible, crée une vraie poésie.
 
Naturellement, je trouve nombre des généralités énoncées par notre auteur absurdes. Il prétend par exemple que tout le monde admeshiva_30.jpgt que l’homme naît, vit, meurt seul; mais pas du tout: il n’y a qu’au sein de la pensée matérialiste qu’on l’admet, et en particulier dans celle qui est cultivée à Paris: car dans les couches populaires, ou en Amérique, on s’efforce de combler le vide par des illusions liées aux machines, ou à la tradition familiale. Houellebecq affirme, lui, que Platon et saint Paul se sont fourvoyés, quand ils ont évoqué la chair unique qu’Héphaïstos pour le premier, le Christ pour le second, feraient des êtres qui se sont aimés: pour lui, pure illusion. À la rigueur, il croit davantage aux miracles des machines, à travers ses clones; mais même eux ne trouvent pas le monde rêvé: les êtres idéaux, appelés les Futurs, restent une projection incertaine.
 
Laquelle n’est pas sans rappeler les deux abstraits tels qu’ils se dessinent au fond des tragédies de Racine, de nouveau. À l’époque en France on ne croyait pas à leur existence; mais on osait parfois les assimiler aux anges, leur donner un semblant de réalité. Ce flou est aussi celui de Houellebecq.
 
L’ange gardien, de fait, empêche que l’homme se sente seul dans beaucoup de traditions. Le Coran affirme qu’il accompagne l’homme toute sa vie, notant ses actions sur un livre qu’il lui présente à la mort; François de Sales allait dans le même sens; et en Asie, on est toujours entouré d’esprits, ou du Bouddha: même physiquement isolé, l’homme n’est jamais seul. Or, l’union finale avec l’être aimé, passe dans la tradition mystique par ce sentiment d’union avec l’ange: l’âme-sœur est la verr.jpgmatérialisation de celui-ci. Teilhard de Chardin, dont Houellebecq dit à tort le plus grand mal, rappelle que l’union avec le Christ passe par l’entrée de l’humanité dans un corps unique; l’union avec le dieu créateur renvoie à l’union intime avec l’esprit de l’univers. Il est inexact que pour tout le monde l’homme naît, vit et meurt seul, mais notre écrivain procède à la manière méprisante de Paris: il néglige les opinions qu’il trouve trop méprisables pour être prises en compte; il fait comme si elles n’existaient pas. Il affirme d’ailleurs que l’Islam, dernier bastion de la religiosité ancienne, finira lui aussi par plier sous l’extension de ce matérialisme mystique représenté dans son livre par les Élohimites, qui se proposent de refaire l’être humain et de lui donner une éternité physique.
 
Il a une vision de la vie mécaniste, héritée de Descartes, qui me paraît plutôt grotesque - même si dans certains cercles elle aussi apparaît comme une évidence! Il faut dire que dans les grandes villes les machines et les bâtiments et routes tracés au cordeau tiennent une telle place qu’on en oublie la spécificité de la vie: on la ramène à ce mathématisme qui s’est emparé du paysage au cours des temps. Houellebecq est victime de cette fantasmagorie, de cette tentation de créer, à partir de l’intelligence, un monde nouveau. Il s’en prend donc à l’écologie, qu’en fait il ne comprend pas du tout.
 
Il est globalement néoclassique: son romantisme est surtout un discours. Aucune image au bout du compte ne le cristallise.