31/08/2017

Marcel Proust et l'errance européenne

prout.jpgIl y a quelque temps, j'ai évoqué, à propos de René Char, la tendance proprement européenne, caractérisée par Rudolf Steiner, à demeurer dans une sphère émotionnelle sans pôle clair, à errer dans les sentiments et les images sans que les secondes s'organisent en un tout cohérent, orienté vers des buts nets, centré autour d'un point ferme.

Pensons à Marcel Proust, si admirable par la beauté de ses images, leur chatoiement, leur coloris. Il est évident que le modèle du romancier français moderne qu'est l'auteur d'À la Recherche du temps perdu est aussi victime, malgré son génie, d'une forme d'errance parmi les leurres. On se souvient qu'à cause de cela, Paul Claudel l'accusa d'avoir bâti une cathédrale sans Dieu.

Blaise Cendrars aussi disait qu'il s'était perdu dans l'illusion d'un temps aboli par le simple souvenir.

Je ne dis pas que la référence à la Bible résolve le problème comme l'a cru Claudel. Mais je suis d'accord avec lui sur ceci, qu'une cathédrale sans dieu ne tient qu'illusoirement sur ses fondations.

C'est aussi le sentiment que j'ai eu en lisant René Char. La forme est mystique, imité des Présocratiques, de Milarépa, mais la mythologie manque. On sait peu, peut-être, que le sage tibétain s'en nourrissait constamment, qu'il évoquait les divinités, conversait avec elles, les convertissait au bouddhisme, et est réputé avoir été emmené dans leur royaume céleste à sa mort. Chez Char, rien de tel: le mysticisme et l'imagerie ne débouchent pas sur un tableau spirituel distinct.

En ce qui me concerne, j'ai pour modèle la poésie classique latine - Horace, Virgile, Ovide -, qui, au fond de ses sentiments intimes, trouvait une mythologie. André Breton y tendit, et Charles Duits son disciple en a breton.jpgcréé une. René Char est trop resté dans l'agnosticisme. Il peut plaire du coup à ce qui en France est conventionnel, académique, mais je ne m'y mets pas. Il a le défaut clair de la poésie ordinaire, qui est de rester dans les figures, de n'y déceler aucun ordre, aucune harmonie globale.

Mais l'essentiel de la littérature française du vingtième siècle est dans le même cas, au fond - si on ne la voit qu'à travers les programmes nationaux d'enseignement. Albert Camus imite le style de Dostoïevski, chez qui les pôles moraux étaient constitués par le christianisme; mais chez l'auteur de La Chute, ce fond théologique s'efface. Camus peut aussi imiter Kafka; et de nouveau la profondeur symbolique, issue notamment du judaïsme, est dissoute.

André Malraux imite volontiers Victor Hugo; mais un Victor Hugo dont les évocations du monde spirituel auraient été supprimées - comme dans les manuels scolaires.

À l'époque où Charles Duits écrivait Ptah Hotep, m'a raconté son épouse, il lisait la Bible dans des maisons de retraite, pour les résidents: son style s'en ressent. 

Il a en outre médité plusieurs mythologies, ainsi que l'ésotérisme islamique de Henry Corbin. La faculté de projeter des images purement personnelles vers des principes stables, donnant à cet éventail de figures une cohérence tendant à un panthéon, est sans doute liée à la strate souterraine biblique.

André Breton voulait aussi créer des mythes; mais il était bloqué par son rejet de principe du religieux. Moins lié à la tradition française et aux débats sanglants entre catholiques et laïques, Duits osa le plongeon dans le Merveilleux.

Un autre exemple peut être donné par Blaise Cendrars. Lui ne croyait pas vaincre le temps par le souvenir, mais par la vision, la profondeur mythologique - comme Charles Duits. Cela s'est vu particulièrement blaise_cendrars.jpgdans Le Lotissement du Ciel, avec les évocations, dignes de Lovecraft, des antiques Lémuriens, ancêtres de l'Homme, êtres-poissons qui communiquaient avec les dieux et entre eux par leur glande pinéale. Il s'inspire aussi des légendes polynésiennes pour donner un socle à l'abîme du sentiment humain. Il a pratiqué la science-fiction.

Or, il n'était pas français, à l'origine, mais suisse. Et il faut avouer que le lien avec la Bible, et le religieux, est moins lâche en Suisse qu'en France.

Et puis il voyageait, embrassait le monde dans ses vues grandioses. Il avait perçu ce qu'avait de dérisoire la poésie parisienne, la façon dont elle voletait sans pôle dans l'air doré mais étouffant des sentiments vagues, et avait quitté ce monde, partant pour d'autres – notamment le Brésil. C'était la porte ouverte à un fond universel et solide, comme si l'Amérique avait cette tendance, d'offrir à l'âme un point d'appui, qui parfois même la comprimait.

Mais il restait européen, et ainsi, dans le lac de ses sentiments intimes, il a pu trouver le passé immémorial lémurien, et dépasser le vague des étangs de l'âme. Ce fut un grand homme, trop méconnu. Les universités lui préfèrent à tort des écrivains plus classicisants, mais inférieurs.

30/07/2017

René Char et la quête mystique moderne

rene-char.jpgLes admirateurs de René Char sont nombreux, et fervents. Ils le sont en particulier dans les hautes sphères, chez les gens distingués qui se piquent de lettres. François Mitterrand le citait dans ses discours, et Emmanuel Macron a déclaré que son recueil Fureur et mystère était un de ses livres préférés.

Pendant longtemps, je ne connaissais de lui que ce qu'en contenait l'Anthologie de la poésie du vingtième siècle des éditions Gallimard, lue à l'époque où j'étais étudiant. Je ne détestais pas. Je trouvais que cela ressemblait au roman Dune de Frank Herbert, pour l'atmosphère évanescente qui y régnait, l'espèce de nimbe spirituel ou mystique qui baignait ses pensées. Mais ce n'était pas suffisant pour me donner envie d'en lire plus. Ce qu'en citaient les admirateurs de sa poésie ne me faisait pas envie non plus, car je trouvais que la forme était grandiose et mystique mais qu'elle n'avait pas de butée vers la divinité de façon claire. Or, je n'aime pas spécialement, en soi, et pour lui-même, le mysticisme. Je ne l'aime que s'il est justifié par la présence d'un dieu, ou d'un ange. Sinon, il me paraît exaltation vague, sentimentalisme creux.

Vingt-cinq ans après, j'ai acheté son recueil Fureur et mystère, car on me pressait pour que je le lusse. Et j'avoue n'avoir pas changé d'opinion. Mais je m'explique mieux son succès auprès des politiques. Les Feuillets d'Hypnos, au centre du livre, constituent un journal intime de Résistant, vers 1943, et ont une clarté et une simplicité que n'a pas le reste; en même temps, Char a gardé sa manière poétique, et il est évident que ses doutes, lorsque des dilemmes terribles se posent à lui, sont poignants. Il assiste plusieurs fois à des actes atroces, et doit rester caché pour échapper au danger ou, dit-il, pour empêcher des vengeances sur des villages alliés. Il commandait un détachement.

Ce qui est intéressant, chez Char, de mon point de vue, c'est la résonance culturelle. Rudolf Steiner a déclaré un jour que l'Europe se caractérisait par un trait qui, à lui seul, isolé, était un défaut. (Il a dit bien sûr la même chose de l'Asie et de l'Amérique, sauf que les traits sont différents.) L'Europe, disait-il, avait tendance à Rudolf-Steiner4.jpgrester dans le vague des sentiments, et à perdre son orientation spirituelle intime. Elle n'était jamais tout à fait matérialiste, jamais tout à fait spiritualiste, et cela faisait à la fois sa noblesse et sa faiblesse. Comme remède, il appelait le sentiment européen à se relier aux cycles cosmiques, à ce qu'ont de significatif, pour le monde spirituel, les jours, les mois, les années. Il pensait à Noël, à Pâques, à la Saint-Michel, à la Saint-Jean, mais aussi aux esprits des jours de la semaine - les divinités dont ils ont pris les noms - et on peut, encore, songer aux saints du calendrier - à ce qu'on veut, du moment que le sentiment mystique puisse se lier à des esprits placés objectivement dans le monde, et agissant selon des rythmes.

En un sens, on pourrait dire que, en poésie, le rythme des vers est aussi la garantie que l'âme ne parte pas dans le néant, ne se dissipe pas dans les fumées terrestres - ou ne soit pas emportée par les vents. Par là, l'esprit européen, si tourné vers le sentiment, pourrait se lier à des vérités religieuses, ou à des cycles naturels, à des manifestations physiques, et trouver, entre ces deux pôles, une clarté nouvelle - une stabilité.

Il est touchant, voire bouleversant que, dans sa poésie, Char se soit si souvent interrogé sur le pôle qui pouvait ou non orienter son âme. Dans les Feuillets d'Hypnos, l'aphorisme 16 affirme que notre principal souci est l'intelligence avec l'ange.

Je ne dirais pas mieux, mais, dans une parenthèse, le poète se sent obligé d'expliquer ce qu'il entend par l'ange, en le distinguant avec soin de ceux de la religion: c'est ce qui, à l'intérieur de l'homme, tient à l'écart du compromis religieux, la parole du plus haut silence, la signification qui ne s'évalue pas. C'est en quelque sorte l'idée absolue.

Il ajoute que cet être connaît le sang, ignore le céleste. Et le blasphème, là, apparaît, ce que je dis sans agressivité: je veux caractériser objectivement la chose. D'ailleurs, les poètes surréalistes n'hésitaient pas à blasphémer, ils pouvaient même affirmer que c'est une condition de la poésie.

En effet, la voix de la conscience passe certainement par le sang; mais en rejetant, par le mot céleste, les vérités religieuses imposées, Char montre ce qu'il a de tragiquement européen. On comprend ce qu'il veut dire: il s'agit de s'arracher au dogme, et de ressentir en soi les choses; il s'agit de ne pas se soumettre aux paroles de la Bible, comme en Amérique. Mais Char devrait savoir que le ciel est aussi une réalité naturelle. Coëtivy_Master_(Henri_de_Vulcop )_(French,_active_about_1450_-_1485)_-_Philosophy_Instructing_Boethius_on_the_Role_of_God_-_Google_Art_Project.jpgC'est par lui, en effet, que le sens de l'harmonie naît en l'homme. Boèce disait que les lois émanaient du sentiment de ce qui était juste, issu de la sensibilité à l'harmonie des astres. Il ne s'agissait pas, comme chez Calvin, de se référer mécaniquement à la Bible, mais de ressentir poétiquement la justice, en la mettant en lien avec la nature cosmique!

Dans le sang vit bien le sentiment moral; mais Rousseau rappelait avec raison qu'y vivait aussi l'égoïsme. Comment distinguer? Comment savoir si la peur a guidé l'action, ou le sens du devoir?

Si on reste dans la pure sphère des sentiments, le bien ne se distingue jamais nettement du mal, et on peut être dans l'illusion la plus complète.

Je ne dis pas que ce fut le cas de Char: je n'en sais rien. Il pouvait aussi avoir un instinct sûr. Mais est-ce donné à tout le monde? Dans l'ensemble, l'Europe depuis un siècle erre parmi les incertitudes et les angel-1502351_960_720.jpgimpulsions contradictoires - parmi les valeurs relativisées à l'infini. Rien dans l'intelligence ne trouve d'appui lorsqu'il s'agit du bien et du mal. Si l'ange n'est pas céleste, si le ciel n'est pas proposé comme pôle, la boussole intime ne tourne pas dans un sens clair. Et je n'entends pas par là le dogme, le ciel intellectuel, mais le ciel réel - et l'harmonie des astres, comme disait Boèce.

L'aphorisme de Char déjà cité résume la définition de l'ange comme étant la bougie qui se penche au nord du cœur. C'est joli, sans doute, c'est bien exprimé, avec sincérité, et sensibilité. Mais si l'ange n'est pas céleste, avouons-le, la bougie qui se penche au nord du cœur le fait au hasard. L'ange peut aussi être un démon, comme disait saint Augustin.

09/05/2017

Saxo Grammaticus et l'ancienne morale germanique

odin 2.jpgJ'ai dit ailleurs que j'avais lu les neuf premiers livres de la Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, un texte latin écrit au treizième siècle par un prêtre catholique d'après des textes perdus en danois et remplis de vieilles traditions germaniques. Il rationalise les dieux, les assimilant à de simples sorciers.

Ceux-ci, est-il dit, ont été précédés dans le règne du monde par des géants et des êtres féeriques, qui se matérialisent et se dématérialisent à volonté: il en parle comme d'une réalité. Loki apparaît énorme et couvert de chaînes, comme dans l'Edda. Chacun de ses cheveux est tel qu'un tronc! Odin est borgne, et instruit les hommes dans leurs rêves, leur apprenant des techniques de combat et de navigation. Thor engendre des héros, à la taille énorme et à la forme bizarre, heureusement arrangée par le dieu. Les géants sont généralement perfides et combattus, notamment parce qu'ils essaient de s'emparer des vierges humaines. Les héros doivent donc les tuer. (Il en va de même dans l'histoire légendaire du roi Arthur, qui pourtant était breton.)

La morale germanique, telle que Saxo l'exprime, a des spécificités qui sont assez connues. Les anciens Danois n'admiraient rien tant que le courage à la guerre. Lorsque leur ennemi en avait montré en les vainquant, ils lui laissaient leur fille, leur royaume. Ils avaient peur de mourir dans leur lit: ils voulaient tomber au combat. Ils avaient néanmoins une grande fidélité à leur prince.

Les conflits se résolvaient souvent par des duels entre les rois, et il était interdit de se battre à deux contre un, à trois contre deux.

Les femmes combattaient volontiers, faisant merveille sur le champ de bataille, régnant, parfois. Mais elles norse.jpgétaient en butte à la prétention des hommes à leur être supérieurs.

Plusieurs récits évoquent des femmes voulant rester vierges, et convaincues de se marier par la bravoure des guerriers, plus importante que leur beauté. Certains étaient défigurés par leurs blessures, mais trouvaient quand même belles demoiselles à épouser, s'ils avaient bravoure et courage.

Lorsque la paix régnait, les guerriers devenaient vite affreusement débauchés, volant les femmes des gens, et leurs filles. Du coup Saxo préfère qu'il y ait toujours une guerre à mener.

L'histoire d'Amleth n'est pas tout à fait celle que raconte Shakespeare. Ophélie n'est pas devenue folle parce que son chéri se faisait passer pour fou: c'était une amie d'enfance, il fait l'amour avec elle discrètement, elle trahit pour lui ceux qui l'ont envoyée pour qu'il dévoile qu'il n'est pas si fou. Puis il en prend une autre, et il n'est plus question d'elle. Il ne meurt pas après avoir tué son oncle, mais règne un certain temps, et est admiré à l'étranger pour sa ruse et sa sagesse, avant de mourir dans un combat. Shakespeare a romancé pour que cela soit plus émouvant.

Le cercle arctique était regardé comme une région de l'éternelle nuit, où vivaient des géants affreux. Il est aussi souvent question de spectres, et de sortilèges tissés par des assaillants pour que leur corps soit invulnérable. Mais la poésie évoque principalement la bravoure des guerriers qui la font: ils chantent eux-mêmes leurs exploits.

Les maléfices, du reste, s'effacent devant la ruse des meilleurs d'entre eux.

On découvre l'invention du ski, qui visiblement avait été enseignée par d'autres peuples, les Finnois ou les Lapons, je ne sais plus. Pareil pour les bottes à clous et les peaux de phoque, utilisées par une armée un jour sur de la glace: l'autre armée, qui glissait, a été battue.

L'arme habituelle était l'épée, mais, plus qu'ailleurs, on trouve la massue, notamment percée de clous et recouverte de fer. Toutefois les héros antiques se contentent souvent d'une grosse branche détachée d'un arbre par leur force herculéenne.

Les plus grands guerriers sont chastes, et méprisent les tentations charnelles. Ils méprisent aussi leur propre corps, se moquant de voir leurs entrailles tomber lorsque leur ventre est ouvert. (Dans un poème latin écrit en Allemagne au onzième siècle, le Waltharius, on voit pareillement Walther - c'est-à-dire Gautier - se moquer d'avoir perdu une main au combat, et placer son bouclier sur le bras mutilé, puis combattre de la main gauche sans se lamenter.)

Ce n'est pourtant pas qu'ils croient spécialement à la vie après la mort. Mais il se font un point d'honneur à être lucides sur ce qui attend tout homme. Freya-from-Revninge-viking-9th-century.jpgC'est impressionnant. On comprend que les Germains aient conquis l'Occident, après les Romains.

D'ailleurs l'origine des Lombards est évoquée: il s'agit de Danois partis à cause d'une famine, après avoir été tirés au sort. Dans un rêve visionnaire, la déesse Freya a ordonné de porter désormais la barbe et un nouveau nom (voyez l'anglais long beards). Tels étaient les futurs maîtres de l'Italie.

La conversion au christianisme est mentionnée. Elle est due principalement à Louis-le-Pieux, le fils de Charlemagne, en échange d'une alliance et de dons en argent (d'ailleurs évoqués par Ermold le Noir, poète de la cour du roi de France). Mais elle avait commencé sous le père. Certains rois danois n'en voulurent pas; mais elle finit par s'imposer.

Un récit passionnant, parfois palpitant, parce que mythologique, parfois répétitif, parce que seulement historique, et en tout cas très instructif, qui a beaucoup inspiré J. R. R. Tolkien et, nous l'avons vu, Shakespeare.

Chateaubriand disait l'avoir lu, aussi, avant de composer ses Martyrs, qui évoquent les Francs.