13/05/2009

Calvin, Ronsard, Marot

PierredeRonsard1620.jpgPierre Béguin, sur son blog, a naguère loué le style clair et concis de Calvin en l’opposant au style amphigourique de Ronsard. Au temps de Louis XIV, Boileau, en faisant l’éloge de Marot, et en condamnant aussi Ronsard, est allé dans le même sens.

Il est à partir de ce moment difficile de placer le débat sur le plan religieux, même si Calvin s’est clairement opposé aux excès du style catholique de son temps. Mais Louis XIV avait en commun avec lui le tempérament qui recherche continuellement la netteté morale. On se souvient qu’il a abandonné la danse, parce qu’indigne d’un prince. La théologie n’entre pas ici en ligne de compte: ce qui agit est plus profond.

Le problème est à présent de savoir ce qui, d’un point de vue esthétique, est préférable. La mode actuelle penche pour la clarté, la concision; mais est-ce justifié?

Les idées claires ont l’avantage de pouvoir faciliter leur application pratique; elles ont l’inconvénient d’être réductrices. Le sentiment qu’on a d’une chose complète souvent la représentation d’une chose dont la nature ne se laisse pas délimiter par l’entendement. Si l’idée est trop nette, elle ne laisse justement plus de place à l’émotion, qui est aussi une aptitude propre à appréhender le réel: car l’émotion reflète, bien plus qu’on ne l’admet, ce qui l’a provoquée. Il est faux qu’elle soit arbitraire: elle montre au contraire ce que la raison ne saisit pas parce qu’elle est mue par la volonté humaine.

En effet, loin que le sentiment soit simplement subjectif et la raison, simplement objective, l’être humain est actif lorsqu’il raisonne, mais passif lorsqu’il est ému. On pourrait donc dire que le sentiment créé par quelque chose épouse plus fidèlement la forme de cette chose que la raison, qui la noie sous les représentations créées par le cerveau.

Évidemment, l’entendement est nécessaire pour exprimer la connaissance d’une chose; mais on pourrait aller jusqu’à dire qu’une connaissance ne passant pas par le cœur est forcément biaisée.

La concision de l’expression semble permettre d’éviter l’écueil: elle empêche la raison d’être noyée sous les mots. Mais elle ne permet pas d’exprimer une émotion: elle ne permet donc pas de la communiquer; elle ne permet donc pas de faire appréhender par l’autre le sentiment d’une chose, qui pourtant est fidèle à la forme de la chose. Elle ne communique aucune sagesse de la chose dont on parle. C’est son défaut.

La recherche de la concision tend à clarifier les représentations tout en les vidant de la substance qui permettait de lier l’âme à la chose représentée: c’est ce que je lui reproche.

A mes yeux, le style doit aussi passer par ce qui parle à l’âme: les images, les rythmes. J’avoue avoir été profondément charmé par la richesse des images de Ronsard, même s’il est vrai que son style manquait de fermeté: pour moi, il est le Proust de son temps. Et j’aime le style de Marot, mais je le trouve parfois d’un réalisme excessif.

Je crois plus à l’équilibre qu’à une ligne préétablie.

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27/04/2009

Le thème de la maya

Arthur_C._Clarke_2005-09-09.pngBeaucoup de films américains s’inspirent de l’hindouisme d’une façon assez claire, notamment lorsqu’il s’agit de créer, au-delà de ce monde apparent, un monde autre, qui s’avère plus vrai que le précédent : la maya - l’illusion des sens -, alors, se déchire. C’était évident dans Matrix, des frères Wachowski, qui du reste avaient placé dans la bouche des personnages des formules issues des Upanishads.

Certains Français sont allés dans le même sens, avec une référence encore plus explicite aux religions traditionnelles, notamment Jan Kounen, dans L’Expérience interdite, issue du chamanisme que le cinéaste a lui-même pratiqué. Mais la vérité est que Stanley Kubrick, dans 2001 : l’Odyssée de l’espace, donnait aussi à voir ces formes-pensées peintes par Kandinsky. On sait peut-être qu’Arthur C. Clarke, dont Kubrick adaptait un roman, avait pour ambition de concilier la mythologie et la science-fiction, et que l’influence de l’hindouisme était sur lui aussi très grande. Il a d’ailleurs passé les dernières années de sa vie au Sri Lanka.

Il me semble quand même que ces transpositions de la spiritualité orientale dans la culture occidentale ont montré des Occidentaux essayant souvent de comprendre les concepts mystiques orientaux à partir de la science moderne. A cet égard, je crois que la physique quantique a joué un certain rôle. On est ainsi fréquemment plongé, dans ces films, dans un monde parallèle qui a quelque chose à voir avec la tradition mathématique grecque, et qui se situe volontiers dans un univers de formes et figures qui en quelque sorte sont le dessin théorique de la matière visible. L’influence de Platon et de son monde intelligible est patente, même si elle peut rester inconsciente chez les cinéastes. Ce qui pouvait être mythologique et mystique dans les traditions primitives devient parfois assez intellectuel et abstrait dans les transpositions occidentales les plus récentes.

Une réflexion similaire pourrait être effectuée dans la peinture, en comparant les arts premiers et les artistes contemporains qui les ont imités. Mais je crois bien que cela a déjà souvent été fait.

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21/04/2009

Castellion et François de Sales

23978328_p.jpgIl est curieux de constater que Castellion eut somme toute les mêmes difficultés relationnelles avec Théodore de Bèze que plus tard François de Sales. On sait que Castellion voulut instaurer une vie spirituelle assez individualiste, face au pouvoir théocratique de Calvin et de son successeur: Castellion pensait qu’il fallait s’appuyer sur la conscience de chacun; il préparait ainsi Rousseau, notamment sa Profession de foi du Vicaire savoyard.

Or, celle-ci fut inspirée à Jean-Jacques par un prélat savoyard appelé M. Gaime. On se trouve donc dans une atmosphère dominée par des Savoyards, puisque Castellion même l’était. Et la question est de savoir si, chez le plus grand des prélats savoyards, François de Sales, de tels présupposés individualistes existaient.

Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire pour un théologien résolument catholique, l’individualisme était bien présent chez l’évêque dit de Genève, à la différence près que, pour lui, il ne devait pas s’exercer dans le domaine de la pensée, et par conséquent remettre en cause la doctrine, mais se limiter à la façon dont chacun vivait cette doctrine préétablie. Il invitait chacun à créer des figures qui lui parlassent en propre, qui correspondissent à sa sensibilité. C’est le sens de sa préface à son Introduction à la vie dévote, qui évoque une bouquetière qui par sa liberté et l’inspiration du Saint-Esprit parvenait à créer sans cesse des bouquets nouveaux, avec les mêmes fleurs: le saint savoyard la prend comme modèle.

Cependant, il faut admettre qu’une telle option n’était possible que d’un point de vue artistique: chacun pouvait et même devait représenter le monde divin à sa façon, du moment qu’il correspondait au dogme. Dans le système de Calvin, la représentation du monde divin était perverse d’emblée; l’individualisme figuratif de François de Sales, renvoyant au sentiment individuel, devenait impossible.

Il n’en demeure pas moins que face au projet plus collectif de Jean Calvin et de ses disciples, la nécessité de relier la foi à une expérience personnelle semble bien relier Castellion et François de Sales. Le Savoyard, quelle que fût sa doctrine religieuse, avait une tendance culturelle individualiste.

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