13/02/2009

Maurice Chappaz & l'universalisme

CHAPPAZ_MAURICE.jpgJe ne connais de Maurice Chappaz, récemment trépassé, que ce qu’en contient l’anthologie de la poésie française de Jean Orizet, que le poète Jean-Vincent Verdonnet m’a offerte. Ses images tonnantes, si je puis dire, rappelle celles de beaucoup de montagnards: en eux doivent résonner les grondements de la Terre d’une façon particulière! Le monde minéral a ses rythmes, sourds et enfouis, profonds et grandioses, et lorsqu’on les écoute, elles ressemblent à des coups de tambour; des images fortes, alors - plus que colorées -, souvent viennent dans l’âme.

En Savoie, les poètes ont exprimé ces images en particulier dans le Chablais et en Tarentaise, mais les grands écrivains qui sont allés au mont Blanc y ont eux aussi été intérieurement sensibles: Shelley, par exemple.

D’aucuns ont cherché à savoir si Chappaz était régional ou universel. Vaine question. Aucune parole humaine n’en demeure à l’expression directe des lieux visibles, puisque le langage humain a pour base le verbe, qui désigne une action, et donc s’étend dans le temps: ce faisant, le particulier tend à l’universel, parce qu’il prend place dans une durée. Mais cette durée est toujours limitée: aucun mot ne peut faire tout le tour de l’univers, et la multiplication des mots à cet égard peut s’avérer vaine. Leur amplification par procédés rhétoriques aussi. Il faut toujours du temps pour prononcer les mots, aussi grandioses soient-ils: on ne peut donc pas nommer tout l’univers avec le langage humain!

valais-lake-champex.jpgAu demeurant, sur le plan poétique, quelle valeur donner à des images qui n’en sont pas, parce que, devenant trop générales, elles se transforment en concepts, et cessent, ainsi, d’être vécues comme images? Une poésie universalisante se perdrait dans le néant, ou deviendrait une forme de philosophie écrite en prose rythmée, traversée çà et là d’élans vaguement mystiques.

Le langage poétique ne saurait être désincarné. Il se met en place dans des bouches à même de le prononcer, et des âmes dont les expériences sont forcément liées à des temps et des lieux précis. La tendance à l’universel demeure dans l’implicite, dans l’élan du cœur, et si elle tombe dans le sens, la poésie se dissout.

Évidemment, un langage trop rivé aux phénomènes pris un à un n’aurait pas plus de sens. La poésie ne peut être transparente, que ce soit face au monde physique, ou face au monde des idées: elle est vivante création d’images qui établissent un équilibre entre les formes qui apparaissent et les concepts, qui mêlent inextricablement les deux. Elle crée un monde, où tout fait sens, mais où tout demeure également réel. Elle est donc tout aussi régionale qu’elle est universelle, tout aussi universelle qu’elle est régionale, ou elle n’est ni l’un ni l’autre. Elle construit en réalité un monde intermédiaire, cristallisant les idées dans des figures qui prennent aussi l'allure du paysage. Il ne s'agit pas de se rattacher forcément à des figures déjà existantes dans la tradition locale; mais ce n'est pas absolument interdit non plus, car il serait ridicule de créer une image nouvelle qui n'apporterait rien, par rapport aux anciennes. Ce qui est universel, de fait, en poésie, ce n'est pas de seNotre-Dame Gargouille.jpg rattacher à un matérialisme présupposé universel qui riverait le regard sur les éléments physiques interchangeables d'une région du monde à l'autre, ni non plus de se relier à d'autres valeurs considérées d'emblée comme universelles, mais bien, simplement, de créer des figures pour cristalliser des idées au travers d'éléments tirés de l'expérience, éléments qui s'en trouvent dans le même temps transfigurés. Toute poésie fait cela, dans le monde! La poésie qui s'enracine dans les figures qu'on peut relier à des lieux précis est donc, paradoxalement, plus universelle que celle qui se perd dans l'infini, car il n'y a que la poésie occidentale récente, qui procède ainsi, par une sorte d'abus issu de son excès d'intellectualisme. Il est plus universel, en poésie, de représenter figurativement le génie d'un lieu, que de s'y refuser et d'en rester à la perception physique - trait typiquement occidental, et même français.

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09/02/2009

Le français lémanique

Franz_von_Sales.jpgLe français fut imposé de la même façon dans le Pays de Vaud, à Genève et en Savoie jusqu’au XVIe siècle, sous la pression des princes de Savoie eux-mêmes, qui l’utilisaient à la Cour, à Chambéry. Mais en réalité, même en Savoie, le français ne devint officiel qu’après 1536, alors que, occupée par le roi de France François Ier, elle dut remplacer le latin par le français dans son administration, étant soumise, comme toute la France, à l’édit de Villers-Cotterêts, en 1539. Quand la Savoie fut rendue à son prince, vingt ans plus tard, celui-ci ne revint pas sur cette décision, même si quelques écrivains enthousiastes se remirent à écrire le latin, pour marquer leur différence. Mais il est certain que la langue française, en Savoie, s’inséra dans le paysage culturel habituel : l’Église même se mit à l’utiliser, témoin saint François de Sales, et ainsi, puisque les locaux utilisaient le français à l’écrit, il est avéré que, à l’oral, le dialecte était encore utilisé : Xavier de Maistre, qui fut fils d’un président du Sénat de Savoie, l’écrivit même un peu.

Dans les régions converties au protestantisme, on le sait, la coupure fut en fait plus nette, car les Bernois et les Genevois firent venir des pasteurs de France, qui, par conséquent, ne savaient rien du dialecte local ; et ils furent chargés d’instruire la population. Et alors que les Savoyards continuaient de faire leurs études en Italie, où ils utilisaient le latin, les Vaudois et les Genevois se mirent complètement au français.

Or, de même que la religion catholique telle que la concevait François de Sales épurait et raffinait l’ancienne tradition sans pour autant la remettre en cause dans ses fondements, de même, le style des écrivains savoyards demeura jusqu’au bout rempli de ce merveilleux chrétien si affectionné au Moyen Âge, voire de cette tendance au sentimentalisme qui permettait l’évocation tendre et émue du folklore, ou de la mythologie, même s’il est constant qu’aux anciens Grecs, les Savoyards ont généralement préféré les anciens Celtes, pour ce qui était de se créer des références antiques.

Je crois que le style protestant permettait moins la fantaisie, étant plus près de la Bible en français ; il tendait davantage au rationalisme. Certes, Ramuz essaya de recréer le vieux style, en se plaçant dans l’âme des paysans de la montagne, mais cette démarche était d’emblée celle des Savoyards, même quand ils n’étaient pas paysans : Joseph de Maistre voulait placer la main invisible de Dieu dans l’histoire de façon vivante et concrète, et son attrait pour l’illuminisme est également lié à son goût pour un ésotérisme qui installe une forme de merveilleux mystique dans l’appréhension du monde. Son style est plein d’énergie, très imagé, et le naturalisme des Genevois, par exemple, ne lui aurait pas convenu. Le catholicisme savoyard continua de vénérer la tradition orale, le culte des saints, l’évocation des anges. Et le style et la langue, du coup, étaient pleins de sentiments, d’émotions, voire de passions qui pouvaient donner l’impression d’une certaine confusion, face à la clarté, nourrie de rationalisme, recherchée par les disciples de Calvin.

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06/02/2009

Nom du Lac

Ramuz.pngLe lac Léman est appelé lac de Genève par les Anglais, mais autrefois, il a pu aussi s’appeler le lac de Lausanne. De fait, on peut avoir un sentiment de propriété, vis à vis d’un lac, mais la réalité est que le lac Léman est le lac de toutes les cités qui l’entourent. Bien que je ne sache pas qu’on l’ait jamais appelé le lac de Thonon, il lui appartient aussi.

Je sais qu’il est de mise de s’émerveiller face au coteau ensoleillé que constitue le Pays de Vaud, et sans doute, c’est depuis les hauteurs de Lausanne que le Léman est le plus beau. A vrai dire, quand je vivais aux Rousses, en Franche-Comté, j’ai appris à l’aimer aussi depuis Nyon, quand le soleil se couche sur ses flots d’argent, et qu’une nappe de lumière y figure l’entrée du pays où le roi Arthur a été emmené par la fée Morgane.

Je sais, également, qu’on préfère admirer les richesses de la rive droite que la relative modestie de la rive gauche. Et même quand Ramuz souhaitait ardemment retrouver le temps où la comtesse Béatrice de Savoie, femme de Pierre II, allait d’une rive à l’autre sur sa barge glissant sur l’onde en l’effleurant à peine et en laissant derrière elle un sillon d’or, il ne pouvait pas aussi s’empêcher de saluer des échanges qui voyaient le Chablais apporter au Pays de Vaud ses matières premières, quand le second renvoyait des produits manufacturés. Dans le même ordre d’idée, un blogueur romand qui habite en Provence a un jour déclaré que la rive vaudoise faisait du vin, tandis que l’autre ne faisait que de l’eau ! Oui, mais elle est pure, et elle se vend dans le monde entier comme une eau bienfaisante, miraculeuse, pleine de vertus ! Elle est naturellement magique, et quand Guy de Pourtalès parlait de la rive du Chablais, il disait justement de son obscurité apparente qu’elle était telle : il y voyait, lui, luire l’ombre du bon évêque des fleurs, saint François de Sales... Et de fait, il est plus difficile qu’on croit, de garder pur un paysage : il y faut bien autant d’art et de grâce que pour faire un bon vin.

Au demeurant, cette qualité de la rive savoyarde, Julien Gracq l’a aussi évoquée dans un de ses livres. J’en ai fait un article, assez récemment. Il la disait semblable à ses chers bords de Loire.

Et puis Maurice-Marie Dantand, le Virgile thononais, affirmait plaisamment que Thonon était la vraie cité principale du Léman, et que les anges s’y rendaient fréquemment. En tout cas, le Léman est bien à tous ceux qui ont la chance de vivre sur ses bords.

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