23/02/2009

Jacques Replat à Lausanne

Cathédrale Lausanne.jpgJacques Replat est un écrivain savoyard du XIXe siècle qui a écrit des romans de style gothique, se situant dans la Savoie médiévale. Or, l’un d’entre eux, Le Sanglier de la forêt de Lonnes, raconte la mort du Comte Rouge, Amédée VII, et le fameux duel qui s’en est suivi entre Othon de Grandson et Gérard d’Estavayer. Cependant, dans l’introduction, Replat évoque la Lausanne de son temps avec la poésie dont il était coutumier :

“Puis, elle m’apparut à son tour, la ville aux trois collines, la Lozène du moyen-âge, élevée au-dessus des vapeurs du lac, comme un palais des fées bâti dans les nuages. Son château épiscopal semble porter encore sur ses noires murailles l’ombre de notre Charlemagne [Replat désigne ici le comte Pierre II], héros trempé d’or et d’acier, brave comme un preux de la Table-Ronde, et portant ses titres au bout de son épée.

“Mais le soleil, dégagé des brumes du matin, venait de dorer la flèche légère, élancée, trois fois plus haut que le plus grand sapin de nos forêts, au-dessus du jubé en marbre noir de la vieille cathédrale ; les rayons jouaient entre les mille faisceaux de colonnes, à travers les vitraux émaillés du chœur, veuf aujourd’hui d’encens et de lampes sacrées : alors on aurait dit que les vieilles pierres, où Grégoire X a laissé la marque de ses pas, allaient parler leur langue mystérieuse des anciens jours, et que les tombeaux s’animaient pour assister à la résurrection de l’antique splendeur.

“Saisi d’une émotion religieuse, je m’agenouillai au pied d’un mausolée, et je priai !... car le temple profané conserve encore des ossements bénis, et toute prière est bien venue sur la cendre des trépassés.”

Suit l’évocation de la statue d’Othon de Grandson.

Replat assimilait totalement le pays de Vaud médiéval à la Savoie, même s’il s’excusait d’avance d’avoir prié dans un temple protestant : il était très attaché au catholicisme. Mais ici, la religion se mêlait à la politique. A mon avis, tout de même, les paroles de Replat sur Lausanne et sa cathédrale ne manquent pas de charme.

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16/02/2009

Le Lac sous Amédée VIII

Lazare.jpgJ’ai dit que Maurice-Marie Dantand, le Virgile thononais, estimait que Thonon était réellement la cité la plus noble des bords du Léman. Peut-être se souvenait-il obscurément du temps où le duc Amédée VIII siégeait au château de Ripaille. De fait, ce prince dominait réellement, dans la première moitié du XVe siècle, l’ensemble du pays lémanique.

Outre son domaine propre, hérité du Comte Rouge son père, comprenant déjà le Chablais, le Valais en amont du lac, le Pays de Vaud et le Faucigny - qui touchait au lac par Hermance -, en 1401, il reçut encore en apanage le comté de Genève. Or, quinze ans plus tard, il était fait Duc par l’Empereur, qui voulait ainsi marquer son caractère souverain au sein de ses États. Car on sait que Genève et Lausanne étaient cités impériales ; mais le titre de Duc était une sorte de titre de souveraineté accordé par l’Empereur y compris au sein du domaine impérial.

Il restait le pouvoir personnel de l’Évêque, qui pouvait, en théorie, contrer le pouvoir du Syndic : à Genève, le syndic Jean Servion - rappelons-le - était un proche du Duc ; il était même son historiographe officiel. Cependant, l’autorité des princes-évêques mêmes allait passer sous la coupe d’Amédée VIII quand il serait élu Pape - sous le nom de Félix V - par les évêques du Saint-Empire réunis en Concile à Bâle.

Certes, ce pape était schismatique, et Amédée VIII renonça finalement à la tiare. Mais entre-temps, il a bien assis son pouvoir sur les évêques de ses États. Tout le pourtour du Léman lui appartenait, et d’ailleurs, le château de Ripaille, où il s’est retiré après son renoncement à la tiare, était bien plus vaste qu’aujourd’hui. Il abrita, dans les dernières années de vie terrestre du Prince, un ordre qu’il avait créé, voué aux saints Maurice et Lazare - le premier étant le saint patron de la Maison de Savoie, le second étant le premier homme ressuscité par le Christ.

Bref, il fut un temps où tout le Léman avait un seul gouvernement, dont le siège était à Thonon. Les anges y venaient sans doute à cette époque, pour reprendre le mot de Dantand, qui affirmait que ces êtres célestes aimaient particulièrement cette noble cité !

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13/02/2009

Maurice Chappaz & l'universalisme

CHAPPAZ_MAURICE.jpgJe ne connais de Maurice Chappaz, récemment trépassé, que ce qu’en contient l’anthologie de la poésie française de Jean Orizet, que le poète Jean-Vincent Verdonnet m’a offerte. Ses images tonnantes, si je puis dire, rappelle celles de beaucoup de montagnards: en eux doivent résonner les grondements de la Terre d’une façon particulière! Le monde minéral a ses rythmes, sourds et enfouis, profonds et grandioses, et lorsqu’on les écoute, elles ressemblent à des coups de tambour; des images fortes, alors - plus que colorées -, souvent viennent dans l’âme.

En Savoie, les poètes ont exprimé ces images en particulier dans le Chablais et en Tarentaise, mais les grands écrivains qui sont allés au mont Blanc y ont eux aussi été intérieurement sensibles: Shelley, par exemple.

D’aucuns ont cherché à savoir si Chappaz était régional ou universel. Vaine question. Aucune parole humaine n’en demeure à l’expression directe des lieux visibles, puisque le langage humain a pour base le verbe, qui désigne une action, et donc s’étend dans le temps: ce faisant, le particulier tend à l’universel, parce qu’il prend place dans une durée. Mais cette durée est toujours limitée: aucun mot ne peut faire tout le tour de l’univers, et la multiplication des mots à cet égard peut s’avérer vaine. Leur amplification par procédés rhétoriques aussi. Il faut toujours du temps pour prononcer les mots, aussi grandioses soient-ils: on ne peut donc pas nommer tout l’univers avec le langage humain!

valais-lake-champex.jpgAu demeurant, sur le plan poétique, quelle valeur donner à des images qui n’en sont pas, parce que, devenant trop générales, elles se transforment en concepts, et cessent, ainsi, d’être vécues comme images? Une poésie universalisante se perdrait dans le néant, ou deviendrait une forme de philosophie écrite en prose rythmée, traversée çà et là d’élans vaguement mystiques.

Le langage poétique ne saurait être désincarné. Il se met en place dans des bouches à même de le prononcer, et des âmes dont les expériences sont forcément liées à des temps et des lieux précis. La tendance à l’universel demeure dans l’implicite, dans l’élan du cœur, et si elle tombe dans le sens, la poésie se dissout.

Évidemment, un langage trop rivé aux phénomènes pris un à un n’aurait pas plus de sens. La poésie ne peut être transparente, que ce soit face au monde physique, ou face au monde des idées: elle est vivante création d’images qui établissent un équilibre entre les formes qui apparaissent et les concepts, qui mêlent inextricablement les deux. Elle crée un monde, où tout fait sens, mais où tout demeure également réel. Elle est donc tout aussi régionale qu’elle est universelle, tout aussi universelle qu’elle est régionale, ou elle n’est ni l’un ni l’autre. Elle construit en réalité un monde intermédiaire, cristallisant les idées dans des figures qui prennent aussi l'allure du paysage. Il ne s'agit pas de se rattacher forcément à des figures déjà existantes dans la tradition locale; mais ce n'est pas absolument interdit non plus, car il serait ridicule de créer une image nouvelle qui n'apporterait rien, par rapport aux anciennes. Ce qui est universel, de fait, en poésie, ce n'est pas de seNotre-Dame Gargouille.jpg rattacher à un matérialisme présupposé universel qui riverait le regard sur les éléments physiques interchangeables d'une région du monde à l'autre, ni non plus de se relier à d'autres valeurs considérées d'emblée comme universelles, mais bien, simplement, de créer des figures pour cristalliser des idées au travers d'éléments tirés de l'expérience, éléments qui s'en trouvent dans le même temps transfigurés. Toute poésie fait cela, dans le monde! La poésie qui s'enracine dans les figures qu'on peut relier à des lieux précis est donc, paradoxalement, plus universelle que celle qui se perd dans l'infini, car il n'y a que la poésie occidentale récente, qui procède ainsi, par une sorte d'abus issu de son excès d'intellectualisme. Il est plus universel, en poésie, de représenter figurativement le génie d'un lieu, que de s'y refuser et d'en rester à la perception physique - trait typiquement occidental, et même français.

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