31/03/2009

Mille voitures vers un rayonnant cristal

The_Mach_5_-_small_right_front.jpgLe dernier film des frères Wachowski, Speed Racer, est remarquablement tourné et rythmé. La dernière course de voitures est une forme d’apothéose: elle ressuscite l’essence sacrée que l’enfance des peuples attribue au sport. On entre alors totalement dans l’esprit du coureur - avec ses pensées naïves et même vides de sens, à maints égards, mais sur le moment, on ne s’aperçoit de rien, parce que le plan physique est mêlé à son psychisme de façon grandiose, sublime: on est en lui, avec lui, on inhale le même air que lui, et la piste fait place à des flux de couleurs reflétant la vie d’une âme soudain inondée de lumière. La victoire est comme l’accès à un monde divin, au-delà d’un arc-en-ciel rutilant, vivant et surgi de l’obscurité!

J’ai écrit un poème, un jour, sur la façon dont les champions olympiques gagnaient intérieurement les cieux, dans l’ancienne Grèce. Ce sonnet s’achevait sur la mort de cet âge héroïque où l’on gagnait l’empyrée par ses seules vertus athlétiques...

La religion chrétienne a condamné, en effet, le culte de ces vertus purement formelles, liées à la seule volonté ou les seules aptitudes physiques, en particulier sous la plume de saint Augustin. Cela a été regardée comme étant l’essence du paganisme.

A l’époque où l’on prévoyait de restaurer les Jeux olympiques, sous l’impulsion de la Révolution française, Joseph de Maistre ainsi s’en moqua, et crut cela impossible, parce que le système moral inhérent à ces Jeux était ruiné depuis longtemps.

Il faut savoir que Speed Racer est adapté d’une bande dessinée japonaise. Le Japon n’a pas, du reste, rejeté ces vertus antiques fondées sur la volonté: bien au contraire, il les a perfectionnées, et cela a donné les arts martiaux pleins de noblesse et de sagesse que nous y admirons, voire le code d’honneur du Samouraï. Mais dans une bande dessinée destinée aux adolescents, et appliqué à ce sport occidental qu’est la course de voitures, cela apparaît forcément comme naïf. Les Wachowski ont pensé pouvoir l’assumer, mais les dialogues allongent quand même l’action, et la justifient, sans rien apporter sur le plan émotionnel; la poésie dégénère parfois dans la fantaisie puérile.

Cela dit, la scène finale est réellement digne de 2001: l’Odyssée de l’espace! Car il faut admettre que la parousie fondée sur la conquête de l’espace n’a pas de ressort nécessairement plus profond que celle qui se fonde sur une course de voitures. Et les Wachowski, je crois, l’ont démontré.

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21/03/2009

Proust & la vieille Beauce

Marcel_Proust_1900.jpgMarcel Proust est un grand écrivain que j’aime profondément, mais je remarque qu’il suscite souvent une forme de passion, chez les intellectuels français, et mon opinion est que l’univers qu’il a choisi de raconter n’y est pas étranger. Stylistiquement, il a mêlé la France de son temps, celle où il a vécue, à celle de l’Ancien Régime, telle que la décrivit - pour ainsi dire de l’intérieur - le duc de Saint-Simon, dont il était l’imitateur avoué: il a ainsi sublimé ses propres souvenirs liés à Paris, à la Beauce, à la vieille France.

Ce mélange entre des souvenirs personnels et des rêves nourris de folklore et d’histoire crée un monde fabuleux enraciné dans le nôtre. Or, si, littérairement, cela crée une émotion légitime, le patriotisme joue ici un rôle, aussi, car l’univers de Proust tend à sublimer une terre insérée dans l’histoire nationale. Je veux dire que la passion que suscite Proust peut n’être pas seulement littéraire, et qu’on peut l’aimer également parce qu’il fait, d’une région politiquement centrale, un pays à demi divin. Il donne l’impression que l’Île de France, la Touraine, sont aux portes du royaume des fées.

Cela existe aussi chez Balzac, qui a situé la plupart de ses romans dans ce qu’on peut semblablement appeler la vieille France, la Région Centre, Paris et sa région, et ainsi de suite. Et il eut pareillement du génie pour sublimer les lieux qu’il évoquait.

Il a du reste pu le faire même avec le lac du Bourget et l’abbaye d’Hautecombe, le Saint-Denis des princes de Savoie, dans la Peau de chagrin; mais pour ma part, je suis persuadé que s’il ne l’avait fait que pour la Savoie, il n’eût pas suscité la même passion qu’il suscite, et que, même, il n’en eût pas suscité davantage que les écrivains savoyards qui ont fait comme lui - et comme Proust - pour leur propre petit pays; or, ce n’est pas peu dire, car ces écrivains savoyards sont réellement dédaignés, et comme je ne peux pas constater qu’on ait préalablement mesuré avec rigueur leurs qualités, je pense que le ressort en est essentiellement politique.

Car en soi, à mes yeux, tous les lieux sont porteurs d’esprit, que les grands écrivains révèlent. Il est possible qu’il y ait à cet égard une hiérarchie, comme on le croyait autrefois, lorsqu’on liait tel lieu à un dieu; mais peut-on rien déterminer de façon définitive, sur ce point? Aucune porte du pays des fées reste-t-elle jamais constamment ouverte? Aucun lieu peut-il être dit privé de la possibilité d’en voir une s’ouvrir? Je ne le crois pas. Je crois plutôt, comme saint Paul, que Dieu est parmi tous les peuples, qu’il est en tous lieux.

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10/03/2009

Seconde vue & science des ondes

Batman.jpgThe Dark Knight, dernière version filmée du mythe de Batman, m’a paru globalement assez pompeux, mais j’ai bien aimé la scène où le héros masqué acquiert le sens spécifique à l’animal dont il se réclame grâce à un sonar qui lui donne une véritable seconde vue. Alors, il devient vraiment un héros au sens antique : il voit les formes par delà les murs - par delà les apparences -, dans une lumière bleutée et lunaire caractéristique ; pendant ce temps, une voix proche et chaude le guide, celle de son mentor, assis dans une chambre secrète. C’est magique.

Lorsque cette seconde vue était activée, les yeux du héros s’allumaient : une lumière bleue - de nouveau - emplissait le trou du masque. Désormais, on savait qu’on entrait dans un monde plus intelligent et plus vrai, plus subtil que l’habituel : la sphère intelligible de Platon ! La sphère qui fait du héros un véritable initié.

En Franche-Comté, au XVIIe siècle, il y eut un tel héros, baptisé sous le signe du célèbre animal qu’on appelle la Vouivre, divinité tutélaire des Séquanais, et qui le prévenait lorsqu’il y avait du danger ; on dit même qu’elle le transporta sur son dos, un jour que son château était assiégé. Ce héros se nommait Lacuson, et il commandait l’armée du roi d’Espagne, alors en guerre contre la France.

Cependant, dans Batman, le ressort de cette magie n’est pas dans le monde des esprits, mais dans la technologie. Cela rappelle les romans d’Asimov : les membres de la Première Fondation apparaissent comme des dieux aux autres hommes parce qu’ils disposent d’une technologie inconnue. Or, dans cette idée, il y a le danger signalé par Charles Duits à propos de la conquête de la Lune, laquelle à ses yeux n’avait rien d’extraordinaire, puisque des Américains avaient pu la réaliser !

Dans l’enchaînement narratif, cette seconde vue de Batman est bien amenée ; elle est comme un triomphe, un accomplissement : le héros est devenu son propre totem. Mais avouons-le : si un tel procédé était possible, les soldats américains l’auraient bientôt tous à disposition, et le monde en serait-il plus merveilleux pour autant ? La technologie imite presque toujours les techniques animales ; et il n’est pas jusqu’à la roue qui n’ait été d’abord poussée par le scarabée bousier - emblème du soleil levant, chez les Égyptiens...

Le discours de ce Dark Knight était grandiose, mais se passait-il vraiment quelque chose ? Le monde moral même était remplacé par une forme de psychologie des masses qui m’a paru dérisoire.

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