17/10/2009

J.R.R. Tolkien et les images du monde divin

Tolkien.jpgJ.R.R. Tolkien n’était pas forcément favorable à la représentation par l'image des êtres semi-divins, tels qu’étaient ses propres elfes. Il déclara, dans son traité sur les contes de fées, que l’image, telle qu’elle peut être établie pour les yeux, tendait à rabaisser ces êtres, et donc à les dénaturer. Les mots, au contraire, convenaient parce qu’ils laissaient libre l’imagination. Il prenait comme exemple les sorcières de Macbeth, qu’il trouvait tout à fait acceptables à la lecture, mais insupportables sur la scène.

Venant de lui, ces réflexions sont curieuses, car dans ses récits, il était assez précis: il décrivait volontiers ses créatures fabuleuses. Il dessina du reste des elfes, lui-même, notamment dans ses Lettres du Père Noël, ainsi qu’un dragon, pour illustrer le Hobbit. Cependant, il admit ne pas savoir bien dessiner les formes animées, et laissa ensuite à d’autres ce travail d’illustrateur. Or, précisément, dans ses récits, la nature à demi divine de ses créatures fabuleuses se distingue souvent grâce à leurs paroles, ou leurs actions. Ainsi, on apprend que les elfes ne laissent pas de trace sur la neige, quand ils y marchent: ils pourraient quasiment marcher sur l’eau. On apprend aussi que ces mêmes elfes ne dorment jamais, mais laissent leur esprit voguer dans les sphères supérieures: leur méditation leur sert de repos. Or, il faut admettre qu’une image statique et extérieure ne peut guère expliciter ces particularités; pendant ce temps, Tolkien laissait à ses elfes une apparence assez humaine, comme s’ils étaient d’abord des hommes du paradis terrestre qui n’avaient pas mangé le fruit défendu et donc n’étaient pas devenus périssables (et c'est cela qu’ils étaient, sans doute, dans son esprit: il les avait représentés consciemment comme tels, ainsi que sa correspondance le suggère souvent). Cela les rendait similaires aux anges, quoique de nature terrestre. Ils vivaient, disait-il, dans les deux mondes: matériel et spirituel. L’imagination, certes, peut ensuite tenter de creuser le problème que cela pose.

gawain_and_the_green_knight.jpgMais pour en revenir à ce qu’il disait de Shakespeare, cela rappelle le choix de Racine de ne pas mettre, comme l’avait fait Corneille, des créatures magiques sur scène, et de les laisser dans les paroles des acteurs. Leur matérialisation, sous les yeux des spectateurs, leur faisait perdre leur dignité - et donc leur vraisemblance, puisqu’une créature liée au monde divin est forcément digne.

Cette nécessaire dignité fut également évoquée par Tolkien à propos de Sir Gawain & the Green Knight, un poème anglais du XIVe siècle dont il admirait à cet égard le ton, l'opposant même à celui de Chaucer, qui tendait déjà à s’amuser de ce qu’il évoquait, quand il s'agissait de créatures divines ou simplement magiques. Pour Tolkien, ce point était vraiment important, à un tel point qu’il critiqua jusqu’à ses premiers écrits, à la fin de sa vie, dans ce sens: le Hobbit même lui parut alors manquer de noblesse.

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02/10/2009

Science et Christ et Teilhard de Chardin

Science & Christ.jpgSi le père de mon père m’a légué une abondante bibliothèque sur la Savoie au sein de laquelle dominaient les figures de François de Sales et Joseph de Maistre, la mère de ma mère, quoiqu’elle eût aussi des tendances mystiques, était d’une ligne très différente, bien plus française - plus occidentale, je dirais -, et elle m’a légué, pour l’essentiel, l’œuvre presque complète de Pierre Teilhard de Chardin, qui était plus moderne, plus progressiste, que Joseph de Maistre! Ma grand-mère était limousine, et elle se fiait à l’autorité des intellectuels français, que dans la famille de mon père on tendait à railler: je me souviens de son indignation, quand j'ai relativisé l’intérêt des Mots, de Sartre, un livre que tous les gens intelligents, selon elle, regardaient comme un chef-d’œuvre absolu!

Teilhard de Chardin, par surcroît, se reliait à son penchant personnel pour le mysticisme, qu’elle tenait surtout de son père, qui était juif - ashkénaze - et fasciné par le mysticisme russe; il avait été élevé par les Jésuites et avait épousé une catholique. Ma grand-mère évidemment n’avait pas la moindre sympathie pour les écrivains gothiques de la vieille Savoie!

Je raconte ces choses parce que j’ai récemment achevé de lire l’ultime volume de la série de Teilhard qu’elle m’avait donnée - nommé Science et Christ.

Leopardi.jpgJe dirai d’abord que Teilhard eut à mes yeux de formidables intuitions. Sur le plan moral, il eut raison de faire remarquer, je crois, que sans la perspective de l’Infini, tout progrès se heurte tôt ou tard au découragement. Comment croire - comme le faisait par exemple Leopardi - qu’une civilisation peut se bâtir simplement pour vivre un peu mieux en attendant la fin ultime? Une vraie foi au Progrès implique la croyance en une marche infinie vers l’avant et vers le haut: sinon, elle perd son fondement.

Le plus remarquable, cependant, chez Teilhard, est que l’union finale du monde avec le Christ n’était pas une fusion dépersonnalisante: à cet égard, il s’opposait fondamentalement à la tendance orientale. Pour lui, en s’unissant au tout personnalisé, l’Homme était plus lui-même que jamais, et devenait à son tour divin sans cesser d’être humain: il gardait pleinement sa conscience d’individu. Teilhard s’opposait aussi, en cela, à Jeanne Guyon et à son quiétisme.

Ce qu’il pouvait y avoir d’occidental en lui est également sa foi en la technique, et l’absence de distinction explicite entre celle-ci et l’art. Il se contenta d’évoquer la nécessité de l’amour au sein de l’activité humaine, mais sans en tirer de conséquences nettes sur la production même. Ayant l’esprit rempli de la science de son temps, il n’imagina pas, au fond, une autre forme de marchandise que celle qui prévaut sous l’ère industrielle. D’ailleurs, même sur le plan scientifique, il lançait des pistes qui allaient au-delà des certitudes acquises, mais sans s’adonner jamais à la science-fiction (qui est un prolongement de la science au sein de la poésie). Son style était inventif, mais il ne fut lui-même pas très imaginatif, dans ses concepts. Ses pistes se reliaient plutôt à des idées religieuses classiques.

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26/09/2009

Beaux-Arts & Belles-Lettres dans la cité de Calvin

Henri-Frederic_Amiel_1852.jpgJ’ai déjà évoqué le tour singulier que Calvin a donné à l’Art, à Genève, en proscrivant la représentation des êtres divins. On a pu dire qu’en contraignant les peintres et les poètes à la reproduction fidèle de la nature sensible, il n’avait pas tant détruit l’Art qu’il ne lui a donné un visage nouveau; mais à la Renaissance, les grands genres étaient justement liés à la représentation des êtres divins ou semi-divins de la religion et de la mythologie. Pendant assez longtemps, à Genève, on se contenta, je crois, de peindre des scènes réalistes sur des meubles et des assiettes.

Et puis, au siècle des Lumières, le réalisme - avec Greuze, par exemple - a été reconnu comme du grand Art, parce qu’on a saisi - notamment grâce à Diderot -, que le réel pouvait se charger de la même intensité et de la même noblesse que la fable et la Bible. Il suffisait somme toute de donner à des paysans qu’on avait rencontrés l’air majestueux des Immortels, aux femmes le visage radieux des Anges, ou des Saintes. Le tout était de continuer à afficher le sujet comme étant tiré de l’expérience sensible. Le jeu de la lumière, de la couleur, de la composition transfigurait le monde visible - au sein de la peinture.

Greuze.jpgOr, en littérature, il s’est bien sûr produit la même chose. Sous la plume de Rousseau, des amants vaudois devenaient des personnages légendaires. Et les Genevois, je pense, ont joué un rôle de tout premier plan, dans cette évolution - à côté des Anglais. Car Horace-Bénédict de Saussure, par exemple, a su, à partir d’observations rigoureuses de ses voyages dans les Alpes, créer un monde fabuleux, quoique ne s’affichant jamais comme tel. Il sut constamment sublimer ses sujets, parvenant à déceler, dans l’expérience sensible même, ce qu’il pouvait y avoir de beau et de magnifique.

Or, peu à peu, étrangement, les Genevois, initialement bloqués par un dogme hostile à la mythologie, retrouvèrent en eux-mêmes des images grandioses, finalement en les sortant de leur propre intériorité, et je pense que l’exemple le plus beau - du reste marqué à cet égard par le Romantisme allemand, qui alla dans le même sens -, est Amiel. Pour moi, il est le Pessoa de la langue française. Il a vraiment créé à partir de sa propre âme un monde grandiose, qui ne doit rien aux traditions anciennes, mais qui touche véritablement au divin, ou du moins à la féerie. Or, je crois qu’on doit l’apparition, à Genève, de ce pur génie, au combat de Calvin contre les images du merveilleux antique et médiéval: à terme, cela a permis à l’écriture de se recentrer sur soi, et d’en faire surgir des fruits nouveaux.

Je ne sais si c’était l’intention ultime du grand Réformateur; mais se réaction eut réellement quelque chose de salutaire, au bout du compte. Elle était adaptée à des temps nouveaux, qui devraient inéluctablement voir se vider de leur substances les modèles anciens, malgré la belle résistance de quelques-uns - parmi lesquels je place évidemment François de Sales: la montagne a une force conservatoire, et le feu antique a continué à briller, je pense, jusqu’à la fin du XIXe siècle, en Savoie. Mais véritablement, Amiel était une aube; en Savoie, luisait plutôt, alors, un crépuscule...

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