21/03/2009

Proust & la vieille Beauce

Marcel_Proust_1900.jpgMarcel Proust est un grand écrivain que j’aime profondément, mais je remarque qu’il suscite souvent une forme de passion, chez les intellectuels français, et mon opinion est que l’univers qu’il a choisi de raconter n’y est pas étranger. Stylistiquement, il a mêlé la France de son temps, celle où il a vécue, à celle de l’Ancien Régime, telle que la décrivit - pour ainsi dire de l’intérieur - le duc de Saint-Simon, dont il était l’imitateur avoué: il a ainsi sublimé ses propres souvenirs liés à Paris, à la Beauce, à la vieille France.

Ce mélange entre des souvenirs personnels et des rêves nourris de folklore et d’histoire crée un monde fabuleux enraciné dans le nôtre. Or, si, littérairement, cela crée une émotion légitime, le patriotisme joue ici un rôle, aussi, car l’univers de Proust tend à sublimer une terre insérée dans l’histoire nationale. Je veux dire que la passion que suscite Proust peut n’être pas seulement littéraire, et qu’on peut l’aimer également parce qu’il fait, d’une région politiquement centrale, un pays à demi divin. Il donne l’impression que l’Île de France, la Touraine, sont aux portes du royaume des fées.

Cela existe aussi chez Balzac, qui a situé la plupart de ses romans dans ce qu’on peut semblablement appeler la vieille France, la Région Centre, Paris et sa région, et ainsi de suite. Et il eut pareillement du génie pour sublimer les lieux qu’il évoquait.

Il a du reste pu le faire même avec le lac du Bourget et l’abbaye d’Hautecombe, le Saint-Denis des princes de Savoie, dans la Peau de chagrin; mais pour ma part, je suis persuadé que s’il ne l’avait fait que pour la Savoie, il n’eût pas suscité la même passion qu’il suscite, et que, même, il n’en eût pas suscité davantage que les écrivains savoyards qui ont fait comme lui - et comme Proust - pour leur propre petit pays; or, ce n’est pas peu dire, car ces écrivains savoyards sont réellement dédaignés, et comme je ne peux pas constater qu’on ait préalablement mesuré avec rigueur leurs qualités, je pense que le ressort en est essentiellement politique.

Car en soi, à mes yeux, tous les lieux sont porteurs d’esprit, que les grands écrivains révèlent. Il est possible qu’il y ait à cet égard une hiérarchie, comme on le croyait autrefois, lorsqu’on liait tel lieu à un dieu; mais peut-on rien déterminer de façon définitive, sur ce point? Aucune porte du pays des fées reste-t-elle jamais constamment ouverte? Aucun lieu peut-il être dit privé de la possibilité d’en voir une s’ouvrir? Je ne le crois pas. Je crois plutôt, comme saint Paul, que Dieu est parmi tous les peuples, qu’il est en tous lieux.

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10/03/2009

Seconde vue & science des ondes

Batman.jpgThe Dark Knight, dernière version filmée du mythe de Batman, m’a paru globalement assez pompeux, mais j’ai bien aimé la scène où le héros masqué acquiert le sens spécifique à l’animal dont il se réclame grâce à un sonar qui lui donne une véritable seconde vue. Alors, il devient vraiment un héros au sens antique : il voit les formes par delà les murs - par delà les apparences -, dans une lumière bleutée et lunaire caractéristique ; pendant ce temps, une voix proche et chaude le guide, celle de son mentor, assis dans une chambre secrète. C’est magique.

Lorsque cette seconde vue était activée, les yeux du héros s’allumaient : une lumière bleue - de nouveau - emplissait le trou du masque. Désormais, on savait qu’on entrait dans un monde plus intelligent et plus vrai, plus subtil que l’habituel : la sphère intelligible de Platon ! La sphère qui fait du héros un véritable initié.

En Franche-Comté, au XVIIe siècle, il y eut un tel héros, baptisé sous le signe du célèbre animal qu’on appelle la Vouivre, divinité tutélaire des Séquanais, et qui le prévenait lorsqu’il y avait du danger ; on dit même qu’elle le transporta sur son dos, un jour que son château était assiégé. Ce héros se nommait Lacuson, et il commandait l’armée du roi d’Espagne, alors en guerre contre la France.

Cependant, dans Batman, le ressort de cette magie n’est pas dans le monde des esprits, mais dans la technologie. Cela rappelle les romans d’Asimov : les membres de la Première Fondation apparaissent comme des dieux aux autres hommes parce qu’ils disposent d’une technologie inconnue. Or, dans cette idée, il y a le danger signalé par Charles Duits à propos de la conquête de la Lune, laquelle à ses yeux n’avait rien d’extraordinaire, puisque des Américains avaient pu la réaliser !

Dans l’enchaînement narratif, cette seconde vue de Batman est bien amenée ; elle est comme un triomphe, un accomplissement : le héros est devenu son propre totem. Mais avouons-le : si un tel procédé était possible, les soldats américains l’auraient bientôt tous à disposition, et le monde en serait-il plus merveilleux pour autant ? La technologie imite presque toujours les techniques animales ; et il n’est pas jusqu’à la roue qui n’ait été d’abord poussée par le scarabée bousier - emblème du soleil levant, chez les Égyptiens...

Le discours de ce Dark Knight était grandiose, mais se passait-il vraiment quelque chose ? Le monde moral même était remplacé par une forme de psychologie des masses qui m’a paru dérisoire.

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06/03/2009

Francoprovençal & duché de Savoie

SiègedeBriançon.jpgLe langage courant des Savoyards était autrefois constitué de variantes du francoprovençal, comme aussi l’était celui de la plupart des Suisses romands. Cependant, la Maison de Savoie a constamment rédigé des actes en français. Le français était la langue de l’administration et des magistrats, et comme la littérature était produite par ces derniers, pour l’essentiel, elle a constamment été faite en français. Il faut finalement attendre le rattachement de la Savoie à la IIIe République française pour voir des gens commencer à publier de façon importante des textes en dialecte, surtout dans la presse locale. Le dialecte devenait une marque proprement savoyarde, face à Paris. Auparavant, les chansons en dialecte demeuraient manuscrites, si même elles étaient écrites, et pas simplement apprises par cœur, comme chez les bardes antiques !

Les magistrats pouvaient parler le francoprovençal : ils ne l’écrivaient pas, en général.

Il se peut que le francoprovençal ait été écrit plus souvent par la noblesse de robe du Lyonnais et du Dauphiné. On a à Grenoble, au XVIe siècle, l’exemple d’un Laurent de Briançon qui était d’origine tarine, par sa famille, mais dont la maison, dite des seigneurs de Briançon, avait été bannie de Savoie au cours d’événements évoqués par Jacques Replat dans son roman du Siège de Briançon. D’une façon remarquable, ces seigneurs de Briançon appartenaient, dit Replat, à la race des Burgondes, et étaient à demi païens, mais le comte de Maurienne, futur comte de Savoie, dut le bannir, à la demande de l’archevêque de Moûtiers et au nom de l’Empereur, parce qu’il rançonnait les voyageurs et faisait prévaloir la force sur le droit. Je veux dire : le francoprovençal est écrit par un homme issu d’une famille noble qui a voulu conserver les caractéristiques premières des vieux Bourguignons ! Dans le Dauphiné, cette famille fut accueillie, et intégrée à la noblesse de robe. Le Dauphiné d’ailleurs se réclamait héréditairement de l’ancien royaume de Bourgogne : le Dauphin disait descendre des Rodolphiens, quand le comte de Savoie disait descendre de l’Empereur, qui avait hérité par voie légale, et non naturelle, génétique, du royaume de Bourgogne. Le comte de Genève était d’ailleurs dans le même cas que le Dauphin de Vienne, mais il se rangea finalement, après bien des batailles, sous la bannière de la Savoie et de l’Empereur. L’hymne genevois n’en est pas moins lui aussi en francoprovençal !

On pourrait dire que le français était la langue du droit et le francoprovençal, la langue du peuple : car le droit dépendait des princes et du clergé. Les Bernois l'ont bien compris ainsi, lorsqu'ils ont imposé le français au Pays de Vaud, à la place du francoprovençal parlé couramment.

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