21/04/2009

Castellion et François de Sales

23978328_p.jpgIl est curieux de constater que Castellion eut somme toute les mêmes difficultés relationnelles avec Théodore de Bèze que plus tard François de Sales. On sait que Castellion voulut instaurer une vie spirituelle assez individualiste, face au pouvoir théocratique de Calvin et de son successeur: Castellion pensait qu’il fallait s’appuyer sur la conscience de chacun; il préparait ainsi Rousseau, notamment sa Profession de foi du Vicaire savoyard.

Or, celle-ci fut inspirée à Jean-Jacques par un prélat savoyard appelé M. Gaime. On se trouve donc dans une atmosphère dominée par des Savoyards, puisque Castellion même l’était. Et la question est de savoir si, chez le plus grand des prélats savoyards, François de Sales, de tels présupposés individualistes existaient.

Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire pour un théologien résolument catholique, l’individualisme était bien présent chez l’évêque dit de Genève, à la différence près que, pour lui, il ne devait pas s’exercer dans le domaine de la pensée, et par conséquent remettre en cause la doctrine, mais se limiter à la façon dont chacun vivait cette doctrine préétablie. Il invitait chacun à créer des figures qui lui parlassent en propre, qui correspondissent à sa sensibilité. C’est le sens de sa préface à son Introduction à la vie dévote, qui évoque une bouquetière qui par sa liberté et l’inspiration du Saint-Esprit parvenait à créer sans cesse des bouquets nouveaux, avec les mêmes fleurs: le saint savoyard la prend comme modèle.

Cependant, il faut admettre qu’une telle option n’était possible que d’un point de vue artistique: chacun pouvait et même devait représenter le monde divin à sa façon, du moment qu’il correspondait au dogme. Dans le système de Calvin, la représentation du monde divin était perverse d’emblée; l’individualisme figuratif de François de Sales, renvoyant au sentiment individuel, devenait impossible.

Il n’en demeure pas moins que face au projet plus collectif de Jean Calvin et de ses disciples, la nécessité de relier la foi à une expérience personnelle semble bien relier Castellion et François de Sales. Le Savoyard, quelle que fût sa doctrine religieuse, avait une tendance culturelle individualiste.

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15/04/2009

Jean-Jacques Rousseau & David Lynch

DAVID_LYNCH_(CannesPhotocall).jpgJe trouve qu’il existe un film de David Lynch dont le fond correspond aux idées de Jean-Jacques Rousseau: c’est A Straight Story (Une Histoire vraie). Le mythologique y est résorbé dans la nature, qui favorise les projets et débouche sur le monde étoilé, à la fois matériel et sacré.

David Lynch a une culture biblique profonde, tout comme Rousseau, qui disait lire chaque jour un chapitre de l’auguste Livre. On se souvient qu’Alvin Straight a pour objectif de se rendre par ses propres moyens là où vit son frère, avec lequel il s’est brouillé. Or, ce lieu s’appelle, significativement, le mont Sion: c’est le lieu du retour. Le mont Sion est la base à partir de laquelle l’âme va s’élancer vers les étoiles.

Alvin Straight fait ce voyage qui est un pèlerinage, pour se réconcilier avec son frère de sang: et dans l’Ancien Testament, les liens de sang, les liens familiaux, sont sacrés, et Dieu s’y trouve, Dieu y vit. Or, chez Rousseau, l’amour même devait passer, on le sait bien, par cette image du lien familial: il faisait de sa maîtresse la mère qu’il n’avait jamais connue, déjà. Son disciple Bernardin de Saint-Pierre, dans Paul et Virginie, donna à son tour à l’amour qui unissait son couple une essence fraternelle. C’était le souvenir d’Adam et Ève au paradis perdu: le lien psychique correspondait idéalement au lien physique. Le monde était alors parfait!

Sur le chemin de sa réconciliation avec son frère, Alvin Straight doit faire la paix avec sa conscience, et mesurer l’ampleur de ses péchés. Il doit également faire le bien autour de lui, réconcilier d’autres familles. Il doit enfin apprendre à saisir l’essence morale de la nature: les cerfs mangés par lui réclament le paiement de la dette; lorsque les hommes tuent par leurs machines, dans le ciel, les nuages s’amoncellent. Le mystère est au-delà des apparences: le karma agit.

Lynch, au-delà de la Bible, est un grand adepte de l’hindouisme, comme on ne l’ignore pas. Dans ce film, la nature est vraiment habitée.

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31/03/2009

Mille voitures vers un rayonnant cristal

The_Mach_5_-_small_right_front.jpgLe dernier film des frères Wachowski, Speed Racer, est remarquablement tourné et rythmé. La dernière course de voitures est une forme d’apothéose: elle ressuscite l’essence sacrée que l’enfance des peuples attribue au sport. On entre alors totalement dans l’esprit du coureur - avec ses pensées naïves et même vides de sens, à maints égards, mais sur le moment, on ne s’aperçoit de rien, parce que le plan physique est mêlé à son psychisme de façon grandiose, sublime: on est en lui, avec lui, on inhale le même air que lui, et la piste fait place à des flux de couleurs reflétant la vie d’une âme soudain inondée de lumière. La victoire est comme l’accès à un monde divin, au-delà d’un arc-en-ciel rutilant, vivant et surgi de l’obscurité!

J’ai écrit un poème, un jour, sur la façon dont les champions olympiques gagnaient intérieurement les cieux, dans l’ancienne Grèce. Ce sonnet s’achevait sur la mort de cet âge héroïque où l’on gagnait l’empyrée par ses seules vertus athlétiques...

La religion chrétienne a condamné, en effet, le culte de ces vertus purement formelles, liées à la seule volonté ou les seules aptitudes physiques, en particulier sous la plume de saint Augustin. Cela a été regardée comme étant l’essence du paganisme.

A l’époque où l’on prévoyait de restaurer les Jeux olympiques, sous l’impulsion de la Révolution française, Joseph de Maistre ainsi s’en moqua, et crut cela impossible, parce que le système moral inhérent à ces Jeux était ruiné depuis longtemps.

Il faut savoir que Speed Racer est adapté d’une bande dessinée japonaise. Le Japon n’a pas, du reste, rejeté ces vertus antiques fondées sur la volonté: bien au contraire, il les a perfectionnées, et cela a donné les arts martiaux pleins de noblesse et de sagesse que nous y admirons, voire le code d’honneur du Samouraï. Mais dans une bande dessinée destinée aux adolescents, et appliqué à ce sport occidental qu’est la course de voitures, cela apparaît forcément comme naïf. Les Wachowski ont pensé pouvoir l’assumer, mais les dialogues allongent quand même l’action, et la justifient, sans rien apporter sur le plan émotionnel; la poésie dégénère parfois dans la fantaisie puérile.

Cela dit, la scène finale est réellement digne de 2001: l’Odyssée de l’espace! Car il faut admettre que la parousie fondée sur la conquête de l’espace n’a pas de ressort nécessairement plus profond que celle qui se fonde sur une course de voitures. Et les Wachowski, je crois, l’ont démontré.

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