30/05/2009

Renaissance de l’Épopée

Madame_de_La_Fayette.pngLa Renaissance tenta de ressusciter la pratique des épopées nationales, et on ne peut pas dire que cela fut couronné de succès. Au théâtre, pourtant, l'esprit patriotique qui était à la source de cette tentative se manifesta assez aisément, et les héros romains de Corneille - tels Horace ou Auguste - ont bien fonctionné, dans une France qui avait alors l'ancienne Rome pour modèle fondamental. Même Racine évoque flatteusement les Gaulois dans une pièce qui plaisait beaucoup à Louis XIV: Mithridate. Elle raconte comment ce roi perse résista aux Romains en projetant de soulever contre eux tous les peuples qu’ils avaient conquis - à commencer, donc, par les Gaulois.

Ronsard tenta une vraie épopée avec le mystérieux Troyen Francus, ancêtre supposé des Francs; elle resta inachevée. En Savoie, de semblables essais inaboutis furent effectués par deux membres de l’Académie florimontane: Honoré d’Urfé, qui commença une Savoysiade; et Alfonse Delbène, qui commença une épopée sur le Comte Vert, Amédée VI. Finalement, seules des chroniques parsemées de figures symboliques ou même mythologiques purent être achevées: celle de François Bonivard, pour Genève, en est un exemple.

Peut-être faut-il, néanmoins, estimer que le roman était issu de l’épopée, et considérer que L’Astrée d’Honoré d’Urfé fut une épopée de la vieille Gaule, puisque la Nymphe Galatée y est présentée comme la mère immortelle de tous les Gaulois, et qu’il y est abondamment question des anciens rois francs et bourguignons, dont le roi Gondebaud, qui fit de Genève sa capitale: la naissance fabuleuse du mythique Mérovée, fils d’un homme-serpent de la mer, y est d’ailleurs mentionnée. Honoré d’Urfé l’avait trouvée chez Grégoire de Tours, qu’il traduisait et adaptait, pour l’essentiel. En tout cas, il ne laissa pas de créer une épopée en remontant aux Francs, comme plus tard le feront Chateaubriand et Augustin Thierry. Il n’hésita pas à faire des Francs l’origine de la France!

Peut-être, en outre, faut-il regarder La Princesse de Clèves comme une épopée à la gloire du prince Jacques de Savoie, qui mourut à Annecy comme duc de Genevois, et que Mme de Lafayette décrit comme un héros, un surhomme. La distance entre l’épopée et le roman est moins grande qu’on ne pense, et le roman n’est pas autant un genre réaliste et démystificateur qu’on le voudrait.

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19/05/2009

Expériences visuelles: Corneille contre Calvin

Corneille.jpgLe cinéma américain tombe souvent dans une fantaisie grossière en réalité irrespectueuse de la capacité imaginative même. La tendance est si instinctive que maints cinéastes plutôt sobres au départ ont fini par s’écheveler: par exemple, Tim Burton, ou les frères Wachowski, pour prendre des gens quand même talentueux.

Beaucoup de films font entrer dans un monde creux. Le procédé qui consiste à placer des visages d’acteurs réels dans des décors virtuels atteint ses limites dès qu’on oublie qu’un monde qu’on crée doit se justifier moralement - dès qu’on oublie, au fond, Platon et sa sphère intelligible, seule à même de justifier un monde inventé.

Néanmoins, on aurait tort de croire que cette situation est seulement due aux progrès techniques et aux abus qu’on peut en faire. Le théâtre français, sous Louis XIII, connut lui aussi sa période d’effets spéciaux: ce fut la mode des pièces à machines, genre où - on le sait peu - Pierre Corneille excella, notamment grâce à Médée et à La Conquête de la toison d’or : on y voyait des héros et des mages chevaucher des dragons, des immortels paraître sur scène!

Ensuite, on a estimé, non sans raison, que la dignité des mystères inhérents à la fable y perdait beaucoup, et il a été progressivement interdit de placer du fabuleux sur scène: de ce point de vue, le théâtre, sous Louis XIV, suivit Calvin, qui proscrivait la représentation du monde divin!

Racine fit donc présenter les monstres et les immortels impliqués dans l’action par des témoins venus les évoquer dans le lieu principal de l’action: le mot paraissait plus digne du Mythe que l’image, déjà parce qu’il passe par l’entendement: il ne repose pas essentiellement sur la sensation. Le mythe s’intellectualisait. Finalement, il fut laissé dans les concepts et la pure sphère des idées.

Sans approuver cette forme de décadence qui alla jusqu’à proscrire l’imagination même - proscription à mon avis absurde -, on peut admettre que le cinéma gagne à ne pas trop charger en vains effets visuels ses narrations - qu’en tout cas, tout effet visuel devrait se justifier par la présence d’un mystère provoquant physiquement une étrangeté - une perception inattendue du réel. David Lynch, par exemple, l’a bien compris, mais la tendance générale est de déformer le monde habituel pour le simple plaisir.

Le plaisir en est quelque peu pervers, sans doute, et cela explique la réaction de Calvin, même si je ne crois pas que la solution qu’il ait donnée soit la bonne. (J’y reviendrai, à l’occasion.)

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13/05/2009

Calvin, Ronsard, Marot

PierredeRonsard1620.jpgPierre Béguin, sur son blog, a naguère loué le style clair et concis de Calvin en l’opposant au style amphigourique de Ronsard. Au temps de Louis XIV, Boileau, en faisant l’éloge de Marot, et en condamnant aussi Ronsard, est allé dans le même sens.

Il est à partir de ce moment difficile de placer le débat sur le plan religieux, même si Calvin s’est clairement opposé aux excès du style catholique de son temps. Mais Louis XIV avait en commun avec lui le tempérament qui recherche continuellement la netteté morale. On se souvient qu’il a abandonné la danse, parce qu’indigne d’un prince. La théologie n’entre pas ici en ligne de compte: ce qui agit est plus profond.

Le problème est à présent de savoir ce qui, d’un point de vue esthétique, est préférable. La mode actuelle penche pour la clarté, la concision; mais est-ce justifié?

Les idées claires ont l’avantage de pouvoir faciliter leur application pratique; elles ont l’inconvénient d’être réductrices. Le sentiment qu’on a d’une chose complète souvent la représentation d’une chose dont la nature ne se laisse pas délimiter par l’entendement. Si l’idée est trop nette, elle ne laisse justement plus de place à l’émotion, qui est aussi une aptitude propre à appréhender le réel: car l’émotion reflète, bien plus qu’on ne l’admet, ce qui l’a provoquée. Il est faux qu’elle soit arbitraire: elle montre au contraire ce que la raison ne saisit pas parce qu’elle est mue par la volonté humaine.

En effet, loin que le sentiment soit simplement subjectif et la raison, simplement objective, l’être humain est actif lorsqu’il raisonne, mais passif lorsqu’il est ému. On pourrait donc dire que le sentiment créé par quelque chose épouse plus fidèlement la forme de cette chose que la raison, qui la noie sous les représentations créées par le cerveau.

Évidemment, l’entendement est nécessaire pour exprimer la connaissance d’une chose; mais on pourrait aller jusqu’à dire qu’une connaissance ne passant pas par le cœur est forcément biaisée.

La concision de l’expression semble permettre d’éviter l’écueil: elle empêche la raison d’être noyée sous les mots. Mais elle ne permet pas d’exprimer une émotion: elle ne permet donc pas de la communiquer; elle ne permet donc pas de faire appréhender par l’autre le sentiment d’une chose, qui pourtant est fidèle à la forme de la chose. Elle ne communique aucune sagesse de la chose dont on parle. C’est son défaut.

La recherche de la concision tend à clarifier les représentations tout en les vidant de la substance qui permettait de lier l’âme à la chose représentée: c’est ce que je lui reproche.

A mes yeux, le style doit aussi passer par ce qui parle à l’âme: les images, les rythmes. J’avoue avoir été profondément charmé par la richesse des images de Ronsard, même s’il est vrai que son style manquait de fermeté: pour moi, il est le Proust de son temps. Et j’aime le style de Marot, mais je le trouve parfois d’un réalisme excessif.

Je crois plus à l’équilibre qu’à une ligne préétablie.

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