13/04/2010

Victor Hugo & David Lynch

Jean Valjean.jpgQuand je lis les Misérables de Victor Hugo, je trouve que cela ressemble à un film de David Lynch, par exemple Blue Velvet: en apparence, c’est un récit policier, ou un drame réaliste, et en profondeur, on sent se mouvoir des forces obscures, mystérieuses, effrayantes, ou bien au contraire magiques, rayonnantes, célestes, pleines d’amour.

Hugo dit explicitement que les brigands de Paris qu’il évoque sont tout proches de l’enfer, qu’ils sont juste à sa borne, et il fait du groupe de patron-minette une hydre à plusieurs bras, comme si un esprit démoniaque conduisait les bandits, dont ils n’étaient que la matérialisation parcellaire. Hugo croit, de fait, aux êtres qui ne sont matérialisés qu’à demi et il les met en scène à travers un sensible au sein duquel ils n’apparaissent que par fragments.

Au bout du compte, Jean Valjean, ancien forçat, ancien voleur, est accueilli par un ange qui ouvre grand ses ailes dans le ciel, même si ces ailes ne sont que des nuages, et si le reste de l’ange est invisible. Laura Palmer,ange laura palmer.jpg de son côté, est accueillie à sa mort par son ange enfin revenu, à la fin de Fire Walk With Me. Or, Jean Valjean comme Laura Palmer avait connu une destinée injuste et atroce, absurde, qui ne prend son sens qu’une fois qu’elle est totalement accomplie; et alors, elle devient belle, merveilleuse, fabuleuse, divine. Dans les deux cas - chez les deux personnages -, les fragments qui vibrent de la force de l’Esprit sont montrés comme renvoyant au monde spirituel, et c’est ce qui est si fascinant. L’artiste, ici, désigne un inconnu au sein duquel l’esprit prolonge les rayons du visible vers un divin qui n’est que suggéré, dans les mots ou les images.

Blue Velvet.jpgLe lien entre les Misérables et Blue Velvet est également dans le thème du jeune homme plus ou moins innocent qui voit un monde nouveau et terrifiant au travers de failles dans une cloison qui le maintient caché: pour Marius, quand il regarde chez Thénardier depuis sa chambre et une fissure dans le mur, et qu’il voit des êtres hideux sortir de l’ombre pour prendre au piège Jean Valjean; pour Jeffrey Beaumont, quand il voit, au travers des volets d’une porte de placard, un brigand affreux, à demi démon, n’aimant que l’obscurité - laquelle reflète son âme -, torturer brutalement une pauvre femme. Le parallèle est remarquable, je crois. Ces failles permettent de distinguer le début fabuleux de l’enfer. Or, dans le même temps, ces scènes apportent de stupéfiantes révélations, ou sont l’aube de révélations qui aboutiront à la résolution finale, à l’éclaircissement de toutes les énigmes: l’oreille coupée trouvera son sens, comme, dans la destinée de Jean Valjean, la présence de Marius près de Thénardier. FR191PEIHUGOVIC002.jpgEt à la fin des deux récits, le bonheur divin surviendra, exprimé par un pur amour, qui s’accompagne chez l’un de l’apparition d’un ange mettant le doigt sur la bouche au seuil de la maison où la nuit de noces a lieu, chez l’autre de fleurs aux plus vives couleurs poussant dans le jardin! Étranges similitudes.

Comme si le récit était écrit au sein même de l’ombre, comme si Hugo et Lynch avaient eu accès aux mêmes idées vivantes, à ces idées vivantes que Lynch compare à des poissons, et qui selon lui vivent et luisent dans l’onde du champ unifié auquel il a accès par sa méditation! Et de nouveau, le lien avec Hugo, qui pensait pouvoir percer la nuit de l’âme pour qu’en sortent des révélations, est clair.

Cette similarité entre Hugo et Lynch m’est apparue dès le temps où j’ai lu le théâtre de Hugo, par exemple Marion Delorme: je trouvais que leur art était semblable. Elle se reflète encore étrangement dans leurs dessins respectifs. Ce sont des formes dont le caractère singulier crée l’impression qu’y agissent des forces obscures, immatérielles: des formes sorties de la nuit de l’âme!

David Lynch déclara que lorsqu’on ne voit que des fragments du monde occulte, vient la peur: le monde que l’on connaît se dissout! Mais que cette peur cesse, dès que l’on a pu acquérir de l’univers une vision globale. Or, pour Hugo, les ombres, un jour, s’éclaireront, et tout sera fondu dans la lumière divine, laquelle habite en secret chaque chose: troublante convergence, toujours.

Ce sont deux artistes sublimes, quoi qu’il en soit.

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07/04/2010

Vies successives aux temps romantiques

pythagore.jpgL’idée de réincarnation appartient aux philosophies mystiques orientales, et on dit que Pythagore, qui la partageait, l’avait acquise en Inde; Empédocle, son disciple, avait d'ailleurs à cet égard une philosophie qui était proche du bouddhisme. Même Platon présente un homme qui choisit sa vie future avant de naître.

L’Occident chrétien a ensuite proscrit cette idée, dans la foulée d’Aristote. A l’époque des Lumières, cependant, les traditions orientales ont été redécouvertes, et les écrivains romantiques l’ont fréquemment reprise.

Baudelaire, ainsi, a écrit cette Vie antérieure:
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Turner.jpgLes houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
Ce souvenir d’un monde fabuleux s’accompagnant d’une ombre mystérieuse plane comme une malédiction sur la vie présente.

Était-ce aussi une malédiction, pour Gérard de Nerval, de se souvenir de cette femme qui, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être
J’ai déjà vue… et dont je me souviens!

Victor_Hugo_Dessin037.jpgDe fait, elle aurait vécu sous Louis XIII, dans un château de brique aux vitraux teints en rouge baigné à ses pieds d’une rivière passant parmi des fleurs et planté sur un coteau vert jauni par le coucher du soleil: le poème est connu.

Baudelaire était fasciné par l’Orient antique, et Nerval par le siècle de Louis XIII. La vie antérieure, passant par un souvenir remontant à plus loin que la formation du cerveau, propose toujours un passé plus fabuleux que l’histoire officielle, et l’Américain Robert E. Howard - le créateur de Conan le Barbare - présenta d’abord ses héros incroyables comme ses incarnations passées; il put créer ainsi des mondes fabuleux vieux de plus de dix mille ans et intégrant des spectres, des démons, des sorciers et toutes choses dont l’histoire ne veut pas entendre parler! Dans un de ses poèmes, il dit même qu’il y a huit mille ans, il a tué, d’un coup de lance, un homme au bord d’une rivière scintillante qui coulait dans une vallée calme et verdoyante alors qu’une brume bleue voilait les collines, et que, depuis lors, dès qu’une brume pareillement bleue resurgit devant lui,
Friedrich.jpgAnd breezes bring the murmur of the sea,
A whisper thrills me where at ease I lie
Beneath the branches of some mountain tree:
He comes, fog-dim, the ghost that will not die,
And with accusing finger points at me.
Le doigt accusateur durera-t-il jusqu’à la fin du monde? Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un vallon assez fabuleux.

Lovecraft, amoureux profond des anciens Romains, raconta dans une lettre un rêve qu’il suggère être le souvenir d’une vie antérieure - au sein duquel, centurion de l’Empereur, il se fût trouvé face à une abomination des Pyrénées, invoquée par les mages du lieu, et surgie des profondeurs.

Pour Victor Hugo, il croyait que les âmes méchantes se réincarnaient dans les bêtes, les bonnes se fondant dans la lumière; j’en reparlerai, à l’occasion.

La vie antérieure est presque toujours ressentie comme exerçant le poids d’anciennes fautes, et en même temps, elle provoque la nostalgie, parce qu’elle est située à une époque fabuleuse et glorieuse - dont on a été rejeté. C’est assez étrange.

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25/02/2010

Victor Hugo & les anges

ange-de-lannonciation-fra-angelico.jpgVictor Hugo a toujours aimé le merveilleux, notamment dans sa poésie, et dans sa jeunesse, comme il était encore très tributaire de la religion catholique traditionnelle, il a volontiers évoqué les anges, en les reliant notamment à l’enfance. Car les enfants, selon Jésus, ont un lien direct avec Dieu, et avec leurs anges: ils se confondent quasiment avec eux. Ce merveilleux chrétien était d'ailleurs conforme aux principes énoncés par Chateaubriand dans son Génie du christianisme, dont Hugo avait été un lecteur enthousiaste.

Dans les Feuilles d’automne, ainsi, le célèbre poète, évoquant le doux sommeil d’un enfant, dit:
Il dort, innocence!
Les anges sereins
Qui savent d’avance
Le sort des humains,
Le voyant sans armes,
Sans peur, sans alarmes,
Baisent avec larmes
Ses petites mains.
Leurs lèvres effleurent
Ses lèvres de miel.
Lange à l'enfant.jpg’enfant voit qu’ils pleurent
Et dit: Gabriel!
Mais l’ange le touche,
Et, berçant sa couche,
Un doigt sur sa bouche,
Lève l’autre au ciel!

Dans un autre poème, il dit de quelle façon l’ange gardien se trouve toujours à côté de l’enfant qui prie:
Quand elle prie, un ange est debout auprès d’elle,
Caressant ses cheveux des plumes de son aile,
Essuyant d’un baiser son œil de pleurs terni,
Venu pour l’écouter sans que l’enfant l’appelle,
Esprit qui tient le livre où l’innocence épelle,
Et qui pour remonter attend qu’elle ait fini.
[…]
Il prend tout, pleurs d’amour et soupirs de douleur;
Sans changer de nature il s’emplit de cette âme,
Comme le pur cristal que notre soif réclame
S’emplit d’eau jusqu’aux bords sans changer de couleur.

ange-gardien.jpgAh! c’est pour le Seigneur sans doute qu’il recueille
Ces larmes goutte à goutte et ce lis feuille à feuille!
Et puis il reviendra se ranger au saint lieu,
Tenant prêts ces soupirs, ces parfums, cette haleine,
Pour étancher le soir, comme une couple pleine,
Ce grand besoin d’amour, la seule soif de Dieu!

Il appelle encore l’ange gardien des enfants le céleste ami
Qui le jour et la nuit lui fait une défense
De ses ailes d’azur!
Invisible trépide où s’allume sa flamme!
Esprit de sa prière, ange de sa jeune âme,
Cygne de ce lac pur!

Il faut dire que dans ce recueil, Hugo conseille de féconder le monde tel qu’on le perçoit d’un monde intérieur d’images, de pensées,
De sentiments, d’amour, d’ardente passion,
Et de remplacer celui-ci par celui-là, en mêlant son âme à la création.

anges monde fabuleux.jpgIl évoque aussi Lamartine qui, selon lui - et je lui donne raison - a exploré le monde invisible et en est revenu glorieux avec sur le front, pour ainsi dire, l’image splendide des vivants mystères - un univers lumineux où se dressent
Des monts d’agate et de porphyre
- faisant du poète du Lac un Christophe Colomb mystique. Hugo dit qu’il veut suivre son glorieux exemple, et il s’y emploiera bientôt, comme on ne l’ignore pas, mêlant alors les anges à l’histoire, et faisant renverser le démon de la Bastille par l’ange de la Liberté!

Ce romantisme qui se faisait dans la foulée de Joseph de Maistre avait une certaine force, une certaine noblesse. Les poètes étaient redevenus des eubages, pour parler comme Blaise Cendrars.

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