04/09/2009

Dieu et le Vide

Sartre.jpgDans son dernier livre, l’Envers de l’esprit, mon compatriote Valère Novarina rappelle que DIEU et VIDE ne forment un anagramme qu’à condition de considérer que u et v sont une seule et même lettre, comme en latin. Il a eu un beau pressentiment! Car cette idée de l’anagramme entre Dieu et le vide, je l’ai déjà lue chez des penseurs contemporains, plutôt liés au catholicisme - et en même temps désireux de se rattacher à la philosophie contemporaine d’un Sartre, d’un Heidegger, d’un Nietzsche.

C’est Rabelais qui a le premier établi cet anagramme, je crois. Il était grandement érudit, et son orthographe porte les marques d’une volonté de rattacher le français aux langues antiques, en particulier le latin. Mais la vérité, il faut l’avouer, est que u et v sont deux lettres complètement différentes.

Heidegger.jpgL’alphabet a pour principe de faire correspondre une lettre à un son. Le u latin était équivalent, devant une voyelle, à un w anglais: il s’agit d’une labiale. Mais comme il était trop difficile à prononcer - non pas seulement pour les Français, mais pour l’ensemble des peuples romans, Italiens et Espagnols compris -, la lèvre supérieure s’est abaissée jusqu’aux dents, et le v fut instauré: il s’agit d’une dentale.

Mieux encore, dans le mot Dieu, u n’est plus même un son en soi. Ici, le son est indiqué par deux lettres, comme c’est souvent le cas en français - dont on pourrait dire, ainsi, qu’il a un alphabet spécifique: il s’agit de la labiale œ, qui est, dans son articulation, entre la voyelle latine u (notée en français ou) et le e dit muet. Le rapport avec u est encore présent, mais il s’amenuise. Le e muet de la fin du mot vide n’est lui-même présent, au fond, que pour indiquer le d se prononce (même si, dans le sud, le e se prononce aussi).

On peut le dire: il n’y a aucun rapport entre Dieu et le vide. On peut, en tant que Français, remonter à l’origine latine, mais à quoi bon, puisqu’en latin, entre Deus et vacuum, il n’y a non plus aucune sorte de rapport.

Nietzsche.jpgIl s’agit surtout, je crois, d'une coïncidence, amusante quand on a lu Sartre - qui assurait que Dieu était une forme de pur néant - ou Nietzsche - qui disait que Dieu était mort -, mais qui, du point de vue de la langue, a peu de sens, car par Dieu, on entend le plein, et par le vide, on entend précisément l’absence de Dieu, ou de tout ce qui peut être issu de lui.

Que le divin soit situé dans le vide de la matière, cela peut intellectuellement se comprendre; mais en ce cas, il faut dire que c’est la matière qui est vide, puisqu’à Dieu, il ne peut pas manquer la substance. Mais ce vide même découle de Dieu, est le reflet de sa parole, pour ainsi dire. Dieu n’est pas le vide, puisqu’en créant, il a créé aussi le vide de ce qu’il a créé. Le vide est une ombre créée par Dieu.

Même si on ne croit pas en Dieu, si on croit que le vide existe, on peut pas dire que Dieu soit le vide!

On peut seulement dire que le mot est vide: non la chose même.

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22/08/2009

La poésie à plat

Hugo.jpgDans un article récent, Jean-Noël Cuénod a fait remarquer, à juste titre, que la poésie devait s’enraciner dans la profondeur. Mais précisément, je crois que la poésie est entrée dans une forme de décadence parce qu’elle a tendu à demeurer dans le cercle fermé sur lui-même d’un moi limité au cerveau - aux pensées figées et dénuées de vie que l’époque impose. Or, sur le plan philosophique, on ne peut pas nier que cela correspond à un mélange d’égocentrisme et d’agnosticisme, c’est à dire une forme d’égoïsme raisonné - hérité de l’ancienne Rome.

Si, sur le plan politique, cette voie donne fréquemment l’impression d’être très sûre, sur le plan poétique, elle ne vaut quasiment rien. D’une certaine façon, et toute proportion gardée, on se retrouve face au Réalisme socialiste soviétique - qui a fait mourir la peinture en Russie.

Qu’on le veuille ou non, la poésie qui refuse d’ancrer le sentiment dans l’infini et l’éternel - une sorte de vie située au-delà d’un corps distinct, défini - ne peut pas avoir de profondeur. Si on croit qu’elle en a, c’est qu’on confond le sentiment profond avec la sensation intense. Dès lors, la poésie n’est plus qu’une manière de présenter aux lecteurs la richesse de son âme!

C’est ce qu’on appelle la dérive nombriliste de la littérature, et qui est apparue parce qu’on n’a plus admis, comme légitime, que l’égocentrisme poli des gens raisonnables et élégamment agnostiques, comme ayant l’esprit au-delà de toute naïve croyance. Mais sans naïve croyance, il n’y a plus de feu, et donc, plus de vraie poésie. Hugo même l’a dit: il a fait l’éloge, dans son récit de voyage à Chamonix, du folklore local, des légendes sur le démon du Nant Noir et les spectres du château Saint-Michel, en affirmant que les superstitions étaient mère de toute poésie...

Si on se coupe de l'imagination qui donne corps au sentiment, qui le prolonge et l'approfondit - justement - dans l'être, on cesse simplement - mais logiquement - d'exprimer des sentiments profonds. La poésie n'est plus alors qu'une activité de rhéteur.

Parfois, on trouve encore le feu paradoxal qui enflamme pour la raison regardée elle-même comme divine! Cela existait chez Valéry, notamment sa fabuleuse Jeune Parque. Ensuite, on n’en a plus vu que le pâle reflet.

Un sentiment pur de vénération à l’égard d’Athéna (déesse de la sagesse) renvoie nécessairement à une dévotion à Zeus son père. Couper la première du second n’a pas de sens: cela la change en fantôme - la dissout, la vide de sa substance. La pensée même devient alors pure fumée.

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14/08/2009

Origines de l’université genevoise

Saussure.jpgIl a été fréquemment rappelé, ces derniers temps, que les écoles, à Genève, datent du temps du Prince-Évêque, qu’elles n’ont pas été créées par Calvin. Celui-ci a réorienté l’enseignement et créé l’Académie, mais il n’a pas tout instauré à partir de rien. On se souvient par exemple, au XIVe siècle, de Jean de Brogny, qui, originaire des environs d’Annecy, a fait ses études à Genève, demeurée le centre intellectuel du Genevois, bien qu’il n’en fût plus la capitale administrative. (Après le bannissement du Prince-Évêque à Annecy, des écoles furent précisément créées dans les deux capitales administratives du Comté - devenu Duché - qu’étaient Annecy et La Roche sur Foron, deux cités où étudiera François de Sales avant de se rendre à Padoue.)

Néanmoins, on sait que l’enseignement catholique était essentiellement théologique et philosophique; il était en particulier peu orienté vers les sciences naturelles. Or, à Genève, l’Académie de Calvin développa celles-ci, et cela explique les grands noms que sont Charles Bonnet et Horace-Bénédict de Saussure, mais aussi que Rousseau, sous la direction du pasteur de Bossey, se soit initié à la botanique. C’est bien quelque chose qui n’existait pas en Savoie, où la nature était scrutée uniquement dans sa portée morale: on essayait d’y saisir la parole divine qui l’avait créée, afin de permettre aux hommes de se purifier et de gagner le Ciel. (Il faut du reste remarquer que même au XXe siècle, ce fut la visée de Teilhard de Chardin, qui avait pourtant assimilé complètement les sciences naturelles modernes; mais François de Sales avait lui-même assimilé Pline: la science n’était pas à développer - pour elle-même -, mais il fallait la connaître pour mieux édifier sur l’œuvre de Dieu.)

Bonnet.jpgOn raconte à ce sujet une histoire amusante, sur l’université de Fribourg, qui, nouvellement constituée, et voulant accueillir tous les étudiants catholiques de Suisse, éprouva quelque difficulté à trouver des professeurs de sciences naturelles qui fussent en même temps catholiques...

Quoi qu’il en soit, il est indéniable que l’apport de Calvin à la science fut très grand, quoique de façon indirecte, et même si cet intérêt pour l’étude objective de la nature sensible a eu pour corollaire le combat contre l’imagination, tant en peinture et en sculpture qu’en poésie. Or, cela limite forcément les possibilités de l’art, que de l’empêcher de faire appel aux visions! Je reviendrai sur les effets de ce principe sur la littérature - notamment genevoise -, si je puis.

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