31/12/2016

Épopées japonaises

1c720c6398a5d71d30456225254a6836.jpgJ'ai lu deux chansons de geste japonaises traduites par René Sieffert et composées entre le douzième et le quatorzième siècles de l'ère chrétienne: le Dit de Hôgen et le Dit de Heiji. Or, le plus remarquable est que la religiosité japonaise n'est pas très différente du catholicisme médiéval. On entend souvent des gens rêver tout autre chose.

Les textes montrent que ceux qui vont mourir prient ou invoquent le Bouddha pour le salut de leur âme: c'est bien l'expression qu'ils utilisent. Mieux encore, on prie abondamment pour les âmes des défunts, afin qu'ils connaissent la voie de la clarté cosmique. On se souvient que Jean Calvin déclara complètement vide de sens la prière pour les défunts, puisque cela implique l'existence du Purgatoire. François de Sales, conformément à la tradition catholique, défendit cette pratique, et il eut raison, puisque, visiblement, elle existait aussi au Japon, de telle sorte qu'il avait l'universalité des principes pour lui, et que c'était le protestantisme qui était aberrant, comme il l'affirmait. Cela dit le matérialisme moderne pensera peut-être que le protestantisme était fait pour réformer aussi le bouddhisme japonais.

À la fin de sa vie, dans les épopées japonaises, on se fait souvent moine pour sauver son âme, et consacrer ses jours à la prière et au pèlerinage, ou à l'adoration des images, après avoir passé de nombreuses années sur les champs de bataille. C'est vrai en particulier quand on perd une guerre, et Girart de Roussillon, dans la chanson de geste qui porte son nom, ne fait pas autre chose.

Aux côtés du Bouddha, il y a des Bodhisattvas célèbres qui sont en quelque sorte d'anciennes divinités converties au bouddhisme: le Bouddha en effet était réputé avoir instruit les divinités, et ses disciples aussi. hachiman.gifOn trouve ainsi Hachiman, qui est le dieu protecteur du Japon et se serait incarné dans son premier empereur. C'est le sens du shintoïsme, qui ne s'oppose en rien au bouddhisme, et là est peut-être une différence avec le christianisme, qui a tendu à faire des anciens dieux des démons. Mais on admet, d'un autre côté, que beaucoup de saints sont aussi des divinités païennes converties. D'ailleurs le Bouddha lui-même a été intégré dans le panthéon chrétien, sous le nom de saint Josaphat. La différence n'est pas si grande. On peut seulement dire que le christianisme a été plus radical.

Du reste le monde des génies reste plus présent dans l'épopée japonaise que dans les chansons de geste françaises, qui n'évoquent que les anges, et le Dit de Heiji fait brièvement assister à un voyage au pays des hommes-fées: vivant par delà l'eau d'un bassin, ils offrent, au mortel qui les a rejoints, une fiole de cristal contenant une relique du Bouddha: un peu comme si des fées invitaient les chevaliers à pénétrer leur monde pour qu'ils saisissent le Graal, le sang du Christ! Et, de fait, les chansons de geste japonaises rappellent volontiers le cycle romanesque arthurien, d'inspiration bretonne. Mais leur âpreté renvoie plutôt au cycle franc.

Leur action n'est toutefois pas la même, et, de nouveau, ressemble davantage au cycle breton. Car le Japon étant une île, les conflits sont internes, non nationaux; ils se déroulent entre de grandes maisons, de hautes lignées. Il s'agit de guerres civiles.

Les mœurs diffèrent de celles des chrétiens médiévaux essentiellement par le goût du suicide: il est important de ne pas laisser sa tête aux ennemis, moins encore sa vie, ou celle de ses proches, notamment les femmes. Celles-ci acceptent volontiers le sacrifice. La honte d'appartenir par contrainte à un ennemi ou d'être traînées par lui dans la rue est ressentie profondément.

Mais la clémence du vainqueur peut être suscitée par l'intervention secrète d'une divinité qu'on a priée, telle 8188060084_0f2b4f746f_o.jpgKannon. Et Hachiman peut dans des rêves monitoires annoncer la possibilité d'une vengeance future.

À cet égard, ces récits rappellent ceux des anciens Romains, également adeptes du suicide d'honneur et de la vengeance sacrée, également traversés de sanglantes proscriptions et de clémences célestes, également remplis de combats internes.

C'est un peu comme si les Romains s'étaient réincarnés au Japon pour pouvoir se battre tranquillement entre eux, sans entraîner dans leurs conflits l'univers entier comme au temps de César et Pompée.

Un autre trait spécifique, face aux écrits occidentaux anciens, est l'importance dans ces récits de l'arc. Art vil pour les Francs et les Bretons, il est honoré chez les Nippons d'une forte manière.

Ces Dits sont, quoi qu'il en soit, beaux et purs, et possèdent tout l'art japonais, notamment dans l'évocation des armures, des décors et des paysages, qui semblent parler, dire quelque chose, tant ils sont luisants, nobles, cristallins. La nature et les objets sont habités par de sourds génies, et les épées parfois agissent d'elles-mêmes; elles ont des noms, comme Durendal ou Excalibur, et symbolisent souvent la gloire des maisons qui les possèdent. Les maisons ennemies cherchent à s'emparer des plus glorieuses, mais on parvient à les conserver en attendant que la fortune tourne.

L'image de la roue de la fortune est présente comme dans nos vieux récits, latins ou français, et la vision de celle des moulins aide les personnages à méditer sur elle! Le germe de la poésie japonaise, bien connue des amateurs, s'y trouve. Un élément perçu plonge Hiroshige-kinkakuji-temple.jpgdans un abîme de méditation, que le poème ne peut pas dire.

Bref, ces épopées sublimes ne sont pas réellement déroutantes par leurs conceptions, si on connaît les récits médiévaux et antiques occidentaux. S'ils restent difficiles à lire, c'est uniquement parce qu'on a du mal à reconnaître les noms, quand on n'est pas japonisant.

La traduction est d'un français un peu étrange, mais ses tendances archaïsantes, auxquelles on s'habitue, expriment sans doute assez bien l'atmosphère nostalgique et grandiose des textes originaux. Je veux le croire, du moins.

Les phrases sont parfois d'une complexité excessive. Mais traduire une pensée médiévale dans une langue moderne n'est jamais facile.

15/12/2016

Gustav Meyrink et les Adeptes immortels

600full-gustav-meyrink.jpgGustav Meyrink (1868-1935) est connu pour avoir écrit Le Golem (1915), roman plein de mystère dans lequel le personnage principal a la vision d'êtres grandioses et étranges, ayant à la poitrine des lettres étincelantes. Mais la trame en est si énigmatique qu'il est difficile d'affirmer que le récit place dans l'époque présente des êtres divins. Or, l'originalité de Meyrink est sans doute celle-ci, telle qu'il la manifeste dans sa dernière œuvre, L'Ange à la fenêtre d'Occident (1927).

Le narrateur, en effet, y apprend à connaître le monde spirituel au travers de visions d'un autre siècle, dans lequel il était son propre ancêtre, l'alchimiste John Dee. Dans cette incarnation, il n'a guère fréquenté que des succubes, des spectres hideux, et un ange vert qui n'était, apprend-on à la fin, qu'une projection psychique des personnes présentes lors des séances d'invocation. Il n'était pas, comme on croyait, l'ange de l'Occident, le génie d'un des quatre points cardinaux tel qu'il existe dans les mythologies asiatiques ou même l'ésotérisme chrétien.

Car chaque point cardinal, comme chaque saison, avait son esprit, son ange, et en Asie on invoque encore les déités veillant sur les quatre point de l'espace. Tout cela, semble dire Meyrink, n'est que tromperie.

Mais dans sa vie présente, le narrateur trouve la voie du salut. Elle n'est pas représentée par les anges. Le monde divin ne semble pas en contenir. La femme du narrateur dans sa précédente vie, et qu'il revoit dans la présente, est dite avoir pénétré le sein de Dieu, et s'y être dissoute dans l'éternité, y avoir perdu son âme propre. Meyrink semble affirmer que c'est la voie mystique propre aux femmes. Les hommes sont différents.

Car le narrateur rejoint une chaîne d'adeptes immortels, voués à l'alchimie et à l'obtention d'un corps immortel, de substance éthérique. Cette chaîne est invincible, et les êtres qui la composent sont lumineux et ange-vert-raph.jpgbeaux. Mais il s'agit d'hommes transfigurés.

Autrefois, ils étaient assimilés aux Elfes blancs, par les peuples du nord et de l'ouest. Ils donnaient, sous ce nom, des armes magiques, ou le secret d'en forger. On reconnaît les légendes qui attribuent aux Elfes les armes des héros, dans la mythologie germanique.

Le lien avec Vulcain fournissant les armes d'Énée n'est pas fait! D'ailleurs, après avoir montré que l'ange vert de l'Ouest n'était qu'une illusion, Meyrink ne reparle pas des dieux ni des anges.

Ce roman est intéressant, à deux titres. D'abord il est captivant et aisé à la lecture, malgré les aspects plutôt repoussants de la vie de John Dee. Mais même dans la partie réservée à ce digne alchimiste, des apparitions spectrales surviennent souvent, comme dans les récits gothiques anglais. Un rapport avec le Faust de Goethe pourrait aussi être établi.

Le meilleur est toutefois constitué par l'époque du narrateur, quand les êtres apparemment ordinaires manifestent, à travers des rêves et des visions, non pas seulement des êtres appartenant à une vie antérieure, mais des entités obscures ou lumineuses, symboles obscurs ou clairs qui en eux-mêmes ne bougent guère, mais se déploient à travers les personnages et leurs actions. On est alors entre le rêve et la réalité, et des énigmes surgissent, entretenant un suspense haletant. J'ai souvent songé aux films de David Lynch, et à ce que le mystère peut avoir de beau.

C'est l'aspect passionnant de l'ouvrage: le merveilleux se lie au monde présent. Des bâtiments en ruine cachent des châteaux éthériques, splendides, et contenant des immortels.

À vrai dire, je regrette un peu, d'un certain point de vue, qu'il ne s'agisse que d'êtres humains transfigurés. Pour moi, cela manque de grandeur et d'ampleur. Dans les mythologies anciennes, il y avait des êtres mystery__moon_goddess_by_vasylina-d7xigof.jpgcélestes, anges ou dieux, mêlés à ces hommes transfigurés: des êtres qui avaient évolué non sur Terre, mais dans le Ciel, dans les astres, ou les sphères planétaires. Cela donnait un fond grandiose à leur nature, et Lovecraft, par exemple, a retrouvé cette qualité, dans ses Grands Anciens, en les liant au Ciel.

D'un autre côté, comme ces entités de Meyrink restent des hommes, elles conservent des préoccupations morales accessibles, et cela manquait à Lovecraft. La question de la pureté du cœur, face à la beauté, face à l'amour, face à Cupidon, est centrale: comment aimer sans être entaché d'impureté est le grand problème de l'auteur praguois. Il semble l'avoir résolu en renonçant à la déesse nue et tentatrice au profit de la reine idéale couronnée de gemmes brillantes. C'est Vénus et Marie qui s'opposent, pour ainsi dire.

Meyrink apporte à la question une réponse assez différente de celle de Charles Duits, qui voulait les confondre. Meyrink, en un sens, est plus classique, en faisant parvenir le narrateur à l'amour pur. Il existe néanmoins un lien: l'amour pur passe, chez les deux auteurs, par la figure de l'androgyne, qui unit les âmes au-delà de la chair, en faisant des deux êtres un seul. La forme en existe sur un plan supérieur.

Toutefois, pour Duits, au-delà de cet androgyne (ou plutôt de cette gynandre), il y avait encore la Famille Royale, les êtres célestes. Pour Meyrink, il n'en est guère question, sinon à travers l'idée d'un Dieu tout-puissant et impénétrable. Il refuse de peupler, pour ainsi dire, l'espace qui sépare les hommes immortels du dieu tout-puissant des monothéistes.

Il s'agit d'un roman comme j'ai longtemps rêvé d'en rencontrer: un roman qui se passe à l'époque de son auteur, et qui mêle la vie humaine aux fantômes, aux esprits des morts, tantôt bons, tantôt mauvais. C'est une sorte de mythologie des fantômes, comme on en trouve en Orient. Peut-être que le ton est un peu trop exalté, pour un monde sans anges ni dieux. Mais je comprends l'enthousiasme de Meyrink, face à l'image de ces adeptes immortels qui forment une chaîne de lumière dans les mystères du cosmos. C'est une figure rare et belle, en soi.

Qu'on n'ait pas de raison, en principe, de se réincarner dans sa propre famille, et que les femmes puissent sans doute faire aussi bien que les hommes dans l'initiation alchimique, ne doit pas en masquer la valeur.

29/11/2016

Michel Houellebecq: mysticisme et science-fiction

9fffaaec70a856634591d00f005c89f5.jpgBeaucoup trouvent la fin des Particules élémentaires (1998), le roman de Michel Houellebecq, étonnante: les indications étranges s'enchaînent mystérieusement. Depuis un avion qui le fait aller de la France à l'Irlande, le personnage de Michel voit les vagues de la mer comme si elles étaient de grands serpents se manifestant brièvement, puis il rencontre un Anglais travaillant en Irlande qui lui dit être athée mais comprendre que les Irlandais soient catholiques parce que leur pays même semble vibrer d'une vie secrète et intense. Et là, enfin, lisant de vieux textes écrits en latin par des moines locaux, le savant Michel trouve la formule génétique qui permet de créer des clones immortels parce qu'elle est absolument stable.

Dans un monde physique mêlé au monde magique, où les êtres élémentaires affleurent, l'essence de la vie est saisie matériellement, et maîtrisée par la science matérialiste. La science-fiction est enfin possible: le transhumanisme se réalise. L'Irlande est un pays d'enchantements où les rêves deviennent réalité.

La logique n'en est pas claire; au fond, il n'y en a pas. Car dans les faits le monde élémentaire est, pour les occultistes, déjà de nature spirituelle, situé au-delà de la matière, des molécules et de tout ce que découvrent les machines. Mais depuis le dix-neuvième siècle, il existe justement l'espoir de découvrir le point par lequel le matériel et l'élémentaire se confondent, de trouver la particule qui lie les deux. Cela explique, au moins en partie, le titre du livre de Michel Houellebecq.

Cela participe d'une idée dont j'ai parlé à propos de Brillat-Savarin: l'essence matérielle des choses se recoupe avec leur substance élémentaire, et on peut ainsi, en approfondissant et en analysant la matière, trouver la force d'immortalité, la perfection, la substance créatrice. On trouve l'alcool de l'être humain, après l'avoir distillé.

L'Irlande avait la réputation d'être une île bénie, où les hommes étaient imprégnés d'immortalité: on y trouvait ceux que J. R. R. Tolkien appelait les elfes, et dont, pour parler comme Houellebecq, le code génétique était stable. Notre auteur propose au fond de remplacer les hommes par ces elfes. Est-ce inconscient? Houellebecq a beaucoup lu Tolkien, dans sa jeunesse. Il a ensuite étudié les sciences, et a mêlé les deux.

Tolkien ne l'aurait pas fait, étant catholique et plutôt mystique. Au fond, à ses propres yeux, ses elfes étaient surtout des êtres spirituels. Mais il est vrai qu'il les a matérialisés - les a rendus terrestres. Il n'a pas distingué clairement le monde élémentaire du monde physique, et jusqu'au bout, sa grande préoccupation fut de comprendre comment l'immortalité physique pouvait exister. Son fils raconte que ses dernières années ne furent occupées que par cette question. Houellebecq pense avoir trouvé la solution, en se penchant sur les molécules. Mais Tolkien rejetait le monde des molécules et des atomes.

Toutefois ne fut-il pas parfaitement net et il y a bien un rapport objectifs entre ses elfes et les extraterrestres immortels de la science-fiction, de ces êtres nés d'autres planètes et ayant atteint un stade d'évolution tel qu'ils peuvent se renouveler à l'infini. Pur mythe. Mais nourri du pressentiment du monde élémentaire - de ce monde d'archétypes, purement spirituel, mais déjà doué de formes, où Lovecraft, nourri d'idées théosophiques, plaça Cthulhu. La difficulté était de saisir la différence entre la forme éthérique et le corps physique: ce fut le grand problème dont s'occupa Goethe. Tolkien à cet égard était encore dans la pensée Dune.jpgmédiévale qui confondait les deux, quoiqu'au profit de l'élémentaire et au détriment du physique. Il était spiritualiste.

Le refus de s'occuper de la matière grossière a quelque chose de commode. Il put tenir sa position dans une Angleterre conservatrice et par son catholicisme foncier; mais Houellebecq ne pouvait pas l'imiter, pas plus que la plupart des écrivains de science-fiction américains et français. Eux sont trop nourris de scientisme et de culture contemporaine pour ne pas donner au monde élémentaire la configuration des particules.

De ce point de vue, Houellebecq rappelle Frank Herbert - lequel, comme Tolkien, créa une grande épopée dans un monde imaginaire, mais situé sur une autre planète. On y baigne dans une atmosphère mystique nourrie d'arabisme, et le monde divin y est indifférencié, mais imprègne la vie humaine. Et si on trouve des mortels qui, se mettant en rapport avec lui, y acquièrent la prescience, ce futur improbable est aussi celui des clones fabriqués à partir de morceaux de morts: Duncan Idaho, on s'en souvient, a été ressuscité de cette façon.

Le lien entre Herbert et Houellebecq est patent: tous deux mêlent mysticisme oriental et science matérialiste. Tolkien, en cherchant une solution dans la tradition mythologique, rappelle davantage le romantisme allemand. Cependant, ses imaginations ont marqué en profondeur la littérature occidentale, et l'idée de l'Irlande divine vient plus de lui que d'aucun autre écrivain moderne.