31/05/2010

Watchmen

Watchmen 1.jpgJ'ai vu un film inouï: Watchmen, adapté d'une bande dessinée décadente sur des super-héros en retour, que j'avais lue il y a quelques années et que, comme tout le monde, j'avais beaucoup aimée. Mélange de Batman, Matrix, Dark City - de tous les meilleurs films de super-héros qui aient été faits -, il a pour réalisateur celui du film 300, dont l'univers m'avait plu, parce qu'il était repris en profondeur de celui de Robert E. Howard, le créateur de Conan, avec ses religions décadentes et maléfiques, dirigées par des sorciers qu'affrontent des représentants de peuples plus jeunes et plus purs, plus proches de la nature!

Mais ce film, 300, finissait mal, par un éloge de la Cité antique, à laquelle le héros se sacrifiait. C'était conforme à l'Histoire, sans doute, car les Grecs qui ont affronté les Perses avaient bien le sens de la patrie, mais cela n'a rien à voir avec Howard, qui plaçait dans l'âme de ses héros un individualisme foncier, très moderne - ne devant rien à l'Antiquité. Or, c'est ce qui était beau: comme chez Rousseau, robert_howard.jpgla nature n'était splendide que si elle se reflétait dans l'individu, et le groupe même était constamment structuré par des idées arbitraires et asservissantes. D'où l'image de sorcellerie que Howard reliait à toutes les sociétés évoluées, complexifiées par le temps - rendues rusées et non conformes à la pure nature de Cimmérie!

Car Howard était texan, et estimait que le Texas aurait dû rester ou devenir indépendant, et il n'aimait pas l'Union, qu'il jugeait trop grosse, et qu'il blâmait, au fond, de s'appuyer sur les principes de l'ancienne Rome transmises par la tradition anglaise - et, en deçà, l'Église latine, à laquelle il appartenait par sa naissance, étant d'origine irlandaise, mais qu'il rejetait. Il voulait incarner l'individualisme pur, sauvage et farouche du Far-West.

Dans ses écrits situés à l'époque des Grecs et des Romains, ceux-ci étaient bien assimilés à des civilisations décadentes qu'affrontaient les Pictes et les Scots. Un poème présente Rome au travers de sa décadence, laquelle déçoit et désespère Nial of Ulster, qui s'y est rendu, et n'y a vu que
Conan.jpgBroken shrines in the sobbing gloam,
Bare feet spurning the marble flags,
Towers fallen and walls digged up,
A woman in chains and filty rags.
Goths in the Forum howled to sup,
With an emperor's skull for a drinking-cup.
The black arch clave to the broken dome.
The Coliseum invites the bat,
The Vandal sits where the Caesars sat;
And the shadows are black on Rome.
Eh bien, c'est tout à fait l'ambiance du monde incroyable de Watchmen: celui d'un univers en décomposition morale avancée, mais qui reste d'essence grandiose, et qui, par conséquent, a une ampleur tragique et cosmique incomparable.

Den2_25112006.jpgLa forme d'anarchisme très américaine - peut-être à certains égards régressive, mais qui a son éclat - que pratiquait Howard, habite bien cette fabuleuse épopée. L'homme devenu dieu, le Dr Manhattan (dont l'apparence rappelle le Den de Richard Corben, qui s'est beaucoup inspiré, lui aussi, de Howard dans ses bandes dessinées) a perdu son humanité, et est devenu sans pitié, n'agissant plus que selon les lois abstraites de l'univers pris globalement - ce qui ne l'empêche pas d'offrir aux spectateurs les images de sa puissance bleue, intersidérale et indicible.

Dans ce monde parallèle, tout n'apparaît plus que comme une grande farce, une mise en scène. Mais paradoxalement, les super-héros y ont leur place: puisque plus rien ne s'offre comme socle assuré à la pensée, l'imagination peut librement se déployer. Une mythologie se crée!

L'humour s'allie dans ce film au cosmique et au grandiose: il y a un côté burlesque, qui renforce en fait le sentiment du tragique, comme souvent chez les Anglais: on pense à Pope, ou même à Shakespeare; mais cela passe naturellement par le franchissement des limites du genre: c'est un film pour adultes.

Un des meilleurs que j'aie vus, néanmoins.

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23/05/2010

Edward Burne-Jones ou la mythologie spiritualisée

burnejones1.jpgJe suis allé voir l'exposition sur Burne-Jones à Berne, car j'ai jadis travaillé sur J. R. R. Tolkien et à cette occasion, je me suis intéressé au cercle de William Morris, écrivain et plasticien dont Tolkien aimait les livres, notamment ceux qui évoquaient les anciens Germains entourés, au sein de leurs forêts, de leurs divinités à l'apparence de bêtes, ou de fées qui les guidaient depuis l'ombre des feuillages. J'ai ainsi découvert la peinture de Dante Gabriele Rossetti et d'Edward Burne-Jones, et entre celui-ci et Tolkien, j'ai sans tarder vu la similitude: il s'agissait de mythologie héroïque mais rendue chaste et pure, comme angélisée, ou christianisée de l'intérieur. Le thème du héros affrontant le dragon ou une autre matérialisation du mal pour sauver tout ce qu'il y a de pur en ce monde - chez le peintre souvent représenté par une femme - n'est pas récurrent par hasard: cette variation sur saint Michel et le dragon est fondamentale, sur le plan intérieur et moral.

burne-jones-4-Cupid d'or.jpgBurne-Jones a fait en particulier de beaux tableaux sur Persée et Andromède, les héros les plus anciens de la Grèce, et en même temps les plus purs, les plus idéaux, les plus chrétiens dans l'âme, si l'on peut dire, puisqu'ils s'unissent après que Persée a sauvé Andromède, puis ne se quittent plus, même au sein de l'éternité: ils sont changés tous les deux en constellations. C'est l'homme et la femme réunis à jamais dans les cieux, et formant un tout en se mêlant aux dieux. Chez Tolkien, c'est Beren et Luthien, sauf que Persée était né d'un dieu et d'une mortelle, tandis que c'est la femme qui chez Tolkien appartient à la race des Immortels: influence de Tristan et Iseut, sans doute, car Iseut a effectivement des pouvoirs magiques - est une sorte de magicienne semblable à Circé.

Le plus incroyable, chez Burne-Jones, est sa façon de christianiser les dieux de l'Olympe. Andromède a les poses inclinées et les formes de Vénus, mais elle respire la pureté et la blancheur - la chasteté -, et non la volupté. Dans un tableau que je trouve fabuleux, Burne-Jones a fait des dieux de l'Olympe de véritables burne-jones_pygmalion1.jpganges ou saints du Paradis, n'hésitant pas à leur faire des auréoles en forme de soleils rayonnants, ou à leur donner une dignité et une majesté qui rappellent la piété chrétienne médiévale. Le palais de Zeus est comme le centre d'une nouvelle Athènes, d'une Athènes ou même d'une Rome céleste!

Je trouve cela sublime, personnellement, et très dans l'esprit de Tolkien, qui pensait que les dieux païens, avant de déchoir, avaient aussi été de saints anges. C'est le sens profond de sa mythologie et de son lien avec le catholicisme - car Tolkien était catholique pratiquant.

Burne-Jones devait lui aussi être persuadé de puiser aux sources cachées et authentiques du paganisme grec, comme si le Christ même avait ramené parmi les hommes cet esprit perdu. Notre noble peintre disait que le monde qu'il représentait n'avait encore jamais été matérialisé, et Tolkien disait aussi que son monde était plus en devenir qu'il n'était réellement passé. Psyche-Nouvelle-Vague.jpgÉtrange idée, mais en réalité, Tolkien était un grand lecteur de l'Apocalypse de saint Jean, et le fait est que la Jérusalem céleste est à la fois matérielle et spirituelle, chrétienne et païenne, pour ainsi dire, alliant le merveilleux mythologique à la moralité biblique.

J'ai été, donc, ébloui par l'univers fabuleux créé par Burne-Jones - hiératique et habité d'une vie solennelle et lente -, car même si on peut, en théorie, lui reprocher une sorte de froideur plastique à la Leconte de Lisle, je crois que c'est injuste, et que son amour des formes classiques s'accompagne d'une vie généreuse et diffuse, subtile, grandiose. Il n'est pas vrai que l'inspiration doive forcément briser les formes anciennes: ce n'est pas si simple. Tout est une question d'équilibre, et je reste admirateur inconditionnel d'Edward Burne-Jones. (De Tolkien aussi, bien sûr.)

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16/05/2010

La question du divorce

dore-jesus-preaching-on-the-mount624x400.jpgL'Église catholique ne s'oppose pas au divorce, comme le prétendent les journalistes, simplement parce qu'il est écrit que ce que l'Église scelle ne peut être rompu: il ne s'agit pas seulement de prérogative instituée du corps ecclésiastique - de l'autorité des prêtres. Le fait est que le Nouveau Testament est assez clair, sur le sujet. Plusieurs évangiles font condamner par Jésus le divorce, assimilé par lui à l'adultère. Ses auditeurs lui opposent Moïse, qui a implicitement autorisé le divorce en commandant à celui qui répudie sa femme de lui laisser un contrat de divorce en bonne et due forme; Jésus répond que Moïse a autorisé cela parce que les hommes ont le cœur dur: il veut dire que la femme ne doit pas se retrouver en dehors du droit parce qu'elle a été répudiée.

adam.jpgSaint Paul reprendra à son compte cette condamnation du divorce: il fallait unir un seul homme à une seule femme, disait-il, parce que cette complémentarité correspondait à la nature profonde de l'être humain, et à un mystère voulu par Dieu. Il conjurait en conséquence les époux séparés de chercher d'abord à se réconcilier et, en attendant, de rester seuls: solitude qui peut durer la vie entière, mais cela ne gêne pas le noble apôtre, puisque lui-même était entièrement célibataire, et estimait préférable le célibat, parce que l'amour à ses yeux devait, dans l'idéal, s'adresser à Dieu seul.

Une ambiguïté existe quand l'un des deux époux est païen: car Paul déclare que si le conjoint païen s'en va il faut le laisser faire: il ne faut pas chercher à le retenir, ni bien sûr à le ramener. Or, il admet par ailleurs qu'il vaut mieux se marier que de vivre mal le célibat.

Il faut comprendre que le conjoint païen a comme défauts soit de faire obstacle à la liberté religieuse, soit - bien sûr - de refuser de rejeter en principe l'adultère, soit d'avoir des pratiques intimes contraires à l'esprit de complémentarité des sexes, en ne prenant pas la femme en tant qu'elle est femme, dans sa spécificité: c'est le respect qu'on doit à son corps, dit-il EmpereurTacite.jpg(François de Sales l'explicite en disant qu'il faut toujours passer par les voies de la procréation, même quand on sait bien qu'on ne procréera pas, dans les faits).

Cependant, on aurait tort de croire que cette condamnation du divorce est propre au christianisme. En lisant Tacite, on peut découvrir que les anciens Romains allaient dans le même sens. Dans le deuxième livre des Annales, le grand historien raconte que l'empereur Tibère proposa un jour de remplacer la vierge qui avait durant cinquante-sept ans présidé aux cérémonies de la déesse Vesta - gardienne du feu sacré de la Cité. Deux familles nobles offrent alors leurs filles: Pollio, Agrippa. Et le choix se porte sur celle dont le père n'a pas divorcé, issue des Pollio, nam Agrippa discidio domum imminuerat: car Agrippa par son divorce avait diminué sa maison; il est précisé que ce fut le seul critère retenu.

Chinard-Persee-Andromede.jpgOn pourrait aller jusqu'à en tirer que le rejet constant et définitif du divorce par l'Église catholique est lié à la morale romaine originelle: le catholicisme est foncièrement romain.

D'ailleurs, le culte de la sainte Vierge peut lui-même être mis en relation avec celui de Vesta: dans une vierge seulement est l'âme de la Cité, ou de la Communauté - et en la priant, on s'attire la faveur des anges, ou des dieux. Mais il est difficile de pénétrer les arcanes de l'origine des principes religieux, de la morale religieuse.

Les Romains en tout cas ne sont pas toujours tels qu'on se les représente, je crois. Chez eux aussi, Persée et Andromède, unis pour la vie et transportés dans le ciel sous forme de constellations pour l'éternité, constituaient une sorte de modèle.

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