19/04/2014

Lovecraft et Bardo-Thödol: vide, monstres, elfes, anges

angelico-anjo-mus-tambor.jpgLes agnostiques généralement méprisent le monde des anges, des esprits, l’assimilant à une illusion, et regardant la vraie spiritualité comme l’ayant dépassé, comme étant parvenue au-delà des images émanées de l’âme. Pourtant, dans la tradition mystique, les images renvoient à des principes spirituels. Les sept cercles célestes par exemple contiennent les sept vertus, dont l’acquisition faisait descendre la connaissance sur l’âme à la façon d’une grâce; or, elles se concevaient, quoiqu’elles fussent immatérielles: il fallait donc en passer par l’imagination. Si néanmoins elles ne parlaient qu’à l’intellect, ne passaient que par des mots, elles étaient une science qui ne devenait pas une réalité, n’étant pas vécues en profondeur: le cœur devait être touché par la forme, la couleur, l’idée.
 
À vrai dire, il a généralement été admis que les premières images qui surgissent, quand on se dégage intérieurement de l’espace physique, sont épouvantables; l’initiation tibétaine ne suit pas d’autre chemin, lorsqu’elle commence par la méditation sur les Divinités Courroucées. Un exemple de notre temps en est le monde de H. P. Lovecraft, lequel affirmait que l’imagination lui servait à concevoir ce qui est situé au-delà des sens et de l’analyse rationnelle. Pourtant, il s’affichait aussi comme matérialiste, et ne pouvait, intellectuellement, accepter des entités totalement détachées de la sphère sensible: cela lui paraissait repoussant. La seule émotion, par conséquent, qui lui paraissait pouvoir toucher à l’au-delà des sens et de l’intelligence était la peur: par elle, estimait-il, on pouvait franchir le seuil. Par la joie aussi, à mon sens; mais seulement si on se sépare affectivement du monde visible, ce que Lovecraft ne voulait pas, ou ne croyait pas possible. Ayant ce paradoxe, il ne pouvait plus montrer que des monstres effroyables, se tenant comme aux aguets juste derrière la porte du dicible!
 
Cela fut chez lui une marque impressionnante de courage. Il le faisait sans espoir de salut - ou presque: car ses derniers récits diffusent, au-delà des formes horribles habituelles, une sorte de lumière, une bonté, chez ses Grands Anciens: j’en ai déjà parlé. La plupart des pèlerins du Mystère préfèrent s’arrêter à des idées réconfortantes, et n’ont pas envie de se retrouver face à des monstres qui pourraient briser leur équilibre mental, mettre en péril leur santé: on ne se jette pas dans l’inconnu sans péril. Lovecraft du reste en avait conscience; mais il méprisait la vie: il n’aimait que ses images grandioses d’entités épouvantables!
 
Par delà ses horribles Divinités Courroucées, pourtant, l’initiation tibétaine affirme qu'il n'existe que le BouddhaCompassion2.jpg. Elles doivent s'effacer pour guider vers l’état suprême. Mais le passage par ces projections de l’âme est indispensable, si on veut, précisément, se libérer de ses attaches, de ses illusions, de ce qui relie les sentiments à l’éphémère, au transitoire du sensible. Le paradoxe est qu’il faut se jeter dans les mythes pour s’affranchir de ce qu’ils ont de faux: il faut les vivre pleinement pour en dépasser le caractère illusoire et en saisir l’essence vraie. Si on ne s’y jette pas par mépris abstrait pour l’illusion, on ne dépasse pas celle-ci, ou alors de façon seulement théorique.
 
Naturellement, la peur ne peut pas être le seul sentiment impliqué; la joie doit elle aussi être purifiée, afin que ce qui la relie aux illusions terrestres soit séparé de ce qui la relie aux états divins. Lovecraft s’y efforça, peut-être, dans ses évocations imitées de Lord Dunsany, contenues dans la Dream-Quest of Unknown Kadath; mais son univers alors a manqué de solidité. Si ses Grands Anciens sont comparables en puissance aux Divinités Courroucées du Bardo-Thödol, on ne saurait dire qu’il ait jamais su donner une image comparable à celle des Divinités Paisibles qui les précèdent dans le rituel tibétain. J.R.R. Tolkien, avec ses Elfes, sut bien mieux le faire. Et même François de Sales lorsqu’il évoquait les anges et les saints du Ciel les rappela davantage. Mais ces deux catholiques surent aussi que cela passait par l’imagination de l’enfer, des entités démoniaques. Leur défaut fut peut-être de ne pas vouloir trop s’y arrêter, d’enjoliver la vie de l’âme. L’art baroque, tel qu’on peut l’observer en Savoie, manifeste un caractère sans doute similaire: il dérive trop aisément vers un merveilleux de fantaisie - de pacotille, diront certains. Lovecraft a un aspect plus sérieux, inspirant plus de respect. En France, on tend comme lui au matérialisme, et on n’accepte l’imagination qui perce les mystères que si elle représente le mal: le bien est moqué. Le succès de Lovecraft auprès des intellectuels parisiens s’explique ainsi.
 
Maupassant est allé dans le même sens, avec son Horla, ou Jarry avec le Père Ubu, à qui il a donné des pouvoirs futuristes. Il y a une sorte de peur qu’on surmonte par le ricanement, quand on veut créer l’image de ce qui est indépendant de la matière, du présent. On trouve sans doute quelques divinités positives dans les écrits de Charles Duits et de Gérard Klein: mais elles ne sont présentes qu’en toile de fond; elles ne se cristallisent pas précisément comme elles le font chez Tolkien. Ou chez Rudolf Steiner, qui décrivit notamment l’archange Michaël d’une façon grandiose.

12/04/2014

Médecine romantique: l’être moral du corps humain

paracelse.jpgDans son livre sur les romantiques allemands, Ricarda Huch (1864-1947) rappelle que dans la médecine romantique le corps humain était soumis à une sorte d’archétype, que Paracelse nommait archæus, et par lequel la forme se maintient à la fois globalement et organe par organe; ses atteintes provoquent les maladies, qui sont avant tout liées à des parasites immatériels, à des entités qui s’insèrent dans l’organisme archétypal et le déforment dans leur sens. Une sorte de combat moral ainsi préside à la guérison, qui se situe au-dessous de la conscience: il était évident que le psychisme dans ses profondeurs favorisait tel ou tel agent malin.
 
Cependant, la médecine allemande du dix-neuvième siècle n’était pas forcément moins scientiste que la française, car beaucoup de théoriciens soutenaient des positions totalement opposées à celles des romantiques, et il ne faut pas en tirer, comme on le fait souvent, que la diversité et la liberté de pensée dans ce domaine aient jamais freiné l’évolution scientifique: tout au contraire, elles la stimulent.
 
Un des grands noms de la médecine romantique fut Johan Nepomuk Ringseis (1785-1880). Opposé à lui était Rudolf Virchow (1821-1902), 496px-Moritz_von_Schwind_-_Johann_Nepomuk_Ringseis.jpgd’une génération plus positiviste, et qui ne s’intéressait pas à une pensée de la maladie située en amont des manifestations physiques, ou à une science fondée sur l’imagination. Ricarda Huch en a dit: Virchow se séparait de Ringseis sur un autre point: il ne voulait pas entendre parler de « force vitale », notion indispensable pour tout médecin romantique. Cette force vitale n’était pas pour eux cependant, comme on l’a souvent cru, une force qui s’ajoutait à l’organisme et que l’on pouvait penser séparable de lui, au contraire elle était l’essence même de l’âme, ce par quoi l’organisme est quelque chose d’unitaire qui se détermine soi-même. Cette force vitale est ce qui distingue l’homme de la machine; c’est précisément sur ce point que la philosophie de la nature s’était opposée au brownisme ambiant. Ringseis fit remarquer qu’Hippocrate aussi avait reconnu dans chaque organisme un principe moral unitaire qui donne forme au corps, le maintient et s’efforce de le restaurer en cas de maladie en faisant valoir qu’il est le seul maître en face de l’élément étranger perturbateur.

Les forces de guérison étaient dans l’esprit de l’archæus, le gardien occulte, l'ange - ou la cime de l'âme de François de Sales, dont l'âme ordinaire n'a pas conscience. Mais il faut remarquer ici la distinction faite avec la machine: alors qu’en celle-ci l’élan moteur passe par un carburant simplement versé dans la coque, élan moteur que les spiritualistes voudraient chez les êtres vivants assimiler à un fluide vital immatériel, la médecine romantique dit qu’au contraire le corps sensible baigne tout entier Hippocrates_pushkin02.jpgdans un réseau de forces éthériques déterminées, cohérentes, dont il n’est que la manifestation. La forme de la machine est donnée par l’imagination humaine; mais elle n’a pas d’élan propre: seuls les éléments fixés matériellement entre eux la restituent; en eux-mêmes, ceux-ci tendent à se disjoindre. Chez l’homme, c’est une force permanente qui organise les éléments, qui les lie pour ainsi dire magiquement, du point de vue de Ringseis, Hippocrate, Paracelse: une volonté semble commander directement aux choses, afin d’y créer une harmonie, comme si la pensée qui crée une machine pouvait exercer sur les éléments dont elle est constituée une puissance directe, constante. C’est Amphion mettant en branle les pierres par son chant et les assemblant après les avoir éveillées: devenues plastiques et intelligentes à la fois, elles allaient d’elles-mêmes former des murs, des maisons, des villes.
 
Mais la dimension poétique de la chose ne prouve pas qu’elle soit fausse. Le principe qui organise la matière pour en faire un organe, un corps, reste mystérieux. Les auteurs de science-fiction, notamment Olaf Stapledon, ont aussi questionné les formes apparentes, d’une façon plus pragmatique peut-être que les romantiques allemands: l’auteur de Star Maker évoquait des cerveaux magnétiques organisés à partir de réseaux de forces matérialisés par des éléments épars. Sans aller jusqu’à l’être psychique pur, l’ange, et demeurant dans la pensée du magnétisme d’une manière peut-être caractéristique des Anglo-Saxons, il reprenait à son compte des concepts du romantisme allemand. Il faisait émaner, de la matière même, un esprit cohérent, ou du moins il disait le déceler en profondeur de la matière: car il ne présentait pas celle-ci comme étant son origine. De cette dernière, il ne disait rien. Lorsqu’il évoquait un dieu créateur, il ne parlait jamais d’ange: partout il exerçait sa puissance directement, son calvinisme l’empêchant en réalité de concevoir un monde d’esprits seconds. L’héritage direct du romantisme allemand, à cet égard, se trouve plus probablement chez Rudolf Steiner, qui développa une médecine spécifique, notamment en s’appuyant sur Goethe.

27/03/2014

L’imagination et les machines: une eschatologie

120528022757314442.pngLes amateurs de science-fiction disent souvent que les images qui naissent des possibilités des machines du futur ont un fond profondément scientifique, normal, rationnel, contrairement aux visions nées des rituels chamaniques. Dans les deux cas, pourtant, l’imagination s’appuie pour ainsi dire sur des béquilles, qui la stimulent. La contemplation éblouie des machines projette des fantasmes depuis l’extérieur comme les plantes hallucinogènes en créent à l’intérieur.
 
Les machines, disait Georges Gusdorf, matérialisent, cristallisent les propriétés de la matière: à ce titre, elles ont valeur de fétiches; elles sont un symbole, donnant à voir les lois physiques. Lorsqu’elles rayonnent, elles font naître d’autres images, recoupent d’autres mystères.
 
Les plantes ont du reste elles aussi un effet corporel; elles donnent le sentiment de développer la perception; elles sont des relais au même titre que les instruments d’observation. L’idée d’un déplacement dans le cosmos est également présente, en elles; or, les machines du futur n’emmènent pas réellement le corps présent dans l’espace intersidéral: seulement l’âme. Car comme le disait saint Augustin, le futur n’existe pas encore!  On ne peut donc assurer qu’au moyen par exemple du peyotl, on ne peut pas aller véritablement sur Mars au même titre que par des engins non encore construits, mais seulement conjecturés à partir d’autres quDSC_1017.jpg’on a vus. Le rêve aussi extrapole à partir du souvenir! C’est toujours l’âme qui s’en va au travers des étoiles: aucun corps n’y est jamais allé.
 
Peu importe ce que promet la science; les chamanes aussi promettent. Le point de vue de la conscience insérée dans le présent est restreint à celui-ci: quant aux mystères qui se trouvent hors de la portée des sens, soit dans l’avenir, soit dans un monde parallèle, ils renvoient finalement toujours au même inconnu, que l’imagination s’efforce de représenter. L’opposition peut être philosophique; d’un point de vue poétique, elle n’apparaît pas.
 
La science-fiction, sans doute, est fondée sur le matérialisme; le chamanisme au contraire sur le spiritualisme. Mais si on observe les phénomènes réels, tels qu’ils se déroulent dans la conscience, indépendamment des pensées qu’en ont les sujets, la différence s’estompe, comme on l’observe chez Olaf Stapledon, qui, dans Star Maker, dit voyager à travers l’espace et le temps simplement en sortant de son corps, et qui reconnaît qu’en réalité, ce qu’il a vu ou entendu sous cette forme ne peut être rendu que par des images toujours plus ou moins inexactes, relevant du mythe. Pourtant, sa conscience, nourrie au sein de la science occidentale, a été plongée dans le ciel tel que celle-ci la conçoit depuis Copernic, Galilée; Stapledon n’a rien dit qui ne soit scientifiquement vraisemblable. - Il n’en reconnaît pas moins, au bout du compte, que sa vision relève de la mythologie. Il était pleinement conscient de ce qu’est réellement la science-fiction: une mythologie qui s’insère dans un modèle cosmique hérité de la science moderne.
 
D’autres artistes ont perçu le lien qui existait entre les visions chamaniques et la science-fiction. Lorsqu’on a publié les romans épiques de Charles Duits dans des collections réservées à ce genre, on a cru qu’il s’intéressait aux théories des mondes parallèles; en réamoebius-arzachnight.jpglité, il mêlait les idées de Gurdjieff aux visions émanées du peyotl, qu’il a consommé. Il ne s'intéressait pas à la science moderne.
 
Mais l’imagination, en réalité, n’a pas besoin de béquille: à cet égard, il ne faut pas confondre un objet extérieur au psychisme, lui servant comme de support, avec la discipline à laquelle doit se soumettre toute forme d’imagination. La pensée claire est un secours indispensable; mais elle n’est pas un tyran, soumettant les images à des idées extérieures, à des dogmes. Tolkien le disait: la raison sert l’homme; ce n’est pas l’homme qui est son esclave. Elle agit de l’intérieur, justement à la manière d’une plante, mais de façon assumée, en toute conscience. De cette façon, on peut parvenir à concilier la raison et l’imagination: non en assujettissant la seconde à des limites préétablies, à une autorité, mais en commençant par y pénétrer, afin d’y créer un chemin. Le fil qui en sort crée un équilibre global, se tenant par lui-même, sans béquille, sans évidence présupposée à la mode de Descartes. 
 
La difficulté ici est tisser une forme d’harmonie cohérente entre les images de l’âme, qui soit comme suspendue dans le vide, à la manière d’un système planétaire - qui, de fait, n’est posé sur aucun sol! Alors la poésie triomphe, qu’elle intègre ou non des données de la science officielle. À cet égard, l’avenir même n’est qu’un horizon psychique: il étire le présent vers le mythe, en le soulevant par le souffle du désir, ou de la peur. Au bout de sa vision doit toujours, selon moi, se trouver le pur esprit, comme Stapledon l’a compris, puisque au-delà des galaxies qui s’embrasaient il évoquait le créateur cosmique. L’esprit qui s’affranchit du présent se trouve en fin de compte face à lui-même, nu. La science-fiction est eschatologique par essence.

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