03/08/2011

Victor Hugo, David Lynch et l’Inde mystique

Monkey.jpgDans les Contemplations, Victor Hugo exprima sa croyance que les âmes mauvaises se réincarnaient dans les pierres, les animaux inférieurs, les plantes pleines d'épines, et cela ressemble, on l'a souvent dit, aux idées de l'Inde antique, et pourtant, selon la critique, il n'éprouvait aucune attirance pour celle-ci et sa culture, ainsi qu'il l'aurait explicitement précisé. Ce rejet est peut-être lié à celui des religions instituées en général, et en particulier de celles qui possédaient l'idée que certains hommes ne pourraient pas être sauvés, et qu'ils devaient connaître une chute sans rémission possible. Car, au-delà de la métempsychose que j'ai décrite, et qu'il présente dans ses vers, il affirme qu'à la fin des temps, le monde sera entièrement illuminé et en feu, et que même le mal disparaîtra, les âmes enfermées dans de la matière basse devant se fondre elles aussi dans le soleil universel.

Par ailleurs, j'ai écrit, ici même, que je voyais, aussi étrange que cela paraisse à première vue, des rapports entre Victor Hugo et David Lynch, le cinéaste. Ils avaient la même façon de croire que leurs idées naviguaient dans une sorte d'ombre au sein de laquelle leur main de créateur, d'artiste, parvenait à les saisir, avant de les images?q=tbn:ANd9GcQ2yGQLwu9Iol0dDl8e2MUWvRlrXKt5_A6Vrn0Ph3R8Bo6lrghedéployer en images. Ils plaçaient fréquemment, dans la nuit de la vie ordinaire - et jusque dans ses parties viles, tristes, misérables -, des figures mystérieuses, évoquant l'ange, la bête, le dieu, le démon. L'œil de leurs personnages en découvre souvent le secret, au-delà des cloisons, des rideaux. On peut même estimer, plus spécifiquement, qu'une des images finales de Twin Peaks, Fire Walk With Me montre que le père de Laura Palmer, qui est aussi son meurtrier, se réincarne en babouin: on retrouve les idées de Hugo sur la métempsychose, et Lynch, dans une interview, a fait allusion à sa croyance qu'on partait et puis revenait, au-delà du seuil de la disparition physique.

On le sait, ce noble cinéaste pratique la Méditation Transcendantale depuis très longtemps, et elle est d'inspiration hindouiste. Cela paraît en contradiction avec la répugnance que Victor Hugo éprouvait à l'égard de la culture de l'Inde. Lynch récite des formules en sanscrit, et il lit, en traduction, des textes sacrés de l'Inde, comme la sublime Bhagavad-Gîtâ, ou le Râmâyana, lesquels il cite dans son beau livre, Catching the Big Fish.

Cependant, l'opposition apparente peut se résoudre quand on sait que la manière dont David Lynch conçoit l'hindouisme est peu empreinte de l'esprit de fatalité que Hugo condamnait dans l'hindouisme traditionnel. Sa conception, atténuée, est pleine de joie, de lumière, d'optimisme pour l'avenir, et table sur les capacités de transformation de la société par la prière et la méditation - remplissant l'univers, à plus ou moins inlandempire1.jpglong terme, de clarté et de bonheur. Même si ses films sont pleins de monstres, et s'il dit que la peur apparaît aisément quand on ne voit pas le Tout, il lui paraît à l'inverse assez aisé de se hisser jusqu'à la sphère du Tout. Il présente les choses en tout cas de cette manière.

Les moines catholiques aussi ont eu tendance à présenter le monde mystique comme une source de joie intense, de volupté profonde, et en même temps comme le moyen de racheter le monde ordinaire et, indirectement, par le biais des prières adressées à la divinité, d'y répandre la lumière. Le côté obscur, inquiétant, oppressant, du cloître, qui a fait imaginer des relations avec le diable jusqu'au fond des monastères (notamment par des écrivains anglais), n'est pas forcément mentionné. Cela se recoupe avec l'optimisme ultime de Victor Hugo, l'idée que le monde peut être entièrement absorbé par la lumière. Il y a une tendance fondamentale, une orientation. Teilhard de Chardin, en regardant l'évolution humaine comme devant se fondre dans le Corps mystique du Christ, avait la même, mais, cette fois, sans allusion à des idées sur la transmigration des âmes, comme il y a en Orient.

17:57 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

15/01/2011

David méprisé par sa femme

roi_david_arche.jpgJ'ai lu dans l'Ancien Testament un passage qui m'a touché, et qui parle de la réaction de l'une des femmes du roi David, lorsque, amenant dans sa maison l'Arche d'alliance, il se met à danser et à sauter en l'air devant l'objet, de joie; je le cite dans la version latine, que je me plais à lire: Cumque intrasset arca Domini in civitatem David, Michol, filia Saul, prospiciens per fenestram, vidit regem David subsilientem atque saltantem coram Domino, et despexit eum in corde suo. Il faut savoir que l'Arche était censée contenir Dieu même, se tenant sur les deux chérubins sculptés dans l'or que l'Arche avait à son sommet. Le mépris de Michol, qui voit David par la fenêtre, doit, pour être bien saisi, être mis en relation avec ceci, que Michol était la fille du précédent Roi, Saül, désavoué par Dieu et remplacé par David. Ce que lui rappelle ensuite celui-ci, quand elle vient à sa rencontre pour lui faire des reproches, et lui dire qu'il se ridiculise devant tout le monde, en faisant en fait assez le fou devant ses servantes pour leur montrer sa nudité. Et il ajoute que si elle le méprise, lui ne se sentira jamais assez rabaissé face à Dieu, et que les servantes dont elle parle l'en loueront bien. Le texte conclut en disant que, du coup, Michol n'eut pas d'enfants, jusqu'à sa mort. Ce qui n'empêcha pas David, comme on sait, d'en avoir beaucoup, par ailleurs.

810419_dessin_victor_hugo_vianden.jpgCela m'a rappelé, toute proportion gardée, Victor Hugo, qui s'est entendu dire par sa femme qu'elle ne voulait plus effectuer son devoir conjugal, parce qu'elle en avait assez de tomber enceinte, et qui l'a vue, bientôt, tomber dans les bras de Sainte-Beuve. Car pour moi, il est plutôt évident que cette dame trouvait ridicules les prétentions de son mari à sonder par sa poésie les mystères divins, et à les restituer par des images féeriques et grandioses, comme il le faisait déjà dans sa jeunesse, quoiqu'en demeurant dans les images ordinaires de la religion catholique, selon ce que préconisait Chateaubriand, qu'alors il vénérait encore. Face à lui, Sainte-Beuve incarnait le sens rassis de l'intellectuel de bon ton, le rationalisme de l'élite, pour ainsi dire. Or, par la suite, Hugo eut des relations intimes surtout avec des actrices qui admiraient son œuvre théâtrale et l'incarnaient sur scène. C'est important, car les servantes dont parle Michol sont les femmes qui accompagnaient David le long du chemin vers sa maison, et qui jouaient de la cithare et d'autres instruments, pendant que le roi dansait et bondissait devant l'Arche.arche_germigny.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

   

Une lettre de saint Paul fait sans doute écho à l'abandon de Michol, quand il dit que le chrétien ou la chrétienne marié avec une païenne ou un païen ne doit pas chercher à s'en séparer, mais que si le païen ou la païenne veut s'en aller, on ne doit pas chercher à le ou la retenir.

Je dois dire que cela se comprend aisément: même le poète exalté Vigny, qui s'assimilait volontiers à un 00010807tz7.jpgprophète, fut quitté par Marie Dorval, qui lui préféra Alexandre Dumas, qui n'était pas si exalté. Il est fort possible que l'idée de saint Paul selon laquelle le croyant gagne à ne pas se marier, s'il en est capable, si sa relation intime avec Dieu est assez forte pour qu'il se passe de l'amour de la créature, vienne de cette considération, que dans un couple, on méprise aisément la tendance d'un homme ou d'une femme à chercher l'amour dans les cieux. Il y a au fond une forme de sourde jalousie, qui s'exprime aussi au travers de ce qu'on pense digne et sérieux, grave et intelligent. Combien d'esprits hostiles aux sentiments religieux n'auraient pas fait le même reproche, d'être ridicule, à David, et combien, même, n'auraient pas été tentés de croire que cette foi religieuse un peu délirante a bien dû l'amener à entrer dans une colère inouïe, face à l'insolence de son épouse, et à la châtier avec toute la violence dont on accuse volontiers les religions? Mais il s'est contenté de la laisser toute seule dans ses appartements. On sait que Victor Hugo lui aussi a vécu jusqu'à la fin de sa vie avec sa femme!

J'adore en fait tout ce qui concerne David, dans la Bible; c'est d'une extrême poésie.

09:02 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (7)

30/12/2010

L’auxiliaire de la Nature (Friday)

Carib-Arawak-Family-Life-in-Trinidad-and-Tobago.jpgDans Robinson Crusoé, les Arawaks (la nation indienne dont est sorti Vendredi) m'ont paru être des avatars des Lestrygons, dont Homère dit qu'il s'agissait d'hommes très grands qui mangeaient les étrangers abordant sur leur rivage. (Victor Bérard a prétendu qu'il s'agissait des Ligures qui avaient d'abord peuplé la Corse.) Car Daniel Defoe fait de Vendredi même un être d'une grande puissance, assez grand, élancé, et d'une adresse incroyable. Sauf que Robinson est stupéfait d'apprendre que les Arawaks ne mangent absolument pas les étrangers, mais seulement les ennemis avec lesquels ils sont en guerre et qu'ils ont pu capturer. L'Odyssée est en toile de fond, dans les réactions spontanées de Robinson, mais le monde réel ne lui correspond pas forcément. Le fait est que Vendredi a une bonté spontanée qui le rend extrêmement fidèle, et qui le fait embrasser avec enthousiasme la foi chrétienne.

Car au départ, il n'était nullement dénué de religiosité: quand Robinson l'interroge à ce sujet, il répond sublimement: I (...) ask'd [him] who made the sea, the ground we walk'd on, and the hills and woods; he told me it was old Benamuckee, that liv'd beyond all: He could describe nothing of this great person, but that he was very old; much older he said than the sea, or the land; than the moon, or the stars: I ask'd him then, if this old person had made all things, why did not all things worship him? He look'd very grave, and with a perfect look of innocence, said, All things do say O to him:hermes.jpg I ask'd him if the people, who die in his country, went away any where; he said, yes, they all went to Benamuckee; then I ask'd him whether these they eat up went thither too, he said yes.

Le vieux Benamuckee me rappelle le Tom Bombadil de J. R. R. Tolkien, mais avec le pouvoir de créer en plus: le pouvoir d'un dieu! Il n'a pas une morale rigoureuse comme le dieu de la Bible; il emmène tout le monde dans son sein rayonnant, et la nature tout entière lui appartient. Cela préfigure absolument Rousseau, et même Hugo. Robinson, naturellement, veut, sur cette base, élever moralement la religiosité spontanée de Vendredi en lui donnant une doctrine plus rigoureuse. Cependant, il avoue qu'il n'est pas au monde un endroit où la divinité n'a pas déposé son esprit, et que la connaissance ou non de la parole de Dieu, c'est-à-dire l'Ecriture sainte, est un des mystères de la Providence qu'il ne faut pas chercher à percer. La Bible est là pour perfectionner une foi préexistante, pour sanctifier une nature qui n'est au fond pas si mauvaise en soi qu'on pourrait le croire: elle ne crée pas un monde radicalement nouveau.

Cela me fait penser à un Hermès qui se fût converti au christianisme: car Vendredi est comme l'émanation de la divinité telle qu'il la conçoit, et qui se tient juste derrière la Nature, en amont et au-dessus, mais qui n'agit pas contre elle. C'est un personnage magnifique. Je crois que le livre de Defoe préfigure aussi Darwin, qui pensait que tumblr_l94iq4rsEM1qckq2co1_400.jpgDieu avait créé les règles auxquelles obéissait la nature, mais qui refusait d'entrer dans des considérations liées à la religion, estimant qu'aller au-delà d'un dieu législateur de l'univers relevait de l'insondable mystère.

Il faut lire le roman de Defoe pour mesurer le caractère éblouissant de Vendredi, qui se joue des ours comme le ferait un dieu joueur de l'Antiquité grecque. Il est vraiment un Mercure qui se fût entièrement mis dans la nature humaine par le biais de la nature sauvage.

Il est apparu un vendredi, et c'est le jour de Vénus, la déesse pandémique de l'Amour et de la Nature (et assimilée à Frei par les anciens Germains); mais par l'amitié qu'il voue à l'Anglais, il réconcilie les grands ennemis du christianisme médiéval qu'étaient Vénus et le dieu de la Bible. Pour bien signifier que le problème n'est pas spécifique aux pays exotiques, Defoe évoque la guerre entre des loups affamés aux yeux de braise et des êtres humains qui veulent passer les Pyrénées; mais Vendredi est au-dessus des premiers, et marque le triomphe de l'être humain partout sur Terre.

08:07 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)