27/10/2014

Les origines de Captain Savoy, II (interlude)

place-eglise-saint-francois-palais-de-l-isle-annecy_uxga.jpgDans le dernier épisode de cet interlude étrange, nous avons laissé le mortel qu’avait été Captain Savoy alors que, après un terrible accident de voiture, et étant regardé comme condamné par les médecins, il remonta miraculeusement la pente qui permet de revenir à la vie. Il guérit suffisamment pour reprendre une existence ordinaire: il sortit de l’hôpital, et regagna son appartement, dans la vieille ville d’Annecy. Mais il le fit après la nuit tombée, car son visage était méconnaissable, ayant été gravement brûlé, et il avait honte de ce qui était arrivé: il s’en sentait responsable. Il ne voulait pas qu’on le reconnût.
 
Comme ses lésions étaient profondes, il bénéficiait d’une pension, et comme il lui restait des économies abondantes, tirées de son héritage et de son ancien travail, il n’avait pas repris d’emploi; il vivait seul dans son appartement, avec les souvenirs familiaux, qui le tourmentaient. Il n’aimait évidemment pas se regarder dans un miroir; il se pensait à juste titre banni de la vue des mortels. Même pour manger, il se faisait livrer sa nourriture; on ne le voyait que rarement, et sa silhouette inquiétait, faisait peur, car il dissimulait son visage, soit par un capuchon, soit par un chapeau à larges bords.
 
Certains vieux amis et cousins, seuls membres qui lui restassent de sa famille, avaient tenté de reprendre contact avec lui - mais il avait décliné leur offre. Il demeurait dans une solitude terrible, ne sortant que la nuit, se promenant longuement à la clarté de la lune ou des étoiles, quand tout le monde dormait. Parfois, il parlait, semblant se disputer avec des gens: les voisins l’entendaient; mais ils ne voyaient jamais personne entrer chez lui, ni n’en sortir: d’ailleurs la voix qui répondait à ses propres reproches semblait n’être que la sienne, qu’il déformait. On le disait fou, tourmenté par d’horribles cauchemars: on l’entendait crier des mots incompréhensibles.
 
On raconte, également, qu’il priait, et avait de saintes lectures, ou qu’il s’efforçait de pénétrer les mystères de l’existence par les livres qui y étaient également entrés, anciens ou modernes - ou qui, du moins, avaient tâché de le faire. Mais cela ne lui enlevait pas son désespoir. Et un soir, alors qu’il était rempli de souffrance, et que nulle part autour de lui il ne lui semblait que le monde lui parlât - que nulle part, dans le monde sensible, le reflet de ce qu’il était, de son origine et de sa fin ne semblait luire -, il f28609e69c72bb25021b541537d0a37a4.jpgut comme saisi par une épaisse obscurité. Il avait beau ouvrir les yeux, il ne voyait rien. Seules quelques ombres se mouvaient, frémissantes, silencieuses, chuchotantes, autour de lui. Il en fut assez effrayé.
 
En lui-même, il vit, néanmoins, une immense lune, brillant à travers sa fenêtre. Il ouvrit les yeux, et devant lui, dans la chambre, se tenait un ange, un homme tissé des rayons argentés de l’astre des nuits - mêlés, en vérité, de fils d’or qui semblaient un reste de soleil! La porte-fenêtre de son balcon était grande ouverte, en cette nuit d’automne. L’homme avait dû entrer par là. Il le regardait d’un air sévère, grave. Mais il ne parlait pas. Il brillait, diffusant autour de lui une clarté blanche. Il lui fit signe de le suivre. Il passa devant lui, et miracle! la porte de son appartement s’ouvrit toute seule, lorsque cet être étrange s’en approcha. Notre homme, futur Captain Savoy, et dont le nom était alors Jacques Miolaz, le suivit. Dehors, il le vit devant lui, mais assez loin déjà, dans les rues sombres de la vieille ville - avec ses arcades et ses tourelles gothiques, son pavé noir et luisant. Il ne distinguait de l’ange qu’une lueur au fond de la rue, comme si une étoile y était descendue, qui à présent se dirigeait vers le lac.
 
Il s’empressa, et la suivit jusqu’au bord de l'onde; mais quand il y parvint, elle avait disparu. Il vit seulement, s’élançant vers le ciel, un trait de lumière argentée; et il pensa que l’ange retournait à son royaume!
 
Or, sur les flots, le long du quai, une nef dorée flottait doucement. Elle semblait luire de son propre feu, et Jacques Miolaz, saisi d’une impulsion subite, monta sur la passerelle qui la joignait au bord. Il fut très étonné de ne voir personne dans l’esquif. Et plus encore de s’apercevoir qu’à peine l’avait-il accueilli qu’il s’était éloigné du rivage, remontant la passerelle, ou plutôt, la faisant disparaître. Sa coque palpitait, comme si elle était vivante; mais nul moteur n’était audible, ni nulle voile visible, et bien sûr, il n’y avait pont non plus de rames: le bateau avançait tout seul, et, mieux encore, il paraissait glisser sur l’eau, plutôt que la fendre!
 
Le futur Captain Savoy fut surpris par le caractère solide de l’eau: elle semblait être une nappe de cristal, et elle était lisse. Des éclats d’or la parsemaient, pourtant: les reflets des étoiles - ou bien les étoiles mêmes? Jacques Miolaz se posa la question. Mais une masse ténébreuse se dressa devant lui, occultant les astres, innombrables en cette belle nuit: la bise avait chassé les nuages.
 
La suite ne pourra cependant être racontée qu’une fois prochaine.

25/09/2014

Captain Savoy en appelle à l’Homme-Cygne

Homme-Cygne.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, et avant notre interlude - pour l’instant inachevé - sur les origines de notre héros, nous avons laissé celui-ci - Captain Savoy - au moment où, en butte à un monstre apparemment invincible, il se souvenait de sa rencontre, dans le ciel chablaisien, en vue du lac Léman, avec l’Homme-Cygne, protecteur secret de Genève et fils de l’Immortelle du Lac, dans l’idée de lui demander de l’aide.
 
À cette époque, cependant, il ignorait qui était ce héros: il ne le connaissait pas. Il n’apprendrait que par la suite tout ce qui le concernait.
 
Or, encore tout rempli des nombreux mots qu’il avait, à Paris, échangés avec le Génie d’or, Solcum le Sage, il s’étonna de voir devant lui cet homme doué d’ailes, au pourpoint et aux chausses argentés scintillants comme un haubert poli, portant à la poitrine une brillante étoile de cristal et au front un bandeau doré arborant une rayonnante pierre bleue, dont les gants et les bottes étaient éclatants de blancheur et dont la nuque était recouverte d'une cagoule également argentée qui laissait ses cheveux blonds et son beau visage libres - et, étourdiment, il lui envoya un défi, ou ce qu’on pouvait interpréter comme tel. Car si le contenu était relativement anodin, le ton en était fort arrogant. Il lui enjoignit, en effet, de solcum18.jpgrévéler qui il était, et ce qu’il faisait dans cet air dont il avait la charge et la garde et qui lui avait été réservé par les dieux! On ne sentait point, dans le son de sa voix, l’esprit d’hospitalité et d’humanité qui doit prévaloir entre les êtres, et dont les héros sont accoutumés d’offrir le modèle; on y percevait plutôt le montagnard fier qui masque sa peur par de l’orgueil - voire l’homme encore enivré par les splendeurs de la grande cité dans laquelle il a passé quelque temps. Ou bien tirait-il une vaine fierté d’avoir conversé avec le Génie d’or - qui naquit, comme on sait, parmi les astres? En ce temps-là, Captain Savoy était encore jeune: il manquait d’expérience.
 
Pourtant, dès que les mots furent sortis de sa bouche, il se rendit compte de son erreur, et qu’il avait manqué aux devoirs de l’homme pieux; sans indulgence il se jugea, et connut qu’il avait commis une faute - si grande était déjà sa noblesse d’âme, si puissant le feu de sa conscience intime! Cependant, il était trop tard. Et à ses questions, l’Homme-Cygne, qui était susceptible et fier, répondit: Et toi? Puis, de sa main, il lui envoya un jet d’énergie blanche, qui le frappa à la poitrine.
 
Son costume, qui était dans le même temps une armure, le protégea; il ressentit un choc important, et vacilla, recula, mais ne chut pas du pont que son anneau tissait: il ne cessa même qu’un bref instant d’en envoyer le rayon d’émeraude. Toutefois, vexé d’être mis à mal sur ses terres, il leva sa main gauche, qui alors tenait sa lance magique, et fit partir de la pointe de celle-ci un rayon de feu qui toucha également son adversaire à la poitrine; et celui-ci reçut cet assaut comme lui l’avait fait: il fit un mouvement en arrière, mais n’en fut pas davantage meurtri, et ses ailes eurent tôt fait de lui faire reprendre son aplomb, et de le guider sur les ondes de l’air.
 
Il voulut jeter de l’énergie encore une fois de sa main, mais, au même moment, Captain Savoy fit ppanel_ss007b.jpgareil avec sa lance, et voici! les deux jets de lumière rencontrèrent, et, prolongeant la volonté de chacun des héros, rebondirent l’un sur l’autre sans céder ni l’un ni l’autre.
 
Décuplant leur force, ils renchérirent tous deux, mais cet assaut fut tel que le flux en revint sur ses auteurs, qui n’avaient plus la possibilité de le contrer, ou de le relancer; au même moment, ils furent frappés par leurs propres jets de feu, et cette fois commencèrent à tomber, le choc leur ayant fait perdre le sens du haut et du bas, de la gauche et de la droite, comme au sein d’une grande vague, dans la mer. L’air leur manquait.
 
Mais, après avoir chu quelques instants, et s’être rapprochés de la terre, tous deux se reprirent, d’abord l’Homme-Cygne, pour qui l’air était un élément parfaitement naturel, ensuite Captain Savoy, qui se recréa par son anneau une planche suspendue. Aussitôt il se précipita, glissant sur les vents, sur le fils de l’Immortelle, qui lui aussi venait vers lui; mais plus lentement, car il regrettait, à son tour, d’avoir débuté cette bataille, tandis que Captain Savoy, aveuglé par la colère, étincelait devant lui, son costume étant devenu flamboyant, lui-même vibrant d’énergie cosmique: il reconnut en lui, alors, un fils des dieux, ou du moins un homme qui avait reçu d’eux de puissants dons. Cela le fit hésiter, il perdit courage; or déjà le héros de la Savoie était sur lui, et il n’avait pas pu lui envoyer de jet d’énergie. Cessant brièvement de bâtir son pont des airs, le prince de la montagne lança son poing vers le menton de l’Homme-Cygne; mais celui-ci, vif comme l’éclair, s’écarta, et ne fut atteint qu’à l’épaule. Il répliqua aussitôt avec un coup qui atteignit l’autre à la joue, mais qui parut avoir peu d’effet: Captain Savoy ne sembla pas beaucoup le sentir. Tout en recommençant à former son pont de lumière, il assena, de toute ses forces, un coup de lance à l’Homme-Cygne, qui cette fois ne put l’éviter et le prit sur la tête.
 
Il faudra cependant attendre une fois prochaine pour savoir ce qu’il en résulta!

09/09/2014

Les origines de Captain Savoy, I (interlude)

Caspar_David_Friedrich_-_Wanderer_above_the_sea_of_fog.jpgUn soir, je rentrais du ski, et je vis au-dessus de ma vallée une mer de nuages; les montagnes qui dépassaient formaient comme des îles. Un brouillard épais s’étendait jusqu’au bout de l’horizon, et il me semblait que j’étais seul au monde - ou revenu à l’époque où les eaux couvraient la Terre. Buffon d’ailleurs affirmait qu’en ce temps-là seuls les sommets étaient peuplés, et que la civilisation est venue des montagnes; les géants de la Bible renvoyaient pour lui à la taille élevée des montagnards: l’Atlantide était présente dans l’alpe!
 
Le soleil à l’ouest éclairait ces nuées, et les couvrait d’or. Soudain, je vis glisser, sur elles, un vaisseau éclatant, lumineux, serti de pierreries! Il s’arrêta à un récif qui était une montagne, et des hommes en vinrent; ils étaient beaux, et lumineux. Ils marchèrent sur une pente d’émeraude, et un autre homme vint à leur rencontre - en lequel je reconnus, à son costume de gueules à croix d’argent, Captain Savoy. Ils devaient donc être ses amis immortels - les chevaliers de la Lune, comme on les appelle. Ils étaient venus lui rendre visite. Sur leurs hauberts brillants se reflétait le soleil, leur donnant l’apparence d’astres qui cheminent.
 
La montagne sur laquelle ils semblaient parler avec Captain Savoy avait la forme de la mâchoire d’un loup. J’eus alors une révélation: c’était là ce qui restait d’un vieux géant, jadis tué par les mêmes guerriers luisants que je voyais, ou par leurs parents. Le temps en avait fait une montagne! Sur ses flancs les nuées formaient comme une cascade.
 
Puis je vis une chose plus étrange encore: sur une route d’or que le soleil couchant avait tracée dans les nuages, allèrent les guerriers avec Captain Savoy, après être descendus; loin de s’enfoncer ils y marchèrent - galerie-paysages-lieux-cite-nuages-kaerl-img.jpgou plutôt y glissèrent, car ils allaient à vive allure, et pourtant je ne les voyais pas courir. Se tenaient-ils sur le vaisseau que j’avais vu, et que je ne voyais plus? Sur un chemin qui de lui-même avançait? Sur le dos d’un oiseau invisible et rasant la surface des nuées? Je ne sais. Tout ce que je pus voir fut ces hommes qui s’éloignaient et qui à la fin se fondirent dans la clarté du soleil. Je ne les distinguai plus; ils disparurent comme des étoiles ayant plongé dans l’astre du jour!
 
Où s’en étaient-ils allés? Où étaient-ils à présent, ces divins êtres éthériques? Étaient-ils dans un autre royaume, plus beau, plus radieux que tous ceux qui s’étendent sur la Terre?
 
Car ces héros sont tissés des rayons que font partir les étoiles de leur sein; à peine perceptibles à l’être humain, sauf sur les nuages qu’illumine le soleil levant ou le soleil couchant ainsi que dans les arcs-en-ciel, ces habits de lumière teintée n’en sont pas moins les corps de ces êtres immortels! Des 10375909_664913833604633_6741340463802241563_n.jpgflux de vie constituent leurs membres qu’attachent des sortes d’agrafes de feu,  et l’ensemble constitue des costumes rutilants, s’apparentant à des armures, ou bien à des armoiries qu’ils portent à même leur peau, et qui semblent briller d’elles-mêmes. À vrai dire, on dirait parfois qu’il s’agit de leur peau, que cet habit qui scintille! Qu’ils ne sont rien, en dessous, d’un trait de lumière, une flamme. Mais c’est un profond mystère, qui ne peut être dévoilé aujourd’hui.
 
Certains hommes ont pu accéder à cet état grandiose, après avoir laissé derrière eux tout ce qu’ils avaient de mortel, par la grâce d’un dieu qui les en a purifiés - et c’est le cas de Captain Savoy. Il ne fut qu’un simple mortel, autrefois! Un jour, il passait en voiture dans la montagne, avec sa famille. Un démon se dressa devant lui sur la route sous la forme d’un horrible monstre, mélange d’ours, de serpent et de taureau, parce qu’il l’avait défié: il avait prétendu échapper à son destin, et diriger seul sa vie, sans écouter aucun conseil, et sans prendre garde aux forces des ténèbres, qui le guettaient: il se croyait très au-dessus! Il avait, en effet, commis un péché grave, et il refusait la pénitence. Il bravait le châtiment!
 
Dès qu’il eut la vision de la bête, il donna un coup de volant. Comme il était dans la montagne, la voiture tomba dans un gouffre, et sa famille fut tuée: sa femme et ses deux enfants, un garçon et une fille, ne survécurent pas. Quant à lui, il fut retrouvé à demi brûlé, les membres brisés, et on ne donnait pas cher de sa vie, quand on le retrouva.
 
Il fut emmené à hôpital, et les médecins se déclarèrent très pessimistes.
 
Bientôt, même, son cœur s’arrêta de battre. Mais alors, dans l’obscurité, sa conscience se réveilla. Il vit devant lui un être terrible, aux ailes flamboyantes, au visage de feu, qui le regardait des mêmes yeux que le monstre qu’il avait aperçu sur la route. Il voulut fuir, mais ne le put. Il était inlassablement rStRaphael@NDdelaCompassion.JPGattrapé par cet être. 
 
Un éclair jaillit, il entendit une voix qui était comme le tonnerre, et d’abord il ne comprit pas ce qu’elle dit: il se crut devant un simple orage. Mais il distingua ensuite des mots: la voix l’enjoignait de payer sa dette! Il tomba à genoux, et s’y déclara prêt, en larmes. L’être affreux s’effaça; un beau jeune homme apparut, avec des ailes. Puis  il sombra dans l’inconscience. Un moment après, il sursauta, et bondit dans son lit, criant, hurlant, effrayant les infirmières, étonnant le médecin qui l’avait en charge. Puis il ouvrit les yeux et se calma. Peu à peu il recouvra ses esprits et ses forces, à la grande surprise du personnel médical, qui le pensait condamné. On jugea sa guérison miraculeuse; on ne se l’expliqua pas.
 
Mais ce qu’il advint ensuite doit être laissé à une autre fois.