08/12/2014

L’amitié de Captain Savoy et de l’Homme-Cygne

url.jpgDans le dernier épisode de cette onirique série, nous avons laissé notre héros, Captain Savoy, alors qu’il se souvenait de sa première rencontre avec l’ange de Genève, l’Homme-Cygne: un combat avait hélas eu lieu, né d’une parole futile, et après quelques joutes, Captain Savoy avait usé du pouvoir fabuleux de sa lance, l’abattant sur la tête du héros aux ailes d’argent!

Des étincelles jaillirent de son heaume brillant, et du sang perla sur sa tempe. Il eut des mouvements incertains, et puis commença à tomber, comme sonné: dans sa tête tout était noir, et il ne savait plus où était le bas, le haut, l’est, l’ouest, le nord, le sud: le monde lui échappait.

Dès qu’il le vit ainsi choir, le héros de la Savoie sentit sa rage s’en aller, et, après un bref instant où il croyait savourer une victoire, il eut honte, comprenant la folie qu’il avait commise, et qu’il s’était laissé emporter par l’orgueil. Il se précipita dans les airs pour rattraper l’Homme-Cygne, et le sauver. Celui-ci battait des ailes d’une manière faible et désordonnée, n’étant qu’à demi conscient; il s’efforçait en vain de retrouver son équilibre.

Il ne tombait donc pas si vite que Captain Savoy ne pût le rattraper. Il le fit, le saisit dans ses bras, créa de son anneau magique une nouvelle planche verte pour se soutenir, l’y posa, puis l’emmena rapidement au sommet d’une montagne - celle qu’on nomme le Roc d’Enfer: il l’allongea sur la pente alors verdoyante qui était juste sous ce sommet, et voici! l’inonda d’une clarté qui jaillissait du saphir que son diadème portait, au-dessus de son front; puis il le caressa, et lui parla doucement.

Le sang sur sa tempe s’était arrêté de couler. Captain Savoy eut le temps de voir qu’il était d’une grande beauté, et il fut heureux que son visage reprît rapidement des couleurs. Il le vit respirer profondément, puis ouvrir les yeux, et dire: Qui donc es-tu, toi qui manques de me frapper à mort, et qui ensuite t’empresses de me sauver - comme si le feu de l’orgueil et la clarté du ciel se mêlaient en toi et y combattaient en escarmouches rapides? Me le diras-tu?

Captain Savoy alors sourit, et dit: Ô homme à l’allure de cygne, me pardonneras-tu ma violence? J’ai perçu dès le début que je t’avais mal parlé, mais dans le combat le sentiment de l’honneur ou l’amour-pCaptain_Canuck___True_Canadian_by_isikol.jpgropre m’a saisi, et j’ai oublié de retenir mes coups. Te voilà sauf, néanmoins, et j’en suis heureux; car tu n’es certainement pas mon ennemi: j’ai décelé dans ton regard la pureté d’un être juste et bon. On m’appelle Captain Savoy, et je suis le gardien secret de ces montagnes, de ces vallées, de ces lacs, de ces plaines que tu vois s’étendre au pied de ces géants de pierre et de terre - jadis, dit-on, abattus par des dieux à qui ils voulaient voler leurs trônes. J’œuvre pour la justice, l’amour, la liberté, et je combats le mal qui veut s’imposer en ces lieux et en d’autres, si la destinée me le permet. Mais toi, qui es-tu? Me le diras-tu?

- On m’appelle quant à moi l’Homme-Cygne, répondit le jeune homme aux ailes d’argent. Je suis le fils de l’immortelle du lac Léman, et je vis dans un palais du lac, près de la ville de Genève, que ma mère m’a ordonné de protéger, parce que mon père y vivait, ou y avait vécu, du temps qu’il était vivant: il en était un des plus nobles citoyens. Je veille, depuis lors, sur la cité de Calvin, sillonnant son ciel, et je jaillis du lac quand le mal fait entendre sa voix, pour le combattre et l’abattre.

- Je comprends, dit Captain Savoy; tu es le bon génie de cette noble ville. Tu es semblable au Génie d’or, au sage Solcum - qui œuvre, lui, à Paris, en France. Car les cités ont aussi leurs protecteurs - surtout quand elles sont glorieuses, et libres. Quelle raison avons-nous donc de nous battre? Nous voulons la même chose: car le bien ici n’est pas le mal là, et les hommes sont tous frères, par delà ce qui les différencie, ou bien les sépare: ils n’ont qu’un même père aux cieux. Travaillons désormais ensemble, ou en bon accord, et sois regardé comme le bienvenu en Savoie! D’ailleurs Annecy n’est-elle pas la fille de Genève? En un certain sens, je suis ton obligé, ô Homme-Cygne; car elle est désormais la plus peuplée des villes de Savoie.

- Ah! fit l’Homme-cygne en riant, mais Genève fut assujettie à la Savoie, un temps; je pourrais dire la même chose pour moi. N’a-t-elle pas acquis ses titres de franchise sous le comte Amédée V? D’ailleurs toi tu gardes de puissantes montagnes, et un peuple fier, et moi une ville radieuse, et des citoyens élégants: on peut dire que nous sommes complémentaires, et qu’il faudrait que nous nous unissions.

Cependant pour connaître la suite de ce dialogue il faudra attendre un autre épisode des aventures du fameux Captain Savoy.

27/10/2014

Les origines de Captain Savoy, II (interlude)

place-eglise-saint-francois-palais-de-l-isle-annecy_uxga.jpgDans le dernier épisode de cet interlude étrange, nous avons laissé le mortel qu’avait été Captain Savoy alors que, après un terrible accident de voiture, et étant regardé comme condamné par les médecins, il remonta miraculeusement la pente qui permet de revenir à la vie. Il guérit suffisamment pour reprendre une existence ordinaire: il sortit de l’hôpital, et regagna son appartement, dans la vieille ville d’Annecy. Mais il le fit après la nuit tombée, car son visage était méconnaissable, ayant été gravement brûlé, et il avait honte de ce qui était arrivé: il s’en sentait responsable. Il ne voulait pas qu’on le reconnût.
 
Comme ses lésions étaient profondes, il bénéficiait d’une pension, et comme il lui restait des économies abondantes, tirées de son héritage et de son ancien travail, il n’avait pas repris d’emploi; il vivait seul dans son appartement, avec les souvenirs familiaux, qui le tourmentaient. Il n’aimait évidemment pas se regarder dans un miroir; il se pensait à juste titre banni de la vue des mortels. Même pour manger, il se faisait livrer sa nourriture; on ne le voyait que rarement, et sa silhouette inquiétait, faisait peur, car il dissimulait son visage, soit par un capuchon, soit par un chapeau à larges bords.
 
Certains vieux amis et cousins, seuls membres qui lui restassent de sa famille, avaient tenté de reprendre contact avec lui - mais il avait décliné leur offre. Il demeurait dans une solitude terrible, ne sortant que la nuit, se promenant longuement à la clarté de la lune ou des étoiles, quand tout le monde dormait. Parfois, il parlait, semblant se disputer avec des gens: les voisins l’entendaient; mais ils ne voyaient jamais personne entrer chez lui, ni n’en sortir: d’ailleurs la voix qui répondait à ses propres reproches semblait n’être que la sienne, qu’il déformait. On le disait fou, tourmenté par d’horribles cauchemars: on l’entendait crier des mots incompréhensibles.
 
On raconte, également, qu’il priait, et avait de saintes lectures, ou qu’il s’efforçait de pénétrer les mystères de l’existence par les livres qui y étaient également entrés, anciens ou modernes - ou qui, du moins, avaient tâché de le faire. Mais cela ne lui enlevait pas son désespoir. Et un soir, alors qu’il était rempli de souffrance, et que nulle part autour de lui il ne lui semblait que le monde lui parlât - que nulle part, dans le monde sensible, le reflet de ce qu’il était, de son origine et de sa fin ne semblait luire -, il f28609e69c72bb25021b541537d0a37a4.jpgut comme saisi par une épaisse obscurité. Il avait beau ouvrir les yeux, il ne voyait rien. Seules quelques ombres se mouvaient, frémissantes, silencieuses, chuchotantes, autour de lui. Il en fut assez effrayé.
 
En lui-même, il vit, néanmoins, une immense lune, brillant à travers sa fenêtre. Il ouvrit les yeux, et devant lui, dans la chambre, se tenait un ange, un homme tissé des rayons argentés de l’astre des nuits - mêlés, en vérité, de fils d’or qui semblaient un reste de soleil! La porte-fenêtre de son balcon était grande ouverte, en cette nuit d’automne. L’homme avait dû entrer par là. Il le regardait d’un air sévère, grave. Mais il ne parlait pas. Il brillait, diffusant autour de lui une clarté blanche. Il lui fit signe de le suivre. Il passa devant lui, et miracle! la porte de son appartement s’ouvrit toute seule, lorsque cet être étrange s’en approcha. Notre homme, futur Captain Savoy, et dont le nom était alors Jacques Miolaz, le suivit. Dehors, il le vit devant lui, mais assez loin déjà, dans les rues sombres de la vieille ville - avec ses arcades et ses tourelles gothiques, son pavé noir et luisant. Il ne distinguait de l’ange qu’une lueur au fond de la rue, comme si une étoile y était descendue, qui à présent se dirigeait vers le lac.
 
Il s’empressa, et la suivit jusqu’au bord de l'onde; mais quand il y parvint, elle avait disparu. Il vit seulement, s’élançant vers le ciel, un trait de lumière argentée; et il pensa que l’ange retournait à son royaume!
 
Or, sur les flots, le long du quai, une nef dorée flottait doucement. Elle semblait luire de son propre feu, et Jacques Miolaz, saisi d’une impulsion subite, monta sur la passerelle qui la joignait au bord. Il fut très étonné de ne voir personne dans l’esquif. Et plus encore de s’apercevoir qu’à peine l’avait-il accueilli qu’il s’était éloigné du rivage, remontant la passerelle, ou plutôt, la faisant disparaître. Sa coque palpitait, comme si elle était vivante; mais nul moteur n’était audible, ni nulle voile visible, et bien sûr, il n’y avait pont non plus de rames: le bateau avançait tout seul, et, mieux encore, il paraissait glisser sur l’eau, plutôt que la fendre!
 
Le futur Captain Savoy fut surpris par le caractère solide de l’eau: elle semblait être une nappe de cristal, et elle était lisse. Des éclats d’or la parsemaient, pourtant: les reflets des étoiles - ou bien les étoiles mêmes? Jacques Miolaz se posa la question. Mais une masse ténébreuse se dressa devant lui, occultant les astres, innombrables en cette belle nuit: la bise avait chassé les nuages.
 
La suite ne pourra cependant être racontée qu’une fois prochaine.

25/09/2014

Captain Savoy en appelle à l’Homme-Cygne

Homme-Cygne.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, et avant notre interlude - pour l’instant inachevé - sur les origines de notre héros, nous avons laissé celui-ci - Captain Savoy - au moment où, en butte à un monstre apparemment invincible, il se souvenait de sa rencontre, dans le ciel chablaisien, en vue du lac Léman, avec l’Homme-Cygne, protecteur secret de Genève et fils de l’Immortelle du Lac, dans l’idée de lui demander de l’aide.
 
À cette époque, cependant, il ignorait qui était ce héros: il ne le connaissait pas. Il n’apprendrait que par la suite tout ce qui le concernait.
 
Or, encore tout rempli des nombreux mots qu’il avait, à Paris, échangés avec le Génie d’or, Solcum le Sage, il s’étonna de voir devant lui cet homme doué d’ailes, au pourpoint et aux chausses argentés scintillants comme un haubert poli, portant à la poitrine une brillante étoile de cristal et au front un bandeau doré arborant une rayonnante pierre bleue, dont les gants et les bottes étaient éclatants de blancheur et dont la nuque était recouverte d'une cagoule également argentée qui laissait ses cheveux blonds et son beau visage libres - et, étourdiment, il lui envoya un défi, ou ce qu’on pouvait interpréter comme tel. Car si le contenu était relativement anodin, le ton en était fort arrogant. Il lui enjoignit, en effet, de solcum18.jpgrévéler qui il était, et ce qu’il faisait dans cet air dont il avait la charge et la garde et qui lui avait été réservé par les dieux! On ne sentait point, dans le son de sa voix, l’esprit d’hospitalité et d’humanité qui doit prévaloir entre les êtres, et dont les héros sont accoutumés d’offrir le modèle; on y percevait plutôt le montagnard fier qui masque sa peur par de l’orgueil - voire l’homme encore enivré par les splendeurs de la grande cité dans laquelle il a passé quelque temps. Ou bien tirait-il une vaine fierté d’avoir conversé avec le Génie d’or - qui naquit, comme on sait, parmi les astres? En ce temps-là, Captain Savoy était encore jeune: il manquait d’expérience.
 
Pourtant, dès que les mots furent sortis de sa bouche, il se rendit compte de son erreur, et qu’il avait manqué aux devoirs de l’homme pieux; sans indulgence il se jugea, et connut qu’il avait commis une faute - si grande était déjà sa noblesse d’âme, si puissant le feu de sa conscience intime! Cependant, il était trop tard. Et à ses questions, l’Homme-Cygne, qui était susceptible et fier, répondit: Et toi? Puis, de sa main, il lui envoya un jet d’énergie blanche, qui le frappa à la poitrine.
 
Son costume, qui était dans le même temps une armure, le protégea; il ressentit un choc important, et vacilla, recula, mais ne chut pas du pont que son anneau tissait: il ne cessa même qu’un bref instant d’en envoyer le rayon d’émeraude. Toutefois, vexé d’être mis à mal sur ses terres, il leva sa main gauche, qui alors tenait sa lance magique, et fit partir de la pointe de celle-ci un rayon de feu qui toucha également son adversaire à la poitrine; et celui-ci reçut cet assaut comme lui l’avait fait: il fit un mouvement en arrière, mais n’en fut pas davantage meurtri, et ses ailes eurent tôt fait de lui faire reprendre son aplomb, et de le guider sur les ondes de l’air.
 
Il voulut jeter de l’énergie encore une fois de sa main, mais, au même moment, Captain Savoy fit ppanel_ss007b.jpgareil avec sa lance, et voici! les deux jets de lumière rencontrèrent, et, prolongeant la volonté de chacun des héros, rebondirent l’un sur l’autre sans céder ni l’un ni l’autre.
 
Décuplant leur force, ils renchérirent tous deux, mais cet assaut fut tel que le flux en revint sur ses auteurs, qui n’avaient plus la possibilité de le contrer, ou de le relancer; au même moment, ils furent frappés par leurs propres jets de feu, et cette fois commencèrent à tomber, le choc leur ayant fait perdre le sens du haut et du bas, de la gauche et de la droite, comme au sein d’une grande vague, dans la mer. L’air leur manquait.
 
Mais, après avoir chu quelques instants, et s’être rapprochés de la terre, tous deux se reprirent, d’abord l’Homme-Cygne, pour qui l’air était un élément parfaitement naturel, ensuite Captain Savoy, qui se recréa par son anneau une planche suspendue. Aussitôt il se précipita, glissant sur les vents, sur le fils de l’Immortelle, qui lui aussi venait vers lui; mais plus lentement, car il regrettait, à son tour, d’avoir débuté cette bataille, tandis que Captain Savoy, aveuglé par la colère, étincelait devant lui, son costume étant devenu flamboyant, lui-même vibrant d’énergie cosmique: il reconnut en lui, alors, un fils des dieux, ou du moins un homme qui avait reçu d’eux de puissants dons. Cela le fit hésiter, il perdit courage; or déjà le héros de la Savoie était sur lui, et il n’avait pas pu lui envoyer de jet d’énergie. Cessant brièvement de bâtir son pont des airs, le prince de la montagne lança son poing vers le menton de l’Homme-Cygne; mais celui-ci, vif comme l’éclair, s’écarta, et ne fut atteint qu’à l’épaule. Il répliqua aussitôt avec un coup qui atteignit l’autre à la joue, mais qui parut avoir peu d’effet: Captain Savoy ne sembla pas beaucoup le sentir. Tout en recommençant à former son pont de lumière, il assena, de toute ses forces, un coup de lance à l’Homme-Cygne, qui cette fois ne put l’éviter et le prit sur la tête.
 
Il faudra cependant attendre une fois prochaine pour savoir ce qu’il en résulta!