12/11/2014

Le pèlerin de Delphes

r00grece0056.gifJ’étais à Delphes, et la nuit tombait; le soir dorait le ciel et la mer, au loin: la baie s’étirait entre les terres. Car pour celui qui ne le sait pas, Delphes est sur le flanc du Parnasse, et domine la mer. La Grèce a peu de lampadaires; la vue que j’avais restait pure, semblable à celles qu’on devait avoir au temps jadis.
 
Or, j’eus une vision. Soudain, je vis une barque antique, portant une voile latine - et un vieillard dedans. Il s’agissait d’un pèlerin, qui venait dans la ville sainte, pour les anciens le nombril du monde. Il désirait consulter l’oracle, et trouver le Chemin: aspirait à rencontrer Apollon; cherchant à s’amender.
 
L’esquif passait dans la mer illuminée, et voici! je fus bouleversé. Avais-je vu déjà cela? Avais-je été ce vieillard, dans une autre vie?
 
C’était comme une nef passant dans l’éther cosmique, que parsemaient les étoiles. Le pèlerin me parut n’être qu’une ombre au sein de flammes célestes. Sous sa barque je vis une main immense, qui la soutenait, l’emmenant vers l’Infini. Sa voile luisait - pleine d’un feu qu’un elfe me parut y souffler. Il s’enfonçait dans une brume ensoleillée, et le regard du vieillard s’éclairait.
 
La vision disparut. Mais le lendemain, sur le site de la Delphes antique, je regardai le fond de la vallée déserte, alors verte: nous étions en février. Pas une maison visible, ni personne; pas de trace de bergers, ni de culture. Mais à mes oreilles le bruit de la foule des pèlerins antiques me parvint, comme surgi du passé; et je vis leur théorie - leurs carrosses, leurs charrettes, leurs chevaux, leurs chars, leurs bœufs, leurs moutons, qu’ils menaient avec eux.
 
La rivière était à sec; les rochers jaunes me surplombaient, menaçants. De là-haut on jetait les Gustave Moreau - ''Apollo Victorious Over Python'' (detail) (250).jpginfidèles, les impies, les sacrilèges. Ésope aurait été précipité de ces sommets, après avoir cherché à pénétrer dans le sanctuaire interdit et vu ce qu’il était proscrit de voir.
 
En ces lieux, dit-on, Apollon vainquit Python; et du souffle de ce dragon enchaîné seraient longtemps sortis les fameux oracles. Un jour le dernier fut dit: désormais la rivière serait muette. Julien l’Apostat le reçut, et accusa les chrétiens d’être la cause de la fuite des êtres enchantés. Mais en est-il ainsi?
 
Apollon était une figure du Christ; dans le monde astral puis élémentaire il était venu, avant de s’incarner en Judée: il avait vaincu le Dragon, à travers celui qu’on a nommé Apollon, ou l’archange saint Michel. L’oracle ne parlait plus, à Delphes; mais le Saint-Esprit n’était-il pas descendu sur les apôtres en langues de feu, et ne pouvaient-ils à présent saisir toutes les langues? L’Oracle ne s’était-il pas placé dans le cœur de l’Homme? Quel lieu pouvait contenir en particulier la divinité, désormais? Toute la Terre ne contenait-elle pas le Christ? Flaubert disait que son sang coulait dans nos veines.
 
Pourtant une nostalgie me poignit: je me souvins de la ferveur, de la piété, du temple, de Plutarque qui y fut prêtre, de la figure du dieu solaire: qu’en restait-il? Que demeurait-il de cette grandeur, de cette noblesse, de cette vie vécue près des dieux? Où étaient les pèlerins? Julien l’Apostat déjà avait eu ces regrets, cette nostalgie; et il avait tenté de ramener l’ancienne religion. En vain.
 
Le combat d’Apollon et de Python néanmoins n’était-il pas dans mon âme? Je l’y voyais bien encore. SpaceShip_by_zsolti65.jpgNus étaient les rochers, en ruines le temple; mais la lutte entre la lumière et les ténèbres était dans mon cœur. Or, là où les camps se touchaient, un point brillait comme un astre, et il s’en déployait des couleurs, qui formaient un arc-en-ciel; et de merveilleux souvenirs apparurent - mais aussi des visions du futur, je crois. Des êtres splendides, dans un vaisseau spatial, revinrent de l’endroit où jadis s’était enfoncé le pèlerin céleste; je dis un vaisseau spatial, mais c’était bien autre chose qu’une idiote machine: il s’agissait d’un être vivant, animal de l’éther à la forme d’oiseau, de cygne - mais dont les ailes eussent été d’or: il ressemblait, aussi, au phénix; et les êtres lumineux qui étaient dessus étaient semblables à des anges. Leurs yeux étaient pleins d’éclats; leurs fronts étincelaient. Lentement ils s’avancèrent, tendant la main, comme en signe de bénédiction.
 
Une clochette retentit à mon oreille; la vision disparut. Il était temps de partir. Je remontai dans l’autocar; nous filâmes vers Athènes.

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03/10/2013

Une visite au Palais royal de Phnom Penh (II)

20081228xr.jpgJ’ai évoqué la dernière fois le début de ma visite du Palais royal de Phnom Penh; en voici la suite et la fin.
 
Au sud de l’aire carrée où luisent aux yeux les fresques du Reamker, je pus contempler la statue du roi Norodom: elle était belle, riche, fine. La splendeur des princes modernes apparaît dans un style plus occidental que les mystères de Râma et de Sîta!
 
Puis je me dirigeai vers la Pagode d’Argent - contenant, comme à Bangkok, le Temple du Bouddha d’Émeraude. Or, on y trouve d’éblouissantes merveilles. Maintes statues du Bouddha créent tout un peuple d’hommes divins! Mais la facture en est très diverse. Indéniablement, une statue de Maitreya en or et en diamants domine les autres par sa beauté. Elle m’a bouleversé. Elle représente le Bouddha de la fin du monde, celui qui doit emmener les hommes vers la cité idéale. Il a les deux mains ouvertes, paumes tournées vers l’avant, coudes repliés, comme pour indiquer le chemin, que lui-même représente; il brille à l’horizon. Il accueille ceux qui passent par lui, et dans le même temps il est le gardien d’une ultime porte. Quand on songe que Maitreya est censé vivre maitreya1.jpgactuellement parmi les hommes, n’étant pas encore devenu Bouddha, et étant seulement Boddhisattva, on est saisi d’un saint effroi. Où est-il? Quelle forme a-t-il pris? Me connaît-il? Est-il près de moi? Veille-t-il sur les pas que j’accomplis en cette vie? Comment puis-je le reconnaître? Car cette statue, naturellement, le représente tel qu’il sera. L’or montre déjà son corps de lumière! Et les diamants, les astres qui le sertiront…
 
Le plus incroyable est les endroits où ces joyaux sont placés. Ils sont nombreux. Mais le visage attire forcément l’attention. L’air de sérénité joyeuse ne vient pas seulement du sourire énigmatique - qui est celui des voyants pour qui le monde spirituel n’a plus de secrets et qui peuvent ainsi en saisir l’essence pleine d’amour, celui aussi qui était déjà présent sur le visage sculpté de Pharaon, au sein de l’ancienne Égypte. Non: car les yeux faits de pierres scintillantes donnent à l’être qui les porte un air vivant, qui annoncent celui qu’il possèdera à la fin du monde, lorsqu’il sera devenu pareil à un dieu. Son corps même n’est qu’un voile: une enveloppe ouvrant sur la lumière, une clarté pleine d’âme et où des étoiles se meuvent - et cela explique l’apparence de cette statue.
 
Sans doute, on pourrait s’ébahir du prix représenté par cet or et ces diamants, et dissimuler sa jalousie sous l’invocation de la charité en se plaignant de la pauvreté du peuple qui a nourri de ses impôts la confection et l’entretien de cette œuvre magistrale; mais il ne faut pas tomber assez dans le matérialisme et le philistinisme pour oublier que ces matériaux étaient les seuls qui pussent créer un reflet fidèle de l’être de Bouddha Maitreya! Là était le but, et non de faire dans une ostentation profitable au pouvoir royal, comme on pourrait croire; et cela, même si la justice du roi entouré de Cambodge 2008 Phnom Penh Palais Royal 00010 (18).jpgbrahmanes est bien censée permettre aux simples mortels d’atteindre la cité sainte que garde à ses portes cet homme du futur éblouissant.
 
Je dois dire qu’après la rencontre de cette statue, je crus avoir vu le plus beau de ma visite. D’ailleurs, elle était presque finie. Il n’y avait plus qu’à admirer les stupas contenant les cendres des princes, et arborant, sur sa surface, l’ornement de jolies petites sculptures. Et, face à elles, je songeai à ceci que ces cendres étaient près du Bouddha et du Temple, mais orientées vers le ciel, le stupa poussant de sa ligne élancée les esprits vers les étoiles. Il est important de donner un sens aux formes; cela n’a rien d’anodin, d’interchangeable.
 
Je dirai pour finir que le Palais Royal de Phnom Penh n’est pas seulement un agrément pour les yeux, ou bien une curiosité éveillant la réflexion, mais aussi une expérience intérieure pleine et intense, un sanctuaire dont le roi est la divinité principale. Il atteste du rituel qui entoure la vie de sa famille, et du sens sacré que chacune de ses actions: il témoigne du rôle qu’a le roi de montrer non sa richesse propre, mais le chemin que doit suivre, pour être digne de sa destinée, le peuple qu’il protège. Il montre l’horizon, où le Bouddha est semblable à un astre. Le long de la route, d’un côté on voit les figures mythologiques du Reamker, de l’autre, les membres illustres de la dynastie des Khmers. Entre l’image de l’autre monde - celui des légendes, du rêve -, et l’image de ce monde-ci - celui de l’histoire -, est l’harmonieux sentier menant à la perfection. Et entre la religion et le trône, le lien se fait par l’art, qui pour tout homme crée le pont menant aux cieux!
 
[Note: l'image de Maitreya ici placée n'est pas celle de la statue à laquelle je fais allusion dans l'article, d'une facture différente, plus sobre, mais dont je n'ai pas pu trouver de reproduction.]

15/08/2012

Citoyenneté céleste à Sienne

toscana-siena-palazzo.jpgJe suis allé récemment en Toscane pour voir la mer et m'y baigner, et j'en ai profité pour revoir quelques merveilles de la Culture, en particulier Sienne. C'est une cité connue, et les œuvres d'art sublimes qu'on peut y trouver sont répertoriées partout. Mais en voyant que la sainte Vierge y était vénérée d'une façon toute particulière, et qu'être son fidèle adepte était dans le même temps la marque qu'on était un fidèle citoyen de Sienne, j'ai songé au Cambodge, au sein duquel le parti au pouvoir, dit du Peuple Cambodgien, arbore sur ses affiches un logo représentant Bouddha Sâkya-Muni laissant tomber sur les hommes une manne céleste ressemblant à la fois à des étoiles et à des fleurs de riz. Être khmer et sujet du Roi, c'est être dévot vis-à-vis de Bouddha, et attendre de lui les richesses, tant extérieures qu'intérieures.

Il m'a paru qu'à Sienne on était dans le même cas: la sainte Vierge était réputée donner des biens à la fois temporels et spirituels, aider à la fois dans cette vie et dans l'autre. Or, comme Bouddha Sâkya-Muni, il s'agit d'une mortelle portée au rang suprême par des vertus, mise au rang des Dieux par sa sainteté. Comme lui, elle fut couronnéelascension-de-la-vierge_sano-di-pietro13.jpg aux cieux et nommée reine des anges!

Qu'à Sienne on doive être fils par l'esprit de la Vierge Marie, si on veut être enfant légitime de la Cité, explique que ses peintres soient renommés dans toute l'Italie: leurs tableaux de la Vierge Marie sont si beaux qu'ils ont servi de modèles à tous les autres!

Dans le Palais Public, siège du pouvoir temporel, trône naturellement la sainte Mère de Dieu, belle comme une reine des Fées, tenant son fils entre ses bras parmi les Saints et les Anges: une image immense est sur un mur, représentant cela. Ailleurs dans le même palais, on trouve les Saints importants pour la Cité, d'autres Anges, mais aussi des Dieux païens, des grands hommes de la république de Rome, et l'histoire de l'Unité italienne. Tout est mêlé: le physiques et le spirituel, la religion et le pouvoir civil, la Rome antique et l'Italie moderne! Et pourtant, la cohérence demeure.

Lorsque les Sages de la cité légifèrent, pour ainsi dire, l'œil brillant de la Vierge Marie éclaire les cœurs et les consciences. Elle leur inspire les plus sages lois. La Grèce antique, en vérité, avait la même conception: est véritable citoyen l'homme qui a un lien intérieur avec les Dieux. Le véritable Olympe éclaire son esprit, lui fait distinguer le juste de l'injuste, et les lois en découlent.

On admire Sienne également pour sa pureté architecturale: elle est telle qu'un joyau déposé sur une colline par le Ciel, un reflet de la cité divine! Des choses en apparence contradictoires y trouvent un ordre miraculeux dans un style noble et digne, et il s'en dégage une impression incroyable, comme si chaque détour de rue menait à un mystère; on se croit dans un rêve!

La Cathédrale même est éblouissante. Les Sages de l'Antiquité païenne y sont, là encore, vénérés à côté des Saints chrétiens, comme si lasienne_image23.jpg parfaite synthèse des siècles y était réalisée, et la bibliothèque du pape siennois Alexandre III, sur le côté, contient des tableaux représentant le monde élémentaire de la plus poignante manière. Faunes, Nymphes, monstres étranges flottent dans des fonds étoilés, bleus ou rouges. Le monde éthérique est directement représenté! C'est le royaume de Féerie. Cette pièce apparaît comme une excroissance du monde divin - dépôt de celui-ci sur Terre - antichambre du pays des Anges!

L'histoire de Sienne s'y trouve représentée: ses personnages augustes ont la dignité des êtres du monde divin, quoiqu'ils soient mortels: ils sont pareils aux Elfes de Tolkien! Une forme de perfection est en ce lieu atteinte, qui unit les pôles du monde. Et voilà pourquoi Sienne résiste aux siècles: elle a capté une force qui lie toutes les choses de l'univers. Il faut le voir pour le croire. Mais la Renaissance italienne y atteignit réellement une sorte d'apogée. Le monde spirituel était tout proche: à peine un voile en séparait les mortels!

Car la Cathédrale avait été bâtie sur un terrain gracieusement prêté par les Fées. Les initiés du temps savaient comment passer dans leur monde, qui se trouvait juste derrière; ils en connaissaient la porte! Or, depuis cet espace enchanté, on pouvait voir directement les Anges. Les peintres n'avaient plus qu'à les peindre. On pouvait déceler jusqu'au visage de la sainte Vierge. Au-delà, le regard se perdait dans la lumière; on était ébloui.

Il y eut aussi, sans doute, la tentation de renoncer à voir au-delà, et de se contenter de cette vision céleste devenue ordinaire: le temps s'est figé. Mais qui ne voudrait pas demeurer dans une telle gloire? Elle serait déjà, pour nombre d'hommes, une telle bénédiction!

09:09 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (2)