02/02/2015

Montagnes sacrées

Tigre-Zhang.jpgDans Hommes, cimes et dieux, Samivel a démontré que dans le monde entier, les montagnes étaient considérées comme sacrées, comme porteuses de forces dans lesquelles la divinité était appelée à se manifester. Ce qui m’a le plus frappé, à cet égard, est peut-être la tradition des Immortels taoïstes, en Chine: à force de purification, des hommes étaient divinisés - et sous une forme sublime vivaient sur les sommets.

On a tort de croire que la seule force qui s’exerce dans la nature est la pesanteur: les plantes, chaque printemps, nous montrent que d’autres forces sont à l’œuvre qui vont vers le ciel et font monter la matière qu’elles soulèvent. Saint Augustin disait que la flamme a un poids qui la pousse vers les hauteurs.

Or, ces forces existent aussi dans la terre, même quand il n’y a pas de plantes, et elles tendent à suivre les pentes des montagnes, pour se concentrer au sommet et former une invisible flamme. Les pyramides tentaient en réalité de les capter; ainsi l'âme des rois montait plus vite au ciel!

Dans le feu que le regard intérieur distingue sur les sommets, il perçoit des êtres enchantés, s'appuyant sur des couleurs. Le mont-Blanc n'y échappa pas: les Savoyards plaçaient à son sommet un royaume de fées, inaccessible et mystérieux. Leur reine commandait aux éléments, et était couronnée de cristaux étincelants. J’ai fait, de cette légende, un poème, une fois, que j’ai intégré dans mon livre De Bonneville au mont-Blanc - recueil de textes poétiques ou même mythologiques sur le chemin qui mène au roi des monts!

Il faut savoir que cette reine des fées mène là-haut une sorte de combat contre les forces mortifères de la terre; la glace qui jaillit des hauteurs en est comme le déchet, le résidu. C'est en tout cas ce que j'ai suggéré dans mes vers!

Cette glace est comme une cendre qui contient aussi le sang des êtres qui vivent dans le monde éthérique, les anges de la terre. Leur sacrifice permet à celle-ci de se régénérer: la glace contient le feu dmontagne.jpgont jaillit la vie - et qui apparaît quand les rivières nées des glaciers commencent à ondoyer dans les vallées comme des serpents d'or. En effet, comme le disait David Lindsay dans A Voyage to Arcturus, le feu pur de la vie est à son point de départ trop vif pour être saisi par la matière: il a trop de puissance, quand il se détache des ailes de flamme de l'ange créateur. La glace déjà le saisit - et c'est l'éclat bleu qu'on distingue dans ses profondeurs! Puis il s'atténue, arrêté, enchaîné par mille êtres invisibles liés au sol, pour enfin se déposer sur les berges et y créer les fleurs, le règne végétal.

L'adjectif blanc viendrait d'un mot celte signifiant brillant; là est une lumière, et un pont d'arc-en-ciel - destiné aux hommes justes! Quant aux autres, ils ne peuvent, dit-on, atteindre le véritable sommet, qu'un être glorieux à l'épée flamboyante garde en la faisant tourner; il a le pouvoir de faire errer sans fin les profanes autour du vrai sommet de la montagne sainte, et de faire prendre un autre sommet, qui est faux, pour celui-ci.

On aperçoit ce pont lumineux d'en bas, et des poètes visionnaires l'ont décelé; ils ont dirigé leur regard vers le haut, et voici! ils ont perçu la lance de l'archange archangel-michael-1.jpgsaint Michel plantée sur ce pic, donnant comme une direction. Car il faut savoir que Chamonix est sous le patronage du prince des anges, comme souvent les paroisses de montagne. La reine des fées garde le lieu où cette lance a été fixée dans le sol, et s'occupe du jardin cristallin qui en est né: car la hampe a fleuri, a fructifié, elle a donné des feuilles! Et elles étaient fines et transparentes, et les fruits ressemblaient à du cristal. Car là-haut la neige n'est pas froide, et elle se mange, elle est ce qu'on appelle la manne.

L'archange a laissé son arme à la façon d'un clou dans le flanc du dragon qu'il a jadis vaincu là, et dont les restes sont ce que peuvent voir les yeux humains. Et cet arbre nouveau est aussi comme une colonne de feu qui peut être gravie, et qui donne accès au ciel.

Or, on raconte que l'épouse céleste de Captain Savoy l'a prise dans l'autre sens, l'utilisant pour descendre: elle a voulu se réfugier dans ce royaume d'argent lorsqu'elle est venue, contre le vœu de son père, sur terre pour se rapprocher de son mari. Demeurée dans ce monde pur, elle n'enfreignait pas vraiment l'ordre du père! Celui-ci l'accepta. Il fit même rayonner depuis les étoiles sa bienveillance. Car voici! comme l'a dit Jules Michelet, le mont-Blanc est un morceau détaché de la lune – c'est à dire, somme toute, un bastion avancé du château lunaire où vivent les Immortels. Mais il en sera sans doute question plus en détail dans la série spéciale Captain Savoy.

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12/11/2014

Le pèlerin de Delphes

r00grece0056.gifJ’étais à Delphes, et la nuit tombait; le soir dorait le ciel et la mer, au loin: la baie s’étirait entre les terres. Car pour celui qui ne le sait pas, Delphes est sur le flanc du Parnasse, et domine la mer. La Grèce a peu de lampadaires; la vue que j’avais restait pure, semblable à celles qu’on devait avoir au temps jadis.
 
Or, j’eus une vision. Soudain, je vis une barque antique, portant une voile latine - et un vieillard dedans. Il s’agissait d’un pèlerin, qui venait dans la ville sainte, pour les anciens le nombril du monde. Il désirait consulter l’oracle, et trouver le Chemin: aspirait à rencontrer Apollon; cherchant à s’amender.
 
L’esquif passait dans la mer illuminée, et voici! je fus bouleversé. Avais-je vu déjà cela? Avais-je été ce vieillard, dans une autre vie?
 
C’était comme une nef passant dans l’éther cosmique, que parsemaient les étoiles. Le pèlerin me parut n’être qu’une ombre au sein de flammes célestes. Sous sa barque je vis une main immense, qui la soutenait, l’emmenant vers l’Infini. Sa voile luisait - pleine d’un feu qu’un elfe me parut y souffler. Il s’enfonçait dans une brume ensoleillée, et le regard du vieillard s’éclairait.
 
La vision disparut. Mais le lendemain, sur le site de la Delphes antique, je regardai le fond de la vallée déserte, alors verte: nous étions en février. Pas une maison visible, ni personne; pas de trace de bergers, ni de culture. Mais à mes oreilles le bruit de la foule des pèlerins antiques me parvint, comme surgi du passé; et je vis leur théorie - leurs carrosses, leurs charrettes, leurs chevaux, leurs chars, leurs bœufs, leurs moutons, qu’ils menaient avec eux.
 
La rivière était à sec; les rochers jaunes me surplombaient, menaçants. De là-haut on jetait les Gustave Moreau - ''Apollo Victorious Over Python'' (detail) (250).jpginfidèles, les impies, les sacrilèges. Ésope aurait été précipité de ces sommets, après avoir cherché à pénétrer dans le sanctuaire interdit et vu ce qu’il était proscrit de voir.
 
En ces lieux, dit-on, Apollon vainquit Python; et du souffle de ce dragon enchaîné seraient longtemps sortis les fameux oracles. Un jour le dernier fut dit: désormais la rivière serait muette. Julien l’Apostat le reçut, et accusa les chrétiens d’être la cause de la fuite des êtres enchantés. Mais en est-il ainsi?
 
Apollon était une figure du Christ; dans le monde astral puis élémentaire il était venu, avant de s’incarner en Judée: il avait vaincu le Dragon, à travers celui qu’on a nommé Apollon, ou l’archange saint Michel. L’oracle ne parlait plus, à Delphes; mais le Saint-Esprit n’était-il pas descendu sur les apôtres en langues de feu, et ne pouvaient-ils à présent saisir toutes les langues? L’Oracle ne s’était-il pas placé dans le cœur de l’Homme? Quel lieu pouvait contenir en particulier la divinité, désormais? Toute la Terre ne contenait-elle pas le Christ? Flaubert disait que son sang coulait dans nos veines.
 
Pourtant une nostalgie me poignit: je me souvins de la ferveur, de la piété, du temple, de Plutarque qui y fut prêtre, de la figure du dieu solaire: qu’en restait-il? Que demeurait-il de cette grandeur, de cette noblesse, de cette vie vécue près des dieux? Où étaient les pèlerins? Julien l’Apostat déjà avait eu ces regrets, cette nostalgie; et il avait tenté de ramener l’ancienne religion. En vain.
 
Le combat d’Apollon et de Python néanmoins n’était-il pas dans mon âme? Je l’y voyais bien encore. SpaceShip_by_zsolti65.jpgNus étaient les rochers, en ruines le temple; mais la lutte entre la lumière et les ténèbres était dans mon cœur. Or, là où les camps se touchaient, un point brillait comme un astre, et il s’en déployait des couleurs, qui formaient un arc-en-ciel; et de merveilleux souvenirs apparurent - mais aussi des visions du futur, je crois. Des êtres splendides, dans un vaisseau spatial, revinrent de l’endroit où jadis s’était enfoncé le pèlerin céleste; je dis un vaisseau spatial, mais c’était bien autre chose qu’une idiote machine: il s’agissait d’un être vivant, animal de l’éther à la forme d’oiseau, de cygne - mais dont les ailes eussent été d’or: il ressemblait, aussi, au phénix; et les êtres lumineux qui étaient dessus étaient semblables à des anges. Leurs yeux étaient pleins d’éclats; leurs fronts étincelaient. Lentement ils s’avancèrent, tendant la main, comme en signe de bénédiction.
 
Une clochette retentit à mon oreille; la vision disparut. Il était temps de partir. Je remontai dans l’autocar; nous filâmes vers Athènes.

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03/10/2013

Une visite au Palais royal de Phnom Penh (II)

20081228xr.jpgJ’ai évoqué la dernière fois le début de ma visite du Palais royal de Phnom Penh; en voici la suite et la fin.
 
Au sud de l’aire carrée où luisent aux yeux les fresques du Reamker, je pus contempler la statue du roi Norodom: elle était belle, riche, fine. La splendeur des princes modernes apparaît dans un style plus occidental que les mystères de Râma et de Sîta!
 
Puis je me dirigeai vers la Pagode d’Argent - contenant, comme à Bangkok, le Temple du Bouddha d’Émeraude. Or, on y trouve d’éblouissantes merveilles. Maintes statues du Bouddha créent tout un peuple d’hommes divins! Mais la facture en est très diverse. Indéniablement, une statue de Maitreya en or et en diamants domine les autres par sa beauté. Elle m’a bouleversé. Elle représente le Bouddha de la fin du monde, celui qui doit emmener les hommes vers la cité idéale. Il a les deux mains ouvertes, paumes tournées vers l’avant, coudes repliés, comme pour indiquer le chemin, que lui-même représente; il brille à l’horizon. Il accueille ceux qui passent par lui, et dans le même temps il est le gardien d’une ultime porte. Quand on songe que Maitreya est censé vivre maitreya1.jpgactuellement parmi les hommes, n’étant pas encore devenu Bouddha, et étant seulement Boddhisattva, on est saisi d’un saint effroi. Où est-il? Quelle forme a-t-il pris? Me connaît-il? Est-il près de moi? Veille-t-il sur les pas que j’accomplis en cette vie? Comment puis-je le reconnaître? Car cette statue, naturellement, le représente tel qu’il sera. L’or montre déjà son corps de lumière! Et les diamants, les astres qui le sertiront…
 
Le plus incroyable est les endroits où ces joyaux sont placés. Ils sont nombreux. Mais le visage attire forcément l’attention. L’air de sérénité joyeuse ne vient pas seulement du sourire énigmatique - qui est celui des voyants pour qui le monde spirituel n’a plus de secrets et qui peuvent ainsi en saisir l’essence pleine d’amour, celui aussi qui était déjà présent sur le visage sculpté de Pharaon, au sein de l’ancienne Égypte. Non: car les yeux faits de pierres scintillantes donnent à l’être qui les porte un air vivant, qui annoncent celui qu’il possèdera à la fin du monde, lorsqu’il sera devenu pareil à un dieu. Son corps même n’est qu’un voile: une enveloppe ouvrant sur la lumière, une clarté pleine d’âme et où des étoiles se meuvent - et cela explique l’apparence de cette statue.
 
Sans doute, on pourrait s’ébahir du prix représenté par cet or et ces diamants, et dissimuler sa jalousie sous l’invocation de la charité en se plaignant de la pauvreté du peuple qui a nourri de ses impôts la confection et l’entretien de cette œuvre magistrale; mais il ne faut pas tomber assez dans le matérialisme et le philistinisme pour oublier que ces matériaux étaient les seuls qui pussent créer un reflet fidèle de l’être de Bouddha Maitreya! Là était le but, et non de faire dans une ostentation profitable au pouvoir royal, comme on pourrait croire; et cela, même si la justice du roi entouré de Cambodge 2008 Phnom Penh Palais Royal 00010 (18).jpgbrahmanes est bien censée permettre aux simples mortels d’atteindre la cité sainte que garde à ses portes cet homme du futur éblouissant.
 
Je dois dire qu’après la rencontre de cette statue, je crus avoir vu le plus beau de ma visite. D’ailleurs, elle était presque finie. Il n’y avait plus qu’à admirer les stupas contenant les cendres des princes, et arborant, sur sa surface, l’ornement de jolies petites sculptures. Et, face à elles, je songeai à ceci que ces cendres étaient près du Bouddha et du Temple, mais orientées vers le ciel, le stupa poussant de sa ligne élancée les esprits vers les étoiles. Il est important de donner un sens aux formes; cela n’a rien d’anodin, d’interchangeable.
 
Je dirai pour finir que le Palais Royal de Phnom Penh n’est pas seulement un agrément pour les yeux, ou bien une curiosité éveillant la réflexion, mais aussi une expérience intérieure pleine et intense, un sanctuaire dont le roi est la divinité principale. Il atteste du rituel qui entoure la vie de sa famille, et du sens sacré que chacune de ses actions: il témoigne du rôle qu’a le roi de montrer non sa richesse propre, mais le chemin que doit suivre, pour être digne de sa destinée, le peuple qu’il protège. Il montre l’horizon, où le Bouddha est semblable à un astre. Le long de la route, d’un côté on voit les figures mythologiques du Reamker, de l’autre, les membres illustres de la dynastie des Khmers. Entre l’image de l’autre monde - celui des légendes, du rêve -, et l’image de ce monde-ci - celui de l’histoire -, est l’harmonieux sentier menant à la perfection. Et entre la religion et le trône, le lien se fait par l’art, qui pour tout homme crée le pont menant aux cieux!
 
[Note: l'image de Maitreya ici placée n'est pas celle de la statue à laquelle je fais allusion dans l'article, d'une facture différente, plus sobre, mais dont je n'ai pas pu trouver de reproduction.]